Vingt-cinq janvier 1541 : martyre de Gilles Tilleman
25 janvier 2023

L’hommage suivant est extrait de l’Histoire des martyrs persécutés et mis à mort pour la vérité de l’Évangile, un martyrologe protestant écrit par Jean Crespin en 1572, au cœur des guerres de religion. Gilles Tilleman, d’origine modeste, mourut pour sa foi réformée sur le bûcher en 1541 à Bruxelles.

Texte modernisé.


Dans l’histoire de Juste Jusberg, qui rapporte la persécution de Louvain, il a été fait mention de Gilles Tilleman, compagnon dudit Jusberg, tant dans leurs liens à Bruxelles qu’en la confession d’une même doctrine. Ce Gilles, bien qu’il fût issu d’une petite maison de Bruxelles, y avait acquis la faveur de beaucoup de personnes de qualité. Il avait passé le cours de sa vie et sans reproche, étant adonné à faire plaisir à tous, jusqu’à ses trente-trois ans, âge auquel personne ne se plaignait d’avoir reçu la moindre injure d’aucune manière de sa part, tant il était débonnaire. Il cédait et abandonnait plutôt son droit plutôt que de débattre, afin d’entretenir toujours la concorde et la charité d’un chrétien en cette vie.

Il était de son métier coutelier, et adonné à cet art pour éviter l’oisiveté et gagner sa vie de son propre laveur, car il disait que c’était une chose malhonnête à un homme de passe vie oisivement dans la volupté, ou de vivre désordonnément des choses acquises par autrui. Il employait néanmoins la plus petite partie de son temps à son métier, car la plus grande était par lui employée à visiter les malades, soulager les pauvres, réconcilier les bourgeois qui avaient entre eux quelque dissension. Et bien que la plupart du temps était par lui employée à exercer les offices de la vraie charité envers ses prochains, et que pour son métier il ne réservait que bien peu d’heures par jour, il est impossible de dire combien Dieu bénissait et multipliait le fruit de son travail.

Tout ce qu’il gagnait de son art, il en distribuait une grande partie aux pauvres, et quant à lui, il vivait fort humblement, et ne dépensait presque rien. Par ce moyen, il s’acquerrait l’amour du peuple. Les gens de bien de la ville de Bruxelles l’invitaient et étaient bien aises de présenter leurs biens à son commandement. Souvent aussi lui donnaient-ils quelques présents, lesquels, s’il les prenait, ce n’était que pour en soulager quelque pauvre qu’il connaissait. De cette faveur des citoyens, et des biens qu’il avait, il n’en usait point à son profit propre, mais tout au profit de ses prochains. Il avait à Bruxelles son boulanger propre, son cordonnier, son couturier, son apothicaire. De l’un il prenait du pain pour distribuer aux pauvres, de l’autre des souliers pour chausser les nécessiteux, des robes pour vêtir pour l’hiver les indigents, des traitements pour subvenir aux pauvres souffreteux malades. Voilà quant à sa charité.

Que dirai-je maintenant de la piété et crainte de Dieu qu’il avait, de laquelle il était plus renommé que de toutes ses autres vertus ? Tout son principal soin était de s’enquérir de la doctrine de l’Évangile, lire et méditer à son sujet avec l’invocation de Dieu et la prière. Il avait tant grandi et était si ardent en ces choses, que souvent ses amis le trouvaient à genoux, priant et comme ravi hors de lui-même, tant il avait les forces de son esprit attentives et dévouées à prier. Quant à la science, il en avait autant qu’il lui était nécessaire pour lire des livres imprimés en sa langue et les comprendre ; il n’avait point d’autre grand savoir.

Vers l’époque où la persécution était particulièrement âpre au pays de Brabant, il advint qu’en la ville de Bruxelles, on voyait quelque apparence et commencement de peste et de famine. Gilles, qui avait toujours surpassé en la crainte de Dieu et en amour envers son prochain tous ceux qui en cette ville, et même en tout le pays, avaient la réputation d’être chrétiens et charitables, d’une vertu admirable et merveilleuse constance se surpassait lui-même alors qu’on était en grande difficulté de vivres et que beaucoup de pauvres gens étaient en grande angoisse. Il vendit donc quelques-uns de ses biens duquel il tira une bonne somme de deniers et la dépensa en ce temps de famine à soulager les pauvres, les malades et autre malheureux.

Il ne se passait pas un jour qu’il n’allât aux lieux publics de la ville, où il pansait les pestiférés et subvenait à leurs nécessités. Il recueillait en sa maison les étrangers, les pauvres et singulièrement les malades ; il les nourrissait, les soulageait, les servait jusqu’à ce qu’ayant, par la grâce de Dieu, recouvré la santé, ils retournassent à leur travail. Il ne faisait pas office seulement de subvenir aux besoins du corps, mais spécialement à ceux de l’âme, les instruisant en la doctrine de Jésus-Christ et les enseignant avec grande efficacité en paroles qu’ils ne devaient point se fier aux œuvres et que c’était par la seule miséricorde de Jésus-Christ qu’il leur fallait être sauvés ; que la grandeur du péché avait été telle que la colère de Dieu ne pouvait être apaisée par un autre moyen que par le sacrifice du propre Fils de Dieu ; que l’amour et la charité de Dieu avait été si grande envers le genre humain qu’il avait bien daigné envoyer son Fils en ce monde, afin que par son sang tous nos péchés fussent lavés et que par son sacrifice, il opéra la réconciliation entre Dieu et nous, et fît héritiers du royaume céleste.

