Ignace d’Antioche est fréquemment invoqué par les défenseurs d’un évêque à la tête d’un diocèse ou d’un évêque métropolitain. Ces lectures sont souvent peu précautionneuse, considérant le terme « évêque » et plaquant sur celui-ci des conceptions plus tardives. L’évêque d’Ignace ne correspond pas à l’évêque diocésain du catholicisme ou de l’orthodoxie, notamment parce qu’aucun acte pastoral ne peut être réalisé en son absence. Son rôle ressemble bien plus à celui du curé d’une paroisse ou du pasteur d’une congrégation. Le monde académique est en général bien plus prudent dans son évaluation des épîtres d’Ignace. Considérons par exemple les conclusions atteintes par l’une des plus récentes études sur ce sujet, celle d’Alistair Stewart, que je reproduis en indiquant en gras les passages significatifs :
La période d’Ignace constitue un tournant décisif qui, quelle que fût la situation antérieure, fournit la condition nécessaire à l’émergence de la monépiscopè : la guérison de la rupture fondamentale au sein du christianisme antiochien. Celle-ci ne s’est toutefois pas opérée en raison d’un trait de caractère, d’une action ou d’une croyance propre à Ignace, mais par la simple force des circonstances historiques, résultant fort probablement d’événements survenus au sud d’Antioche. La manière dont la monépiscopè s’est développée à partir de ce moment dépend de ce qui existait auparavant, et nous ne savons tout simplement pas ce qui était en place avant cette période. S’il existait déjà une monépiscopè partielle, alors une telle structure bien établie aurait pu permettre à d’autres groupes de s’intégrer dans le même système monépiscopal. Et dès lors qu’une unité est réalisée entre un groupe de chrétiens d’origine païenne et d’autres issus du judaïsme, il devient possible pour d’autres de s’y rattacher, élargissant ainsi le champ de responsabilité de l’épiskopos. En revanche, si le système alors en place était de type fédératif, sans aucune forme, même partielle, de monépiscopè, alors les mêmes dynamiques de centralisation qui ont conduit à la monépiscopè à Rome et à Alexandrie auraient pu jouer leur rôle à Antioche. Enfin, si l’un des épiskopoi était perçu comme un primus inter pares, à l’image de Jacques à Jérusalem, alors là encore, l’apparition relativement précoce de la monépiscopè à Antioche pourrait s’expliquer de cette manière. La nature exacte de l’épiscopat d’Ignace demeure incertaine. Et bien que j’aie défendu plus haut une datation sous Hadrien, celle-ci repose largement sur l’identification des “léopards” mentionnés par Ignace à la Cohors I Lepidiana, ainsi que sur des conjectures éclairées concernant les mouvements de troupes et les déplacements impériaux. Il reste néanmoins au moins possible qu’Ignace ait été un épiskopos domestique, c’est-à-dire le dirigeant d’une unique congrégation chrétienne, en activité sous le règne d’Hadrien. Une telle représentation est assurément préférable à l’image impensable d’un monepiskopos exerçant une autorité métropolitaine sous le règne de Trajan.
Conclusion
Au terme d’un examen complexe et aux multiples facettes, je dois reconnaître mon ignorance quant à la nature exacte de l’épiscopat d’Ignace. Deux possibilités demeurent, toutes deux hypothétiques et toutes deux nécessitant d’autres hypothèses pour être soutenues : soit Ignace était simplement l’épiskopos d’une seule maison chrétienne, soit il était l’épiskopos d’un groupe de chrétiens à l’intérieur d’Antioche. L’incertitude entourant la figure d’Ignace rend encore plus difficile l’étude du processus par lequel la monépiscopè a émergé dans cette ville. En fin de compte, je tends à considérer Ignace simplement comme l’épiskopos d’une unique communauté chrétienne, parce que les descriptions qu’il donne du culte dans les Églises d’Asie semblent refléter celui d’une seule maison chrétienne, et parce que son insistance sur une réunion unique des fidèles semble trahir un esprit façonné dans le contexte d’une seule congrégation, plutôt que dans celui de plusieurs communautés se rassemblant séparément par nécessité. Ceci constitue cependant la conclusion la plus provisoire et la plus fragile de tout ce travail. Mais une confession honnête d’incertitude est sûrement préférable aux affirmations assurées du passé quant à la monépiscopè d’Ignace, lesquelles reposaient uniquement sur des présupposés erronés à propos des systèmes primitifs de direction chrétienne. Ignace ne fournit aucune preuve d’une monépiscopè constituée à Antioche, si bien que douter de sa monépiscopè ne contraint nullement à dater ses écrits d’une période tardive du IIᵉ siècle. Ma conclusion positive est la suivant : toute discussion concernant Ignace, l’épiscopat à Antioche, ou encore la liturgie que pourrait superviser un épiskopos, doit impérativement prendre en compte la relation entre les chrétiens d’origine juive et ceux d’origine païenne dans cette ville1.
On le constate, les examens académiques actuels atteignent désormais des conclusions bien éloignées des affirmations catégoriques des auteurs catholiques du passé, que Stewart dénonce comme reposant « uniquement sur des présupposés erronés à propos des systèmres primitifs de direction chrétienne. » Il est aujourd’hui « impensable » de conclure à un monepiskopos métropolitain ou diocésain du temps d’Ignace.
Cela nous laisse donc avec deux options, et Stewart admet humblement son incertitude lorsqu’il tranche entre les deux. Mais ce qui est significatif, c’est que les deux options en présence sont tout à fait compatibles avec la compréhension presbytéro-synodale de la tradition réformée, tandis qu’aucune des deux ne correspond à l’épiscopat monarchique plus tardif.
- Stewart, A. C., The Original Bishops: Office and Order in the First Christian Communities, Grand Rapids, Baker Academic, 2014.[↩]




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