Les évangiles datent d’avant 70
26 mars 2026

Il se passe en ce moment sur YouTube un débat assez intéressant. Quoi qu’il existe en anglais de nombreuses discussions de ce genre, il est assez inédit que cela ait lieu à un niveau populaire en France. Pour faire bref, l’apologète Matthieu Lavagna avait présenté un résumé des données classiquement avancées par les érudits qui concluent à une datation des évangiles avant l’an 70 (c’est-à-dire avant la destruction de Jérusalem et du temple par les romains conduits par Titus).

La chaine Absinners, habituellement sur une ligne athée/sceptique, a invité un historien du Moyen-Âge pour répondre à Matthieu Lavagna. La réponse peut être consultée ici.

Matthieu Lavagna a alors répondu dans une vidéo synthétisant une réponse plus complète encore sous forme écrite. Je vous invite tout particulièrement à prendre connaissance de cette réponse, car elle est vous donnera d’avoir en peu de temps l’essentiel des éléments avancés dans la recherche actuelle pour une datation dite « haute » des Évangiles. Pour aller plus loin sur la question de la fiabilité des témoignages évangéliques, je vous recommande cette conférence traduite en français du Dr Peter Williams, qui est « versioniste » (c’est-à-dire spécialiste des versions bibliques, travaillant pour Tyndale) ainsi que son livre traduit aussi récemment en français. Pour aller plus loin sur la question de la datation en particulier, je vous recommande Bernier, Rethinking the Dates of the New Testament, et pour étendre la question de la datation au delà des évangiles synoptiques (Matthieu, Marc et Luc), c’est-à-dire pour Jean et l’Apocalypse, je vous renvoie au monographe de Gentry, Before Jerusalem Fell.

Quel est l’enjeu ?

On pourrait se demander quel est l’intérêt d’un débat sur une datation pré-70 ou post-70 pour les évangiles synoptiques. Ce débat a une saveur particulière précisément parce que ces Évangiles contiennent un discours entier du Christ annonçant la destruction de Jérusalem et du temple survenues en 70.

Ce discours, en particulier :

  1. Annonce que le temple sera détruit (Matthieu 24,2) ;
  2. Que cette destruction sera précédée de persécutions des chrétiens, notamment par des autorités juives (Luc 21,12) et par des autorités romaines (Matthieu 24,9) ;
  3. Que cette destruction sera précédée d’une extension de la prédication apostolique au-delà de la Judée vers les nations (Matthieu 24,14 ; voir Colossiens 1,23) ;
  4. Que cette destruction sera accompagnée d’une reviviscence de l’abomination de la désolation dont il est question en Daniel et qui s’était accomplie sous Antiochus Épiphane, c’est-à-dire d’une profanation du temple par des païens (Matthieu 24,15 ; Daniel 9,27; 11,31; 12,11) ;
  5. Que cet évènement sera précédé de présages inquiétants, notamment célestes (Luc 21,25) et il est fait mention d’une armée céleste dans les nuées (Matthieu 24,30 ; Luc 21,27) ;
  6. Qu’il faudra alors fuir la Judée et Jérusalem plutôt que de se réfugier dans ses murs (Matthieu 24,16) ;
  7. Que Jérusalem sera investie par des armées (Luc 21,20) ;
  8. Que des Juifs seront faits prisonniers et emmenés dans les nations (Luc 21,24) ;
  9. Que Jérusalem sera ensuite sous occupation païenne (Luc 21,24) ;
  10. Que la ruine finale sera soudaine (Matthieu 24,17-18 ; Luc 21,21) ;
  11. Qu’il y aura alors une « ambiance » apocalyptique avec de nombreuses personnes évoquant des prophéties, des miracles et des faux Christs (Matthieu 24,5 ; 24,23-24) ;
  12. Que l’intervalle de temps dans lequel cela s’accomplira sera d’une génération environ (Matthieu 24,34).

Ainsi, le Christ n’a pas vaguement annoncé un malheur. La nature du malheur, ce qui doit le précéder, le suivre et l’accompagner sont donnés avec suffisamment de détails pour que la présence de discours avant l’an 70 puisse constituer un argument apologétique significatif. Du même coup, on peut comprendre également qu’un universitaire non croyant, étant au fait des éléments de ce discours et de la force apologétique certaine de ceux-ci, soit incliné à privilégier entre deux options celle qui lui permet d’expliquer cette précision dans la description par le fait que le discours ait été donné après les évènements.