Bref, il annonçait très efficacement la miséricorde de Dieu, la justice de la foi, et la vie éternelle. Plusieurs, ayant été instruits par lui dans cette lumière de l’Évangile se retirèrent dans les pays voisins où ils commencèrent à répandre et semer ce qu’ils avaient appris de lui ; de telle sorte que la doctrine du salut connut un grand accroissement dans le pays de Brabant. Or, comme la vertu de cet homme était toujours reluisante, elle ne manqua pas d’accusateurs qui tachèrent de la détruire.

Il fut donc saisi dans la fureur de la persécution qui était alors déjà allumée. Or, étant en prison, il n’était pas oisif, mais consolait et instruisait les pauvres prisonniers, en sorte qu’il semblait y avoir été mené par une grande providence de Dieu, afin d’enseigner les pauvres gens dans la crainte de celui-ci. Mais, pour venir à l’issue heureuse que le Seigneur donna à Gilles, les adversaires, comme il a été dit, ne cessèrent de poursuivre sa mort, tellement que quelques temps plus tard, les sergents, à l’instance du procureur général, vinrent dans la prison quérir Gilles pour le mener au jugement. Si tôt qu’il fût au lieu ordonné, ce procureur général, qui était son principal adversaire1, commença à parler de la sorte :

« – Je demande ta vie et tes biens, car tu as commis un forfait contre la proclamation de l’Empereur2.
Gilles répondit : – Vous avez ici, sur le champ, et l’un et l’autre ; il est en votre puissance de faire ce qui vous semblera bon.
– Tu es hérétique, dit le Procureur, et par conséquent, digne de mort.
– À Dieu ne plaise, dit Gilles, je suis chrétien et ne veux faire profession d’autre religion que de celle de Christ. »

Alors, ils tirèrent sa confession hors d’un sac et la lurent en sa présence. Après qu’il l’eut écoutée entièrement et patiemment, ils lui ordonnèrent de se dédire de tout ce qui était contenu en elle comme étant méchant et hérétique. « Je n’ai rien entendu en celle-ci, leur dit-il, si ce n’est de bonnes et honnêtes sentences, et ne serait pas juste ni raisonnable de les blâmer. Et quand bien même je voudrais le faire, vous ne devriez pas me laisser. Toutefois, si vous pensez qu’il y ait quelque chose qui soit contre la vérité, je vous prie de me donner connaissance de ma faute, selon cette charité dont doivent user les chrétiens les uns envers les autres. Vous verrez que je serai attentif et prêt à recevoir toute bonne doctrine, car je suis un homme, et je peux faillir. » Après cela, ils l’interrogèrent sur plusieurs choses, auxquelles il répondit avec une grande gravité et une singulière modestie ; en sorte qu’ils ne se détournait point de la vérité. Il irritait pourtant beaucoup l’esprit des juges, car il était d’une telle douceur que les adversaires mêmes étaient contraints de l’avoir en admiration. […]

Les juges, donc, firent venir encore derechef Gilles en jugement, et lui demandèrent s’il ne voulait pas se dédire des hérésies qui étaient contenues en celle qu’il avouait être sa confession de foi, et pour lesquelles, selon les lois de l’Empereur, il méritait d’être privé et de ses biens et de sa vie. À cela il leur répondit de la même gravité et constance qu’auparavant : « Je vous ai dit l’autre jour que tous les deux étaient en votre puissance ; prenez-les tous deux, et faites-en ce que vous aviserez être propre au salut de la République. »

Ils lui demandèrent de plus s’ils voulait avoir un avocat ou un procureur pour défendre sa cause en jugement, selon la coutume de la cour. Il leur répondit qu’il ne voulait d’autre avocat ou procureur que celui qu’il avait aux cieux, le Fils de Dieu, scrutateur des cœurs, qui mènerait fidèlement sa cause devant le Père céleste, juge de tous les princes. […]

Il est impossible de dire de quel amour et quelle piété Gilles était enflammé à ce moment ; comment il se surmontait lui-même, et comment il se préparait à mourir heureusement, comme s’il eut vu devant ses yeux les choses qui étaient à venir pour lui. Il était sans cesse en prière, et y était quelques fois si ravi, que qui l’eut vu prier eut dit que son âme était ravie, ayant laissé le corps froid en sa place.

