L’hommage suivant est extrait de l’Histoire des martyrs persรฉcutรฉs et mis ร mort pour la vรฉritรฉ de l’รvangile, un martyrologe protestant รฉcrit par Jean Crespin en 1572, au cลur des guerres de religion. Gilles Tilleman, d’origine modeste, mourut pour sa foi rรฉformรฉe sur le bรปcher en 1541 ร Bruxelles.
Texte modernisรฉ.
Dans l’histoire de Juste Jusberg, qui rapporte la persรฉcution de Louvain, il a รฉtรฉ fait mention de Gilles Tilleman, compagnon dudit Jusberg, tant dans leurs liens ร Bruxelles qu’en la confession d’une mรชme doctrine. Ce Gilles, bien qu’il fรปt issu d’une petite maison de Bruxelles, y avait acquis la faveur de beaucoup de personnes de qualitรฉ. Il avait passรฉ le cours de sa vie et sans reproche, รฉtant adonnรฉ ร faire plaisir ร tous, jusqu’ร ses trente-trois ans, รขge auquel personne ne se plaignait d’avoir reรงu la moindre injure d’aucune maniรจre de sa part, tant il รฉtait dรฉbonnaire. Il cรฉdait et abandonnait plutรดt son droit plutรดt que de dรฉbattre, afin d’entretenir toujours la concorde et la charitรฉ d’un chrรฉtien en cette vie.
Il รฉtait de son mรฉtier coutelier, et adonnรฉ ร cet art pour รฉviter l’oisivetรฉ et gagner sa vie de son propre laveur, car il disait que c’รฉtait une chose malhonnรชte ร un homme de passe vie oisivement dans la voluptรฉ, ou de vivre dรฉsordonnรฉment des choses acquises par autrui. Il employait nรฉanmoins la plus petite partie de son temps ร son mรฉtier, car la plus grande รฉtait par lui employรฉe ร visiter les malades, soulager les pauvres, rรฉconcilier les bourgeois qui avaient entre eux quelque dissension. Et bien que la plupart du temps รฉtait par lui employรฉe ร exercer les offices de la vraie charitรฉ envers ses prochains, et que pour son mรฉtier il ne rรฉservait que bien peu d’heures par jour, il est impossible de dire combien Dieu bรฉnissait et multipliait le fruit de son travail.
Tout ce qu’il gagnait de son art, il en distribuait une grande partie aux pauvres, et quant ร lui, il vivait fort humblement, et ne dรฉpensait presque rien. Par ce moyen, il s’acquerrait l’amour du peuple. Les gens de bien de la ville de Bruxelles l’invitaient et รฉtaient bien aises de prรฉsenter leurs biens ร son commandement. Souvent aussi lui donnaient-ils quelques prรฉsents, lesquels, s’il les prenait, ce n’รฉtait que pour en soulager quelque pauvre qu’il connaissait. De cette faveur des citoyens, et des biens qu’il avait, il n’en usait point ร son profit propre, mais tout au profit de ses prochains. Il avait ร Bruxelles son boulanger propre, son cordonnier, son couturier, son apothicaire. De l’un il prenait du pain pour distribuer aux pauvres, de l’autre des souliers pour chausser les nรฉcessiteux, des robes pour vรชtir pour l’hiver les indigents, des traitements pour subvenir aux pauvres souffreteux malades. Voilร quant ร sa charitรฉ.
Que dirai-je maintenant de la piรฉtรฉ et crainte de Dieu qu’il avait, de laquelle il รฉtait plus renommรฉ que de toutes ses autres vertus ? Tout son principal soin รฉtait de s’enquรฉrir de la doctrine de l’รvangile, lire et mรฉditer ร son sujet avec l’invocation de Dieu et la priรจre. Il avait tant grandi et รฉtait si ardent en ces choses, que souvent ses amis le trouvaient ร genoux, priant et comme ravi hors de lui-mรชme, tant il avait les forces de son esprit attentives et dรฉvouรฉes ร prier. Quant ร la science, il en avait autant qu’il lui รฉtait nรฉcessaire pour lire des livres imprimรฉs en sa langue et les comprendre ; il n’avait point d’autre grand savoir.