Simon-Claude Mimouni

Dans un récent article académique, Simon-Claude Mimouni (qui est faussement invoqué par l’historien répondant à Matthieu Lavagna), historien reconnu de l’antiquité juive et non chrétien, argumente pour une datation pré-70 du livre des Actes. Or, tout le monde s’accorde à faire précéder Actes par Luc (car Actes est le deuxième volet de l’Évangile de Luc). Et chacun s’accorde par ailleurs pour dire que Luc est précédé par Matthieu et Marc (quel que soit l’ordre entre eux deux, et quelle que soit la conclusion atteinte relative à la prétendue source Q). Voici, entre autres choses, ce que dit Mimouni :

Durant longtemps, j’ai considéré comme certaine l’opinion majoritaire en faveur d’une datation tardive des Actes des Apôtres, au sujet de laquelle, à vrai dire, ne s’est établi qu’un consensus très imparfait. Mon ralliement à une datation haute s’est imposé avec force lorsque je me suis rendu compte que la datation basse ne repose, de fait, que sur des fondements extrêmement faibles, « des déductions de déductions » comme le dit si bien John A. T. Robinson dans son ouvrage « déconstructeur ». Car en réalité, comme on va pouvoir le constater, rien ne s’oppose à une datation haute, bien au contraire1.

Mais si les fondements pour une datation tardive sont extrêmement faibles, quelle peut être la raison majeure de repousser la date de Luc-Actes ? Mimouni l’évoque, et y répond :

Quant à l’argument majeur contre cette datation, à savoir l’annonce de la destruction du Temple de Jérusalem par Jésus que l’on considère ex-eventu et non post-eventum, il faut dire que Luc n’est pas le seul à l’avoir prononcée : on connaît l’épisode de Jésus ben Ananias sous la procuratèle d’Albinus en 62-64 rapporté par Flavius Josèphe (Guerre des Judéens VI, § 300-309). Lors de la fête de Soukkot de 63, il annonce la destruction du temple et répète inlassablement son propos durant sept ans et cinq mois jusqu’au moment où voyant son présage vérifié, il peut se taire2.

L’argument majeur est donc un présupposé de l’universitaire : celui de l’impossibilité d’un discours mentionnant un évènement avant qu’il ait lieu, alors que c’est précisément ce que prétend être ce discours (Matthieu 24,25). Que la raison de retarder soit un a priori n’est pas mon interprétation seulement, mais également celle que déploie Mimouni quand il aborde tel ou tel universitaire, par exemple :

Les deux autres arguments avancés sont trop spécieux et ne demandent pas à être contredits, car ils partent d’un a priori : l’œuvre est postérieure à 70, car la prophétie est post-eventum3.

Ainsi, au tout début de son étude, il évoque des raisons idéologiques derrière les datations conflictuelles :

Généralement, en dehors des épîtres de Paul de Tarse, [les œuvres néotestamentaires] sont toutes datées d’après 70, mais d’une manière tellement artificielle pour ne pas dire arbitraire qu’on peut se demander si cette datation n’est pas déterminée d’un point de vue idéologique ou théologique […]4.

Mimouni pense donc trouver un autre exemple d’annonce de la destruction du temple permettant alors de conclure que le discours du Christ n’aurait rien d’exceptionnel. Pour répondre à cela, considérons le texte qu’il évoque, que je reproduis dans son contexte et de manière exhaustive :

Ces trompeurs, ces gens qui se prétendaient envoyés de Dieu abusaient ainsi le misérable peuple, qui n’accordait ni attention ni créance aux clairs présages annonçant la désolation déjà menaçante : comme si la foudre fût tombée sur eux, comme s’ils n’avaient ni des yeux ni une âme, ces gens ne surent pas entendre les avertissements de Dieu. Ce fut d’abord quand apparut au-dessus de la ville un astre semblable à une épée, une comète qui persista pendant une année. Avant la révolte et la prise d’armes, le peuple s’était rassemblé pour la fête des azymes, le 8e jour du mois de Xanthicos, Quand, à la neuvième heure de la nuit, une lumière éclaira l’autel et le Temple, assez brillante pour faire croire que c’était le jour, et ce phénomène dura une demi-heure. Les ignorants y virent un bon signe, mais les interprètes des choses saintes jugèrent qu’il annonçait les événements survenus bientôt après. Dans la même fête, une vache amenée par quelqu’un pour le sacrifice mit bas un agneau dans la cour du Temple, et l’on vit la porte du Temple intérieur, tournée vers l’Orient, – bien qu’elle fût en airain et si massive que vingt hommes ne la fermaient pas sans effort au crépuscule, qu’elle fût fixée par des verrous munis de chaînes de fer et par des barres qui s’enfonçaient très profondément dans le seuil formé d’une seule pierre -, s’ouvrir d’elle-même à la sixième heure de la nuit. Les gardiens du Temple coururent annoncer cette nouvelle au capitaine, qui monta au Temple et fit fermer la porte à grand’peine. Ce présage aussi parut encore très favorable aux ignorants : ils disaient que Dieu leur avait ouvert la porte du bonheur mais les gens instruits pensaient que la sécurité du Temple s’abolissait d’elle-même, que la porte s’ouvrait et s’offrait aux ennemis. Ils estimaient entre eux que c’était le signe visible de la ruine. Peu de jours après la fête, le vingt-et-un du mois d’Artemisios, on vit une apparition surhumaine, dépassant toute créance. Ce que je vais raconter paraîtrait même une fable, si des témoins ne m’en avaient informé : du reste, les malheurs qui survinrent ensuite n’ont que trop répondu à ces présages. On vit donc dans tout le pays, avant le coucher du soleil, des chars et des bataillons armés répandus dans les airs, s’élançant à travers les nuages et entourant les villes. En outre, à la fête dite de la Pentecôte, les prêtres qui, suivant leur coutume, étaient entrés la nuit dans le Temple intérieur pour le service du culte, dirent qu’ils avaient perçu une secousse et du bruit, et entendu ensuite ces mots comme proférés par plusieurs voix : « Nous partons d’ici. »
Mais voici de tous ces présages le plus terrible : un certain Jésus, fils d’Ananias, de condition humble et habitant la campagne, se rendit, quatre ans avant la guerre, quand la ville jouissait d’une paix et d’une prospérité très grandes, à la fête où il est d’usage que tous dressent des tentes en l’honneur de Dieu, et se mit soudain à crier dans le Temple : « Voix de l’Orient, voix de l’Occident, voix des quatre vents, voix contre Jérusalem et contre le Temple, voix contre les nouveaux époux et les nouvelles épouses, voix contre tout le peuple ! » Et il marchait, criant jour et nuit ces paroles, dans toutes les rues. Quelques citoyens notables, irrités de ces dires de mauvais augure, saisirent l’homme, le maltraitèrent et le rouèrent de coups. Mais lui, sans un mot de défense, sans une prière adressée à ceux qui le frappaient, continuait à jeter les mêmes cris qu’auparavant. Les magistrats, croyant avec raison, que l’agitation de cet homme avait quelque chose de surnaturel, le menèrent devant le gouverneur romain. Là, déchiré à coups de fouet jusqu’aux os, il ne supplia pas, il ne pleura pas mais il répondait à chaque coup, en donnant à sa voix l’inflexion la plus lamentable qu’il pouvait : « Malheur à Jérusalem ! » Le gouverneur Albinus lui demanda qui il était, d’où il venait, pourquoi il prononçait ces paroles ; l’homme ne fit absolument aucune réponse, mais il ne cessa pas de réitérer cette lamentation sur la ville, tant qu’enfin Albinus, le jugeant fou, le mit en liberté. Jusqu’au début de la guerre, il n’entretint de rapport avec aucun de ses concitoyens ; on ne le vit jamais parler à aucun d’eux, mais tous les jours, comme une prière apprise, il répétait sa plainte : « Malheur à Jérusalem ! » Il ne maudissait pas ceux qui le frappaient quotidiennement, il ne remerciait pas ceux qui lui donnaient quelque nourriture. Sa seule réponse à tous était ce présage funeste. C’était surtout lors des fêtes qu’il criait ainsi. Durant sept ans et cinq mois, il persévéra dans son dire, et sa voix n’éprouvait ni faiblesse ni fatigue ; enfin, pendant le siège, voyant se vérifier son présage, il se tut. Car tandis que, faisant le tour du rempart, il criait d’une voix aiguë : « Malheur encore à la ville, au peuple et au Temple », il ajouta à la fin : « Malheur à moi-même », et aussitôt une pierre lancée par un onagre le frappa à mort. Il rendit l’âme en répétant les mêmes mots5.

De quoi nous parle ce texte ? De prétendus présages relevés par des Juifs que Josèphe dit tenir de témoins directs. Il est remarquable que ces présages comportent notamment des signes extraordinaires dans les cieux ainsi qu’une armée dans les nuées, si l’on considère le cinquième point que j’ai relevé sur le discours du Christ. La prédiction de Jésus fils d’Ananias et la façon dont Josèphe relève qu’elle eut lieu en temps de paix vient confirmer en réalité qu’il n’était pas chose courante d’annoncer le malheur sur Jérusalem alors que la situation était paisible, puisque Josèphe considère cela comme un présage, et comme le plus terrible de tous.

Cette prédiction, qui s’inscrit harmonieusement dans les présages que le Christ avait annoncé, n’est toutefois en rien aussi remarquable que le discours du Mont des oliviers. En effet, son auteur ne mentionne qu’un vague « malheur » devant frapper Jérusalem, son temple et son peuple, dans des termes repris directement des prophètes de l’Ancien Testament, en particulier de Jérémie lors de la prise par les Babyloniens (Jérémie 7,34 ; 16,9 ; 26,6 ; 37,15 ; 49,36, etc.). Ainsi, l’existence de cette prédiction, si elle peut être lue comme confirmant l’annonce que des présages précèderont la destruction, n’offre en elle-même qu’un très pale équivalent au discours eschatologique du Christ et n’ôte donc en rien la force apologétique d’une existence pré-70 d’un tel discours.

Conclusion

Ce débat, inédit à un niveau populaire en francophonie, est digne d’être suivi et je salue le travail de Matthieu Lavagna à cette occasion. Je vous invite d’ailleurs à consulter son livre à paraître sur la fiabilité des Évangiles.

Du reste, quoique Simon-Claude Mimouni ne reconnaisse pas la valeur prophétique du texte, cette absence même de reconnaissance a un intérêt certain, comme par effet secondaire. En effet, si un universitaire était retenu de conclure à une datation pré-70 de crainte d’être vu comme partisan crédule, c’est-à-dire (quelle horreur !) comme un théologien chrétien, l’existence de ce précédent d’une lecture incrédule de la datation haute peut lui permettre de considérer cette option avec une plus grande neutralité. Ces éléments peuvent, au-delà de la réputation de Mimouni, jouer dans l’évolution de l’état des lieux académique de la question.


  1. Simon-Claude Mimouni, « La datation des Actes des Apôtres : avant ou après 70 ? », dans Judaïsme Ancien / Ancient Judaism, Brepols, 11, 2023, page 150.[]
  2. Simon-Claude Mimouni, « La datation des Actes des Apôtres : avant ou après 70 ? », dans Judaïsme Ancien / Ancient Judaism, Brepols, 11, 2023, page 161.[]
  3. Simon-Claude Mimouni, « La datation des Actes des Apôtres : avant ou après 70 ? », dans Judaïsme Ancien / Ancient Judaism, Brepols, 11, 2023, page 149.[]
  4. Simon-Claude Mimouni, « La datation des Actes des Apôtres : avant ou après 70 ? », dans Judaïsme Ancien / Ancient Judaism, Brepols, 11, 2023, page 145.[]
  5. Flavius Josèphe, Guerre des Juifs, Livre VI, chapitre V.[]

Maxime Georgel

Maxime est médecin à Lille. Fondateur du site Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leurs quatre enfants, sont membres de l'Église de la Trinité (trinitelille.fr) et sont moniteurs de la méthode Billings.

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *