Il est courant d’entendre dans certains discours d’apologie du catholicisme que la franc-maçonnerie serait une alliée de toujours des protestants. Sans se prétendre exhaustif, cet article vise à examiner à la fois les premières réactions des autorités protestantes et catholiques à la franc-maçonnerie et à considérer le positionnement actuel de ces deux communions vis-à-vis des loges. Avant cela, il convient de prendre le temps de détailler ce que l’on entend par protestant et catholique.
Le mot « protestant » a-t-il un sens ?
Le mot protestant ne désigne pas, dans son usage sociologique courant, une chose comparable aux mots « catholique romain », et cela est la source d’intarissables confusions. Grosso modo, un protestant au sens sociologique est un non-catholique non-orthodoxe. Cette définition négative n’a pas de sens ecclésiologique ou théologique. Elle ne désigne pas un groupe qui serait une communion d’Églises. Elle ne désigne même pas un groupe qui aurait été une communion d’Églises et qui se serait ensuite divisé. Elle désigne une construction sociologique artificielle.
Pour comprendre en miroir mon propos, imaginons un instant que j’invente la catégorie des « Ecclésialistes », regroupant les Églises que d’autres appellent parfois « apostoliques » : la somme des Églises qui considèrent que la source de leur dogme se trouve à la fois dans le canon des Écritures et dans une tradition post-apostolique divine. Ce groupe sociologique irait des Vieux-catholiques aux Éthiopiens orthodoxes en passant par les sédévacantistes, les Églises 7 conciles ou 4 conciles, les gallicans, etc. Ce regroupement, à partir d’un critère réel, donnerait toutefois un groupe sans homogénéité, qui ne correspond pas à une communion ecclésiale existante ni même à une communion ecclésiale ayant un jour existé.
Le terme protestant est exactement similaire. On y regroupe des prédicateurs de la prospérité en Afrique avec des évêques anglicans puis l’on claironne : ah, regardez comme ils sont désunis ! Eh bien, certes, il n’est pas étonnant que cette chose artificielle soit désunie : cette chose n’existe pas. Elle n’existe pas en tant que communion. Autant étudier l’empire romain au XXIe en regroupant artificiellement les pays du pourtour méditerranéen et en les étudiant comme s’ils étaient un empire uni par un gouvernement commun.
Mais alors, une fois dépouillé du terme protestant, que nous reste-t-il à analyser ? Eh bien des communions ecclésiales. La communion des Églises unie à Rome, la communion des Églises anglicanes, la communion des Églises orthodoxes des 7 conciles, la communion des Églises réformées et presbytériennes, etc. Cette analyse aura le mérite d’avoir un objet d’étude qui a une réalité concrète.
Confessant vs. libéraux
Si le monde catholique romain consiste en un agglomérat allant du traditionnalisme jusqu’à un progressisme éhonté qui peut compliquer la lecture de cette seule communion, les communions dites protestantes peuvent être grossièrement réparties en deux blocs qui sont sociologiquement, historiquement et ecclésiologiquement aisés à distinguer : le bloc libéral et le bloc confessant ou évangélique. Ces deux blocs permettent un niveau d’analyse à mi-chemin entre le fourre-tout artificiel que l’on met derrière le terme protestant et l’analyse par communion.
Le bloc confessant peut être grossièrement défini comme la somme des Églises opérant d’après le principe de la souveraineté des Écritures. Le bloc libéral semble avoir pour principe moteur le compromis avec l’air du temps : au XIXe, être libéral c’est avant tout jouer à démythologiser la religion, la rationnaliser. Au XXIe, il s’agit plutôt de la wokiser. D’autres temps, d’autres mœurs, d’autres libéralismes. Cette distinction est capitale car les résultats des analyses sont contradictoires selon que l’on considère les libéraux ou les confessants, comme nous allons le voir.
Conservateur, pluraliste et progressiste
Jerry L. Walls a défini 3 types de communions ecclésiales dans le monde1 :
- Les communions conservatrices ont des enseignements doctrinaux et moraux traditionnels dans leurs documents officiels et la majorité du clergé et de leurs laïcs ont des opinions conformes à ces enseignements ;
- Les communions progressistes ont, pour être bref, tout l’inverse : des enseignements doctrinaux et moraux qui sont progressistes et une majorité du clergé et/ou des laïcs qui suivent cette idée ;
- Les communions pluralistes, en revanche, sont dans une situation plus tendue. Leurs enseignements officiels restent traditionnels mais une proportion importante du clergé et des laïcs n’adhère pas à ces enseignements et cela sans faire l’objet de mesures correctives ou disciplinaires significatives : ils sont tolérés.
Sur la plupart des sujets sociétaux (mais également sur des sujets doctrinaux), on constate que les communions confessantes peuvent être qualifiées de conservatrices, que les communions libérales peuvent être qualifiées soit de progressistes soit de pluralistes et que la communion catholique romaine est immanquablement pluraliste. Voici quelques exemples2 :
- À la question « Existent-il des standards absolus par lesquels on puisse savoir ce qui est bien et mal ? » 30% des catholiques américains répondent oui, 67% répondent que cela dépend des situations ; 32% des protestants libéraux répondent oui, 65% que cela dépend. À l’inverse, 50% des évangéliques répondent oui, 48% que cela dépend.
Cette question générale reste sujette à interprétation, alors passons à des questions concrètes : - Sur l’avortement, 48% des catholiques américains interrogés en 2015 étaient favorables à sa légalisation dans la plupart des cas contre 60% des libéraux et 33% des évangéliques. En 2025, les catholiques étaient montés à 59%. Toujours aux États-Unis et en 2024, cette proportion était évaluée à 52% pour les catholiques blancs et 67% pour les catholiques non blancs contre 27% pour les évangéliques blancs et 49% pour les évangéliques non blancs3. En France, en 2022, selon un sondage Ifop, seuls 2% des catholiques étaient opposés à ce que l’avortement soit un droit dont seulement 13% des catholiques pratiquants réguliers4. Au-delà de la question du droit légal, 42% des catholiques s’opposaient moralement à l’avortement contre 70% des protestants, selon la même étude.
- À la question « L’homosexualité doit-elle être acceptée dans la société ? » 70% des catholiques répondent oui contre 66% des libéraux et 36% des évangéliques aux États-Unis en 2014. En 2019, aux Pays-Bas, ce chiffre monte pour les catholiques à 95%, en Allemagne à 93%, en Espagne à 91%, au Canada et en France à 87%, au Royaume-Uni à 86%, en Australie à 81%, en Argentine et aux Philippines à 80%, en Italie et aux US à 76%, au Mexique à 72%, au Brésil à 71%, en Afrique du Sud à 62%5.