Vers l’รฉpoque oรน la persรฉcution รฉtait particuliรจrement รขpre au pays de Brabant, il advint qu’en la ville de Bruxelles, on voyait quelque apparence et commencement de peste et de famine. Gilles, qui avait toujours surpassรฉ en la crainte de Dieu et en amour envers son prochain tous ceux qui en cette ville, et mรชme en tout le pays, avaient la rรฉputation d’รชtre chrรฉtiens et charitables, d’une vertu admirable et merveilleuse constance se surpassait lui-mรชme alors qu’on รฉtait en grande difficultรฉ de vivres et que beaucoup de pauvres gens รฉtaient en grande angoisse. Il vendit donc quelques-uns de ses biens duquel il tira une bonne somme de deniers et la dรฉpensa en ce temps de famine ร soulager les pauvres, les malades et autre malheureux.
Il ne se passait pas un jour qu’il n’allรขt aux lieux publics de la ville, oรน il pansait les pestifรฉrรฉs et subvenait ร leurs nรฉcessitรฉs. Il recueillait en sa maison les รฉtrangers, les pauvres et singuliรจrement les malades ; il les nourrissait, les soulageait, les servait jusqu’ร ce qu’ayant, par la grรขce de Dieu, recouvrรฉ la santรฉ, ils retournassent ร leur travail. Il ne faisait pas office seulement de subvenir aux besoins du corps, mais spรฉcialement ร ceux de l’รขme, les instruisant en la doctrine de Jรฉsus-Christ et les enseignant avec grande efficacitรฉ en paroles qu’ils ne devaient point se fier aux ลuvres et que c’รฉtait par la seule misรฉricorde de Jรฉsus-Christ qu’il leur fallait รชtre sauvรฉs ; que la grandeur du pรฉchรฉ avait รฉtรฉ telle que la colรจre de Dieu ne pouvait รชtre apaisรฉe par un autre moyen que par le sacrifice du propre Fils de Dieu ; que l’amour et la charitรฉ de Dieu avait รฉtรฉ si grande envers le genre humain qu’il avait bien daignรฉ envoyer son Fils en ce monde, afin que par son sang tous nos pรฉchรฉs fussent lavรฉs et que par son sacrifice, il opรฉra la rรฉconciliation entre Dieu et nous, et fรฎt hรฉritiers du royaume cรฉleste.
Bref, il annonรงait trรจs efficacement la misรฉricorde de Dieu, la justice de la foi, et la vie รฉternelle. Plusieurs, ayant รฉtรฉ instruits par lui dans cette lumiรจre de l’รvangile se retirรจrent dans les pays voisins oรน ils commencรจrent ร rรฉpandre et semer ce qu’ils avaient appris de lui ; de telle sorte que la doctrine du salut connut un grand accroissement dans le pays de Brabant. Or, comme la vertu de cet homme รฉtait toujours reluisante, elle ne manqua pas d’accusateurs qui tachรจrent de la dรฉtruire.
Il fut donc saisi dans la fureur de la persรฉcution qui รฉtait alors dรฉjร allumรฉe. Or, รฉtant en prison, il n’รฉtait pas oisif, mais consolait et instruisait les pauvres prisonniers, en sorte qu’il semblait y avoir รฉtรฉ menรฉ par une grande providence de Dieu, afin d’enseigner les pauvres gens dans la crainte de celui-ci. Mais, pour venir ร l’issue heureuse que le Seigneur donna ร Gilles, les adversaires, comme il a รฉtรฉ dit, ne cessรจrent de poursuivre sa mort, tellement que quelques temps plus tard, les sergents, ร l’instance du procureur gรฉnรฉral, vinrent dans la prison quรฉrir Gilles pour le mener au jugement. Si tรดt qu’il fรปt au lieu ordonnรฉ, ce procureur gรฉnรฉral, qui รฉtait son principal adversaire1, commenรงa ร parler de la sorte :
ยซย – Je demande ta vie et tes biens, car tu as commis un forfait contre la proclamation de l’Empereur2.
Gilles rรฉpondit : – Vous avez ici, sur le champ, et l’un et l’autre ; il est en votre puissance de faire ce qui vous semblera bon.
– Tu es hรฉrรฉtique, dit le Procureur, et par consรฉquent, digne de mort.
– ร Dieu ne plaise, dit Gilles, je suis chrรฉtien et ne veux faire profession d’autre religion que de celle de Christ.ย ยป
Alors, ils tirรจrent sa confession hors d’un sac et la lurent en sa prรฉsence. Aprรจs qu’il l’eut รฉcoutรฉe entiรจrement et patiemment, ils lui ordonnรจrent de se dรฉdire de tout ce qui รฉtait contenu en elle comme รฉtant mรฉchant et hรฉrรฉtique. ยซย Je n’ai rien entendu en celle-ci, leur dit-il, si ce n’est de bonnes et honnรชtes sentences, et ne serait pas juste ni raisonnable de les blรขmer. Et quand bien mรชme je voudrais le faire, vous ne devriez pas me laisser. Toutefois, si vous pensez qu’il y ait quelque chose qui soit contre la vรฉritรฉ, je vous prie de me donner connaissance de ma faute, selon cette charitรฉ dont doivent user les chrรฉtiens les uns envers les autres. Vous verrez que je serai attentif et prรชt ร recevoir toute bonne doctrine, car je suis un homme, et je peux faillir.ย ยป Aprรจs cela, ils l’interrogรจrent sur plusieurs choses, auxquelles il rรฉpondit avec une grande gravitรฉ et une singuliรจre modestie ; en sorte qu’ils ne se dรฉtournait point de la vรฉritรฉ. Il irritait pourtant beaucoup l’esprit des juges, car il รฉtait d’une telle douceur que les adversaires mรชmes รฉtaient contraints de l’avoir en admiration. […]
Les juges, donc, firent venir encore derechef Gilles en jugement, et lui demandรจrent s’il ne voulait pas se dรฉdire des hรฉrรฉsies qui รฉtaient contenues en celle qu’il avouait รชtre sa confession de foi, et pour lesquelles, selon les lois de l’Empereur, il mรฉritait d’รชtre privรฉ et de ses biens et de sa vie. ร cela il leur rรฉpondit de la mรชme gravitรฉ et constance qu’auparavant : ยซย Je vous ai dit l’autre jour que tous les deux รฉtaient en votre puissance ; prenez-les tous deux, et faites-en ce que vous aviserez รชtre propre au salut de la Rรฉpublique.ย ยป
Ils lui demandรจrent de plus s’ils voulait avoir un avocat ou un procureur pour dรฉfendre sa cause en jugement, selon la coutume de la cour. Il leur rรฉpondit qu’il ne voulait d’autre avocat ou procureur que celui qu’il avait aux cieux, le Fils de Dieu, scrutateur des cลurs, qui mรจnerait fidรจlement sa cause devant le Pรจre cรฉleste, juge de tous les princes. […]
Il est impossible de dire de quel amour et quelle piรฉtรฉ Gilles รฉtait enflammรฉ ร ce moment ; comment il se surmontait lui-mรชme, et comment il se prรฉparait ร mourir heureusement, comme s’il eut vu devant ses yeux les choses qui รฉtaient ร venir pour lui. Il รฉtait sans cesse en priรจre, et y รฉtait quelques fois si ravi, que qui l’eut vu prier eut dit que son รขme รฉtait ravie, ayant laissรฉ le corps froid en sa place.
Il est quelques fois advenu qu’on le cherchait et que le concierge l’appelait partout ร haute voix sans qu’il rรฉpondit ni qu’aucun des serviteurs ne put le renseigner. Personne ne soupรงonnait qu’il se fut enfuit, car on le savait tel que mรชme si les portes de la prison eussent รฉtรฉ ouvertes (ce qui s’รฉtait produit quelques fois), il n’eut pas voulu mettre le pied dehors, afin de ne pas mettre en peine le concierge ร la garde duquel il avait รฉtรฉ confiรฉ. Finalement, comme on ne le trouvait pas dans les chambres basses, on monta en haut, et lร on le trouva au coin d’une chambre, ร genoux, les yeux รฉlevรฉs au ciel et la face mouillรฉe de larmes ; et, ce qui รฉtait admirable, il รฉtait si ardent dans la priรจre et si ravi qu’on avait beau lui parler tout haut et se mettre devant lui, il ne voyait pourtant ni n’entendait jusqu’ร ce que, le prenant par la main, on le rรฉveillรขt de cette contemplation si profonde. Alors, comme sortant de quelque songe, il rรฉpondit : ยซย que voulez-vous, mes frรจres ?ย ยป
