« Pleine de grâce », donc Immaculée Conception ?
17 juillet 2025

En Luc chapitre 1, l’ange Gabriel salue la Vierge Marie en lui disant qu’elle a trouvé grâce aux yeux de Dieu. Certaines traductions catholiques rendent cela par « pleine de grâce » ou « comblée de grâce » et tentent d’en tirer un argument en faveur de l’Immaculée Conception. Le raisonnement va comme suit :

  1. Marie est pleine de grâce ;
  2. Cette plénitude n’a de sens que si elle est effective depuis la conception.
  3. Donc, Marie est conçue immaculée.

Le verbe utilisé

Une réponse simple à cet argument est de relever que le même verbe employé par l’ange dans ce verset est également employé par l’apôtre Paul en Éphésiens 1 pour qualifier tous les croyants :

À la louange de la gloire de sa grâce qu’il nous a accordée (ἐχαρίτωσεν) en son bien-aimé1.

Paul dit ainsi que les croyants sont également « comblés de grâce » en Jésus-Christ.

Une autre réponse possible est de remarquer qu’une expression similaire est employée à propos de saint Étienne lors de son martyre :

Étienne, plein de grâce (πλήρης χάριτος) et de puissance, faisait des prodiges et de grands miracles parmi le peuple2.

Ici, les termes grecs diffèrent et signifient cette fois-ci littéralement « plein de grâce ». Dans la Vulgate, la traduction de saint Jérôme que le concile de Trente déclare comme faisant autorité, l’expression est traduite exactement de la même façon que celle que l’on trouve en Luc chapitre 1, étant simplement au masculin. Ainsi, nous avons gratia plena pour Marie et plenus gratia pour Étienne.

Le temps verbal

C’est alors que les apologètes catholiques romains vont avoir recours à un autre argument, pour tenter de parer le premier exemple apporté à partir d’Éphésiens 1. En effet, bien que le verbe soit le même, le temps du verbe diffère. Ainsi, l’argument se modifie pour devenir :

  1. Marie et les croyants sont qualifiés de comblés de grâce ; 
  2. Mais Marie est qualifiée ainsi au parfait passif, un temps désignant une action ayant pris place dans le lointain passé et donc l’action dure pour toujours ;
  3. Donc Marie est sans péché depuis sa conception et pour toujours.

Avant même de contester la prémisse 2, qui est fausse, on constate que l’argument est invalide. En effet, on voit par la prémisse 1 que les croyants sont comblés de grâce et ne sont pas pour autant sans péché. Donc on ne peut pas conclure que Marie soit sans péché simplement du fait qu’elle soit comblée de grâce.

Mais la principale erreur de ce raisonnement, c’est que la prémisse 2 est doublement fausse : premièrement, le parfait passif n’implique en rien que l’action désignée ait lieu depuis la conception et deuxièmement le parfait passif n’implique pas non plus que l’action dure à jamais.

En effet, l’un des éléments basiques enseignés dans les grammaires grecques à propos du parfait est qu’il désigne avant tout un état présent résultant d’une action passée, sans instance particulière sur la chronologie de cette action passée et sans présumer qu’il s’agisse d’un passé lointain ou proche. Voici par exemple ce que dit une grammaire de référence pour le grec du Nouveau Testament :

Le parfait décrit un événement accompli dans le passé, dont les résultats perdurent dans le présent […]. Le temps parfait est utilisé non pour insister sur l’action passée en tant que telle, mais sur l’état présent qui en résulte3.

Par ailleurs, sans même rentrer dans ce débat technique, il suffit de consulter les autres occurrences de ce temps dans le Nouveau Testament. Prenons-en trois en guise d’exemple.

En 1 Corinthiens 15, Paul dit à propos du Christ qu’il est ressuscité le troisième jour4. Littéralement, il utilise un parfait passif à valeur de causatif, ἐγήγερται, qui pourrait être traduit « il a été ressuscité le troisième jour. » Le sens est ici évident : il ne s’agit pas de dire que Jésus-Christ est ressuscité depuis sa conception ni depuis un passé fort lointain. Il s’agit simplement de dire que Jésus est présentement vivant et que cela résulte d’une action qui a pris place dans le passé : sa résurrection. Cette phrase aurait pu être prononcée 2 siècles, 2 ans ou 2 secondes après la résurrection. Le temps verbal ne signifie absolument pas que l’action est ancienne.