- Sur le mariage homosexuel, 57% des catholiques y étaient favorables en 2014, contre 57% des libéraux et 28% des évangéliques. En 2025, la proportion de catholiques favorables est montée à 70%. Selon PRRI en 2024, le chiffre serait de 73% pour les catholiques, 74% pour les libéraux et 37% pour les évangéliques. Selon le General Social Survey (2006-2024), la proportion de personnes favorables serait passée de 12% à 35% entre 2004 et 2024 chez les évangéliques, de 32% à 78% chez les libéraux et de 37% à 66% chez les catholiques.
- Sur l’existence de l’enfer, 63% des catholiques y croyaient contre 60% des libéraux et 82% des évangéliques.
- Ces blocs ont une incidence politique comparable aux US : 54% des catholiques ont voté pour Obama en 2008, contre 45% des libéraux et 26% des évangéliques6. De même 56% des catholiques ont voté Trump en 2024 contre 62% de l’ensemble des protestants et 79% des évangéliques7. Une autre étude évalue cette proportion de catholiques à 59%3.
- 32% des membres du clergé catholique américain pensent qu’il faut essayer de convaincre les autres de la véracité de la foi chrétienne contre 32% des libéraux et 82% des évangéliques8.
- Parmi les catholiques traditionalistes pratiquants (au moins 3 messes par mois), 58% croient en la résurrection des corps contre 75% chez les évangéliques9.
- 64% des traditionalistes pratiquants ont des relations intimes prémaritales contre 57% d’évangéliques au même niveau de pratique.
- 48% des catholiques pratiquants condamnent le concubinage contre 79% des évangéliques pratiquants.
- Un couple marié avec des enfants doit-il rester marié ? Les catholiques traditionalistes pratiquants sont 45% à le croire fermement contre 58% des évangéliques.
- 92% du clergé catholique se dit sûr et certain de la résurrection du Christ contre 75% des libéraux et 99% des évangéliques8.
- 49% des évangéliques nés dans les années 2000 vont chaque semaine à l’église (dont 26% plus d’une fois par semaine) contre 23% chez les libéraux et 19% chez les catholiques10.
- À la proposition « Je préfèrerai me marier avec quelqu’un qui a la même religion que moi », 42% des protestants (libéraux et évangéliques confondus…) se disent « fortement d’accord » contre 32% des catholiques11.
- À la question « Quelle importance revêt la religion dans votre identité ? », 77% des évangéliques répondent « très important » et 17% « plutôt important » (soit 94%) contre 30% et 30% (soit 60%) des libéraux et 38% et 30% (soit 68%) des catholiques12.
- 21% des évangéliques pensent qu’il y a plus de deux genres contre 32% des catholiques13.
- 52% des évangéliques sont favorables à la légalisation du cannabis contre 73% des libéraux et 65% des catholiques14.
Les exemples pourraient continuer longtemps et un double constat s’impose ainsi :
- Il y a une différence significative, claire et nette entre les libéraux et les évangéliques et il est donc absurde d’analyser ces deux blocs comme un seul, cela vaut pour la question de la franc-maçonnerie comme nous le verrons. Le fourre-tout que l’on appelle protestantisme couramment n’a non seulement aucun sens ecclésiologique ou théologique, mais n’a pas non plus de pertinence sociologique ou statistique.
- Sur la plupart des sujets, les catholiques sont beaucoup plus proches des libéraux que des évangéliques, y compris à des niveaux de pratique égale ou chez le clergé. Leur communion est pluraliste : des enseignements significatifs sont rejetés par une bonne partie des membres et du clergé, sans conséquence notable.
D’autres exemples confirment cette analyse. Mgr Noyer, évêque émérite d’Amiens niait ouvertement la résurrection sans conséquence. James Martin, prêtre jésuite, fait la promotion ouverte du mode de vie LGBT et n’a reçu pour réponse… que des lettres d’encouragement du pape François. Seuls 28% des catholiques américains croient à la transsubstantiation. La majorité des catholiques américains sont favorables à la prêtrise pour les femmes, la contraception et la reconnaissance des mariages LGBT, selon le Pew Research Center. Le magistère romain actuel s’oppose à la fois à l’avortement, l’euthanasie et la peine de mort. Pourtant, seulement 0.9% des catholiques s’accordent avec cela, et cette proportion n’a jamais dépassé 7% depuis les années 199015.
De même une étude IPSOS de 2017 en France relevait que :
- 54% des évangéliques étaient pratiquants réguliers contre 15% des libéraux, que 53% des évangéliques lisaient la Bible plusieurs fois par mois contre 16% des libéraux (à noter qu’une étude de IFOP de 2022 retrouvait que 73% des catholiques ne lisaient jamais la Bible contre 29% des protestants).
- À la phrase « Dans certaines circonstances, chacun devrait pouvoir choisir le moment de sa mort. », 54% des évangéliques acquiescent contre 79% des libéraux et 87% des catholiques (en 2024, ce chiffre est même monté à 86% chez les catholiques pratiquants selon IFOP, cette position est d’ailleurs soutenue par l’archevêque Paglia qui est président de l’Académie pontificale pour la vie et par l’évêque d’Anvers).
- À la phrase « L’ouverture des droits au mariages aux couples homosexuels est une bonne chose », 39% des évangéliques acquiescent contre 64% des libéraux et 65% des catholiques.
- À la phrase « Les couples homosexuels devraient pouvoir être bénis par les Églises », 32% des évangéliques acquiescent contre 60% des libéraux et 55% des catholiques.
- À la phrase « La Procréation Médicalement Assistée devrait être étendue aux couples de femmes », 33% des évangéliques acquiescent contre 51% des libéraux et 51% des catholiques.
- À la phrase « La Gestation Pour Autrui (GPA) devrait être autorisée en France », 35% des évangéliques acquiescent contre 46% des libéraux et 48% des catholiques.
Ainsi, dans le monde comme en France, les deux constats dressés plus tôt sont indéniables, et cet article sur la franc-maçonnerie me donne l’occasion de le rappeler, car ce sont les jugements des communions protestantes conservatrices qui représentent la foi protestante historique et non les communions libérales. Ainsi, ce sont les premières qui seront considérées dans cet article comme représentantes fidèles du protestantisme, et l’on comprend aisément pourquoi : l’opinion des libéraux sur la franc-maçonnerie importe peu, dans la mesure où leurs Églises sont idéologiquement des loges ornées d’une croix.