Alors il descendait tout joyeux, et servait les autres au dรฎner ; car il รฉtait si sobre dans sa maniรจre de vivre que tout le temps qu’il fut en prison il ne s’assit jamais ร table. Il mangeait seulement un peu de ce que les autres laissaient, et buvait encore plus sobrement. On le pressait souvent de manger un peu plus largement, mais on ne put jamais le persuader si ce n’est une ou deux fois. Et il ne le faisait pourtant pas par superstition, ni par nรฉcessitรฉ, d’autant qu’il y avait des principaux de la ville qui lui envoyaient tout ce dont il avait besoin ; mais parce qu’il n’รฉtait pas nรฉcessaire de nourrir son corps trop dรฉlicatement, ayant รฉgard ร ce qu’il soit sain, et parce qu’il voyait beaucoup de pauvres qui รฉtaient en grand besoin et n’avaient pas suffisamment de pain. […]
Ainsi, le 22 du mois de janvier, au petit matin avant cinq heures, ils envoyรจrent leurs sergents pour le mener en une autre prison avant le lever du jour (car ils craignaient le peuple), afin de le mettre ร la question, car lร oรน il รฉtait on ne pratiquait pas la torture. Eux donc รฉtant entrรฉs dans la prison et sachant qu’ils le demandaient, il les reรงut bien joyeusement et, parce qu’il faisait trรจs froid, les fit entrer dans la cuisine et leur alluma du feu pour se chauffer pendant que le concierge qui voulait aller avec eux s’habillerait. […]
Le lendemain, 25 de janvier, les juges conclurent ensemble, par leur sentence dรฉfinitive, qu’il devait รชtre brรปlรฉ, et donnรจrent cette sentence de telle faรงon que ceux qui ont demeurรฉ longtemps dans la ville et connaissaient sur le bout des doigts toutes les procรฉdures disaient que de mรฉmoire d’homme il n’en avait jamais donnรฉ de telle sorte. Car la coutume รฉtait de condamner en pleine assemblรฉe des juges, le criminel prรฉsent ; mais ils avaient peur que s’ils menaient Gilles ร la place ordinaire pour prononcer sa sentence, les bourgeois ne le dรฉlivrassent par force.
ร cause de cela, ils donnรจrent cette sentence clandestinement et en cachette ; ils la lui firent prononcer aprรจs dรฎner en la prison par leur greffier. Gilles, ayant entendu sa sentence, se mit ร l’instant ร genoux et rendit grรขce ร Dieu d’avoir รฉtรฉ rรฉputรฉ digne par lui de mourir pour maintenir la puretรฉ de sa doctrine cรฉleste. Et il fit cela avec une si grande ardeur et affection que ceux mรชmes qui la lui avaient annoncรฉe furent รฉmu aux larmes. Il remercia aussi les juges d’avoir expรฉdiรฉ sa cause si heureusement pour lui. […]
รtant venu au lieu du supplice, et y voyant un grand amas de fagots, il dit ร haute voix : ยซย Qu’est-il besoin de tant de bois pour brรปler ce pauvre corps ? Il suffisait de beaucoup moins ; pourquoi n’avez-vous pas eu pitiรฉ des pauvres qui meurent de froid en cette ville et ne leur avez-vous pas distribuรฉ le surplus de ce bois ?ย ยป Les bourreaux avaient fait ร cet endroit un petit tabernacle de vois et de paille dans lequel ils voulaient le faire entrer pour l’รฉtrangler afin de lui amoindrir le supplice, mais il leur dit : ยซย Il n’est pas nรฉcessaire de prendre cette peine, car je n’ai pas peur du feu ; je le verrai et l’endurerai volontiers pour la gloire de mon Seigneur Jรฉsus-Christ, qui a endurรฉ pour moi de plus grands tourments de corps et d’esprit. Laissez-moi seulement un peu prier ; j’entrerai ensuite et ferai tout ce que vous voudrez.ย ยป
Alors il s’agenouilla, et levant les yeux au ciel, fit sa priรจre, aprรจs laquelle il se leva et entra dans ce taudis ; mais avant d’entrer il dรฉchaussa ses souliers et pria qu’on les donnรขt ร un pauvre. รtant entrรฉ, il recommanda son รขme ร Dieu et les bourreaux mirent immรฉdiatement le feu ร la maisonnette de paille dans laquelle il fรปt consumรฉ.
Illustration : gravure reprรฉsentant le martyre de Gilles Tilleman, extraite du Livre des martyrs de John Foxe.



Merci bien de m’avoir fait connaรฎtre ce tรฉmoignage
C’est a la fois tellt triste et edifiant!
Que Dieu te benisse a l’infini