Il est quelques fois advenu qu’on le cherchait et que le concierge l’appelait partout à haute voix sans qu’il répondit ni qu’aucun des serviteurs ne put le renseigner. Personne ne soupçonnait qu’il se fut enfuit, car on le savait tel que même si les portes de la prison eussent été ouvertes (ce qui s’était produit quelques fois), il n’eut pas voulu mettre le pied dehors, afin de ne pas mettre en peine le concierge à la garde duquel il avait été confié. Finalement, comme on ne le trouvait pas dans les chambres basses, on monta en haut, et là on le trouva au coin d’une chambre, à genoux, les yeux élevés au ciel et la face mouillée de larmes ; et, ce qui était admirable, il était si ardent dans la prière et si ravi qu’on avait beau lui parler tout haut et se mettre devant lui, il ne voyait pourtant ni n’entendait jusqu’à ce que, le prenant par la main, on le réveillât de cette contemplation si profonde. Alors, comme sortant de quelque songe, il répondit : « que voulez-vous, mes frères ? »

Alors il descendait tout joyeux, et servait les autres au dîner ; car il était si sobre dans sa manière de vivre que tout le temps qu’il fut en prison il ne s’assit jamais à table. Il mangeait seulement un peu de ce que les autres laissaient, et buvait encore plus sobrement. On le pressait souvent de manger un peu plus largement, mais on ne put jamais le persuader si ce n’est une ou deux fois. Et il ne le faisait pourtant pas par superstition, ni par nécessité, d’autant qu’il y avait des principaux de la ville qui lui envoyaient tout ce dont il avait besoin ; mais parce qu’il n’était pas nécessaire de nourrir son corps trop délicatement, ayant égard à ce qu’il soit sain, et parce qu’il voyait beaucoup de pauvres qui étaient en grand besoin et n’avaient pas suffisamment de pain. […]

Ainsi, le 22 du mois de janvier, au petit matin avant cinq heures, ils envoyèrent leurs sergents pour le mener en une autre prison avant le lever du jour (car ils craignaient le peuple), afin de le mettre à la question, car là où il était on ne pratiquait pas la torture. Eux donc étant entrés dans la prison et sachant qu’ils le demandaient, il les reçut bien joyeusement et, parce qu’il faisait très froid, les fit entrer dans la cuisine et leur alluma du feu pour se chauffer pendant que le concierge qui voulait aller avec eux s’habillerait. […]

Le lendemain, 25 de janvier, les juges conclurent ensemble, par leur sentence définitive, qu’il devait être brûlé, et donnèrent cette sentence de telle façon que ceux qui ont demeuré longtemps dans la ville et connaissaient sur le bout des doigts toutes les procédures disaient que de mémoire d’homme il n’en avait jamais donné de telle sorte. Car la coutume était de condamner en pleine assemblée des juges, le criminel présent ; mais ils avaient peur que s’ils menaient Gilles à la place ordinaire pour prononcer sa sentence, les bourgeois ne le délivrassent par force.

À cause de cela, ils donnèrent cette sentence clandestinement et en cachette ; ils la lui firent prononcer après dîner en la prison par leur greffier. Gilles, ayant entendu sa sentence, se mit à l’instant à genoux et rendit grâce à Dieu d’avoir été réputé digne par lui de mourir pour maintenir la pureté de sa doctrine céleste. Et il fit cela avec une si grande ardeur et affection que ceux mêmes qui la lui avaient annoncée furent ému aux larmes. Il remercia aussi les juges d’avoir expédié sa cause si heureusement pour lui. […]

Étant venu au lieu du supplice, et y voyant un grand amas de fagots, il dit à haute voix : « Qu’est-il besoin de tant de bois pour brûler ce pauvre corps ? Il suffisait de beaucoup moins ; pourquoi n’avez-vous pas eu pitié des pauvres qui meurent de froid en cette ville et ne leur avez-vous pas distribué le surplus de ce bois ? » Les bourreaux avaient fait à cet endroit un petit tabernacle de vois et de paille dans lequel ils voulaient le faire entrer pour l’étrangler afin de lui amoindrir le supplice, mais il leur dit : « Il n’est pas nécessaire de prendre cette peine, car je n’ai pas peur du feu ; je le verrai et l’endurerai volontiers pour la gloire de mon Seigneur Jésus-Christ, qui a enduré pour moi de plus grands tourments de corps et d’esprit. Laissez-moi seulement un peu prier ; j’entrerai ensuite et ferai tout ce que vous voudrez. »

Alors il s’agenouilla, et levant les yeux au ciel, fit sa prière, après laquelle il se leva et entra dans ce taudis ; mais avant d’entrer il déchaussa ses souliers et pria qu’on les donnât à un pauvre. Étant entré, il recommanda son âme à Dieu et les bourreaux mirent immédiatement le feu à la maisonnette de paille dans laquelle il fût consumé.


Illustration : gravure représentant le martyre de Gilles Tilleman, extraite du Livre des martyrs de John Foxe.

  1. Dans l’original, « sa principale partie ».[]
  2. Dans l’original, « le placart de l’Empereur ».[]

Maxime Georgel

Maxime est interne en médecine générale à Lille. Fondateur du blog Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leurs deux enfants et sont moniteurs de la méthode Billings.

1 Commentaire

  1. Molines

    Merci bien de m’avoir fait connaître ce témoignage

    Réponse

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