La mythique sympathie originelle du protestantisme pour la franc-maçonnerie
L’origine pas si noble de la franc-maçonnerie
Pendant longtemps, les franc-maçons ont véhiculé l’idée que les loges maçonniques au sens moderne de l’expression provenaient des loges dites opératives de la période tardo-médiévale et moderne. En bref, il existait des compagnies d’artisans, régies par des règles communes, sous l’autorité de maîtres d’œuvres. Ces loges étaient dites opératives, c’est-à-dire qu’elles n’avaient pas d’autre but que l’artisanat en question. « La religion était souvent mêlée aux usages et aux cérémonies en vigueur : un ouvrier reçu dans un chantier jurait de respecter Dieu, la Sainte Église, son roi et le maître du chantier ; on lui enseignait les « devoirs » et on lui présentait la Bible. Telle était son initiation16. » À titre honorifique, ces loges opératives pouvaient admettre dans leur rang telle ou telle personne qui n’était pas de leur art, notamment certains mécènes ou patrons. Certaines loges ont pris des formes un peu plus spéculatives qu’opératives par la suite : elles devenaient des lieux de socialisation et de réseautage plutôt que des lieux dédiés à l’artisanat.
Toutefois, il ne s’agissait pas encore ici de la franc-maçonnerie moderne. Mais la franc-maçonnerie s’est plu à réclamer le précédent des loges opératives et spéculatives comme de nobles ancêtres. Toutefois, comme l’explique Roger Dachez :
Depuis une quarantaine d’années, cependant, cette vision classique de la transition entre la maçonnerie opérative et la franc-maçonnerie spéculative a été sérieusement remise en cause par les historiens. Un réexamen attentif des quelques sources disponibles a pu faire apparaître qu’elle reposait sur des bases documentaires assez faibles. Même si des gens étrangers au métier ont pu être admis dans des loges anglaises ou écossaises, au cours du 17e siècle, il n’y a pas eu pour autant de « transition » ni de transmission. La maçonnerie spéculative moderne est bel et bien née en Angleterre au début du 18e siècle.
Si cette théorie de la transition a pu s’imposer, c’est que, dès ses débuts, la maçonnerie spéculative moderne – notamment la Grande Loge de Londres, fondée dans les premières années du 18e siècle – a manifesté le besoin d’établir à tout prix son ancienneté « de temps immémorial ». Dans la légende maçonnique fixée au début du 18e siècle, les allusions à la construction du temple de Salomon et à son architecte Hiram, par exemple, traduisent ce besoin et tentent d’y répondre. Nul ne doute, pourtant, qu’il s’agisse là de pures légendes. […] Quelle qu’ait pu être leur origine, et quoi qu’il en soit de leurs connexions (très douteuses) avec des loges opératives, il apparaît que les premières loges spéculatives anglaises, si elles ont vraiment existé, avaient totalement disparu à la fin du 17e siècle. Contrairement à ce qui a été souvent écrit, on ne voit donc aucun lien entre elles et les quatre modestes loges de petits artisans et boutiquiers qui fondèrent, le 24 juin 1717, la Grande Loge de Londres. L’origine même de ces dernières est inconnue : elles sont dites, par conséquent, « de temps immémorial ».
En 1717 donc, quelques artisans et boutiquiers fondent à Londres la « Grande Loge de Londres », une loge spéculative. Cet évènement est absolument anodin et les fondateurs n’avaient probablement aucune idée de ce qu’allait devenir cette initiative. « Et pourtant, ce fut un événement fondateur. D’abord reçue avec méfiance, voire avec une certaine hostilité, par les « anciens » maçons, la jeune grande loge qui fut fondée ce jour-là, et dont le premier grand maître était un obscur libraire, rallia en quelques années à peu près tous les suffrages : vingt ans plus tard, elle comptait plus d’une centaine de loges. C’était aussi le début d’une aventure qui allait en quelques décennies conquérir le monde – ce dont les humbles fondateurs de 1717 se doutaient assurément fort peu16. »
Dans les décennies qui suivent, plusieurs personnes influentes et puissantes rejoignent successivement ces loges, qui deviennent un lieu privilégié de socialisation. Plusieurs éléments s’ajoutent à ces « salons » : le secret garanti et le multi-confessionnalisme, à une époque où la confession est un marqueur social décisif. On comprend que l’on a ici tous les ingrédients pour que les choses dégénèrent : une société réunissant des puissants, liés par le secret, d’horizons variés (et donc tendant nécessairement à relativiser la vérité qu’ils peuvent professer par ailleurs).
La franc-maçonnerie, un truc de protestant ?
Alors le récit apologétique catholique va comme suit : les protestants ont embrassé la franc-maçonnerie qu’ils ont fondé, l’employant comme une arme pour détruire le catholicisme romain qui a toujours vaillamment résisté, quoiqu’un peu moins depuis 70 ans. Et ainsi ce duo des enfers lutte chaque jour contre le souverain pontife.
S’il est exact que la franc-maçonnerie débute, comme nous l’avons vu, dans l’Angleterre protestante et qu’elle y a été tolérée par des souverains protestants et rejoint par plusieurs protestants (quoi qu’aucun des grands théologiens héros du protestantisme historique n’en soit), ce récit demeure un fantasme pour plusieurs raisons considérables.
Premièrement, les premiers États au monde à bannir la franc-maçonnerie étaient des États protestants. Il est bien connu que le Vatican a condamné la franc-maçonnerie dès 1738, mais les États pontificaux n’étaient pas les premiers ici, le Vatican a été précédé de Genève, de la Suède et de plusieurs autres principautés protestantes. D’autres principautés protestantes n’ont d’ailleurs pas tardé à suivre. Deuxièmement, le premier souverain à se faire franc-maçon et à protéger la franc-maçonnerie sur ses terres n’est autre que le saint empereur catholique François premier, certainement plus connu chez nous pour être le père de Marie-Antoinette. Ces informations, elles nous sont rapportées par nulle autre que l’Encyclopédie Catholique elle-même :
Le premier souverain à adhérer à la franc-maçonnerie et à la protéger fut l’empereur allemand catholique François Ier, fondateur de la lignée actuellement régnante d’Autriche, tandis que les premières mesures contre la franc-maçonnerie furent prises par des gouvernements protestants : la Hollande, 1735 ; la Suède et Genève, 1738 ; Zurich, 1740 ; Berne, 1745.
En 1732, il était déjà Maître :
En 1732, il est nommé Maître franc-maçon à Londres. C’est sous son influence que la franc-maçonnerie se développe librement en Autriche17. »
L’interdiction de la franc-maçonnerie à Genève dès sa première venue dans la ville est bien documentée, même par des sources maçonniques et critiques de la décision :
La Société des Maçons Libres du Parfait Contentement, voit le jour en 1736. Ses fondateurs, des sujets britanniques résidant à Genève, comptent à leur tête un noble écossais du nom de John Hamilton. Mais à peine en activité, elle est frappée d’interdiction par le syndic Bonnet, à la suite d’enquêtes menées par le Conseil et le Consistoire, et John Hamilton sommé de ne plus accueillir les natifs et habitants de Genève. L’année suivante, il est malgré tout nommé Grand Maître Provincial des loges de Genève par la Grande Loge de Londres, avec pouvoir de fonder d’autres loges ou ateliers.