Autre exemple, dans l’épître aux Romains Paul affirme que « l’amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par le Saint-Esprit5. » Là encore, le parfait passif ἐκκέχυται ne signifie pas que l’amour a été répandu dans nos cœurs dès notre conception ou dans un passé fort lointain. Il s’agit simplement de signaler que nos cœurs sont aujourd’hui remplis de l’amour de Dieu, en raison d’une action de l’Esprit qui a débuté dans le passé (et non à l’instant où Paul écrit). Ainsi, là encore on voit que ce temps est employé pour désigner une action débutant dans le passé et se prolongeant dans le présent.

Un dernier exemple, le plus célèbre, lorsque Jésus déclare sur la croix, avant d’expirer « Tout est accompli », le Nouveau Testament emploie le parfait passif τετέλεσται6. Ici, Jésus signale simplement alors qu’il expire que sa mission est achevée, que l’œuvre de la rédemption est accomplie. Il n’est certainement pas en train de dire que cette œuvre a été accomplie il y a très longtemps : il vient à l’instant d’accomplir sa passion.

De nombreux autres exemples de parfaits passifs, transitifs ou causatifs pourraient être donnés, comme Matthieu 25,34 ou 2 Timothée 1,12.

Ainsi, cet argument fondé sur le temps verbal n’a absolument aucune substance dans la langue grecque et n’est soutenu par aucun helléniste de niveau académique ni grammairien reconnu. Il relève plutôt de la punchline de bel effet sur les réseaux sociaux et dans l’apologétique de bas étage. L’idée d’ailleurs que le parfait désignerait une action qui se prolonge indéfiniment n’a pas non plus de fondement. Comme le relève à nouveau la grammaire de référence de Daniel Wallace :

Encore plus trompeuse est l’idée, fréquemment rencontrée dans les commentaires, selon laquelle le temps parfait dénote des résultats permanents ou éternels. Une telle affirmation revient à dire que l’aoriste signifie « une fois pour toutes ». De telles implications doivent être tirées de considérations autres que grammaticales. Il faut faire attention à ne pas lire sa théologie dans la syntaxe chaque fois que cela nous arrange7.

Les pères qui parlaient grec

Ce n’est pas sans raison que les pères de l’Église grecs, qui parlaient la langue du Nouveau Testament, interprétaient bien différemment que nos amis apologètes catholiques ce verset.

Ainsi, Méthode d’Olympe (250-312), dit que l’Esprit « la sanctifia » lors de sa venue8 et compare la purification que Jésus apporte à Marie à celle que le sel apporte à l’eau mortifère en 2 Rois 2,219 ; Cyrille de Jérusalem (313-386) s’exclame en commentant la réponse étonnée de Marie à l’annonce de l’ange : « là où le Saint-Esprit souffle, toute pollution est ôtée10» ; Grégoire de Nazianze (329-390), à propos de l’incarnation, dit que « la Vierge fut purifiée dans le corps et dans l’âme par le Saint-Esprit11», le mariologue catholique Luigi Gambero estime que pour Grégoire de Nazianze cette purification a lieu « avant la conception du Christ12 » Brian Reynolds affirme la même chose13 ; Chrysostome aussi affirme que Marie fut purifiée à l’incarnation14; Éphrem de Nisibe mentionne aussi une purification à l’Annonciation15. Jacob (ou Jacques) de Saroug (451-521), père syriaque noté pour ses épithètes élogieux à l’égard de Marie, affirme que Marie fût « purifiée » et « sanctifiée » comme Élisée et Jean-Baptiste à la venue de l’Esprit et que ce dernier « ôta l’ancienne sentence d’Adam et Ève » à ce moment16. Sophrone, patriarche de Jérusalem, mentionne encore la purification de la Vierge pour l’Incarnation, disant que le Christ n’en a « fait son habitation » qu’« après qu’elle a été prépurifiée dans le corps et dans l’âme » et « sanctifiée dans le corps et dans l’âme » et situe cette purification aux instants qui précèdent l’Incarnation17, dans une lettre qui fut lue lors du concile de Constantinople III, le sixième concile œcuménique18. Ce concile œcuménique déclare cette lettre orthodoxe, conforme à la doctrine des Pères et digne d’être insérée dans les bibliothèques ecclésiales :

Nous avons également examiné la lettre synodale de Sophrone, de sainte mémoire, autrefois patriarche de la ville sainte du Christ notre Dieu, Jérusalem, et nous l’avons trouvée conforme à la vraie foi et aux enseignements apostoliques, ainsi qu’à ceux des saints et approuvés Pères. C’est pourquoi nous l’avons reçue comme orthodoxe et salutaire pour la sainte Église catholique et apostolique, et avons décrété qu’il était juste que son nom fût inséré dans les diptyques des saintes Églises19.

Un concile œcuménique n’a donc rien trouvé à redire et a approuvé l’orthodoxie d’un texte traitant de la purification de Marie. Il faut relever que Sophrone enseigne en un autre lieu que Marie obtint une purification et, encore ailleurs que Marie a douté à la croix20. Le Dictionnaire apologétique de la foi catholique de 1922 résume bien ces données sur la purification de la Vierge en résumant ainsi l’interprétation qu’en font les orthodoxes :

De leur côté, les Pères grecs, interprétant les paroles de l’ange : Spiritus sanctus superveniet in te, Luc 1,35, enseignent qu’à ce moment-là, Marie fut purifiée dans son âme et dans son corps ; c’est donc qu’auparavant elle était soumise à la loi du péché, au moins par sa naissance. Dans cette hypothèse, Marie n’aurait été délivrée du vice héréditaire qu’au jour de l’Annonciation21.

Luigi Gambero, spécialiste catholique sur la mariologie des Pères, n’est pas d’un autre avis, alors qu’il commente sur un autre texte, de Théodote d’Ancrer, qui affirme également une purification de Marie immédiatement avant l’Annonciation : 

La mission à laquelle Dieu a appelé la Vierge était si importante que certains Pères ont pensé qu’elle exigeait une préparation adéquate. Nous savons aujourd’hui que cette préparation s’est produite dans le mystère de l’Immaculée Conception, dans lequel Marie a été non seulement préservée du péché originel et de ses conséquences morales, mais aussi comblée de grâces extraordinaires. Les Pères ne semblent pas avoir eu connaissance de ce privilège unique ; ils pensaient qu’une intervention divine spéciale avait eu lieu en Marie immédiatement avant l’Incarnation, pour la rendre digne de devenir la Mère du Verbe incarné. [et, en note de bas de page :] C’est l’idée de pré-purification, ou procatharsis, articulée par Grégoire de Nazianze (cf. Oratio 38, 13 ; PG 36, 325 ; Orato 45, 9 ; PG 36, 633 ; Poemi dogtmatici 9, 68 ; PG 37, 461)22.

Conclusion

La loi de Brandolini, aussi appelée principe d’asymétrie des idioties, déclare que la quantité d’énergie nécessaire pour réfuter une erreur est supérieure à celle nécessaire pour les produire. C’est certainement le cas avec cet argument. Il est fort simple de prétendre que le parfait en grec impliquerait que Marie a été conçue en étant déjà dans l’état de grâce en question. Il est certainement un peu plus long de montrer que le parfait n’implique rien de tel. Mais puisque cet argument est fréquent, il a bien fallu dépenser cette « quantité d’énergie » supplémentaire !


  1. Éphésiens 1,6.[]
  2. Actes 6,8.[]
  3. Wallace Daniel, Greek Grammar beyond the basics, Grand Rapids, Michigan, Zondervan, 1996, page 573.[]
  4. 1 Corinthiens 15,4.[]
  5. Romains 5,5.[]
  6. Jean 19,30.[]
  7. Wallace Daniel, Greek Grammar beyond the basics, Grand Rapids, Michigan, Zondervan, 1996, page 574.[]
  8. Méthode d’Olympe, Homélies sur Anne et Syméon, III et IV. Une traduction anglaise est disponible sur ce lien ; voir cet article pour un point sur le débat concernant l’attribution de ce texte à Méthode. Quoi qu’il en soit, c’est un texte patristique grec cité par des auteurs comme Damascène.[]
  9. Méthode d’Olympe, Homélies sur Anne et Syméon, IX-X. Une traduction anglaise est disponible sur ce lien.[]
  10. Cyrille de Jérusalem, Catéchèses baptismales, XII, 32.[]
  11. Grégoire de Nazianze, Discours théologiques, XXXVIII, 13.[]
  12. Luigi Gambero, Mary and the Fathers of the Church : The Blessed Virgin Mary in Patristic Thought, Ignatius Press, 1999, p. 163.[]
  13. Reynolds Brian K., Gateway to Heaven. Marian Doctrine and Devotion Image and Typology in the Patristic and Medieval Periods., Hyde Park, New York : New City Press, 2012, vol. I : Doctrine and Devotion, chapitre 8, page 333.[]
  14. Jean Chrysostome, Homélie sur la Nativité, VI.[]
  15. Éphrem de Nisibe, Hymnes, XXXVI, 1-2.[]
  16. Jacob de Saroug, TMPM, IV, 153, cité par Reynolds Brian K., Gateway to Heaven. Marian Doctrine and Devotion Image and Typology in the Patristic and Medieval Periods., Hyde Park, New York : New City Press, 2012, vol. I : Doctrine and Devotion, chapitre 8, page 337.[]
  17. Voir la Patrologia Graeca, LXXXVII, 3161. Pour une étude de la prépurification chez les pères, et pour voir comment elle s’oppose à l’Immaculée Conception, voir cet article et cet article d’un auteur orthodoxe.[]
  18. Edward Bouverie Pusey, First Letter to the Very Rev. J. H. Newman, Rivingtons, 1869, pp. 145-146.[]
  19. Canons du concile de Constantinople III, Session XIII. Une traduction anglaise est disponible sur ce lien.[]
  20. Sophrone de Jérusalem, Homélie sur l’Annonciation, 24-25, TMPM II, 144-145 ; Homélie pour l’Hypapante, 4 et 16, TMPM II, 165.[]
  21. D’Alès Adhémar, Dictionnaire apologétique de la foi catholique, Tome III, quatrième édition, Gabriel Beauchesne, Paris, 1922, page 215.[]
  22. Luigi Gambero, Mary and the Fathers of the Church : The Blessed Virgin Mary in Patristic Thought, Ignatius Press, 1999, p. 263-264.[]

Maxime Georgel

Maxime est médecin à Lille. Fondateur du site Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leurs quatre enfants, sont membres de l'Église de la Trinité (trinitelille.fr) et sont moniteurs de la méthode Billings.

2 Commentaires

  1. Mickaël

    Bonjour,

    Derrière cette sophistique argumentation qui révèle quelques erreurs, que pensez-vous de l’histoire de Sainte Bernadette de Lourdes ? Rappelons que c’est une jeune paysanne qui vivait dans la pauvreté et n’était pas formé au français et ne connaissait donc pas des mots savants. Elle vit plusieurs apparitions de la Vierge Marie, dont une particulière. Bernadette demande à « la Dame » de dire son nom. « La Dame » lui répond en patois : « Que soy era Immaculada Councepciou », ce qui veut dire en français « Je suis l’Immaculée Conception ».
    L’histoire explique clairement que mêmes les prêtres, les membres du clergé rejetaient ce que Bernadette évoquait de ces apparitions. Force est de constaté que Lourdes aujourd’hui est le lieu de nombreux miracles et grâces.

    Réponse
    • Étienne Omnès

      Moïse lui-même a enseigné qu’il fallait lapider les prophètes faisant des miracles, mais entraînant le peuple dans l’erreur. Nous ne sommes aucunement obligé de suivre une apparition possiblement démoniaque qui s’oppose à la Bible et la Tradition.

      Réponse

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *