En retard, nous publions une article en rรฉaction ร l’entrรฉe au Panthรฉon de Robert Badinter en octobre dernier qui a aboli la peine de mort en France. Il s’agit d’un article d’un auteur invitรฉ, Natale, un jeune rรฉformรฉ baptiste que nous remercions.
Introduction
Le 18 septembre 1981, par 363 voix contre 117, l’Assemblรฉe nationale adopte, aprรจs deux jours de dรฉbats, le projet de loi portant abolition de la peine de mort prรฉsentรฉ, au nom du Gouvernement, par Robert Badinter, garde des Sceaux, ministre de la justice. Douze jours plus tard, le texte est votรฉ dans les mรชmes termes par le Sรฉnat, par 160 voix contre 126. La loi portant abolition de la peine de mort est promulguรฉe le 9 octobre 1981.
Aujourd’hui, la France se fรฉlicite de l’abolition de la peine de mort, au point oรน Robert Badinter est entrรฉ au Panthรฉon le 9 octobre 2025, sans oublier le fait que l’abolition est dรฉfendue par la Constitution de la Rรฉpublique franรงaise.
Nul ne peut รชtre condamnรฉ ร la peine de mort.
Constitution du 4 octobre 1958, Article 66-1
Au-delร des arguments philosophiques en faveur de la peine de mort, ou de l’hypocrisie de la Loi franรงaise de condamner la peine de mort tout en dรฉfendant le droit ร l’avortement, je vais prรฉsenter une perspective biblique sur la question puisque nous sommes souvent confrontรฉs ร des chrรฉtiens bisounours.
L’รtat dispose de l’autoritรฉ
Par le syllogisme formalisรฉ par l’argument philosophique traditionnel1, nous dรฉfendons le fait que l’รtat dispose du droit et du devoir de donner aux criminels la punition qu’ils mรฉritent.
Cโest pourquoi, celui qui rรฉsiste ร la puissance, rรฉsiste ร lโordonnance de Dieu ; et ceux qui y rรฉsistent, attireront la condamnation sur eux-mรชmes. Car les gouvernants ne sont pas une terreur pour les bonnes ลuvres, mais pour les mauvaises. Veux-tu donc ne point craindre le pouvoir ? Fais le bien, et tu recevras dโeux la louange : car il est le ministre de Dieu pour ton bien. Mais, si tu fais le mal, crains ; car il ne porte point lโรฉpรฉe en vain : parce quโil est ministre de Dieu, pour faire justice en punissant celui qui fait le mal.
Romains 13,2-4
Dieu, le suprรชme Seigneur et Roi de tout le monde, a รฉtabli sous son autoritรฉ, des magistrats ayant autoritรฉ sur les citoyens, pour sa propre gloire et pour le bien public. ร cet effet, il leur a donnรฉ le pouvoir du glaive, pour la protection et lโencouragement des gens de bien et pour le chรขtiment des malfaiteurs.
Confession de foi baptiste de Londres de 1689, 24.12
ยซ Chaque humain est pรฉcheur ! ยป
Beaucoup objecteront en disant que chaque humain est pรฉcheur, donc finalement, l’homme ne peut pas avoir le droit de vie ou de mort sur un homme qu’il juge coupable. L’homme n’aurait pas le pouvoir de juger un autre homme. Nรฉanmoins, cet argument repose sur une distinction qui est omise : la justice civile et la justice morale. Selon la justice morale, dont nous ne sommes pas capables3, nous mรฉritons tous la mort4. Cependant, nous sommes toujours capables de justice civile, et donc les justes peuvent se permettre de juger les injustes. Ceux qui mettent en avant cet argument seront d’ailleurs tenus d’expliquer pourquoi est-ce que Paul nous parle du magistrat comme ayant le pouvoir d’exercer la justice, de punir le mรฉchant et comme tenant son autoritรฉ de Dieu dans le passage ci-dessus.
Il y a toujours un ordre moral relatif chez l’homme : il y a une diffรฉrence entre รชtre un menteur et commettre des actes de barbarie, mรชme si les deux mรฉritent l’enfer aux yeux de Dieu5. C’est d’ailleurs pour la mรชme raison que l’รcriture nous parle d’un feu qui ยซ brรปlera jusquโau plus profond de lโenfer ยป (Deutรฉronome 32,22) : il y a une diffรฉrence entre un tueur en sรฉrie et un homme lambda qui n’รฉtait pas un รฉnorme pรฉcheur sous le Soleil.