Le 17 juin 1744, un autre Anglais, Mylord Malpas, organise une cérémonie maçonnique aux Pâquis. Irrité et jaloux de son autorité, le Conseil ouvre une enquête et découvre alors l’existence de six loges en ville. Le parti de la sévérité l’emportant, il publie le 8 septembre de la même année un édit interdisant, entre autres, à tout citoyen genevois de tenir une assemblée de francs-maçons.
Comme on le constate, cette interdiction de 1736 (1737 ou 1738 selon d’autres) est réitérée le 8 septembre 1744, lorsque le conseil des deux cents à Genève (Grand Conseil actuel) ratifie l’interdiction de la maçonnerie prononcée par le petit conseil (Conseil d’Etat actuel). En 1745, c’est Berne qui interdit la maçonnerie18.
Malgré l’interdiction de Genève et Berne, la franc-maçonnerie se développe en secret en Suisse, tant dans les cantons catholiques que protestants :
Comme ailleurs dans l’Europe des Lumières, la franc-maçonnerie en Suisse fut au XVIIIe s. la forme de sociabilité à la mode, malgré les condamnations de Rome (Clément XII en 1738 et Benoît XIV en 1751). Nobles, patriciens et bourgeois aisés et cultivés, pasteurs et prêtres se faisaient initier19.
Les protestants qui rejoignent la maçonnerie dans ce contexte sont notablement hétérodoxes et libéraux, il s’agit de figures comme Frédéric-César de La Harpe, Pierre Ochs, Pierre-Maurice Glayre, Gabriel-Antoine Miéville, Heinrich Zschokke qui ont contribué à la Révolution dite helvétique.
Si l’on regarde ailleurs en Europe, le gouvernement des Pays-Bas fait interdire la maçonnerie en 173820, tout comme la Suède21.
Ainsi, il est tout simplement faux de dire que la franc-maçonnerie a été bien accueillie par les protestants historiques. Dans les lieux où le protestantisme orthodoxe était en forme, la franc-maçonnerie a été dès ses premiers instants condamnée. Ceux qui l’ont rejoint malgré les interdictions étaient des figures hétérodoxes, protestantes d’arrière-plan plutôt que de conviction et n’étant pas connus comme des références théologiques dans le monde protestant confessant.
Un autre élément significatif est que l’attitude des protestants vis-à-vis de la maçonnerie en contexte majoritairement catholique comme la France est similaire à celle des catholiques en contexte protestant : la franc-maçonnerie offrait, dans les terres hostiles à la confession minoritaire, un lieu de socialisation et de réseautage protégé. Cet « accueil » s’est avéré être un piège pour tout le monde, mais la dynamique était similaire, comme le relève le prêtre catholique Benimeli :
Le caractère le plus curieux et le plus paradoxal de la bulle fut que Clément XII condamnait la maçonnerie parce qu’elle admettait indistinctement catholiques et protestants alors que précisément, dans une Angleterre antipapiste et anticatholique, de 1723 et de 1738, la franc-maçonnerie, loin de leur être hostile, était l’une des rares organisations qui accueillaient les catholiques au point que, en 1729, ce fut un catholique, Thomas, duc de Norfolk, qui fut nommé grand maître d’Angleterre. On peut en dire de même de l’Irlande où les catholiques trouvèrent dans les loges un asile pacifique pour se réunir entre eux et bénéficier en même temps d’un contact plus humain avec les autres protestants tolérants22.
On constate d’ailleurs que la condamnation de la franc-maçonnerie par le pape en 1738 ne comporte aucune accusation d’hérésie. Et, de fait, les franc-maçons n’avaient enseigné, même dans les Constitutions d’Anderson, aucune hérésie. Les deux motifs allégués par le pape sont sensiblement les mêmes que ceux allégués par les autorités protestantes qu’il a imité : le secret, qui pourrait cacher des actions coupables et l’admission de personnes de diverses confessions, qui favorise l’acceptation et la tolérance de l’hérésie.
Rome, en fin de compte, se contenta d’imiter les initiatives prises par d’autres pays ou gouvernements qu’inquiétaient le secret et le serment maçonniques. Le Saint-Siège adopta la politique suivie par les magistrats protestants de Hollande, de Genève, Hambourg, ou Mannheim, comme, ensuite, par ceux de Hanovre, Zurich et Berne entre autres. La preuve ne s’en tire pas seulement de la correspondance échangée à l’époque par le Vatican, mais aussi de l’Édit que le cardinal Firrao, secrétaire d’État, publia quelques mois après dans les États pontificaux à la demande de l’assesseur de la Congrégation du Saint-Office, la seule Congrégation à s’être occupée dès le début de la question maçonnique23.
En effet, le billet en question se termine par un paragraphe qui demande textuellement au secrétaire d’État de mentionner les législations d’autres États dans l’Édit interdisant la franc-maçonnerie dans les États pontificaux. L’ordre fut finalement exécuté le 14 janvier 1739.
Enfin, pour compléter le tableau, rappelons que si l’on peut citer des pasteurs, principalement hétérodoxes, membres de la franc-maçonnerie, il n’est pas difficile d’établir une liste comparable pour le clergé catholique romain, comme le relève à nouveau le prêtre catholique José Antonio Ferrer Benimeli, spécialiste de la franc-maçonnerie espagnole :
Les cérémonies [maçonniques] compliquées, son goût pour le symbolique et le liturgique, la dotaient d’un côté mystique qui exerçait un puissant attrait à une époque encore profondément religieuse, et qui fit que l’affluence des catholiques et ecclésiastique a été massive dans les loges […] Ainsi s’explique le fait qu’à titre d’exemple et sans prétention d’exclusivité, j’ai pu réunir une liste, naturellement non exhaustive, du clergé franc-maçon du 18e siècle. On y constate l’existence de loges fréquentées exclusivement par des prêtres et des religieux, et la présence de prêtres dans la plus grande partie des loges européennes, au sein desquelles figurent des évêques, des abbés, des chanoines, des théologiens et toute sorte de religieux et de prêtres, jusqu’à atteindre un total de presque 200024.
Cette tolérance des catholiques au sein des loges anglaises était telle que le premier écrit que nous avons en Angleterre contre la franc-maçonnerie la condamne précisément au motif que les maçons sont des « sectateurs de l’Antichrist », un terme typique des protestants de l’époque pour désigner les catholiques romains. Le pamphlet en question suspecte les maçons d’être secrètement catholiques25.
Ainsi, faire de la maçonnerie une alliée inconditionnelle du protestantisme contre le catholicisme est une lecture très partiale des données, pour le dire par euphémisme. La franc-maçonnerie a surtout rassemblé des hétérodoxes des deux camps, cherchant à échapper à ce qui était vécu comme un carcan dogmatique et a été un terreau idéal pour la tolérance d’idées novatrices et marginales, ce que l’on nomme plus exactement hérésies !
Les jugements des communions protestantes conservatrices
Puisque les États-Unis contiennent les communions d’Églises réformées conservatrices les plus nombreuses et une présence maçonnique significative, il est pertinent de considérer l’attitude de ces dernières relativement à la franc-maçonnerie. Un document de 1987 est à ma connaissance la dernière déclaration officielle du principal synode réformé à ce propos. Dans celui-ci, les motivations de cette déclaration sont mentionnées comme suit :
Attendu que plusieurs dénominations, telles que l’Orthodox Presbyterian Church, la Reformed Presbyterian Church, la Christian Reformed Church et la Lutheran Church—Missouri Synod, ont toutes déclaré officiellement que la franc-maçonnerie est totalement incompatible avec le christianisme, et
Attendu que ces dénominations ont relevé que la franc-maçonnerie nie de nombreuses doctrines chrétiennes historiques, telles que l’inerrance et la suffisance exclusive de la Bible, la conception biblique des attributs de Dieu, l’existence de la Trinité chrétienne, le salut par la grâce au moyen de Jésus-Christ, la divinité de Jésus-Christ, l’enseignement biblique concernant la nature pécheresse de l’homme, ainsi que l’existence personnelle de Satan, et
Attendu que la maçonnerie enseigne la fraternité universelle de l’humanité et que tous les hommes seront finalement sauvés, qu’un homme est sauvé par ses propres œuvres, et qu’elle affirme également être la religion immuable unique sur laquelle reposent toutes les religions de l’humanité, y compris le christianisme, et
Attendu qu’il a été observé que le secret de la maçonnerie et ses serments destructeurs sont contraires à l’Écriture,
Par conséquent, il est résolu que le presbytère de Westminster exhorte instamment et adresse une requête à la treizième Assemblée générale de la Presbyterian Church in America, réunie à Saint Louis (Missouri), afin qu’elle nomme une commission d’étude chargée de présenter ses recommandations à la quatorzième Assemblée générale.
L’Assemblée générale, qui est la plus haute autorité d’un synode et regroupe l’intégralité des pasteurs des Églises de la communion, a répondu favorablement à cette requête émanent d’un synode local.
Mais l’intérêt de ce document de 1987 est qu’il résume les conclusions des principales autres communions conservatrices sur la franc-maçonnerie :
a. La Reformed Presbyterian Church, Evangelical Synod
Sur la base de 2 Corinthiens 6:14‑18 et d’autres passages bibliques traitant de la séparation des croyants d’avec les incroyants, tous les membres de la RPC/ES ont été enjoints à se séparer de toute alliance impie avec des sociétés liées par des serments. Il a été décidé que le Comité de publication mettrait à disposition des documents sur ce sujet, les ministres ordonnés étaient enjoint à étudier l’ensemble de la question et informer leurs congrégations au sujet de ces sociétés, et la question devait être portée devant le Synode comme appel des juridictions inférieures.b. L’Église méthodiste britannique
Le rapport énumérait vingt-quatre points à considérer par ses membres. Parmi ces points, il était noté que des plaintes dirigées contre la franc-maçonnerie pourraient également s’appliquer à d’autres sociétés. Il soulevait des questions sérieuses pour les chrétiens concernant le syncrétisme maçonnique et le remplacement des éléments essentiels du christianisme. Il rejetait l’affirmation de la franc-maçonnerie de ne pas être une religion et la voyait comme un concurrent sérieux du christianisme. Il évoquait le compromis comme un danger pour tout chrétien impliqué dans la franc-maçonnerie. Il conseillait à ses membres de ne pas devenir francs-maçons et exhortait ceux qui le sont déjà à étudier le rapport et à reconsidérer leur alliance avec cette organisation.c. La Christian Reformed Church
Depuis sa fondation, cette Église a pris une position claire concernant l’adhésion à la loge maçonnique. Elle affirme dans ses rapports que la loge maçonnique nie la Trinité et la divinité du Christ et adopte une vision universaliste du salut. Elle affirme en outre que la franc-maçonnerie nie l’expiation substitutive par le Christ et enseigne le salut par les bonnes œuvres, et qu’elle considère la Bible seulement comme l’une des nombreuses sources de vérité sur Dieu et la religion.
La CRC voit les racines de la franc-maçonnerie dans la philosophie de Platon et la théologie du gnosticisme, empruntant ses rituels aux religions à mystères païennes. La franc-maçonnerie appelle à l’adhésion à une religion non chrétienne et anti‑chrétienne.
En conséquence, la CRC conclut qu’on ne peut pas être membre des francs-maçons et en même temps membre de l’Église de Jésus-Christ. Tous les francs-maçons doivent se voir refuser l’adhésion à l’Église, et tous ceux qui rejoignent la franc-maçonnerie alors qu’ils sont membres de la CRC doivent être excommuniés s’ils ne se retirent pas de cette société.d. La Lutheran Church, Missouri Synod
Cette dénomination, après étude de la franc-maçonnerie, a appelé pasteurs et laïcs à éviter l’adhésion ou la participation à toute organisation qui s’oppose à l’Évangile de Jésus-Christ ou à la foi et à la vie de l’Église chrétienne par ses objectifs, cérémonies ou pratiques.
Les pasteurs doivent instruire leurs fidèles sur le caractère pécheur de telles organisations (y compris la franc-maçonnerie) qui nient la Sainte Trinité, la divinité du Christ ou l’expiation substitutive, promettent une lumière spirituelle en dehors des Saintes Écritures, attachent le salut aux œuvres ou vertus de l’homme ou adoptent des enseignements qui violent clairement la doctrine des Saintes Écritures.
La Sainte-Cène et l’adhésion à l’Église ne doivent être offertes à personne qui, après instruction, refuse de rompre ses liens avec de telles organisations, sur la base de Matthieu 10:33 ; 1 Corinthiens 10:16‑17 ; 11:25.e. L’Orthodox Presbyterian Church
L’OPC a résumé sa perspective sur la loge maçonnique dans le fascicule intitulé « Christ Or The Lodge », publié par Great Commission Publications. Ses conclusions ne différaient pas de celles de la CRC et de la Lutheran Church, Missouri Synod. Elle déclarait l’incompatibilité entre le christianisme et la loge maçonnique, affirmant que l’adhésion à celle-ci contredit fondamentalement la foi chrétienne et les enseignements bibliques, mais elle n’abordait pas en détail des cas particuliers ou des modalités d’excommunication, se concentrant plutôt sur la position doctrinale générale : aucun chrétien véritable ne peut appartenir simultanément à la franc-maçonnerie et à l’Église de Jésus-Christ.