A fortiori, il est bon de noter que cet argument serait une pente glissante : si l’homme n’a pas le droit de juger un autre homme dans le cadre de la peine de mort, alors il n’a pas non plus le droit de le juger lorsqu’il s’agit d’une rรฉclusion criminelle. Ainsi, on supprime la prison, les magistrats n’ont aucun pouvoir de condamnation, et les lois n’existent plus : fini la justice et l’ordre. รvidemment, ils ne seront pas prรชts ร aller jusque-lร , ce qui montre que ce qui les dรฉrange, ce n’est pas tant que l’homme juge ; c’est la peine de mort en elle-mรชme. Le fait est que si l’รtat a le pouvoir de juger et de punir les criminels suivant ce qu’ils mรฉritent (ce qu’ils admettent lorsqu’il s’agit de la prison), alors ils sont รฉgalement censรฉs l’admettre lorsqu’il s’agit de la peine de mort puisque l’on peut facilement dรฉmontrer que certains crimes peuvent รชtre considรฉrรฉs comme les pires crimes possibles, donc, suivant le principe de proportionnalitรฉ, ces crimes mรฉritent la pire peine possible : la mort. รtre pour le pouvoir de l’รtat de punir ceux qui le mรฉritent sauf pour la peine de mort est une incohรฉrence, une adhรฉsion arbitraire.
- Prรฉmisse 1 : L’รtat a le pouvoir et le devoir d’infliger aux criminels la punition qu’ils mรฉritent suivant la gravitรฉ de leur crime.
- Prรฉmisse 2 : Certains criminels commettent des crimes qui mรฉritent la prison.
- Conclusion : L’รtat a le pouvoir et le devoir d’infliger des peines de prison aux criminels qui le mรฉritent.
Nous pouvons รฉtablir le mรชme raisonnement pour la peine de mort :
- Prรฉmisse 1 : L’รtat a le pouvoir et le devoir d’infliger aux criminels la punition qu’ils mรฉritent suivant la gravitรฉ de leur crime.
- Prรฉmisse 2 : Certains criminels commettent des crimes qui mรฉritent la peine de mort.
- Conclusion : L’รtat a le pouvoir et le devoir d’infliger la peine de mort aux criminels qui le mรฉritent.
Dieu lui-mรชme commande la peine de mort
Ne pouvant pas nier la prรฉmisse 1, ils seront obligรฉs de nier la prรฉmisse 2 (ยซ Certains criminels commettent des crimes qui mรฉritent la peine de mort. ยป)
C’est alors que nous n’avons plus qu’ร montrer que Dieu a voulu que certains crimes qu’il juge abominables soient punis de mort.
Et certainement je redemanderai votre sang, le sang de vos vies ; je le redemanderai de tout animal. Et je redemanderai la vie de lโhomme, de la main de lโhomme, de la main de son frรจre. Celui qui rรฉpandra le sang de lโhomme, par lโhomme son sang sera rรฉpandu ; car Dieu a fait lโhomme ร son image. Vous donc, croissez et multipliez ; peuplez en abondance la terre, et multipliez sur elle.
Genรจse 9,5-7
Dโun cรดtรฉ, ce verset enseigne que la vie humaine doit รชtre respectรฉe prรฉcisรฉment parce que lโhomme est crรฉรฉ ร lโimage de Dieu : attenter ร la vie dโun homme, cโest porter atteinte ร cette image mรชme. De lโautre, cโest aussi parce que lโhomme est porteur de cette image quโil reรงoit le mandat dโexercer la justice, en tant que reprรฉsentant terrestre du Dieu souverain. Ces deux perspectives ne sโopposent pas, mais se complรจtent harmonieusement.
รtre crรฉรฉ ร lโimage de Dieu confรจre ร lโhomme une dignitรฉ intrinsรจque, mais aussi une responsabilitรฉ morale et judiciaire. Il ne doit pas verser le sang d’un innocent6, mais il a le devoir dโexรฉcuter la justice lorsque le mal est commis, notamment dans le cas dโun meurtre. Cโest ce principe qui fonde la lรฉgitimitรฉ de la peine capitale dans le cadre de lโalliance noahique : lโhomme, en tant quโimage et reprรฉsentant du Crรฉateur, est lโinstrument par lequel Dieu maintient lโordre et punit le crime.
Ainsi, toute autoritรฉ judiciaire dรฉcoule ultimement de Dieu, et lโexercice humain de la justice nโest lรฉgitime que dans la mesure oรน il reflรจte la justice divine. Ce principe de rรฉtribution, รฉtabli dรจs lโalliance de Noรฉ, montre que la justice humaine nโest pas une invention postรฉrieure, mais une dรฉlรฉgation directe de la souverainetรฉ de Dieu dans un monde dรฉchu.
Il est aussi intรฉressant de souligner le fait que la peine de mort est un commandement qui est donnรฉ dans les 5 livres de la Torah, sans exception. Ce n’est pas quelque chose que Dieu rรฉprouve. Par exemple dans :
Celui qui rรฉpandra le sang de lโhomme, par lโhomme son sang sera rรฉpandu ; car Dieu a fait lโhomme ร son image.
Genรจse 9,6
ยซ Celui qui frappe un homme ร mort, sera puni de mort. ยป
Exode 21,12
Celui qui frappera mortellement un homme, quel quโil soit, sera puni de mort.
Lรฉvitique 24,17
Mais sโil lโa frappรฉe avec un instrument de fer, et quโelle en meure, il est meurtrier ; le meurtrier sera puni de mort.
Nombres 35,16
Quand on trouvera un homme qui aura dรฉrobรฉ quelquโun de ses frรจres, des enfants dโIsraรซl, et lโaura fait esclave ou vendu, ce larron mourra ; et tu รดteras le mรฉchant du milieu de toi.
Deutรฉronome 24,7
Ceci est bien รฉvidemment une liste non exhaustive. Un chrรฉtien n’a donc aucune excuse pour qualifier la peine de mort d’injuste.
Un autre moyen de montrer que la Bible soutient l’idรฉe que certains crimes mรฉritent la peine de mort, c’est de constater que Paul parle lui-mรชme de crimes dignes de mort.
Si jโai commis quelque injustice, ou quelque crime digne de mort, je ne refuse pas de mourir ; mais sโil nโest rien des choses dont ils mโaccusent, personne ne peut me livrer ร eux ; jโen appelle ร Cรฉsar.
Actes 25,11
Paul lui-mรชme dit qu’il ne refuse pas de mourir s’il a commis une injustice qui vaut une telle peine, ce qui prouve que Paul n’รฉtait pas du tout opposรฉ ร la peine de mort. Le principe de crimes dignes de mort n’est donc pas obsolรจte, archaรฏque, mais toujours d’actualitรฉ sous la Nouvelle Alliance.
ยซ Et le pardon dans tout รงa ?! ยป
La derniรจre objection des chrรฉtiens qui s’opposent ร la peine de mort serait l’argument du pardon et de l’amour. Ils vont en effet affirmer que Jรฉsus nous a demandรฉ de pardonner aux autres leurs offenses et de ne point rendre le mal pour le mal. Tout cela est juste, le problรจme est qu’encore une fois, ils sont hors sujet รฉtant donnรฉ que Jรฉsus s’adresse ร des individus et non ร des autoritรฉs civiles. La loi du Talion est quelque chose de biblique concernant la justice7, mais le propos de Jรฉsus en Matthieu 5,38-39 s’oppose ร la vengeance personnelle.
Il est รฉvident que Jรฉsus ne contredit pas les principes que Dieu ร lui-mรชme รฉtablis : il met la barre encore plus haut, tout simplement. C’est d’ailleurs l’objet du sermon sur la montagne.
L’รฉquilibre entre les deux est de laisser le pouvoir de la justice ร l’รtat, tandis que le citoyen reste ร sa place. La peine de mort doit รชtre administrรฉe par l’รtat au nom de la justice, et non par un citoyen par soif de vengeance, selon qu’il est รฉcrit : ยซ Car il ne porte point lโรฉpรฉe en vain : parce quโil est ministre de Dieu, pour faire justice en punissant celui qui fait le mal. ยป (Romains 13,4)
Question au cลur du dรฉbat
Ne devrait-on pas pardonner mรชme s’il s’agit d’un grave criminel ?
La rรฉponse est qu’il faut encore une fois faire la distinction entre le pardon personnel lorsqu’un individu a commis un acte dรฉloyal envers nous, et le pardon social lorsqu’un crime est jugรฉ comme mรฉritant la mort. La preuve en est que Dieu nous demande de pardonner ร notre ennemi, mais prescrit la peine de mort pour certains crimes.
Je suis appelรฉ ร pardonner ร une personne qui me fait du mal ร titre personnel, mais pas lorsqu’il s’agit d’un pรฉdophile qui ne rรชve que d’infiltrer une รฉglise et de s’en prendre aux enfants.
La Bible dit en effet qu’il y a un temps pour aimer, et un temps pour haรฏr8.
Le fait que Dieu soit amour ne doit pas nous faire avoir honte de dire qu’il y a certaines personnes qui sont des abominations qui ne devraient plus exister ร ses yeux. Dieu dรฉteste certaines personnes, et nous devons nous y conformer
Lโรternel sonde le juste ; mais son รขme hait le mรฉchant et celui qui aime la violence.
Psaume 11,5
รternel, ne haรฏrais-je pas ceux qui te haรฏssent ? Nโaurais-je pas horreur de ceux qui sโรฉlรจvent contre toi ? Je les hais dโune parfaite haine ; je les tiens pour mes ennemis.
Psaume 139,21-22
Pourquoi vouloir รชtre plus royaliste que le roi en pardonnant ร des personnes que Dieu a en horreur ? C’est une mentalitรฉ extrรชmement dangereuse : pourquoi pardonner ร un pรฉdophile qui est rรฉprouvรฉ par Dieu9 ? Pourquoi affirmer que Dieu a aimรฉ Adolf Hitler jusqu’ร la fin malgrรฉ ses actes ? Pourquoi affirmer qu’un politicien qui dรฉclenche inutilement une guerre qui fera mourir des milliers d’innocents mรฉrite le pardon par la sociรฉtรฉ ? Une personne qui nous a fait des coups de crasse dans notre vie, c’est une chose ; une personne qui a commis un crime contre l’humanitรฉ, c’en est une autre.
Conclusion
La peine de mort nโest pas un vestige barbare ni une invention humaine : elle est bibliquement fondรฉe et ordonnรฉe par Dieu lui-mรชme. Lโรtat, en tant que ministre de Dieu, dรฉtient lโautoritรฉ de porter lโรฉpรฉe afin de punir le mal et protรฉger la justice pour l’intรฉgritรฉ de la sociรฉtรฉ. Refuser cette prรฉrogative revient ร nier lโordre moral que Dieu a รฉtabli et ร confondre pardon personnel et justice sociale ; la justice morale et la justice civile. Pardonner en tant quโindividu est biblique ; abolir la peine de mort par idรฉologie est une rรฉbellion contre la justice divine.
En consรฉquence, tout chrรฉtien soucieux de la gloire et de la justice de Dieu doit reconnaรฎtre le droit et le devoir de lโรtat dโexรฉcuter la peine capitale contre les criminels ayant commis les crimes les plus graves, conformรฉment ร la loi de Dieu et ร lโordre moral quโil a instituรฉ.
Illustration de couverture : William Hogarth, Paul devant Fรฉlix, gravure, 1752.
- Prรฉmisse 1 : L’รtat a le pouvoir et le devoir de donner aux criminels la sanction qu’ils mรฉritent.
Prรฉmisse 2 : Certains criminels mรฉritent la peine de mort.
Conclusion : L’รtat a le pouvoir et le devoir d’infliger la peine de mort aux criminels qui le mรฉritent. (par 1 et 2)[↩]
- La confession de Londres reprend presque exactement le mรชme paragraphe de la confession de foi rรฉformรฉe de Westminster, 23.1. : ยซ Dieu, le Seigneur et Roi suprรชme du monde entier, a ordonnรฉ des magistrats civils pour รชtre, au-dessous de lui, au-dessus du peuple, pour sa propre gloire et pour le bien public ; et ร cette fin, il leur a donnรฉ le pouvoir du glaive afin quโils dรฉfendent et encouragent les gens de bien et quโils punissent les malfaiteurs. ยป.[↩]
- Romains 3,23 ; รphรฉsiens 2,1[↩]
- Romains 6,23[↩]
- Jacques 2,10[↩]
- Exode 20,13[↩]
- Exode 21,24[↩]
- Ecclรฉsiaste 3,8[↩]
- Romains 1,28[↩]





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