Le rapport en question a été suivi de l’adoption, dans la Discipline ecclésiastique, de l’affirmation « Le secret de la franc‑maçonnerie et ses serments destructeurs sont contraires à l’Écriture » et de mesures disciplinaires cohérentes dans le synode : en 1995, un homme ordonné dont la membriété dans la franc-maçonnerie a été portée à la connaissance de son consistoire (synode local) a dû abandonner la charge pastorale. Du reste, je recommande fortement la lecture des 19 pages du document de 1987, qui donnent plus de détail sur l’enquête derrière cette requête et fournit de multiples citations maçonniques attestant de la nature profondément antichrétienne et blasphématoire des loges modernes. Du reste, le synode RPCNA a aussi rendu un jugement similaire :
En tant que société secrète, la franc-maçonnerie est tombée sous la condamnation de dénominations telles que la Reformed Presbyterian Church of North America (Église presbytérienne réformée d’Amérique du Nord) et l’Orthodox Presbyterian Church (Église presbytérienne orthodoxe). La RPCNA (Reformed Presbyterian Church of North America) a visé de manière explicite les « sociétés et ordres secrets liés par des serments » dans le Covenant de 1871, déclarant qu’ils étaient « par leur nature même des pièges, pernicieux dans leur tendance et dangereux pour les libertés tant de l’Église que de l’État ». W. M. Glasgow, dans History of the Reformed Presbyterian Church (1888), écrivait que « la Reformed Presbyterian Church a toujours exclu de sa communion les membres de sociétés secrètes liées par des serments » (p. 135).
L’OPC (Église presbytérienne orthodoxe) a officiellement exprimé sa désapprobation de la franc-maçonnerie dans un rapport de 1942 rédigé par une commission présidée par R. B. Kuiper, intitulé « Christ or the Lodge? », concluant que « l’adhésion à la fraternité maçonnique est incompatible avec le christianisme ».
Parmi les synodes mentionnés, le rapport du synode Reformed Presbyterian Church, Evangelical Synod peut être consulté ici. La décision du synode comprend notamment :
Ce Synode affirme :
- que la franc-maçonnerie est reconnue par le Synode comme intégrant des principes doctrinaux et des pratiques contraires à l’Évangile de Jésus-Christ ;
- et par conséquent, ce Synode exprime sa recommandation la plus ferme :
a. contre l’élection, au sein de cette dénomination, de tout nouvel ancien qui choisirait d’entrer dans la franc-maçonnerie ou d’y demeurer ;
b. en faveur de la démission de tels anciens qui décideraient de devenir francs-maçons après leur élection comme anciens ; et
c. que les pasteurs avertissent et instruisent tous les candidats à l’adhésion ecclésiale au sujet des doctrines déviationnistes de la franc-maçonnerie.
Le pluralisme catholique romain et la franc-maçonnerie
Terminons donc à propos de l’attitude de l’Église catholique romaine actuelle. L’attitude hostile originelle dans le catholicisme s’est plus ou moins maintenue jusqu’à notre époque, avec un fléchissement néanmoins remarquable depuis le concile Vatican II. Ce fléchissement est typique de l’ère post-conciliaire :
- Le langage est adouci ;
- Mais une interprétation « en continuité » avec les déclarations précédentes est réclamée ;
- Une interprétation concurrente, favorable à la maçonnerie, subsiste toutefois, sans grande opposition ni mesure disciplinaire.
Ainsi, c’est le pluralisme caractéristique de la communion romaine qui prévaut.
Pour ce qui est de l’adoucissement du langage, le code de droit canon de 1917 contenait :
Ceux qui donnent leur nom à une secte maçonnique ou à d’autres associations du même genre qui complotent contre l’Église ou les pouvoirs civils légitimes, contractent par le fait même une excommunication simplement réservée au Siège apostolique.
En 1983, l’article 2335 a été remplacé par le nouvel article 1374 qui déclare :
Qui s’inscrit à une association qui conspire contre l’Église sera puni d’une juste peine ; mais celui qui y joue un rôle actif ou qui la dirige sera puni d’interdit.
Pour ce qui est de l’interprétation « en herméneutique de la continuité », le Dicastère pour la Doctrine de la foi, qui s’appelait alors Congrégation pour la Doctrine de la foi, a déclaré le 26 novembre 1983 que cette modification n’entendait pas rendre licite la franc-maçonnerie. Cette déclaration a été réitérée en 2023 par le même Dicastère, devant l’inquiétude exprimée par l’évêque de Dumanguete, aux Philippines, face à « l’augmentation continue du nombre de membres de la franc-maçonnerie » dans son diocèse.
La portée de ces déclarations au regard du droit canonique n’est toutefois pas tranchée. En effet, si le droit canonique prévoit une procédure par laquelle les dispositions du Code peuvent faire l’objet d’une interprétation faisant autorité26. Il a toutefois été soutenu que la déclaration ne peut être considérée comme une interprétation authentique du canon 2335, qui interdit l’adhésion à des organisations complotant contre l’Église, puisqu’elle n’y fait pas référence27.
Ainsi, une interprétation concurrente de ce texte existe, qui s’appuie sur la qualification « qui conspire contre l’Église » et vise à soutenir qu’il est possible d’appartenir à une loge ne conspirant pas contre l’Église. Selon cette lecture, il faudrait donc démontrer l’hostilité explicite d’une loge particulière pour que le canon s’applique. Dans cette ligne, le père Weninger, membre du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux et franc-maçon assumé au sein de la Grande Loge Régulière de Belgique, a affirmé dans un récent discours devant la Grande Loge Nationale Française :
Tout catholique, membre d’une loge maçonnique, qui ne mène pas d’action hostile contre l’Église catholique, ne se trouve donc pas en état de péché mortel et ne devrait donc pas être exclu de la réception de la sainte communion.
L’intervention complète est disponible en vidéo à partir de la minute 23 ici :
Il n’a naturellement pas été inquiété pour ses propos et est toujours membre du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, auquel il a été nommé en 2012 par Benoit XVI. Il a d’ailleurs publié un livre-essai sur la « réconciliation de l’Église catholique et de la franc-maçonnerie régulière ». Son ouvrage est une version remaniée de sa thèse de doctorat acceptée summa cum laude par l’Université pontificale grégorienne et prétend donc offrir une lecture apaisée et réconciliatrice du lien entre loges et Église catholique.
Cette tolérance n’a toutefois rien de totale. Un prêtre franc-maçon actif dans une loge du Grand Orient de France a été démis de ses fonctions en 2013 en Haute-Savoie. De même, aux Philippines, un prêtre a récemment été démis de ses fonctions pour avoir participé à un rite maçonnique. La gestion semble donc être évêque-dépendant et la tolérance plus marquée pour les laïcs. Le 6 décembre 2024, par exemple, l’ex-adjoint au Maire de Saâles, Raymond Froehlicher, bénéficia de funérailles catholiques dans l’église Saint-Maurice de Mutzig. Le faire-part de décès était orné du compas et de l’équerre et d’un mot de la Fédération française de l’Ordre maçonnique mixte international Le Droit Humain ainsi que d’autres instances maçonniques. Raymond Froehlicher y était décrit comme « parti pour l’Orient éternel. »
Le père Paolo M. Siano, fermement opposé à la franc-maçonnerie, s’il n’admet pas la lecture du père Weninger, explique lui aussi néanmoins que le changement du code canon n’est pas sans effet. Ainsi, il affirme dans un article du site d’apologétique catholique 1Peter5 :
En vertu du canon 2235 du Code de 1917, tout catholique était excommunié ipso facto par le seul fait de son adhésion à la franc-maçonnerie ou de son initiation en son sein. Dans sa déclaration du 26 novembre 1983, la Congrégation pour la doctrine de la foi s’est simplement contentée de réitérer l’incompatibilité entre la franc-maçonnerie et l’Église, en précisant que les catholiques membres de la franc-maçonnerie se trouvent en état de péché grave et ne peuvent recevoir la sainte communion. Point final. Elle n’a pas parlé d’excommunication. […]
Ainsi, il semble qu’en réalité, du point de vue canonique, les francs-maçons catholiques ne soient pas excommuniés ipso facto par le seul fait d’adhérer à la franc-maçonnerie ou d’y être initiés (au premier degré d’Apprenti). En revanche, si, au cours de leur formation maçonnique, ils en viennent à embrasser et à manifester des doctrines hétérodoxes, ou à tomber dans l’apostasie, ils encourent alors l’excommunication prévue pour le délit d’hérésie ou d’apostasie (cf. canon 1364 du Code de 1983).
Ainsi, il semble que certains interprètent le droit canon comme impliquant encore aujourd’hui une excommunication de facto pour le franc-maçon, d’autres comme exprimant simplement l’incompatibilité entre les deux et l’impossibilité de recevoir la communion pour les maçons, d’autres encore comme n’étant condamnée que les maçons qui mènent des actions hostiles à l’Église catholique. Il me semble personnellement que la deuxième option est la plus respectueuse des textes, mais ma compréhension personnelle importe peu.
Et finalement, au delà de la question de la membriété double, c’est la question de la proximité idéologique, plus difficile à évaluer, qui est significative. Par ses changements de position sur la peine capitale ou encore sur la tolérance religieuse, le Vatican a ici et là adopté des positions le rapprochant des idées maçonniques. Ainsi, Dignitatis Humanae du Concile Vatican II déclare-t-il :
Ce Concile du Vatican déclare que la personne humaine a droit à la liberté religieuse. Cette liberté consiste en ce que tous les hommes doivent être exempts de toute contrainte de la part tant des individus que des groupes sociaux et de quelque pouvoir humain que ce soit, de telle sorte qu’en matière religieuse nul ne soit forcé d’agir contre sa conscience ni empêché d’agir, dans de justes limites, selon sa conscience, en privé comme en public, seul ou associé à d’autres. Il déclare, en outre, que le droit à la liberté religieuse a son fondement réel dans la dignité même de la personne humaine telle que l’ont fait connaître la Parole de Dieu et la raison elle-même. Ce droit de la personne humaine à la liberté religieuse dans l’ordre juridique de la société doit être reconnu de telle manière qu’il constitue un droit civil28.
À l’inverse, Léon XIII enseignait que les erreurs religieuses ne devaient pas être protégées par les lois, que le principe de liberté ne pouvait pas s’y référer :
La liberté, cet élément de perfection pour l’homme, doit s’appliquer à ce qui est vrai et à ce qui est bon (…) Si l’intelligence adhère à des opinions fausses, si la volonté choisit le mal et s’y attache, ni l’une ni l’autre n’atteint sa perfection, toutes deux déchoient de leur dignité native et se corrompent. Il n’est donc pas permis de mettre au jour et d’exposer aux yeux des hommes ce qui est contraire à la vertu et à la vérité, et bien moins encore de placer cette licence sous la tutelle et la protection des lois29.
Pie IX, quant à lui, dans Quanta Cura, enseignait :
À partir de cette idée tout à fait fausse du gouvernement des sociétés, ils ne craignent pas de soutenir cette opinion erronée, funeste au maximum pour l’Église catholique et le salut des âmes, que Notre Prédécesseur Grégoire XVI, d’heureuse mémoire, qualifiait de « délire » : « La liberté de conscience et des cultes est un droit propre à chaque homme. Ce droit doit être proclamé et garanti par la loi dans toute société bien organisée. Les citoyens ont droit à l’entière liberté de manifester hautement et publiquement leurs opinions quelles qu’elles soient, par les moyens de la parole, de l’imprimé ou tout autre méthode sans que l’autorité civile ni ecclésiastique puisse lui imposer une limite ». Or, en donnant pour certitudes des opinions hasardeuses, ils ne pensent ni ne se rendent compte qu’ils prêchent « la liberté de perdition. »
Le même pape, dans son Syllabus, condamnait l’affirmation suivante :
Il est faux que la liberté civile de tous les cultes, et que le plein pouvoir laissé à tous de manifester ouvertement et publiquement toutes leurs pensées et toutes leurs opinions, jettent plus facilement les peuples dans la corruption des mœurs et de l’esprit, et propagent la peste de l’Indifférentisme30.
Ce n’est toutefois pas seulement l’attitude de la communion romaine vis-à-vis de la franc-maçonnerie qui a évolué, c’est également l’attitude de la franc-maçonnerie vis-à-vis de la communion romaine. En guise d’anecdote, voici comment La Grande Loge d’Italie des Anciens, Libres et Acceptés Maçons salua la mémoire du pape François dans un communiqué suite à son départ (pour l’Orient éternel ?) :
La Grande Loge d’Italie des Anciens, Libres et Acceptés Maçons s’associe au deuil universel à l’occasion du décès du pape François, un pasteur qui, par son magistère et par sa vie, a incarné les valeurs de la fraternité, de l’humilité et de la recherche d’un humanisme planétaire. Venu du « bout du monde », Jorge Mario Bergoglio a su transformer l’Église, en faisant résonner dans notre temps l’enseignement révolutionnaire de saint François d’Assise.
En ce moment de deuil, notre Communion souhaite rendre hommage à la vision du pape François, dont l’œuvre se caractérise par une profonde résonance avec les principes de la franc-maçonnerie : la centralité de la personne, le respect de la dignité de chaque individu, la construction d’une communauté solidaire, la recherche du bien commun. Son encyclique Fratelli tutti constitue un manifeste. Liberté, égalité et fraternité forment le triple capital de valeurs de la maçonnerie. Dépasser les divisions, les idéologies et la pensée unique pour reconnaître la richesse des différences et construire une humanité unie dans la diversité : tel était l’ardent désir de François ; c’est le même projet que poursuit la Grande Loge d’Italie.
Le pape François a su conjuguer foi et raison, dimensions complémentaires de l’expérience humaine, en renouvelant le principe anselmien du « credo ut intelligam ». Une foi capable de se remettre en question, d’accueillir le doute et de dialoguer, que l’on retrouve également dans la méthode initiatique maçonnique, fondée sur un chemin libéré des dogmes et soutenu par la recherche incessante de la vérité.
Le pontificat de François a placé au centre les plus démunis, ainsi que le soin de la planète et une éthique du développement fondée sur la dignité humaine. Cela se retrouve aussi dans la construction maçonnique du « Temple intérieur », fondée sur la tolérance, la solidarité et la résistance à la haine et à l’ignorance, et trouve une profonde correspondance dans la pastorale de Bergoglio, qui, par sa « révolution douce », a montré que l’humilité et le dialogue sont des instruments de force authentique. Dans le sillage de « l’Économie de François » et de la vision d’une « maison commune », la franc-maçonnerie soutient l’engagement en faveur d’un avenir durable, juste et solidaire.
En ce temps de graves crises, la Grande Loge d’Italie se reconnaît dans l’appel du pape François à une « conscience planétaire » qui reconnaisse l’humanité comme une communauté de destin. Nous honorons sa mémoire en poursuivant notre engagement pour une éthique de la limite, pour le respect de l’autre et pour la construction d’un Temple fondé sur la solidarité, la liberté de pensée et la fraternité universelle.
Luciano Romoli,
Grand Maître de la Grande Loge d’Italie de l’ALAM.Rome, 22 avril 2025.
Conclusion
Si l’on prend le temps d’opérer la distinction essentielle entre les libéraux et les confessants au sein du protestantisme, on constate que le protestantisme orthodoxe
est bien loin d’avoir une attitude d’affection vis-à-vis de la franc-maçonnerie. Il est également faux de présenter la réception originelle de la franc-maçonnerie comme une attitude d’accueil chaleureux. Enfin, il est également inexact de formuler les rapports entre le catholicisme et la maçonnerie comme relevant exclusivement de l’opposition frontale. Or, c’est seulement au prix de ces raccourcis que tient le discours apologétique antiprotestant à propos des sectes maçonniques.
- Jerry L. Walls, The Problem of Pluralism : Recovering United Methodist Identity, Good News Books, Wilmore, 1988.[↩]
- Les cinq exemples qui suivent proviennent de l’étude du Pew Research Center, Religious Landscape Study, Washington, 2014.[↩]
- Cooperative Election Study, 2024.[↩][↩]
- IFOP, Regards croisés France/États-Unis sur le droit à l’avortement et sa constitutionalisation, 28 novembre 2022.[↩]
- Selon Pew Research Center.[↩]
- Pew Research Center, How the Faithful Voted, Washington, 2008.[↩]
- Données relatées par Patrick Ruffini.[↩]
- National Survey of Religious Leaders, 2019-2020.[↩][↩]
- Ces chiffres et les trois suivants viennent de cette étude.[↩]
- Pew Religious Landscape Survey, 2023-2024.[↩]
- Making Meaning, 2024.[↩]
- Cooperative Election Study, Johns Hopkins Module, 2022.[↩]
- PRRI 2023, The Politics of Gender, Pronous, and Public Education.[↩]
- General Social Survey, 1973-2022.[↩]
- General Social Survey (1988-2022).[↩]
- Roger Dachez, « Mythes et origines de la franc-maçonnerie », BNF essentiels.[↩][↩]
- Helmut Reinalter, « La Maçonnerie en Autriche », Dix-Huitième Siècle n°19, 1987, p. 43-59.[↩]
- Bernard Cuénod, plaquette « Le Genevois, journal radical », Radicaux, francs-maçons et vieux-grenadiers, p. 31, août 2005 ; voire également cet article.[↩]
- HLS DHS DSS, « Franc-maçonnerie », Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), version du 15.05.2007.[↩]
- Michel Cugnet, Qui se cache derrière la franc-maçonnerie ?, les éditions de l’Hèbe, p. 64.[↩]
- Masonic Periodicals Online, « Early Grand Masters », The Freemason’s Chronicle, 4 février 1882, page 2.[↩]
- José A. Ferrer-Benimeli, « Franc-maçonnerie et Église catholique. Motivations politiques des premières condamnations papales », Dix-huitième siècle, n°19, 1987, page 10.[↩]
- José A. Ferrer-Benimeli, « Franc-maçonnerie et Église catholique. Motivations politiques des premières condamnations papales », Dix-huitième siècle, n°19, 1987, pp. 10-11.[↩]
- José A. Ferrer-Benimeli, « Franc-maçonnerie et Église catholique. Motivations politiques des premières condamnations papales », Dix-huitième siècle, n°19, 1987, page 16.[↩]
- Alec Mellor, Dictionnaire de la Franc-maçonnerie et des francs-maçons, Belfond, 2005, p. 65.[↩]
- Cf. les trois article du Canon 16.[↩]
- Lennhoff, Eugen ; Posner, Oskar ; Binder, Dieter. Internationales Freimaurer-Lexikon. Munich, 2011, art. « Katholizismus, Katholische Kirche ».[↩]
- Dignitatis Humanae, paragraphe 2.[↩]
- Léon XIII, encyclique Immortale Dei du 1er novembre 1885, dans PIN n°149.[↩]
- Pie IX, Syllabus, proposition 79.[↩]





Personnellement, je trouve les résultats de ces sondages déprimants voir pour certains catastrophiques.
Sauf le 99% de croyance en la Résurrection. Comme quoi, l’essentiel semble toujours là (du moins dans le clergé).
Excellent article en tous cas. J’ai appris beaucoup de choses. Moi aussi on m’avait vendu que les protestants de l’époque étaient de grands amis et soutiens de la Franc Maçonnerie.
Au passage, je tiens à tous vous remercier pour l’immense travail que constitue ce site et votre chaine YouTube. Je vous lis et vous écoute avec plaisir et en tire beaucoup d’édification pour ma foi.
Bonne année dans la bénédiction de Dieu !