Une (nouvelle) réponse à Ethan Muse sur Lanciano
2 avril 2026

L’article qui suit sera complété dans les jours à venir. L’article avait été publié originellement fin mars, sous un format 5 fois plus court que sa forme actuelle et était en réalité mes premières impressions à la lecture de son article. Puisqu’après réflexion plusieurs points ont nécessité une réécriture substantielle voire totale (et des changements d’avis de ma part, notamment sur des points que je concédais à Ethan en première lecture), j’ai préféré publier à nouveau l’article comme une nouvelle publication.


Mon article sur le miracle de Lanciano paru il y a quelques temps était, entre chose, destiné à répondre à l’argumentaire d’un certain Ethan Muse. Celui-ci a entrepris une réponse sur son site que je vous invite à lire et qui sera traitée ici dans l’ordre des objections qu’il formule. L’article qui suit a peu d’intérêt si vous n’avez pas lu sa réponse et sa réponse ne se comprend à son tour qu’après avoir pris connaissance de mon article. Avant d’entrer dans le vif du sujet, je tiens à saluer les efforts et l’énergie investie dans cette étude, puissent-ils servir au progrès de la vérité.

Puisque les échanges à ce sujet peuvent devenir particulièrement techniques dans certaines sections, j’aurai soin tout au long de cet article, alors que j’aborde chaque point, de préciser en quoi le point en cours de discussion importe et ce qui est en jeu. De la sorte, le lecteur saura précisément ce que le point discuté démontrerait s’il était confirmé. Mais avant cela, quelques remarques générales.

  1. Ma conclusion générale relativement à ce qui est exposé à Lanciano est simplement que les résultats ne sont pas suffisamment aboutis pour être affirmatifs. Cette conclusion se décline sur différents points que nous aborderons dans l’article ;
  2. Quel que soit ce qui est aujourd’hui exposé dans ce couvent, la thèse du miracle doit également fournir de bonnes raisons de penser que ce qui s’y trouve a un jour été une hostie.

Comment ce débat pourrait être tranché ?

Un élément qui mérite d’être rappelé à chaque discussion relative à ce miracle, c’est qu’il y aurait des moyens de résoudre un bon nombre de questions que nous avons sur Lanciano. En effet, une bonne partie des débats tient au fait que les analyses réalisées l’ont été avec des techniques des années 1970 et sans contrôle. Si le couvent autorisait et organisait une nouvelle étude contrôlée avec analyse génétique, datation au carbone-14 et spéctrométrie de masse, des analyses qui ne sont plus aujourd’hui si couteuses, le bénéfice en serait grand : si les conclusions présentées aux pèlerins sont véridiques, alors pourquoi ne pas employer tous les moyens à notre disposition pour les rendre indubitables ? Le Dr Serafini entretient des relations proches avec le couvent puisqu’il a pu analyser des documents qui s’y trouvent et accéder à la correspondance du Dr Linoli avec eux : pourquoi ne pas leur proposer ? Si les résultats sont aussi concluants qu’il le présente, il n’a rien à redouter de ces analyses.

Je remarque que l’intérêt d’analyses supplémentaires est soulevé principalement par les objecteurs au miracle. Le Dr Kelly Kearse, lui-même catholique, a proposé un protocole d’analyse pour les miracles eucharistiques allégués dont certains éléments pourraient se décliner pour Lanciano1. Le Dr Stacy Trasancos, catholique elle aussi, a appelé de ses vœux, dès ses premiers articles sur ce sujet et avant qu’elle ne soit prise à partie comme une mauvaise catholique parce qu’elle objecterait à ce miracle (qu’aucun catholique n’est tenu de croire), la formation d’une équipe disposée à mener des recherches à ce sujet. Le Pr Silvano Fuso déplorait également il y a 20 ans déjà les difficultés à obtenir des autorisations pour enquêter à ce propos. En 2009, il disait encore : «
En outre, les analyses réalisées jusqu’à présent ne disent rien sur l’âge de la relique. Du point de vue scientifique, cet aspect est certainement le plus intéressant, et il vaudrait la peine d’entreprendre de nouvelles recherches, par exemple en procédant à une datation au carbone 14, qui ne nécessiterait que quelques milligrammes de matière, une quantité certainement inférieure à celle déjà utilisée pour les tests précédents2 ». Il n’y a pas de raison que ce vœu d’une enquête plus approfondie soit portée uniquement par les détracteurs de la thèse miraculeuse, puisque ses défenseurs reconnaissent également des limites dans l’étude menée en 1970, limites qui pour une bonne partie pourraient être ôtées par les technologies actuelles et par un protocole plus sérieux. Aussi, j’enjoins nos amis apologètes à ne plus écrire sur Lanciano sans y joindre en préface ou conclusion un appel à des études complémentaires. Si cette demande provient de sources qui ne sont pas perçues comme hostiles, elle a plus de chances d’aboutir.

Passons donc à la réponse à Ethan Muse, qui suit l’ordre des sujets évoqués dans son article (et non pas l’ordre originel dans lequel ces sujets étaient abordés dans le mien).

Le biais de Linoli

Pourquoi cela importe ?

La section qui suit importe car, si ce que je dis est vrai, les preuves de nature scientifique relatives à la nature de ce qui est présenté dans le couvent dépendent exclusivement d’un seul médecin (de sa compétence, de sa probité, etc.). C’est une faiblesse majeure de toute prétention à un miracle.

Argument

Ethan Muse commence par rappeler mon affirmation selon laquelle Linoli croyait déjà à la nature miraculeuse de l’objet qu’il s’apprêtait à examiner, un élément que je relève comme relevant d’un possible biais de prévarication (en critique d’article scientifique, le biais de prévarication doit être évoqué lorsque des analyses sont réalisées sans contrôle). Ce biais ne signifie pas que l’auteur a menti ou été sélectif dans ce qu’il nous présente, mais que nous n’avons aucun moyen de nous en assurer : une bonne étude doit contenir des contrôles pour prévenir ce biais. Dans mon article donc, j’évoque par ailleurs le fait que Linoli croyait, avant même son étude, à la nature miraculeuse de ce qu’il examinait. Il se trouve par ailleurs qu’il avait été choisi par le couvent pour réaliser l’enquête. Ce sont des éléments qui rendent d’autant plus dérangeant le manque de contrôle. Aucun médicament, qui aurait été testé sans contrôle et à la demande du laboratoire qui le produit, ne serait autorisé à la mise sur le marché européen en raison de ce possible biais. Il me semble que, si la prétention d’un miracle doit reposer sur des allégations de nature scientifique, il faut que celles-ci soient établies avec les règles que la discipline exige usuellement.

Etan Muse entend contester cela en produisant une citation qui ne réfute en rien mon affirmation, puisqu’elle se contente de dire que Linoli craignait de ne pas parvenir à trouver grand chose alors qu’il débutait son investigation. Ces deux choses peuvent être vraies en même temps : il peut avoir cru que ce qu’il s’apprêtait à examiner était miraculeux et cru tout à la fois qu’il serait difficile de tirer une information valable à partir des échantillons. Quoi qu’il en soit, le biais de prévarication doit être évoqué dès qu’il n’y a pas de contrôle dans une étude, indépendamment de ce que l’on peut dire sur les dispositions probables de l’examinateur.

Son deuxième argument est que l’analyse de Linoli aurait été corroborée par un autre docteur, qui, selon le Dr Serafini (qui aurait parlé au petit-fils dudit docteur) serait athée. L’avis de cet autre docteur ne figure pas dans le protocole de l’étude de Linoli mais dans une lettre qui est adjointe à celle-ci. Cet avis, comme je l’ai relevé dans mon article, dépend entièrement des sélections de coupe que Linoli a bien voulu envoyer à son collègue et ne satisfait donc pas aux critères d’un contrôle au sens scientifique du terme.

En bref, cette première section de son article n’apporte aucun élément significatif pour contredire mon affirmation : Linoli croyait bien que ce qu’il allait examiner était miraculeux, et cela présente un risque de prévarication. Mon affirmation est simple et ne contient aucune accusation formelle à ce stade. Cela relève simplement de l’énonciation des faits. Si un étudiant en médecine est interrogé sur une telle étude dans la matière que l’on nomme Lecture Critique d’Articles, il doit cocher la case, sur son QCM, « biais de prévarication ». Je rappelle que le Dr Serafini, défenseur des miracles eucharistiques, signale lui aussi cette faiblesse :

L’ensemble de l’enquête a été mené par le professeur Linoli seul. Il n’y avait aucun comité de supervision : il a prélevé les échantillons, et ceux-ci ont été analysés par lui, et par lui seul3.

Cette remarque était également offerte, de manière plus incisive, par le professeur en biologie Antonio Casolari en ces termes :

Les analyses visant à démontrer scientifiquement la réalité du miracle auraient dû être confiées non à une seule personne, mais à un collège d’experts aux compétences variées. Compte tenu de la nature (végétale ou animale) des matériaux à analyser, ce collège aurait dû comprendre au minimum un chimiste, un physicien, un anatomopathologiste et histologiste, un biologiste et un statisticien. En acceptant de mener ces analyses sans le soutien d’un tel groupe, et malgré les incertitudes plus que raisonnables quant à l’authenticité des reliques, le professeur Linoli était certainement conscient de la portée limitée, voire quasi nulle, des résultats obtenus. On peut supposer qu’il accepta cette mission davantage pour satisfaire une curiosité personnelle ou pour conforter sa foi chrétienne, que pour parvenir à une démonstration scientifique de valeur universelle. […] Absence d’un collège d’experts lors du prélèvement. Cette absence prive les opérations de prélèvement de la garantie indispensable que le matériau analysé provenait réellement des prétendues reliques du miracle. La présence de moines n’a aucune valeur scientifique, puisqu’ils étaient partie prenante, donc non neutres, et ne disposaient pas des compétences requises. Le matériau analysé aurait en effet pu être prélevé n’importe où. Cela ne signifie pas que le professeur Linoli ne soit pas digne de foi lorsqu’il affirme avoir prélevé les échantillons sur les reliques ; ses déclarations sont certainement crédibles, mais elles sont dépourvues des garanties scientifiques qu’aurait apportées la présence d’experts.

Le professeur Bertelli (professeur d’anatomie humaine normale à l’université de Sienne), consulté par le professeur Linoli à l’issue des analyses, précisa clairement qu’il ne connaissait l’origine des préparations examinées que par les déclarations du professeur Linoli. Il n’avait assisté ni aux opérations de prélèvement ni à la préparation des échantillons histologiques. Il déclara : « Une série de préparations histologiques m’a été soumise par le professeur Linoli – selon sa déclaration formelle – comme provenant d’une hostie… ». Il en résulte que l’avis du professeur Bertelli ne constitue pas un témoignage sur la nature des reliques, mais uniquement sur les caractéristiques des préparations examinées4.

Et encore, relativement à l’absence d’autres scientifiques lors du prélèvement des échantillons :

Cette absence prive les opérations de prélèvement de la garantie indispensable que le matériau analysé provenait réellement des prétendues reliques du miracle. La présence de moines n’a aucune valeur scientifique, puisqu’ils étaient partie prenante, donc non neutres, et ne disposaient pas des compétences requises. Le matériau analysé aurait en effet pu être prélevé n’importe où. Cela ne signifie pas que le professeur Linoli ne soit pas digne de foi lorsqu’il affirme avoir prélevé les échantillons sur les reliques ; ses déclarations sont certainement crédibles, mais elles sont dépourvues des garanties scientifiques qu’aurait apportées la présence d’experts.

Le professeur Bertelli (professeur d’anatomie humaine normale à l’université de Sienne), consulté par le professeur Linoli à l’issue des analyses, précisa clairement qu’il ne connaissait l’origine des préparations examinées que par les déclarations du professeur Linoli. Il n’avait assisté ni aux opérations de prélèvement ni à la préparation des échantillons histologiques. Il déclara : « Une série de préparations histologiques m’a été soumise par le professeur Linoli – selon sa déclaration formelle – comme provenant d’une hostie… ». Il en résulte que l’avis du professeur Bertelli ne constitue pas un témoignage sur la nature des reliques, mais uniquement sur les caractéristiques des préparations examinées4.

La phrase que j’ai mis en gras est sensiblement de même nature que mes remarques : il ne s’agit pas de dire que Linoli a menti, mais que nous n’avons aucun moyen de nous en assurer. C’est ce que l’on appelle un biais de prévarication.

Le faux rapport de l’OMS

Pourquoi cela importe ?

La section qui suit importe non pas tant par elle-même mais comme discussion adjointe à celle sur le biais de prévarication : l’existence d’un faux rapport relatif à ce miracle pose question et rendrait d’autant plus souhaitable que des contrôles aient été effectués sur l’étude.

Argument

Comme je l’ai rappelé dans mon premier article, à partir de 2005 au moins et jusqu’à nos jours circule la fausse information qu’un rapport de l’OMS et l’ONU auraient confirmé les analyse du Dr Linoli. Ce rapport est faux, plus personne ne le conteste. Ce rapport a été stocké pendant des années dans le couvent même de Lanciano et ses conclusions ont été exposées aux pèlerins pendant tout ce temps. Dans mon article, je me questionne sur l’origine possible de ce rapport et relève qu’il a commencé à circuler dans des articles écrits à l’occasion d’une conférence que donnait le Dr Linoli avec d’autres. Étant donné que Linoli a conduit l’étude à la demande du couvent, je déclare dans mon article que l’existence d’une fraude stockée pendant des années jusque dans le couvent soulève des questions quant à l’intégrité des personnes impliquées et je suggère que Linoli est, avec le couvent, l’un des suspects dans la confection de cette affaire. Dans mon article, je vais jusqu’à dire « suspect numéro 1 » pour ce qui est de Linoli. Il serait utile que ce faux rapport soit rendu intégralement public par ailleurs, ce que le couvent semble réticent à accorder alors qu’il en possède une copie en plus de l’original.

  1. Ethan Muse répond que le couvent peut très bien avoir stocké de bonne foi ce document car les moines n’étaient pas des experts médicaux pouvant juger de sa véracité. Cela est vrai relativement à l’analyse des documents en eux-mêmes. Mais c’est oublier un élément important : ce rapport prétendait être le résultat de centaines d’analyses menées par une commission de l’OMS et de l’ONU sur les reliques de Lanciano, pour contrôler les analyses de Linoli. C’est faire insulte à l’intelligence des religieux du couvent que de penser qu’ils aient pu croire qu’une telle étude avait été réalisée sans qu’ils n’aient été averti de nouveaux prélèvements et sans avoir rencontré des représentants de cette commission ;
  2. Deuxièmement, il dit que l’article du ZENIT de 2005 n’établit pas formellement que Linoli est à l’origine des informations relatives à ce rapport. Je lui accorde. Mon article n’est pas une accusation formelle : un suspect n’est pas un coupable. Je m’étonne simplement que Linoli n’ait pas communiqué de manière publique à propos de cette fraude, alors qu’elle s’est diffusée dans des articles relatant des entretiens avec lui ;
  3. Troisièmement, il dit que le suspect numéro 1 devrait être le professeur Giuseppe Biondini plutôt que Linoli, car le nom de Biondini apparaît sur le rapport. Ce rapport, nous ne pouvons pas le consulter et le couvent n’a laissé le Dr Serafini le faire qu’à la condition de ne pas prendre de notes ni de le citer dans aucune publication. Il se trouve simplement qu’après pas mal de recherches, lors de la rédaction de mon article, je n’ai été en mesure de ne trouver aucune mention d’un Giuseppe Biondini ailleurs. Je ne savais donc même pas si l’existence d’un tel homme était avérée ou s’il s’agissait d’un prête-nom. Ethan Muse mentionne alors sans fournir de source que de la littérature à propos du saint Suaire contiendrait ce même nom. J’ai pu retrouver à l’aide de ces informations un document écrit par un salésien et traitant du suaire qui remercie un Giuseppe Biondini de lui avoir fourni des photos. Je ne suis pas en mesure de dire s’il s’agit du même que celui qui est mentionné par le rapport. En fait, le Dr Serafini, qui a consulté le rapport, déclare lui-même :

Le rapport semble être l’œuvre d’une commission composée de plusieurs chercheurs européens, dont les noms, cinquante ans plus tard, sont introuvables sur les moteurs de recherche modernes (peut-être parce qu’il s’agit de pseudonymes ?). Cependant, il ressort clairement des premières pages que le coordinateur, à l’origine de l’idée d’impliquer l’OMS dans l’étude du miracle de Lanciano, était un médecin et biologiste italien nommé Giuseppe Biondini, « membre à part entière du Conseil exécutif de l’OMS ». Il aurait pris connaissance des travaux de Linoli en 1972 et impliqué l’OMS l’année suivante. Les travaux d’une commission spécialement constituée furent ensuite publiés en décembre 1976.

Même concernant le professeur Giuseppe Biondini, il est impossible de trouver sur Internet la moindre trace d’activités scientifiques ou de publications autres que ce dossier énigmatique sur Lanciano. Je ne peux donc pas affirmer, et par conséquent je ne peux pas exclure, que l’opacité de toute cette opération aille jusqu’à inventer l’existence et le nom du professeur Biondini lui-même… Je tiens à souligner que les archives de l’OMS disponibles en ligne font référence à un certain M. M. Bandini (et non à G. Biondini) comme membre du Conseil exécutif en 1973.

Avant de considérer que Biondini est le suspect numéro 1, il faudrait s’assurer que cet homme supposément membre d’un conseil de l’OMS ait existé. Nous n’avons à ce jour peu de raison de le penser ni n’avons aucune trace d’échanges entre le couvent et cet homme. Ainsi, son suspect numéro 1 est un professeur dont l’existence n’est pas avérée, dont nous n’avons aucune trace de correspondance ou de lien avec le couvent ni avec l’OMS. Tout ce que nous avons, c’est un document sur le Suaire qui contient le même nom, nom qui a très bien pu être emprunté à cette personne ou inventé comme les autres noms sur ce rapport. Il y a plus de 400 familles Biondini en Italie et le prénom Giuseppe a figuré en top 10 plus d’une année dans ce pays : ce serait comme parler d’un Dr Joseph Leblanc en France. En bref, il me semble que, puisque ce rapport semble contenir par ailleurs uniquement des noms inconnus/inventés, puisque nous ne trouvons aucune trace d’un professeur Biondini ni aucune personne de ce nom dans l’OMS, on ne puisse pas retenir comme suspect principal un possible homme inexistant !

Ethan Muse ajoute alors deux éléments pour défendre l’intégrité de Linoli (et c’est tout à son honneur, je ne tiens pas spécifiquement à incriminer cet homme), le premier est la déclaration du Dr Serafini que Linoli n’a jamais mentionné entre 1970 et 2006 ce rapport dans ses échanges avec le couvent. Cette observation ne devrait pas étonner puisqu’il semble que c’est seulement à partir de 2005 que ce rapport a commencé d’être mentionné. On imagine aussi difficilement, si une personne est impliquée dans une fraude, qu’elle en conserve des archives écrites. Le deuxième élément est le fait que dans une lettre de 1977, Linoli a pris soin de demander au couvent de corriger un livret qui qualifiait de vivant le sang et la chair et qui rapportait la légende du poids égal entre les caillots de sang (un élément dont nous avons parlé dans mon premier article), cela dénote un certain soin de la part de Linoli que ses recherches ne soient pas associées à des prétentions évidemment fausses même à lecture superficielle. Ces informations sont toutefois d’une autre nature que l’idée qu’une commission ait pu valider les résultats : dans un cas il y a des affirmations qui sont manifestement pseudo-scientifiques, dans l’autre un rapport suffisamment crédible pour que le Dr Serafini fasse 5 heures de route pour lire le document.

Ces deux éléments relevés par Ethan Muse proviennent en réalité d’un récent article de Franco Serafini, auquel le Dr Trasancos avait répondu en ces termes sur son blog :

Il semble que Serafini contrôle sa propre version des faits concernant le rapport de l’OMS, car il a découvert la supercherie, ce dont je lui suis reconnaissant. Il a réagi à ma suggestion selon laquelle le Dr Edoardo Linoli aurait pu avoir connaissance du rapport de l’OMS sans en avoir fait mention publiquement. En réponse, il a publié une lettre montrant que Linoli était au courant des graves exagérations qui circulaient au sujet de Lanciano, sans pour autant mentionner spécifiquement le rapport de l’OMS, et qu’il n’avait jamais cherché à les corriger publiquement. J’ai donc ajouté une note à mon article pour clarifier ce point, en précisant qu’il n’existe qu’un seul document à ce sujet : une lettre photographiée de Serafini, dont je n’ai pas vérifié l’authenticité indépendamment de l’image qu’il a partagée. Serafini affirme qu’il va consacrer son compte Substack à réfuter mes critiques pendant les prochains mois.

Affaire à suivre, donc !

Au delà de la question de savoir qui est le coupable, il demeure une conclusion qui est la plus importante : l’étude a été réalisée sans contrôle autre que celui que Linoli lui-même a bien voulu exercer sur sa recherche, sachant qu’il était mandaté par le couvent, déjà convaincu de la nature miraculeuse de ce qu’il examinait et que le même miracle a été l’objet d’une fraude. Cette fraude servait précisément à faire croire qu’un contrôle de ses analyses avait eu lieu. Qu’il soit très suspect ou peu suspect d’être impliqué dans la production du rapport frauduleux stocké dans le couvent est un débat pertinent, mais qui n’atteint pas cette conclusion : comme expliqué plus tôt, il s’agit d’une question adjointe à cela.

Digression : rendre à César ce qui est à César

La plupart des publications récentes qui abordent le faux rapport de l’OMS créditent le Dr Serafini pour cette découverte. Il convient néanmoins de remarquer que cela faisait des décennies que les sceptiques signalaient une probable fraude. Nous avons dit que les premières traces de ce rapport datent de mai 2005. Un mois plus tard seulement, Enrico Speranza du CICAP écrivait à l’OMS pour leur demander s’ils avaient trace de ce document5 :

Le 11 juillet, l’OMS répondait qu’ils n’en avaient aucune trace et que la numérotation du document ne correspondait de toute façon pas à la façon dont l’OMS archive :

Ainsi, seulement deux mois après la première mention identifiable de ce rapport, les sceptiques avaient déjà produits des raisons très solides de douteur de l’authenticité de celui-ci. Cela n’a pas empêché ce rapport de circuler pendant encore des années dans de nombreuses publications catholiques (ce qui continue encore de nos jours), et d’être présenté aux pèlerins. Cela nous montre aussi que si le couvent avait eu soin de contacter l’OMS, ils auraient obtenu une réponse en moins de 2 semaines.

Anatomie macroscopique

Pourquoi cela importe ?

Dans les divers comptes-rendus du miracle, l’aspect macroscopique de la relique est discuté, parfois en grand détail, afin de faire valoir des choses assez différentes : que l’objet considéré correspondrait à une coupe d’un cœur, que la coupe serait trop bien réalisée pour être le produit d’un faussaire médiéval, etc. Ainsi, cet élément ne constitue pas en lui-même quoi que ce soit de probant, mais l’identité de ce qui est présenté à la dévotion des pèlerins peut servir de prémisse dans un argument probabiliste contre le caractère vraisemblable d’une fraude.

Argument

Rappelons ce qu’affirme Linoli à propos de l’aspect macroscopique, selon le résumé offert par le Dr Serafini :

L’examen macroscopique fut également surprenant. Linoli porta son attention sur les quatorze petits trous circulaires percés le long de tout le bord externe de la relique, comme si, dans un passé lointain, il avait été nécessaire de fixer la Chair avec quatorze clous sur un support en bois afin de contrer la rétraction et le rétrécissement dus à la rigidité cadavérique. Ainsi, la Chair se serait rétractée vers les clous extérieurs, donnant naissance à l’espace creux actuellement présent au centre. Cependant, selon le professeur, cette cavité était aussi en partie préexistante. Par conséquent, encore aujourd’hui, la relique ressemble macroscopiquement à une coupe transversale complète d’un cœur3.

Linoli nous propose donc que la raison pour laquelle il y a des petits trous (vraisemblablement causés par des clous fixant la reliques, à moins que ce soit des fils rigides), c’était parce que le cœur encore vivant au moment de sa fixation était en train de se rétracter sous l’effet de la rigidité cadavérique. Il est difficile de lire ces lignes sans sourire, tant elles relèvent du fantasme plutôt que de la science. Tout ce que nous voyons c’est une masse qui a été fixée, elle a pu l’être simplement pour tenir en place sous une forme convenable dans le reliquaire et non pour lutter contre un cœur vivant qui se rétracterait (et pourquoi pas pour résister à des battements de ce cœur, tant qu’on y est ?). En revanche, ces trous nous offrent une bonne raison de concevoir comment une masse quelconque a pu se retrouver avec une cavité en son centre, non pas par la rétraction de la rigidité cadavérique, mais par celle de la dessiccation progressive de la relique fixée à son pourtour.

À propos de l’aspect macroscopique, Ethan Muse aborde mon résumé de l’analyse du professeur Budetta. Ce professeur, après une visite au couvent, a émis l’hypothèse d’une pièce anatomique produite par un faussaire, à l’aide d’un cœur d’enfant modifié. Ce professeur n’a précisément pas cherché à examiner les données chimiques et immunologiques ni les coupes histologiques sur lesquelles il n’offre aucun commentaire mais qu’il s’accorde à présupposer : il propose donc une analyse qui aurait concédé absolument toutes ces observations. On ne peut donc pas, comme le fait Ethan Muse, affirmer que ce professeur aurait, après examen, conclu que l’origine humaine avait été prouvée au-delà de tout doute raisonnable ni qu’il aurait personnellement jeté un œil aux coupes et conclu qu’il s’agissait bien d’un cœur. En effet, dans la façon dont le paragraphe de Ethan Muse est construit, il semble que ce serait la conclusion atteinte par ce professeur après examen des données, alors que ce n’est précisément pas ce que dit la phrase de Budetta. Je vous mets ci-après la citation d’Ethan Muse puis celle de l’article original de Budetta :

Il convient tout d’abord de noter qu’après avoir « écouté les explications scientifiques du professeur Odoardo Linoli », le professeur Budetta a écrit : « la science a établi que [les reliques] sont bien un morceau de cœur humain et du sang humain coagulé. »

  • Ethan Muse

Mes doutes sont apparus en écoutant les explications scientifiques du professeur Odoardo Linoli, qui, entre autres, affirmait la présence d’une portion du septum interventriculaire dans la cavité cardiaque.

  • Budetta

Autrement dit, la phrase relative à l’écoute des explications de Linoli ne se rapporte pas à la conclusion que la science aurait établi l’origine humaine des reliques mais à l’origine des doutes du Pr Budetta ! Bien entendu, Ethan Muse n’invente pas la phrase qu’il cite : le Pr Budetta affirme bien que la science a établi l’origine humaine des reliques et de l’identification de celles-ci avec un cœur, mais comme je l’expliquais il s’agit d’une conclusion qu’il concède et non pas de quelque chose qu’il aurait examiné ou défendu dans son article.

Ethan Muse entend ensuite répondre au professeur Budetta en affirmant qu’il s’agirait d’un ventricule gauche uniquement plutôt que d’un cœur entier (car Budetta fait l’hypothèse d’un cœur d’enfant modifié par un faussaire), ce qui ne correspond pas à l’avis final de Linoli qui envisageait une coupe d’un cœur entier (ce qu’il signale). Il ajoute que même si la relique a grosso modo une apparence de cœur cela conserve de la valeur car il ne voit pas pourquoi un faussaire pré-moderne aurait tenté de reproduire un cœur : il s’agirait d’une manœuvre difficile à réaliser et sans plus value. Je laisse chacun peser la force de cette considération à la lumière des éléments soulignés plus haut, à savoir la possibilité que la cavité observée n’ait pas l’apparence du tissu originellement fixé. Si la cavité centrale s’est formée par rétraction, ou s’est considérablement modifiée par ce procédé, les remarques sur l’apparence actuelle restent alors hautement spéculatives. Ainsi, le Pr Antonio Casolari relevait :

La relique est « largement déchirée dans la zone centrale, en raison de la rétraction du tissu vers la périphérie ». Il est très plausible que cette déchirure résulte de la tension exercée pour rendre la tranche de muscle circulaire, entraînant un affaiblissement progressif du tissu, notamment en son centre. Cette déchirure aurait commencé peu après la fixation sur la planche et se serait accentuée au cours du processus de déshydratation.

La déshydratation aurait eu lieu alors que le tissu était encore fixé au support, ce qui expliquerait la conservation de sa forme circulaire, adaptée à son exposition dans un ostensoir. Autrement, les quatorze trous présents sur le bord n’auraient aucun sens. Ils ne peuvent en effet avoir servi à fixer la relique entre les deux plaques de verre de l’ostensoir4.

Ethan Muse réitère ensuite un argument relatif au caractère laminaire supposé de la coupe, auquel nous avons déjà répondu et sur lequel je reviendrai dans la section qui suit.

Histologie

Pourquoi cela importe ?

L’intérêt de cette question est équivalent à celui de la section qui précède : l’identité de ce qui est exposé ne prouve rien par soi. En revanche, cela peut intervenir parmi les prémisses d’un argument qui voudrait qu’il soit peu vraisemblable qu’un faussaire médiéval ait utilisé un cœur humain plutôt qu’un autre tissu plus simple à se procurer.

Argument

Ethan Muse passe ensuite à la partie la plus importante de mon article, à savoir l’avis de mon professeur d’histologie à propos des coupes.

  1. Premièrement, il signale que cet avis est anonyme. Cela signifie donc qu’il dépend entièrement de mon témoignage. Je ne peux en effet pas diffuser sans son consentement l’avis d’un professeur qui se retrouverait de facto embarqué dans une controverse religieuse. J’ai néanmoins une solution assez simple à cet inconvénient : Ethan Muse comme moi-même connaissons Matthieu Lavagna. Ce dernier est catholique et a écrit des articles et des chapitres de livres qui défendent l’authenticité du miracle de Lanciano. Il n’est pas donc pas biaisé en faveur de la thèse que je défends. Je rencontre ce dernier ponctuellement dans l’année lorsqu’il passe dans la métropole lilloise et lui propose donc de consulter librement à son prochain passage mon échange de mail avec mon professeur, que j’ai de toute façon reproduit dans mon article. Il pourra par la même occasion, ayant accès au nom du professeur, vérifier tout ce que j’affirme concernant ses publications et qualifications largement supérieures à celles de Linoli. Une autre solution plus simple encore serait que je transfère ces mails à l’intégralité de l’équipe Par la foi, ce que j’ai fait par captures d’écran au fur et à mesure de mon échange et que je peux réitérer. Après tout, il est moins vraisemblable qu’une équipe de près de 10 personnes s’accorde tous à mentir ;
  2. Deuxièmement, il avance que mon professeur avait des images de moins bonne qualité que ce que Linoli pouvait observer sous son microscope. C’est exact, mais j’avais anticipé cette remarque en rappelant que Linoli considérait que : « Les illustrations qui accompagnent ce texte suffisent en elles-mêmes à confirmer ce diagnostic, irréfutable en dépit des limitations de la coloration du tissu6. » Le docteur Serafini nous assure également que l’identification est immanquable, dans un extrait cité par Muse dans son article. Ainsi, les images sont censées, malgré leurs limites, suffire de manière irréfutable à confirmer le diagnostic ;
  3. Troisièmement, Ethan Muse rapporte la remarque déconcertante du Dr Serafini selon lequel l’analyse de ces images sans savoir qu’elles proviennent du même millimètre cube fausserait toute l’analyse. Cette affirmation est gratuite et partiellement fausse : les images produites dans le rapport de Nasuti sont issues de deux analyses histologiques distinctes sur deux échantillons. Du reste, l’idée que cela changerait l’interprétation doit être argumentée : qu’aurait découvert mon professeur s’il avait su cela ? Le Dr Serafini signale encore que mon professeur ne connaissait pas le trichrome d’Ignesti. Ce point a déjà été abordé dans mon article car j’ai envoyé à mon professeur une notice sur ce trichrome dont il a pris connaissance avant son analyse finale. J’ai d’ailleurs écrit à cette occasion : « Avant de vous livrer sa réponse, je précise que j’ai aussi cherché à savoir pourquoi la méthode d’Ignesti lui était inconnue : cette méthode ne figure que dans des sources italiennes, elle semble assez ancienne et désuète, possiblement en raison d’un manque de spécificité. Elle serait nommée d’après Ugo Ignesti et était un trichrome utilisé pour les pathologies musculaires. » Il serait bon que Serafini (qui est cardiologue, et n’est donc pas amené à observer quotidiennement des coupes comme un anathomopathologiste) nous explique ce que mon professeur aurait immanquablement remarqué s’il avait été familier avec ce trichrome (que Serafini orthographie mal, au passage : serait-ce parce qu’il le découvre lui-même ?). Ici, il peut être utile que je précise au lecteur profane qu’un cardiologue n’a usuellement aucune compétence pour interpréter une coupe histologique, même cardiaque. En effet, j’ai effectué dans ma formation des stages en cardiologie et je sais bien que, si un cardiologue est régulièrement amené à interpréter des électrocardiogrammes ou des échographies cardiaques, il peut très bien passer sa carrière entière sans observer une seule coupe du cœur. Un cardiologue, en effet, traite les pathologies du cœur. Il n’a pas besoin d’identifier des coupes pour savoir s’il s’agit d’un cœur : il sait déjà que son patient en a un et cherche à le garder en bonne santé. Le spécialiste qui, lui, est amené à observer des coupes c’est l’anathomopathologiste, ce qui est précisément pourquoi j’ai fait appel à un professeur de cette spécialité. Aussi, lorsque Ethan Muse précise que le Dr Serafini est un cardiologue comme s’il s’agissait d’un argument reposant sur une personne ayant une compétence particulière pour interpréter des coupes histologiques, il fait fausse route ;
  4. Ethan Muse revient donc sur le caractère longitudinal de la coupe : cela démontrerait une coupe de précision chirurgicale dont un faussaire médiéval serait incapable. J’ai objecté à cela que Linoli lui-même signale que certaines fibres sont d’orientation variées, ce que l’on constate effectivement sur les coupes. Ethan Muse réplique qu’elles demeurent longitudinales de manière prédominante. Ici, c’est à Ethan Muse que j’aimerai rappeler que ces remarques portent sur un échantillon (enfin, deux échantillons) d’un millimètre cube, et ne permettent en aucun cas de dire que nous avons à faire à une coupe longitudinale de qualité chirurgicale sur l’ensemble de la relique. Ce caractère longitudinale ne qualifie d’ailleurs pas du tout la précision de la découpe de la relique mais l’apparence résultant des coupes au microtome histologique. Cette remarque n’a absolument aucune valeur car les coupes du microtome ne sont pas nécessairement réalisées dans le sens de l’orientation de l’objet étudié, puisqu’une fixation au préalable a été réalisée dans la paraffine. Aucune observation faite n’établit qu’un homme avec les compétences d’un boucher médiéval ne serait pas capable de produire une telle pièce.

Cette section de son article est particulièrement faible, alors qu’il s’agit du point le plus capital, sur lequel une grande partie de l’argumentation repose, notamment celle sur le caractère invraisemblable d’une fraude.

Depuis la rédaction de mon article original (et depuis la réponse de Ethan Muse, en réalité), j’ai pu obtenir un nouvel avis histologique d’un autre chef de service d’anathomopathologie sur les images de l’étude de Linoli (et, si ma parole est remise en doute, je propose encore le même moyen de la vérifier). Je publierai cet avis in extenso lorsque ce chef de service m’aura également donné son avis sur l’interprétation proposée par Linoli. Il m’a à ce stade signalé que le tissu était suffisamment indifférencié pour être tant du muscle que du cœur ou de la viande animale. Cette fois-ci, j’ai pris la précaution de lui envoyer une notice sur le trichrome d’Ignesti et sur la taille de l’échantillon dès mon envoi des images.

L’écart qui m’a le plus frappé en réalité c’est l’insistance de Serafini et de Linoli sur le caractère évident et irréfutable de l’interprétation (je n’ai moi-même eu que quelques dizaines de cours d’histologie, mais tout de même assez pour trouver cela suspect d’être aussi affirmatif pour un tissu considérablement modifié) et l’attitude réservée et prudente des deux histologistes avec qui j’ai pu discuter dont les avis convergent vers un tissu fibreux indifférencié.

Le test de Uhlenhuth

Pourquoi cela importe ?

Tout comme les deux sections qui précèdent, ce dont discute cette section n’est pas décisif en soi, mais peut servir à appuyer le caractère invraisemblable d’une fraude. L’objet du débat est ici le degré de certitude permettant de conclure que l’objet présenté appartient à l’espèce humaine.

Argument

Mon article rappelle que l’on ne peut pas affirmer que le test réalisé établit de manière indubitable qu’il s’agit de sang de l’espèce humaine. Ethan fournit alors des extraits d’un échange privé qu’il a eu avec le Dr Kelly Kearse, qui affirme exactement cela, à savoir que le test réalisé ne permet pas de conclure qu’il s’agit indubitablement de sang humain. Dans ces échanges Kearse précise qu’il aurait souhaité des tests contrôles supplémentaires pour pouvoir être catégorique. Je vous traduis l’intégralité de l’échange qu’il produit (ce qui suit est donc directement extrait de l’article d’Ethan Muse, j’ai simplement passé certains passages en gras) :

Lors de cet échange, j’ai souligné que le Dr Linoli avait utilisé des antisérums de qualité médico-légale :

Linoli a utilisé un sérum anti-protéines humaines commercial provenant du fournisseur réputé Behringwerke. Dans les années 1960-1970, Behringwerke fournissait des antisérums de qualité médico-légale. Ces produits étaient spécifiquement commercialisés pour un usage médico-légal, où une réactivité croisée aurait compromis leur admissibilité. La pratique courante à cette époque consistait à éliminer les anticorps hétérospécifiques par adsorption/absorption, à effectuer des tests explicites sur des panels d’autres espèces (y compris tous les animaux domestiques les plus courants) et à respecter des exigences minimales de puissance.

Le Dr Kearse a répondu en nuançant l’affirmation citée par Maxime :

Ce passage de l’article fait référence à l’affirmation de Serafini selon laquelle « il est qualitativement incontestable que le miracle de Lanciano contient du véritable sang humain ». Je pense qu’« incontestable » est un terme très fort. Oui, ces procédures étaient utilisées pour les premiers antisérums polyclonaux de l’époque, mais il est difficile de savoir si ces tests d’adsorption/absorption étaient exhaustifs ; de plus, la formulation n’était pas absolue, l’expression « potentiellement à réactivité croisée » ayant été choisie intentionnellement. C’est un point pertinent, en effet, mais je ne pense pas qu’on puisse en être totalement certain.

J’ai également souligné que Linoli avait obtenu une négativité totale avec les témoins animaux :

La netteté et la clarté des résultats obtenus par Linoli avec le tissu cardiaque et le sang n’étaient pas compatibles avec une réaction croisée. Le tissu et le sang ont formé une bande de précipitation nette en cinq minutes, alors que tous les témoins étaient totalement négatifs. Cela exclut une réactivité croisée non spécifique, et il est difficile d’imaginer une réactivité croisée spécifique avec autre chose qu’un primate non humain, ce qui est historiquement improbable pour ces reliques.

Le Dr Kearse a répondu par une critique mineure du protocole expérimental :

Le deuxième point que vous soulevez, et qui me semble le plus pertinent, concerne la robustesse et la clarté des contrôles. Concernant la négativité totale des contrôles, nous avons un résultat négatif dans le tube 7, qui contient de l’anti-anticorps humain et du sérum salin (ce qui était attendu), et dans le tube 6, qui contient de l’anti-anticorps humain et du sérum de bœuf (bovin ?), et qui est également négatif. En tant qu’immunologiste, je souhaiterais voir un autre tube contenant du sérum de bœuf et de l’anti-anticorps de bœuf afin de démontrer que, ce jour-là et lors de ce test, la préparation de sérum de bœuf contenait un élément susceptible d’avoir réagi. Certes, cela peut paraître pointilleux, mais je pense que des affirmations exceptionnelles exigent une rigueur exemplaire dans la justification des résultats. De plus, en tant qu’immunologiste ayant travaillé avec de nombreux anticorps dans diverses conditions, j’ai été formé à la méticulosité. Intégrer cette rigueur dans le protocole expérimental le rend beaucoup plus fiable. De même, pour les tubes 4 et 5 utilisant un anticorps anti-lapin, la fiabilité des résultats serait renforcée par l’inclusion de tubes supplémentaires démontrant la fonctionnalité de cet anticorps le jour de l’analyse. Si, pour une raison quelconque, l’anticorps anti-lapin s’est avéré inefficace, le résultat serait équivalent à celui du tube 7 contenant uniquement du sérum physiologique. Un peu trop pointilleux ? Peut-être, mais il vaut mieux être rigoureux et lever toute ambiguïté. Le tube 3, témoin positif, confirme l’efficacité de l’anticorps (bon résultat), ce qui nous amène aux tubes 1 et 2 où une réactivité similaire est observée. Ces résultats étant relativement exceptionnels, il serait plus pertinent d’effectuer des analyses supplémentaires en mélangeant l’anticorps anti-humain avec un rinçage sanguin ou un tissu artificiel, par exemple sur des hosties non consacrées, afin d’exclure toute liaison non spécifique. Ce phénomène est plus fréquent qu’on ne le pense. Le résultat du tube 6 est insuffisant à cet égard, pour les raisons évoquées précédemment. De plus, aucun échantillon de tissu non apparenté n’est fourni comme équivalent.

Je ne sais pas pourquoi Ethan qualifie de critique mineure ce qui est simplement une explication détaillée de la raison pour laquelle Kearse persiste dans sa déclaration qu’affirmer qu’il s’agit indubitablement d’échantillons humains est une affirmation trop catégorique.

Il produit ensuite des sources censées établir que le test est spécifique. Ici, il semble y avoir un quiproquo : quand je dis que le test de Uhlenhuth n’est pas absolument spécifique, je ne dis pas qu’il n’est pas conçu pour distinguer une espèce d’une autre mais que des réactions croisées existent théoriquement d’une part, et d’autre part qu’en pratique concrète la spécificité ne peut être établie qu’après certains contrôles (telle application particulière du test peut présenter des réactivités croisées plus importante). Ce quiproquo ressort clairement dans cet extrait de l’article de mon contradicteur :

Maxime affirme que « c’est précisément parce que le test [d’Uhlenhuth] n’est pas spécifique que le Dr Linoli a également testé du sérum bovin et de lapin… » Comme il ressort déjà de mon échange avec le Dr Kearse, cette affirmation est tout simplement fausse. Le test d’Uhlenhuth, largement validé depuis des décennies, a pour but l’identification des espèces.

Ainsi, encore une fois, lorsque l’on lit qu’un test n’a pas une spécificité parfaite, cela ne revient pas à dire que le but du test n’est pas de réagir de manière spécifique, mais cela vient qualifier le taux de réussite, pour ainsi dire, relativement à cet objectif. Cette spécificité théorique du test doit ensuite être évaluée relativement aux conditions particulières de son application. Muse écrit en quelque sorte que le test de Uhlenhuth serait complètement inutile s’il n’était pas spécifique. C’est un argument circulaire : la spécificité du test en général ne garantit pas la spécificité de cette application particulière avec cet antisérum, dans ces conditions, sur cet échantillon, sans les contrôles requis. Les tests forensiques peuvent être valides en général et produire des résultats non conclusifs dans des cas particuliers lorsque le protocole n’est pas complet, c’est précisément pourquoi les standards forensiques exigent une chaîne complète de validation. Or, c’est là que les remarques de Kearse prennent leur pertinence, notamment ceux sur le sérum de bœuf et le sérum de lapin, c’est-à-dire les seuls deux contrôles. En immunologie expérimentale, les contrôles négatifs ne suffisent pas : il faut aussi des contrôles positifs croisés, c’est-à-dire vérifier que le réactif de contrôle est lui-même fonctionnel dans les mêmes conditions. Si l’antisérum anti-bœuf (ou lapin) n’était pas actif ce jour-là, la négativité du tube bœuf (ou lapin) ne démontre rien. Or, ce résultat négatif est absolument nécessaire au propos. Pour le dire encore autrement, le problème que soulève Kearse est le suivant : comment savoir si l’antisérum anti-lapin était fonctionnel ce jour-là ? Si, pour une raison quelconque (mauvaise conservation, lot défectueux, erreur de manipulation), cet antisérum était inactif, le résultat du tube serait négatif dans tous les cas, qu’il y ait du sang de lapin dans l’échantillon ou non. La négativité ne démontrerait alors rien. La solution standard est d’ajouter un tube de contrôle positif croisé : antisérum anti-lapin + sérum de lapin pur connu. Si ce tube est positif, on sait que l’antisérum fonctionnait. Si ce tube est négatif, l’antisérum était défaillant et les résultats des tubes 4 et 5 sont ininterprétables.

La seconde critique de Kearse dans l’échange de mails ne porte quant à elle plus sur la possibilité de réactions croisées qui n’auraient pas été écartées, mais sur la validité du résultat positif pour l’espèce humaine. Kearse demande : est-on certain que la réaction observée est spécifique à des protéines humaines, et non à une liaison non spécifique ? La liaison non spécifique est un phénomène bien connu en immunologie : un anticorps peut se fixer à une surface ou à une molécule non parce qu’elle est son antigène cible, mais pour des raisons physico-chimiques diverses : charge électrostatique, hydrophobicité, agrégats dans la préparation, etc. Ce phénomène produit un faux positif qui n’indique aucune réactivité immunologique réelle. Pour exclure cette possibilité, Kearse suggère de tester l’antisérum anti-humain avec un substrat neutre analogue à l’échantillon de Lanciano. Si ce tube est négatif, on est rassuré : la réaction des tubes 1 et 2 est bien due à des protéines humaines et non à une interaction non spécifique avec la matrice de l’échantillon. Le tube 6 (antisérum anti-humain + sérum bovin) ne joue pas ce rôle, parce que le sérum bovin est un fluide biologique lui-même complexe, pas un contrôle de matrice vierge.

Kearse relève enfin qu’il n’y a pas de contrôle de tissu non apparenté : c’est-à-dire un tissu d’origine connue et humaine ou non humaine, testé dans les mêmes conditions, pour calibrer la lecture des résultats. En forensique standard, on inclut des échantillons de référence positifs et négatifs pour s’assurer que les conditions expérimentales du jour sont comparables à celles des validations antérieures du test.

Ethan Muse n’interagit pas avec la source que Linoli cite et qui mentionne par exemple des réactivités croisées avec le raton-laveur. Il signale avec pertinence qu’en bonne conditions de réalisation du test (conditions que le Dr Kearse a précisément critiqué), les réactions croisées les plus fréquentes concernent principalement les primates et que celle-ci est peu probable. Son argument relève ici du bon sens. Encore une fois, néanmoins, cet argument suppose que le test a été réalisé avec la chaîne de contrôle adéquat (ce qui est précisément l’objet des critiques de Kearse). Il juge que les sources (et non pas une seule source, comme il le prétend) que je produis relatives à des tests fondés sur les précipitines en guise d’illustration dans mon article ne peuvent pas être extrapolées au test de Uhlenhuth en particulier (qui fait partie de cette famille de test). Cette remarque s’entend (je n’ai toutefois pas accès à des données confirmant que la spécificité est moindre quand le mode ou le support de diffusion sont différents) et permet de réduire le nombre d’espèces avec une réactivité croisée connue pour ce test en particulier (il demeure que les tests aux précipitines produisent parfois des réactions croisées inattendues7). Cette remarque suppose néanmoins un test réalisé avec une chaîne de validation adéquate. En effet, puisque nous savons que le test n’est pas censé réagir à certaines espèces, nous réalisons des contrôles avec ces espèces afin de s’assurer que dans ces conditions la réaction n’a pas lieu. Ici, c’est la distinction entre spécificité théorique et pratique qui intervient (que mon article ne faisait pas intervenir explicitement, et c’était un défaut prêtant le flanc aux critiques que formule Ethan). Ethan produit encore deux extraits d’un manuel que mon article référençait. Le chapitre en question est un résumé de l’évolution des techniques d’identification. L’ensemble de l’article est plus nuancé que le résumé des premières découvertes qu’évoque le paragraphe cité par Ethan Muse. Par exemple, il rapporte les avis suivants :

Stonesco (1902) a déclaré qu’en raison des réactions croisées connues des antisérums, il serait préférable d’utiliser le terme « probablement » pour attester de l’origine des taches de sang ayant donné un résultat positif au test de dépistage du sang humain. Schulze (1903) partageait plus ou moins cet avis, estimant que le tribunal devait être informé des limites du test autant que de sa grande valeur8.

Ou encore :

Otto et Somogyi (1974) ont déclaré que la plupart des réactions croisées des sérums anti-humains avec des sérums d’animaux non humains s’expliquaient par la présence d’anticorps dirigés contre les IgG et contre les α-globulines9.

Et pour ce qui est de la sensibilité du test, il signale également :

En 1917, Hunt et Mills rapportèrent un cas dans lequel le test de précipitation ne réagit pas avec plusieurs objets tachés de sang dans une affaire criminelle. Deux sérums anti-humains furent utilisés, l’un préparé par eux-mêmes et l’autre préparé à l’étranger. Ces taches de sang furent par la suite identifiées comme étant d’origine humaine grâce à la technique de fixation du complément. Ils avertirent, par conséquent, qu’un test de précipitation négatif n’exclut pas nécessairement la présence d’un antigène homologue (sang) dans une tache10.

Ainsi, la source qu’il produit n’ignore pas que la spécificité du test n’est pas absolue (ni sa sensibilité), ce qui est tout l’objet de ma remarque. Les diverses citations sur l’interprétation aisée et directe du test de Uhlenhuth qu’il produit sont pertinentes, si l’on n’oublie pas que celles-ci supposent évidemment un protocole sérieux de contrôles adjoint au test. Il demeure donc que la conclusion du Dr Kearse tient, je la rappelle :

Dans un récent ouvrage consacré à la nature scientifique des miracles eucharistiques, A Cardiologist Examines Jesus, Serafini affirme qu’« il est qualitativement indiscutable que le miracle de Lanciano contient du sang humain véritable ». Toutefois, il ne peut malheureusement pas être déclaré que les résultats sont spécifiques au sang humain, car très peu d’éléments sont fournis concernant la possible réactivité croisée des antisérums utilisés, seulement deux autres espèces ayant été testées : bovine et lapin. En effet, cette étude repose sur une préparation d’anticorps polyclonaux obtenus par une immunisation relativement peu raffinée utilisant du sang humain entier ; de telles préparations peuvent raisonnablement présenter des réactivités croisées avec le sang d’autres espèces11.

Dans ce paragraphe, Kearse évoque la réactivité croisée non pas seulement du test de Uhlenhuth théorique, c’est-à-dire en conditions idéales (auquel cas cette réactivité serait limitée aux primates ainsi qu’à quelques autres exceptions), mais à la réactivité de ce lot d’antisérum précis sur lequel nous avons peu d’informations. C’est de ce point encore que traite la première réponse de Kearse à Muse reproduite plus haut. Et c’est cette distinction que mon premier article négligeait. Les préparations à partir d’anticorps polyclonaux (plutôt que monoclonaux comme nous le faisons aujourd’hui plus volontiers) sont plus à risque de réactions croisées : ces préparations étaient réalisées à partir d’anticorps ciblant de nombreuses protéines humaines, chacune susceptible d’avoir des homologues animaux. Le fabriquant tentait alors de corriger après coup ce défaut par absorption, on incubait l’antisérum avec des protéines d’espèces animales communes afin d’éliminer les anticorps qui réagissaient avec elles. Mais la qualité de ce procédé dépend du nombre d’espèces animales utilisé, de la quantité des protéines animales, du nombre de cycle d’absorption entre autres choses. Nous n’avons que peu d’informations à propos du lot utilisé par Linoli et lui-même n’a testé que deux autres espèces.

Dans mon article original, je ne conteste pas que l’interprétation qui veut que le sang soit humain est une interprétation vraisemblable, le Dr Kearse non plus. La critique est méthodologique plutôt que formelle. Je conteste la certitude avec laquelle le résultat est présenté. Aucun élément avancé par Ethan Muse ne remet en question cette affirmation, et le dialogue qu’il produit avec le Dr Kearse ne contredit pas mais réitère et explique les raisons de penser ainsi (et je le remercie de nous avoir donné accès à cet échange très intéressant). La certitude du résultat, au delà de son caractère vraisemblable, est une donnée importante, car une conclusion n’est jamais plus établie que la prémisse qui la soutient. Or, cet élément sert de prémisse dans plusieurs arguments.

Le groupe sanguin

Pourquoi cela importe ?

Le sujet du groupe sanguin identifié à Lanciano participe d’un argument plus général, qui cherche à établir un argument statistique : le groupe sanguin AB étant rare, il rend moins vraisemblable la thèse d’une fraude et correspond à des résultats obtenus sur d’autres miracles eucharistiques. Nous avons répondu à ce dernier argument sur la prétendue convergence avec d’autres miracles dans un article dédié.

Argument

Le sujet du groupe sanguin a été comme je l’ai dit traité de manière plus exhaustive dans un article dédié sur notre site, j’y réfère donc le lecteur. Ethan Muse n’interagit pas directement avec les études les plus récentes sur le sujet que mon article cite, à savoir les deux articles de Kearse datant de 2025, il n’interagit pas avec ce que dit Al Adler à ce propos (qui affirme que le groupe AB est fréquent sur les artéfacts anciens)12.

Par ailleurs il déclare que je cite à tort l’étude de Gosh (2022) comme si elle était pertinente pour mon paragraphe sur les erreurs dans les artéfacts anciens et déclare que celle-ci se contente de dire que la méthode utilisée par Linoli n’exclut pas totalement la possibilité de faux résultats. Ce résumé est a minima un euphémisme, l’étude dit précisément que cette méthode n’est pas fiable pour les échantillons âgés, je vous laisse en juger par cette citation :

La méthode d’absorption-inhibition a été par la suite remplacée par la méthode d’absorption-élution [22], puis encore améliorée par la méthode développée par Kind (1960), qui a été majoritairement utilisée par la plupart des laboratoires en raison de sa grande sensibilité.

Bien que la détection des antigènes ABH ait été rapportée même pour des échantillons âgés de 42 semaines par la méthode d’absorption-élution [4], certaines divergences ont également été observées [12]. Dans ce contexte, une étude comparative entre les méthodes d’agglutination directe et d’absorption-élution a été réalisée, mettant en évidence une certaine réactivité croisée avec la méthode d’absorption-élution pour du sang conservé à température ambiante pendant 60 jours [28]. Ce résultat n’a pas permis d’exclure de manière complète la possibilité d’erreurs de typage pour des taches anciennes et desséchées [31], même avec la méthode d’absorption-élution. L’hémolyse peut également entraîner des résultats négatifs [32].

Bien que les antigènes ABH aient été montrés comme étant stables [3] à des températures élevées, des variations d’activité ont été rapportées pour des taches de sang séchées au cours du temps [4]. La nature du support (coton, tissus synthétiques, surface en bois) s’est également révélée influencer l’efficacité de cette méthode avec l’âge des échantillons [33]. La grande sensibilité de cette méthode peut aussi constituer un inconvénient, car d’autres sécrétions corporelles telles que le sperme ou la salive, qui sont également des sources d’antigènes ABH, peuvent interférer avec le résultat.

Cependant, toutes les méthodes de typage ABO appliquées aux taches de sang anciennes et desséchées étaient complexes, laborieuses, chronophages et à faible débit, ce qui rendait leur automatisation difficile. Elles impliquaient une manipulation importante des échantillons et des techniques complexes, dépendantes des compétences et de l’expérience humaines, ce qui entraînait de nombreuses divergences ainsi que des résultats faux positifs ou faux négatifs [12]. La méthode devenait également vulnérable lors de la détermination du groupe sanguin à partir de taches humides et/ou de corps en décomposition [12], et des erreurs de typage pouvaient survenir dans les échantillons sanguins anciens [4].

Ces échecs peuvent être attribués à une perte d’antigénicité, à une acquisition d’antigénicité due à une contamination bactérienne [34], et/ou à une digestion partielle de la membrane érythrocytaire par des enzymes protéolytiques [35]. L’ensemble de ces limitations a rendu la plupart de ces méthodes peu fiables en pratique13.

La dernière phrase de l’étude est textuellement :

Ce n’est qu’une question de temps avant que les experts en médecine légale ne s’appuient sur des méthodes de génotypage, et que le typage ABO soit soit abandonné, soit relégué à un simple dépistage de première intention14.

Ethan Muse s’est contenté de citer la phrase en rouge, passant sous silence le paragraphe pertinent où la contamination bactérienne est évoquée. Cette étude figure donc à bon droit dans mon article car elle confirme l’une des affirmations de mon paragraphe. Et cette étude produit un tableau qui, pour chaque méthode de groupage dont celle utilisée par Linoli, inclut comme limite connue les échantillons âgés.

Ainsi, le Dr Kearse résume le contenu de cet article en disant ceci :

Comme l’a récemment souligné Gosh, les méthodes sérologiques ne conviennent pas aux échantillons de sang anciens, car une contamination par d’autres organismes risque de fausser les résultats15.

Et résume ainsi les résultats attendus sur le sang âgé :

Une longue section de son article est consacrée à défendre que l’étude sur les squelettes israéliens de 1977 ne souffrait pas de contamination. Pour rappel, j’invoque à la suite de Kearse cette étude afin de donner un exemple d’un taux exceptionnellement haut de résultat AB que l’on peut imputer à une probable contamination bactérienne. Ethan Muse juge que supposer que cette proportion est due à une contamination n’est pas la lecture la plus probable de cette étude. Vous le comprenez, on entre ici dans un sous-débat dans le sous-débat. Mais cela mérite néanmoins que l’on s’y arrête.

  • Premièrement, Ethan Muse écarte d’un revers de la main les tableaux de proportion des groupes sanguins auxquels se réfère Kearse en 2023. Ces tableaux sont une référence pertinente car les groupes sanguins sont stables dans une même population au cours du temps dans une région donnée, puisqu’elles sont déterminées génétiquement : c’est à celui qui veut qu’il y ait des ruptures soudaines de le prouver et non l’inverse, car la transmission se fait sur un mode autosomique codominant. Il n’existe aucune documentation sur une rupture des proportions dans une population donnée et la population juive est particulièrement fameuse pour son degré important d’endogamie. Ainsi, Kearse évoque à bon droit un tableau sur les proportions actuelles ;
  • Ensuite, les études relatives au risque de la contamination bactérienne décrivent précisément plusieurs effets attendus de cette contamination. Parmi les effets mentionnés se trouvent justement la « rupture manifeste d’un équilibre des proportions » dans une population et la « surreprésentation de groupes mixtes » comme le groupe AB16.
  • De très nombreuses bactéries, champignons et moisissures sont connues pour produire un résultat aberrant aux tests sérologiques, dont des faux positifs et cela pour toutes les méthodes (y compris celle d’hémaglutination utilisée par l’étude en question17). En particulier, des études sur le thanatomicrobiome (les bactéries à proximité des squelettes) ont révélé que celui-ci pouvait produire des faux positifs18.
  • Par ailleurs, même si les auteurs de l’étude sur ces squelettes ne relevaient pas de contamination bactérienne au moment de l’analyse (un argument également utilisé par le Dr Linoli qui déclarait qu’il n’avait pas vu de colonies vivantes et écartait sous ce prétexte une origine bactérienne à ces résultats), une étude récente portant sur l’analyse de groupes sanguins des taches de sang de dix ans seulement conclut : « D’après les résultats expérimentaux, il est évident qu’une colonisation microbienne importante peut se produire même sur des échantillons ne présentant aucune contamination visible. Cette prolifération peut également affecter l’efficacité des tests réalisés, entraînant des faux positifs et des faux négatifs. Cela souligne la nécessité d’une réforme des pratiques actuelles afin d’améliorer la qualité des investigations19. »

Ainsi, attribuer à la contamination bactérienne un résultat particulièrement discordant est un jugement sain de la part du Dr Kearse, car cela correspond à la fois aux effets connus d’une contamination, notamment dans le thanatomicrobiome, car la proportion est effectivement discordante et car les raisons avancées par les auteurs de l’étude originelle (comme celles du Dr Linoli) ont depuis été démontrées comme étant insuffisantes. Du reste, avec le test d’aborption-élution (celui utilisé par Linoli), des faux positifs ont été retrouvé sur des taches de sang d’un an d’âge seulement20 ou même de 75 jours21. Une récente étude précise d’ailleurs relativement à l’absorption élution :

Bien que les antigènes ABH présents dans des taches de sang sur tissu de coton puissent être détectés même après 42 semaines de conservation au moyen de méthodes d’absorption-élution dans une étude antérieure, nous avons souvent rencontré des résultats discordants lors de la détermination du groupe sanguin de taches humides ou de corps en putréfaction par la méthode d’élution. Cela peut s’expliquer par l’acquisition d’antigènes ou par la destruction de l’antigénicité due à une contamination bactérienne et/ou à une digestion partielle de la membrane des érythrocytes par des enzymes protéolytiques présentes dans la membrane érythrocytaire […] Les taches de sang préparées à partir d’échantillons conservés plus de 60 jours à température ambiante présentaient leur groupe sanguin d’origine, mais réagissaient souvent de manière croisée avec un autre anticorps lors de la méthode d’absorption-élution22.

Par ailleurs, contrairement à ce que semble penser Ethan Muse, l’interprétation du groupe sanguin d’échantillons provenant de squelettes est en réalité une chose plus certaine qu’un échantillon comme celui de Lanciano. En effet, le Dr Kearse explique dans sa réponse à Serafini :

Le groupage sanguin sérologique d’artefacts anciens est particulièrement difficile lorsqu’on dispose de peu ou pas d’informations de fond sur le génotype de l’échantillon en question. Dans le cas de restes squelettiques ou de momies relativement bien conservées, des données environnementales ou familiales peuvent être disponibles pour corroborer les résultats du groupe sanguin. Pour des objets comme le Suaire, où les taches de sang constituent des éléments relativement isolés en termes de preuves de typage, la fiabilité des données est essentielle pour pouvoir avoir confiance dans les résultats. Chaque artefact étant accompagné de circonstances uniques et particulières de conservation, de stockage et d’exposition aux conditions environnementales, les limites des techniques doivent être déterminées au cas par cas. Ainsi, ce qui fonctionne pour un objet ne garantit pas le succès avec un autre. Cela met clairement en lumière la faiblesse scientifique du raisonnement actuel de Serafini. En effet, il suggère que, puisque certaines études antérieures sur des tissus et des restes squelettiques de momies bien conservées ont donné des résultats prometteurs, cela devrait suffire à valider n’importe quelle étude future sur des matériaux totalement différents, tels que des reliques religieuses ou des miracles eucharistiques. C’est une simplification excessive du problème : chaque cas doit être examiné individuellement, car leurs historiques environnementaux et la nature physique des substances sont radicalement différents23.

La chromatographie sur couche mince

Pourquoi cela importe ?

Cet examen permet de confirmer que la matière exposée correspond bien chimiquement à du sang. Je ne pense pas que la conclusion elle-même soit significative pour le débat, quel que soit la certitude avec laquelle les résultats sont estimés. Ainsi, pour ne pas étendre indéfiniment cette discussion, je propose d’admettre ce point, puisque l’on s’accorde déjà sur la conclusion qu’il entend démontrer. Je maintiens toutes les observations faites dans mon premier article sur le caractère présomptif et non confirmatif du résultat.

L’électrophorèse

Pourquoi cela importe ?

Les résultats obtenus sur ce test ne sont pas décisifs en eux-mêmes, mais peuvent également servir de prémisse à un argument en faveur d’une préservation miraculeuse de la relique, puisqu’ils pourraient montrer que le sang exposé corresponde au profil obtenu avec du sang frais. Nous reviendrons sur la thèse d’une préservation miraculeuse dans une section ultérieure dédiée.

Argument

Le profil obtenu à l’électrophorèse dans l’analyse de Linoli montre selon lui une migration des éléments correspondant à celui du sang frais. Cela ne peut pas servir à la confirmation qu’il s’agit bien de sang car ce n’est pas l’objet de ce test, mais ce résultat demeure étonnant car, à supposer qu’il s’agisse de sang (ce que l’on a déjà concédé pour l’exercice), ce sang a une composition comparable à celui du sang frais, à tout le moins pour ce qui est du profil à l’électrophorèse des dits éléments. Linoli ne nous offre pas d’autre contrôle (avec un sang dégradé, par exemple) en guise de comparaison. Les remarques offertes par Ethan Muse relèvent du bon sens pour un bon nombre et sont assez convaincantes, mais il les tire trop loin dans sa conclusion. Si mon analogie servait à illustrer le principe de la chromatographie, celle proposée par Ethan vise à nous fournir une conclusion sur le caractère probable ou non de la découverte. Le problème d’une telle transposition, c’est qu’elle ne nous donne pas d’éléments pour juger du caractère probable ou non du résultat, elle se contente d’illustrer par une situation qui est, elle, improbable. L’illustration suppose déjà le caractère improbable (par des éléments très quantifiables), elle ne donne pas de raisons de penser que le profil observé par Linoli est tout aussi improbable !

Ethan Muse cite alors l’avis du Dr Trasancos, produisant la phrase en gras qui suit sans les réserves qui l’accompagnent. Il affirme alors que les réserves du Dr Trasancos sont de nature philosophique et non scientifique, je vous laisse en juger :

Il est indéniablement remarquable que les contrôles et les tests correspondent d’aussi près. Tout comme dans le test de groupage sanguin, l’électrophorèse constitue un test de première intention qui doit être suivi d’analyses complémentaires afin de déterminer s’il existe d’autres macromolécules qui migrent de la même manière que les molécules témoins. Les résultats du test indiquent la présence, dans l’échantillon, de macromolécules de la taille de l’albumine24.

Cette proximité, remarquable effectivement, est utilisée par Ethan Muse pour alléguer un miracle de préservation. Puisqu’une section dédiée à cette allégation vient dans notre article, je reporte ma réponse à cette section.

Les paragraphes qui précèdent néanmoins ainsi que les remarques d’Ethan Muse, et celles de mon premier article, supposaient que la présentation offerte par Linoli sur les différents composants du sang était un résumé exact de la courbe qu’il présente. Néanmoins, alors que je me penchais sur la rédaction de cette réponse et suite à des échanges avec quelques lecteurs, il semble que la figure qu’il présente soit très ambigüe. En effet, une électrophorèse telle que mes patients peuvent en effectuer aujourd’hui offre usuellement une courbe comme celle qui suit, avec 5 bandes nettement identifiables.

Dans l’étude de Linoli, l’électrophorèse ressemble à ceci :

Comme on le voit, la présentation semble inversée. C’est habituel, semble-t-il, que dans les années 1970 le pic d’albumine soit représenté à la fin. Ce qui est plus étonnant, si l’on considère ce qu’il affirme dans le tableau accompagnant le graphique, c’est qu’il ne me semble pas possible d’isoler les 4 autres composants du sang (à cette époque il y avait 5 bandes plutôt que 6). Nous voyons bien un pic significatif, qui correspondrait alors à l’albumine, quoi qu’il soit nettement plus aigu que ce que l’on est accoutumé à observer. Mais nous ne voyons rien d’autre de bien distinct. En l’absence d’explications sur l’interprétation de ce graphique où tout semble se superposer, et sans graphique sur un sang frais pour comparer, il me semble en fin de compte que ce résultat est tout simplement ininterprétable. Ainsi, il me semble qu’en rester avec le Dr Trasancos à la seule conclusion qu’une molécule de taille comparable à l’albumine est une affirmation bien plus prudente que celle offerte par Linoli. Néanmoins, même cette interprétation est généreuse. Tout ce que l’on peut dire à partir de ce graphique qui n’indique aucune échelle c’est qu’une molécule occupe une fraction de l’ensemble de la courbe comparable à ce que fait l’albumine dans le sang frais. Autrement dit, on ne peut même pas affirmer que la molécule en question a bien une taille comparable à l’albumine. Un problème supplémentaire est que l’extrémité droite du graphique ne se termine pas par un retour au tracé de base. Autrement dit, il y avait encore un dépôt à cette extrémité et il semble peu raisonnable de penser que ce dépôt, si nous avions la suite de la courbe, s’arrêterait de façon abrute. Autrement dit, le fait que la courbe s’achève en hauteur nous indique qu’il y avait d’autres composants qui n’ont pas été pris en compte. Si cela est vrai, alors toute affirmation relative à la fraction occupée par les divers composants devient totalement sans valeur. L’addition de ces différents problèmes rend les données de l’électrophorèse totalement nulles. Je résume ici les problèmes observés :

  1. Le pic que l’on pourrait être tenté d’identifier à l’albumine est plus aigu et ressemble plutôt à ce qu’on observe dans les pics monoclonaux des électrophorèses ;
  2. Il est impossible d’identifier et d’isoler les autres pics pour fournir une interprétation chiffrée comme le fait Linoli dans son étude. Lorsque la courbe est injectée dans un logiciel de calcul de l’aire sous la courbe, les fractions obtenues ne correspondent pas du tout à celles données par Linoli ;
  3. La dernière portion du graphique se terminant en hauteur, elle rend certaine le fait que la courbe soit tronquée et ne représente pas la totalité des molécules présentes dans l’échantillon analysé, cela rend absolument caduque toute conclusion sur leur fraction relative.

En bref, il ressort de cet examen que mon premier article avait en réalité concédé bien trop à Linoli en prenant pour acquis les résultats chiffrés qu’il présentait. Ces constats annulent totalement les longs développements d’Ethan Muse fondés sur le caractère étonnant de la conservation de certains composants du sang dont le graphique ne nous donne en réalité aucune trace.

L’histoire de Lanciano

Pourquoi cela importe ?

Le miracle de Lanciano est prétendument survenu au VIIIe siècle. Tout le monde s’accorde à dire que plusieurs siècles séparent cette date et la première mention dudit miracle. La prétention au miracle doit non seulement fournir des éléments concernant ce que nous observons aujourd’hui, mais aussi des raisons de penser que ce nous observons aujourd’hui a, un jour, été une hostie. Les raisons de le penser reposent en grande partie sur le témoignage de l’histoire, témoignage qui est très tardif et ne permet donc pas de garantir de chaîne de transmission de l’objet au cours des siècles.

Argument

Ethan Muse débute par rappeler un élément essentiel de mon article, à savoir que toute prétention au miracle dépend de la fiabilité du témoignage historique sur l’origine des reliques observées, il répond alors :

Il n’est tout simplement pas vrai que « l’on doive » accepter « l’exactitude » du récit traditionnel « pour conclure qu’un miracle a eu lieu ». Il est tout à fait possible que la mémoire historique du miracle originel ait été altérée au fil du temps. Peut-être n’impliquait-il pas un prêtre incrédule. Peut-être s’est-il produit au Xe ou au XIe siècle plutôt qu’au VIIIe siècle. Peut-être a-t-il eu lieu lors d’une adoration eucharistique plutôt que pendant la messe. L’argument en faveur du miracle ne repose pas sur la crédibilité intrinsèque des sources historiques qui témoignent du récit traditionnel du miracle ; il ne dépend donc ni de la fiabilité de ces sources ni des détails spécifiques qu’elles rapportent.

C’est une incompréhension grossière de mon propos que révèle cette réponse. Ce en quoi nous devons avoir confiance pour croire au miracle, ce n’est pas tel détail (le siècle ou le moment du miracle lors de la messe – l’adoration eucharistique n’existait d’ailleurs pas au VIIIe siècle) mais bien le fait que ce que l’on observe aujourd’hui était jadis une hostie. Cette remarque de bon sens est offerte par de nombreux commentateurs de la relique, dont le Dr Fuso :

D’un point de vue scientifique, il est clair que toute investigation sur la prétendue transformation de l’hostie et du vin en chair et en sang est impossible. Croire en une telle transformation relève donc de la pure foi. Les seules analyses possibles concernent l’état actuel de la relique, sa véritable nature et les méthodes de sa conservation25.

Ou le Dr Trasancos :

Aucune des investigations scientifiques ne peut prouver que le pain s’est réellement transformé en chair. Elles se contentent d’analyser la substance qui leur est présentée. Les données ne valent jamais mieux que leur maillon le plus faible ; or, en l’absence de témoins oculaires vérifiables et d’une chaîne de transmission indiscutable, les tests scientifiques restent non concluants sur la question d’un changement physique et chimique réel. Tout repose, au bout du compte, sur le témoignage auquel on choisit de croire24.

Ou le Pr Casolari :

[Linoli] était certainement conscient de l’impossibilité scientifique de prouver un miracle survenu treize siècles auparavant à partir de matériaux dont rien ne permettait d’établir qu’ils étaient bien ceux du miracle lui-même4.

Il relève que j’affirme qu’il n’y a pas de trace formelle de Lanciano avant le XVIe siècle. Ce n’est pas moi qui l’affirme premièrement, mais le docteur Serafini qui intitule sa section sur l’histoire de Lanciano « un blackout de huit siècle ». En effet, à partir du XVIe siècle nous avons une abondance de mentions de cette relique, avec des indications précises sur la ville et la nature de l’objet exposé. Aucune mention d’une relique à Lanciano n’existe avant le XVIe siècle, pas plus que d’un miracle eucharistique. Ethan Muse cite alors un témoignage du XIe ou XIIe siècle à propos d’un miracle eucharistique en Italie, que voici :

En Italie, un prêtre, alors qu’il célébrait la messe, aperçut sur l’autel une Chair réelle et, dans le calice, un Sang réel. À cette vue, il se mit à trembler et s’abstint de les consommer. Aussitôt, il rapporta cet événement inhabituel à son évêque et lui demanda conseil sur ce qu’il convenait de faire. L’évêque, après avoir réuni de nombreux autres évêques, consigna l’événement miraculeux et décida de prendre grand soin du calice contenant la Chair et le Sang. Finalement, le tout fut scellé au centre de l’autel afin d’être perpétuellement conservé comme des reliques extraordinaires.

Ce témoignage semble assez différent de ce que j’avais consulté ou retenu à l’occasion de la rédaction de mon article et aucune source première n’est fournie par Ethan Muse. Après un peu de recherche, il semble que ce texte provienne d’une compilation réalisée par le père Nasuti. La source première serait selon Nasuti à chercher dans la Patrologie Latine de Migne, volume 149, colonne 1428. En examinant la PL, j’ai pu en réalité trouver l’extrait aux colonnes 1449-1450. Il demeure que l’extrait n’est pas plus précis concernant la localité que l’Italie et ne permet donc pas une identification formelle avec Lanciano. Par ailleurs, l’extrait en question ne mentionne pas le doute du prêtre, qui est un élément classique de tous les récits sur Lanciano que nous avons et qui sert justement de trame narrative pour guider son interprétation. La mention d’une transformation des deux espèces est, dit-il, spécifique à Lanciano. C’est inexact, comme nous le verrons.

Premièrement, il faut rappeler l’abondance des histoires de miracles eucharistiques au Moyen-Âge. Outre les nombreuses transformations d’hosties dont quelques-unes ont été mentionnées dans mon précédent article, il existe des transformations de vin en sang : à Aix-la-Chapelle, à Walldürn en 1330, à Fiecht en 1310, à Bruxelles en 1333, en Croatie en 1411, en Espagne en 1231 et en 1010, en Hollande en 1400 et en 1380, en Italie en 1412, à Florence en 1230, une histoire similaire est encore rapportée en Italie en 1718. Dans un bon nombre de ces histoires, il est question d’un prêtre qui doute également : Lanciano ne dénote pas par l’originalité de son narratif26. Ainsi, l’historien François Wallerich rappelle :

À partir de la seconde moitié du xie siècle, les récits de miracles eucharistiques connaissent un développement important et continu jusqu’à la fin du Moyen Âge. La controverse bérengarienne, qui marque les années 1050 à 1070, constitue une première occasion pour les théologiens d’insérer des récits miraculeux dans leurs œuvres afin de faire face au péril que constitue pour eux la pensée de Bérenger. Au xiie siècle, l’essor de dissidences qui, d’une manière ou d’une autre, remettent en cause le dogme eucharistique, suscite également une production narrative destinée à y faire face. Mais c’est surtout à partir de la charnière entre le xiie et le xiiie siècle, marquée par une intensification de l’effort pastoral, que les miracles eucharistiques sont largement diffusés, notamment par le biais d’une prédication aux laïcs qui en fait largement usage. Si l’objectif est toujours de combattre l’hérésie, il est aussi, plus largement, d’inculquer aux fidèles le dogme de la présence substantielle et d’encourager les gestes de dévotion à l’égard du sacrement qui sont attendus pendant et hors de la messe. À partir du xiiie siècle, la plupart des recueils d’exempla contiennent une partie spécifiquement dédiée à l’eucharistie27.

À propos du XIIIe siècle, un récent ouvrage de référence sur les miracles médiévaux note :

En outre, les chrétiens laïcs s’intéressèrent de plus en plus à de nouveaux sanctuaires abritant des reliques liées à des objets de vénération reconnus, en particulier ceux du Christ ou associés à des miracles eucharistiques28.

Le contexte de controverse avec les protestants que j’évoquais dans mon article comme condition favorable à l’émergence de ces histoires contient des parallèles remarquables avec la controverse bérengarienne qui est le contexte du texte cité par Ethan Muse également. François Wallerich signale d’ailleurs que le manuscrit qu’il étudie a été copié à l’époque de la controverse avec Wyclif pour servir dans un nouveau contexte polémique : « Le nom de Wyclif n’apparaît pas dans le manuscrit, mais les thèmes polémiques qu’abordent de nombreux textes qui y sont copiés ne laissent aucun doute29. » L’historien poursuit alors avec le manuscrit médiéval, sujet de son étude, et déclare :

Dans la plupart de ces miracles figurent des individus qui nient ou éprouvent des doutes à l’égard de la transsubstantiation et de la présence réelle du Christ dans l’hostie : du prêtre assailli par le doute au juif aveugle, en passant par l’hérétique, le copiste semble avoir voulu réunir toutes les formes de remise en cause du dogme eucharistique30.

Et cela nous permet d’en venir au caractère prétendument unique d’une double transformation précisément. Notons tout d’abord qu’une rapide recherche montre qu’à El Cebrero en 1300, il est à nouveau question d’un prêtre qui doute et devant lequel le vin devient du sang et l’hostie de la chair (et cette histoire fut suffisamment célèbre pour inspirer les harmoiries de la Galice), le miracle d’Aninon en Espagne en 1300 est également recensé comme « chair et sang » dans diverses tables chronologiques. Si l’on poursuit toutefois la lecture du texte de l’historien que j’évoquais, celui-ci rapporte plusieurs miracles relatés dans le manuscrit en question dont l’un qui aurait lieu en Italie, à Mantoue (l’auteur originel prétend l’avoir appris directement du prêtre concerné) et qu’il résume ainsi :

Au cours de la messe, un miracle se produit : l’hostie prend l’aspect de la chair et le vin celui du sang31.

Et quant aux suites de ce miracle, l’historien rapporte :

On va trouver l’évêque. Ce dernier se précipite à l’église, consacre d’autres espèces avec lesquelles il donne la communion au prêtre et ordonne que l’hostie et le vin miraculeusement transsubstantiés soient conservés sur l’autel31.

Le récit de l’auteur originel se conclut par :

[Les espèces] demeurèrent ainsi jusqu’à aujourd’hui. Et moi je les ai vues de mes propres yeux et j’ai écrit à des fins d’édification, avec l’aide de notre Seigneur Jésus-Christ, à qui reviennent l’honneur et la gloire pour toujours. Amen32.

Ce récit correspond de près à celui que Ethan Muse produit : il n’est pas question d’un prêtre qui doute, les deux espèces sont transformées, l’évêque intervient, les reliques sont conservées. Le récit précise d’ailleurs que les reliques sont conservées « sur le conseil du seigneur cardinal et évêque de Vérone31. » Ainsi, dans les deux histoires l’évêque prend conseil auprès de collègues dans l’épiscope. Pourtant, il est fort probable que ces deux récits soient indépendants, car celui dont je parle concerne un miracle que François Wallerich estime être survenu autour des années 1300. Cela nous montre combien des témoignages de ce genre sont peu spécifiques. Je produis encore un autre témoignage pour s’en convaincre, celui de Herbert de Clairvaux, dans un texte édité récemment et daté de 1178 :

Nous avons aussi entendu un miracle similaire concernant ce même sacrement, mais nous ne savons pas avec certitude quand et où il eut lieu. Alors qu’un prêtre d’honnête vie célébrait la messe un vendredi, il remarqua, avant de communier, que l’hostie consacrée avait pris l’apparence de la chair et que le même sacrement, dans le calice, avait pris l’apparence du sang. À cette vue, il fut saisi de crainte, mais communia néanmoins d’une bouche fidèle. Après l’achèvement de la messe, ayant révélé à son évêque ce qui s’était produit, celui-ci le réprimanda de n’avoir pas réservé un tel don de Dieu afin qu’il pût lui-même le voir. Le vendredi suivant, cependant, tandis que ce prêtre célébrait de nouveau la messe et que le même miracle se produisit, il le réserva pour que son évêque pût l’examiner. Lorsque celui-ci le vit, il l’exposa à la vue de tous, rendit grâces à Dieu tout-puissant et ordonna que ce sacrement fût conservé dans l’église avec une digne vénération, comme un trésor incomparable33.

Dans un autre Liber compilant des miracles, on retrouve plusieurs autres mentions de miracles eucharistiques, dont au moins l’un impliquant la transformation des deux espèces, ils sont recensés par Olivier Legendre dans sa thèse de doctorat qui déclare : « Les miracles eucharistiques sont pour la plupart extrêmement typés. Un certain nombre d’entre eux relatent la transformation physique des espèces qui prennent la consistance et le goût de la chair et du sang (cf. les n° 17, 31, 37, 48, 49, 53)34. » Il y a encore l’histoire d’Aude Fauré, une autre « douteuse/sceptique » à qui l’on raconte l’histoire d’un miracle impliquant une transformation des deux espèces, selon le journal d’un inquisiteur du XIVe. On comprend à la lecture du texte qu’il s’agit de l’une des versions du miracle de Rome, dont nous reparlerons dans la suite de l’article. Steven Justice, alors qu’il présente ce cas, signale qu’il était très populaire à son époque et que de nombreuses histoires similaires circulaient35. De même, une section éditée d’un traité de Paschase Radbert relate un miracle prétendument survenu sous Basile (face à un Juif sceptique) qui comporte une double transformation36. Si Ethan considère que le témoignage qu’il produit sur la vision rapportée dans l’Apophtegmata Patrum est un précédent pertinent, il doit aussi concéder que la vision comporte à la fois le corps d’un enfant rompu et son sang recueilli dans une coupe.

Au passage, que le pays de la source indiquée par Ethan soit l’Italie n’a rien de concluant non plus, c’est le pays pour lequel le plus grand nombre de miracles eucharistiques a été recensé, avec l’Espagne :

Ainsi, nous n’avons pas de mention formelle d’un miracle eucharistique à Lanciano avant le XVIe siècle et il n’y a rien non plus dans le récit fourni par Ethan Muse qui soit spécifique et qui force l’identification : l’histoire est en réalité un lieu commun. C’est au point que l’historien Patrick Sbalchiero, dans un récent ouvrage sur les miracles catholiques, résume : « Le scénario courant est le suivant : après qu’un prêtre (ou un évêque) a prononcé les paroles de la consécration, l’hostie et le vin contenus dans le calice se changent mystérieusement en chair et en sang [humains]. »

Les autres éléments qu’il avance ne contiennent rien de décisif au-delà du XVIe siècle.

Je rappelle donc les mots du Dr Serafini dans son livre de défense des miracles eucharistiques :

Il n’y a présentement aucun document historique fiable sur l’origine de ces reliques. La première trace écrite mentionnant explicitement un miracle eucharistique préservé à Lanciano date de 157437.

Pour éclairer la nature du débat, prenons parallèle avec le fameux miracle de Rome, prétendument survenu sous Grégoire et concernant une hostie qui se serait transformée en doigt, que nous allons aborder plus précisément dans la suite de l’article. Ce miracle est censé avoir eu lieu à Rome à la fin du VIe siècle. Sa première mention se trouve dans une section interpolée plus tardivement d’un texte qui date lui-même de la fin du VIIIe siècle. Il se trouve qu’une église prétend également aujourd’hui présenter à la dévotion des fidèles un morceau de la relique, à Andechs en Allemagne (pourquoi pas ?). Si un brave médecin venait examiner la relique et concluait qu’il s’agissait d’un véritable doigt humain, où cela nous mènerait-il ? À conclure qu’un doigt momifié se trouve dans une église en Allemagne. On pourra gloser à souhait sur le caractère étonnant de la chose, cela n’établira pas que ce doigt fût un jour une hostie, que la transformation date de l’époque de Grégoire ou qu’il y a là quelque chose de miraculeux.

Alors que je conclus cette section historique, j’aimerai rappeler que l’argument du silence de 8 siècles pèse particulièrement parce qu’il existe une riche documentation sur cette église et que pourtant celle-ci ne mentionne jamais une seule fois une relique avant le XVIe siècle. Autrement dit, ce n’est pas un silence sur cette relique que l’on puisse expliquer par l’absence de documents sur l’église censée les contenir. Comme le notent Enrico Speranza et Sivano Fuso :

Même l’acte officiel de 1258 concernant la construction du sanctuaire actuel, dans le cadre d’un litige juridique engagé par les franciscains pour acquérir l’église de Saint Legonziano, ne mentionne ni la présence des reliques ni le miracle eucharistique lui-même, lequel n’est d’ailleurs jamais cité directement dans les différents documents juridiques38.

Le Dr Serafini a trouvé néanmoins un moyen de tourner cette absence textuelle en argument pour leur présence ! Il déclare en effet que toute cette riche documentation témoigne d’un intérêt pour cette église et son « précieux, quoique jamais mentionné, contenu. » Il semble que le moindre élément défavorable soit savamment reformulé par nos apologètes.

L’anachronisme

Pourquoi cela importe ?

Cette section concerne en réalité un débat connexe à la section précédente : plusieurs éléments dans le récit de Lanciano ainsi que dans les objets exposés relèvent de l’anachronisme, si l’on considère une origine au VIIIe siècle. Ce débat concerne alors la fiabilité du témoignage historique fourni.

Argument

Dans mon premier article, je fournissais un extrait de l’Histoire Ecclésiastique des Francs pour relever qu’un miracle eucharistique dans l’Antiquité n’était pas nécessairement perçu comme un argument pour une certaine compréhension de la Cène. Ethan Muse rappelle l’épisode bien connu de la transformation en doigt d’un pain consacré dans une hagiographie de saint Grégoire (le fameux miracle de Rome), datant de la fin du VIIIe siècle comme précédent d’un miracle eucharistique compris comme confirmatoire de la présence réelle. La difficulté avec cet argument, c’est que les sections 23 à 28 de la vie de Grégoire (c’est-à-dire celles rapportant ses miracles) sont considérées aujourd’hui comme une interpolation plus tardive d’un pieux copiste39. Il se trouve que dans d’autres recherches, j’ai argumenté pour une origine au IXe siècle d’une telle compréhension, avec Paschase Radbert, mais cette digression nous entrainerait trop loin. Reste que je ne considère pas ce témoignage comme probant, car d’origine plus tardive. Il avance encore un texte issu de l’Apophthegmata Patrum, qui ne parle pas d’un miracle de transformation eucharistique mais qui relate une vision d’un ange nourrissant un homme d’une chair ensanglantée. La nature du texte est tout de même sensiblement différente. Mais surtout, il y a peu de textes aussi connus pour leur interpolations, fausses attributions et datation difficile que ce recueil de sentences variées des Pères. Il s’agit d’un recueil connu sous diverses recensions et qui fixeraient en grec des propos de pères orientaux. Roger Pearse explique bien dans cet article la difficulté que rencontre l’historien avec ces textes. Ainsi, ma remarque tient : le précédent le plus proche que nous avons d’une transformation des espèces consacrées en matière sanglante au moment où est censé survenir le miracle de Lanciano, ce sont des transformations qui ne sont pas interprétées comme corroborant la présence réelle mais comme annonçant un malheur. Cet argument n’est pas du tout décisif, principalement parce qu’à la fin du IXe siècle on peut trouver des légendes interprétées ainsi, mais il méritait une mention en passant.

Ethan Muse offre ensuite un argument tout à fait spécieux. Premièrement il prétend qu’un graphique qu’il présente ensuite (voir ci-dessous) montre que le thème de la personne qui doute était plus fréquent dans l’antiquité qu’au Moyen-Âge. Le graphique montre l’exact inverse : il y a seulement deux cas dans l’antiquité sur ce graphique contre une bonne dizaine au Moyen-Âge. D’ailleurs, celui qui a réalisé ce graphique le commente lui-même dans son article de présentation en affirmant : « Désolé Ethan, mais il semble que les histoires des sujets au doute soient probablement le fruit de l’imagination médiévale, pour diverses raisons. »

Du reste, il faut bien comprendre que ce graphique ne répertorie pas les premières mentions des dits miracles mais leur date alléguée. Un miracle mentionné au XVIIe mais dont le récit place son origine au XIe serait donc placé au XIe, même si nous n’avons aucune trace de ce miracle à cette époque. Ainsi, Lanciano va être placé au VIIIe siècle sur le graphique (et, je suppose, le miracle de Grégoire du vivant de ce dernier et peut-être la vision dont nous avons parlé au IVe, puisque l’auteur s’est fondé sur cette recension des miracles eucharistiques) alors que nous n’en avons aucun trace à cette époque. Cela rend son analyse complètement invalide puisque mon propos est qu’il y avait un intérêt particulier au XVIe pour ce genre de miracle et non pas que ces miracles étaient allégués comme survenant à cette époque, et cela indépendamment de la présence d’un « sujet au doute ». Un miracle eucharistique peut être utilisé dans des controverses au XVIe sans qu’il soit question d’un sujet qui doute, cette digression en plus d’être erronée n’a donc que peu de lien avec mon argument40.

Dans mon article, je signale qu’au VIIIe siècle le pain levé était encore largement utilisé, avant d’être remplacé par de larges galettes de pain azyme. Ethan Muse néglige complètement dans sa réponse les sources que je présente, dont le père Jungmann qui commente précisément le texte que Ethan évoque en ces termes :

Étroitement liée à cette disparition progressive du sacrement à travers toutes les phases de la vie quotidienne, se produisit une transformation dans le type de pain utilisé, à savoir le passage au pain azyme. Alcuin et son élève Rabanus Maurus sont les premiers témoins incontestables de cette nouvelle pratique, qui se diffusa ensuite très lentement. L’accent accru mis sur le sacrement favorisa probablement l’introduction des hosties pures, qui pouvaient être beaucoup plus facilement rompues sans avoir à se soucier des miettes41.

Du reste, Ethan ne fournit absolument aucune source contestant l’apparition avant le XIe siècle de fines hosties et se contente d’affirmer que la relique de Lanciano est considérablement plus large qu’une hostie du XIe. Cette affirmation est gratuite et donnée sans source. Voici, pour rappel, ce que dit l’Encyclopédie catholique référencée dans mon article à propos de cette apparition au XIe siècle :

La plus ancienne preuve documentaire attestant que les pains d’autel étaient confectionnés sous forme de fines hosties est la réponse que le cardinal Humbert de Moyenmoutier, légat de Léon IX, adressa, au milieu du XIe siècle, à Michel Cérulaire.

L’analogie des prophéties

Ethan aborde alors les 3 prophéties que je donne comme exemple de documentation de faits miraculeux plus proches des évènements relatés. Il se lance alors dans une longue prose qui repose entièrement sur une incompréhension de la nature de mon propos et au cours de laquelle il se pâme de qualifier Luther de menteur pathologique et invétéré. Grand bien lui fasse ! Mon argument était fort simple quoiqu’incompris par lui : il ne consistait pas à prétendre que nous avions là de plus solides miracles que le prétendu miracle de Lanciano, mais à discuter la solidité du témoignage uniquement sur une base documentaire. Si cette analogie ne lui plaît pas, substituons lui celle du miracle de Rome que j’ai évoqué plus tôt. Extrapolant complètement mon argument, il le présente ensuite comme une erreur catégorielle. Il n’est pas utile de lui répondre plus avant sur ce point, j’invite le lecteur à consulter mon article original.

L’origine de la relique

Pourquoi cela importe ?

Cette section vise à aborder les arguments relatifs à l’invraisemblabilité d’une fraude.

Argument

Les arguments contre le caractère vraisemblable d’une fraude que Ethan présente n’ont rien de neuf et supposent le reste de l’argumentaire. En effet, l’argument pour le caractère invraisemblable d’une fraude médiévale repose sur (1) l’identification à l’espèce humaine, (2) l’identification de la relique à du tissu cardiaque, (3) le fait que la cavité de la relique soit originelle et non due à la rétraction, (4) le caractère supposément laminaire de la coupe et (5) diverses conjectures sur ce qui a pu motiver un faussaire médiéval. L’argument perd de sa force à mesure que ces divers points sont incertains. Ainsi, cet argument a en réalité déjà été évalué dans cet article à mesure que nous avons discuté de ces différents points.

La préservation

Pourquoi cela importe ?

Les apologètes catholiques prétendent qu’il y a un miracle dans le miracle : la relique serait miraculeusement préservée.

Argument

Tout au long de l’examen de la relique de Lanciano, lorsqu’un résultat paraît étonnant à nos apologètes, ils le présentent comme une preuve de préservation miraculeuse. Et lorsqu’un résultat que l’on serait en droit d’attendre ne figure pas, ils invoquent l’âge de la relique. Lorsque j’objecte que cela n’a pas de sens d’évoquer une préservation miraculeuse si c’est pour ensuite invoquer la carte de la mauvaise conservation, Ethan Muse me réplique qu’il ne voit pas pourquoi il existerait une telle « loi des miracles. »

Avant de répondre directement à son propos sur la loi des miracles et aux analogies qu’il fournit, rappelons que le seul élément étonnant que nous avons concédé dans la préservation est le profil à l’électrophorèse (et nous avons indiqué plus haut combien l’interprétation du graphique était concédée plutôt que constatée : je ne sais tout simplement pas comment Linoli est capable d’isoler 5 bandes sur son graphique, qui ne ressemble pas du tout à une électrophorèse commune). En revanche, la mauvaise préservation est invoquée par Linoli et ses disciples pour (1) les taux anormaux des différents composés chimiques, (2) l’absence de noyaux aux coupes histologiques, (3) l’aspect uniformisé sur ces mêmes coupes, (4) la non réactivité au test de Teichmann, (5) la non réactivité pour le test de Takayama, (6) l’absence de globules rouges et blancs, (7) l’absence du septum interventriculaire à l’aspect macroscopique, (8) la présence de moisissures, etc.

Ces précisions étant faite, j’aimerai rappeler à Ethan que la communion romaine a en réalité édicté des « lois » relatives aux miracles. Non pas certes des lois relatives à ce que Dieu peut se plaire à faire de manière miraculeuse (après tout, si Dieu veut rendre seulement un peu moins malade une personne malade plutôt que de la guérir entièrement, il peut le faire). Mais Rome a énoncé des lois pour notre reconnaissance de ce qui relève d’un miracle. En effet, en 1735, le cardinal Lambertini, qui deviendra par la suite le pape Benoît XIV, a énuméré cinq critères permettant d’identifier les miracles de guérison. Il observait que les miracles de guérison rapportés dans les Évangiles présentaient généralement ces cinq caractéristiques :

  • la guérison était complète. L’homme sourd n’avait pas besoin de porter la main à son oreille en disant : « Pourriez-vous parler plus fort ? », pas plus que l’homme paralysé, autant que nous le sachions, ne s’éloignait en boitant, appuyé sur le bras d’un ami, nécessitant que quelqu’un d’autre porte son lit.
  • la maladie était incurable (comme la cécité congénitale, la cyphose de la colonne vertébrale, un bras atrophié, des jambes paralysées ou une mort datant de quatre jours) ;
  • les affections étaient en général non rémittentes (les exceptions étant l’épilepsie et la ménorragie). La plupart ne pouvaient se résoudre spontanément ;
  • la guérison était instantanée, le plus souvent à la suite d’une parole de commandement. Deux exemples évangéliques mentionnent un très court délai avant l’achèvement, mais autrement elles sont toutes rapportées comme survenant « immédiatement » ;
  • aucune autre thérapie ne pouvait rendre compte du rétablissement. La salive et la boue appliquées sur les yeux n’auraient pas, en elles-mêmes, d’effet thérapeutique.

Encore une fois, ces règles n’entendent pas fixer des limites à ce que Dieu peut faire, mais à relever les critères qui nous permettent à nous humains de reconnaître qu’un miracle a effectivement eu lieu.

Ethan pense alors trouver une analogie à cette conservation partielle de la relique dans le fait que le corps glorifié de notre Seigneur ait conservé des marques de ses blessures ou que Lazare soit à nouveau mort après être ressuscité. Je laisse chacun peser la force de ces considérations : il me semble manifeste que la résurrection d’un mort et un étonnant résultat d’électrophorèse (à supposer qu’il soit valide, encore une fois) sont incomparables lorsqu’on les considère du point de vue de notre capacité à y reconnaître la main de Dieu. Pour ma part, je maintiens que pour évoquer une relique miraculeusement conservée, il ne suffit pas que tel composé du sang le soit et que tel autre ne le soit pas. S’il permet que je file son analogie, le miracle qu’il allègue serait comparable à une personne présentant une maladie de peau sur l’ensemble du corps et qui aurait soudainement guéri à quelques endroits, tout en conservant un piètre état général. C’est peut-être étonnant, mais insuffisant pour évoquer un miracle. Et cela ne correspond pas aux critères retenus pour les guérisons miraculeuses, qui sont d’ailleurs rarement respectés à Lourdes.

Tout son argument ensuite repose sur l’exploration des possibles moyens d’expliquer une préservation exceptionnelle… que je ne vois pas de raison d’évoquer en premier lieu comme vous le comprenez. Encore une fois, l’argumentaire de Ethan repose principalement sur les fameuses bandes à l’électrophorèse que je ne suis pas en mesure d’isoler sur le graphique que Linoli produit.

Il relève alors qu’une citation de Silvano Fuso est mal représentée dans mon article. Cette remarque est exacte et mon article sera modifié en conséquence, voici la citation complète (et en gras les parties omises dans mon article) :

Bien sûr, la conservation des protéines et des minéraux observée dans la chair et le sang de Lanciano n’est ni impossible ni exceptionnelle : des analyses répétées ont permis de retrouver des protéines dans des momies égyptiennes âgées de 4 000 à 5 000 ans. Mais il convient de souligner que le cas d’un corps momifié selon des procédés connus est très différent de celui d’un fragment de myocarde, laissé dans son état naturel pendant des siècles, exposé aux agents physiques et biochimiques de l’atmosphère.

Mais, à son tour, Ethan Muse omet de citer ce qui suit dans la citation et qui figurait dans mon article :

Malheureusement, les études du professeur Linoli laissent encore de nombreuses questions sans réponse. Par exemple, elles ne fournissent aucune information sur l’âge de la relique et n’excluent pas totalement la possibilité qu’un spécimen anatomique ait été conservé naturellement dans ces conditions, même sans ajout de conservateurs25.

Cet avis, le Pr Fuso l’a réitéré dans un chapitre d’un livre sur les miracles consacré à Lanciano et co-écrit avec Enrico Speranza :

De nombreuses « momies naturelles » se sont formées par simple déshydratation des tissus, grâce à des climats particulièrement chauds et secs. Les analyses, dans le cas de Lanciano, ne devraient donc pas exclure complètement la possibilité qu’un échantillon anatomique se soit conservé naturellement dans ces conditions, même sans ajout de substances conservatrices. De même, l’affirmation de Linoli concernant l’impossibilité de conserver du sang une fois séché devrait être étayée par des preuves expérimentales ou des références scientifiques pour être plus convaincante (on vend du sang de bœuf séché comme engrais pour plantes d’intérieur, et il se conserve des années dans cet état)42.

Ainsi, bien qu’il ait tout à fait raison de relever que la nuance qui ne figurait pas dans mon article est d’importance (et que j’aurai donc dû la laisser : mea culpa), il faut rappeler que cette nuance vient qualifier une conclusion que je n’ai pas mal représenté : le Dr Silvano Fuso n’exclut pas que les reliques de Lanciano aient été conservées naturellement dans ces conditions sans ajout de conservateurs. Les deux remarques du Dr Fuso sont exactement parallèles aux miennes, à savoir qu’il faudrait s’assurer de l’âge de ce qui est examiné avant de conclure à quelque chose sur sa conservation d’une part et, d’autre part, qu’il n’est pas exclu que ce que nous observons puisse être le résultat d’un processus naturel. La façon dont ma citation est tronquée est comparable à ce qu’il a fait avec la citation du Dr Trasancos sur l’électrophorèse, à la différence qu’il a faussement ajouté que ses raisons de contester étaient philosophiques alors qu’elle poursuit par un propos purement scientifique et factuel. C’est aussi passablement comparable à son résumé du propos du Pr Budetta ou de l’article de Gosh (2022). Mon propos n’est pas d’insinuer que Ethan Muse aurait volontairement menti à son audience, mais de relever que des citations mal tronquées sont une chose qui peuvent se produire, en particulier dans des articles longs de plusieurs dizaines de milliers de mots, et que cela peut être lu avec compréhension plutôt que suspicion.

Il utilise cette représentation inexacte pour questionner mon intégrité. On comprend entre les lignes qu’il cherche ici à venger le Dr Linoli : tu as osé le suspecter, je vais faire de même. Tout cela est bien puéril mais admettons, j’ai déjà proposé un palliatif à cette objection. Il suffit que son ami (et le mien) Matthieu Lavagna passe à mon domicile dont il connaît l’adresse et prenne le temps de lire lui-même l’échange de mail avec mon professeur, dont il gardera le nom pour lui. Je fais du reste confiance au lecteur pour évaluer la différence entre un faux rapport conçu de toute pièce qui a bien un auteur et une citation mal représentée dans un article de 40 000 mots. Puisque l’on en est aux griefs personnels, Ethan Muse me reproche de précéder l’une de mes remarques du fait qu’il est philosophe et non médecin. Je concède que cette remarque amène inutilement la discussion sur des considérations personnelles plutôt qu’argumentaires, il fait bien de la juger peu pertinente. Reprenons donc les considérations argumentaires. Les remarques du Dr Fuso sont comparables à celles du professeur en biologie Antonio Casolari :

L’absence de substances conservatrices dans les reliques n’a pas été correctement démontrée, faute d’analyses microbiologiques adéquates4.

Et alors qu’il commente le rapport de l’OMS (dont la fausseté n’était pas encore établie à l’époque de la rédaction de son article) :

Les conclusions attribuées à cette commission affirment en outre que les reliques ne pourraient être conservées ni naturellement ni artificiellement, ce qui est manifestement faux : la déshydratation est un procédé de conservation naturel bien connu4.

Ethan critique encore mon appel à des momies conservée dans des situations très stables alléguant qu’il s’agit de situations de conservation différentes. Cela est vrai. Il est également vrai que la qualité de la conservation est nettement supérieure. Autrement dit, il serait étonnant que Lanciano soit aussi bien conservé que ces momies, puisque leur environnement est plus stable. Mais la Chair de Lanciano est beaucoup moins bien conservée. Il évite de commenter la présence de tissu mou dans des os de dinosaures ou sur des outils du néolithiques. Je ne vais pas m’éterniser sur ces points, mais je rappelle au lecteur que trouver un globule rouge dans un os aussi ancien que celui d’un dinosaure ou sur des outils antiques est une conservation aussi étonnante que celle concernant le profil à l’électrophorèse, et c’est à ce titre que je les citais.

Conclusion : ce qu’il faut retenir

La discussion suivie qui précède sur des points précis de l’argumentation risquant de faire perdre de vue le propos général, il me semble utile de réitérer les points les plus importants, que l’argumentaire de Ethan Muse ne parvient pas à renverser :

  • Premièrement, il existe un écart de plusieurs siècles entre la date alléguée du miracle et sa première mention connue. Or, le fait de croire en un miracle dépend du fait que ce que nous observons aujourd’hui ait été un jour une hostie. Plusieurs éléments relatifs à la taille de l’hostie qui constituent mon argument pour l’anachronisme de la relique n’ont pas obtenu une réponse significative de la part d’Ethan.
  • Deuxièmement, l’interprétation histologique de Linoli qui est un argument phare de la thèse miraculeuse n’est pas établie. Il est difficile d’obtenir l’avis d’histologistes, et plus encore d’avoir leur accord pour que leur nom figure au milieu d’une telle controverse. Après en avoir contacté plus de 30, seuls trois m’ont répondu : mon professeur, un second qui a tout d’abord manifesté son accord puis n’a plus répondu et que je n’ose pas harceler de mails de relance et enfin celui que j’ai évoqué dans le présent article. Je n’ai toutefois pas épuisé mes contacts et ne désespère pas de fournir de nouvelles analyses.
  • Les éléments que nous avons sur Lanciano ne permettent en rien d’exclure une contamination bactérienne à l’origine de certains des résultats que nous avons. Cet avis est relevé par des auteurs plus aptes à conclure dans ce domaine que Ethan ou moi-même.
  • L’étude de Linoli est sujette au biais de prévarication, parce que le protocole est conduit sans contrôle d’une part, que Linoli était mandaté par le couvent, qu’il croyait avant l’enquête à l’origine miraculeuse de ce qu’il allait observer et qu’une fraude encore non élucidée a eu lieu autour de cette étude.

Post-scriptum : réponse au Dr Serafini

Du reste, je suis étonné que ce sujet soit traité avec une telle animosité par les défenseurs du miracle. De l’aveu de tous, un catholique peut ne pas croire à ce miracle. Pourquoi donc traiter les objections comme s’il s’agissait d’une forme d’incrédulité coupable ?

En guise d’anecdote, j’aimerai évoquer un cas tout à fait personnel. Un membre de ma famille est atteint de la maladie cœliaque. Cette maladie ne relève pas d’un diagnostic probable mais est établie par des biopsies. Cette maladie entraîne chez cette personne qui m’est proche une intolérance totale au gluten. Un jour, en cuisinant, elle a par inadvertance porté à sa bouche un grain de farine en pensant qu’il s’agissait d’un grain de sucre. Cette exposition s’est suivie d’une vive réaction correspondant aux symptômes de la maladie. Pourtant, cette personne communie régulièrement dans sa paroisse protestante et y prend du pain levé contenant une quantité normale de gluten (c’est-à-dire fort importante), sans en subir aucune réaction. Cette situation étonne à n’en point douter le médecin que je suis. Est-ce pour autant suffisant pour évoquer un miracle ? Dois-je remettre en doute la foi de ceux qui ne voudraient pas concourir à cette conclusion ?

J’ai à cœur d’aborder en effet un extrait d’un article du Dr Serafini, dans lequel il déclare à mon propos :

Il est médecin, mais aussi protestant, et depuis quelque temps, il s’est lancé dans l’aventure téméraire de discréditer tous les miracles eucharistiques catholiques. J’éprouve une certaine sympathie pour lui et je respecte son courage et son honnêteté d’admettre qu’il est victime d’un préjugé aveugle. La moindre étincelle de vérité scientifique liée à un miracle eucharistique serait fatale à sa foi évangélique (pour nous, catholiques, en revanche, même si tous les miracles eucharistiques du monde étaient faux, cela ne changerait en rien notre foi en la Présence réelle). Meilleurs vœux, Docteur Georgel !

Cette affirmation est totalement fausse, et avait été anticipée dans mon article de considérations générales sur les miracles eucharistiques dans lequel j’explique les 3 options qui s’offrent à un protestant face à une allégation de miracle eucharistique. Parmi les options, 2 font intervenir la reconnaissance d’un phénomène surnaturel sans conclure à la véracité du catholicisme. Cette proposition ne devrait pas étonner le Dr Serafini puisqu’il affirme lui-même dans son livre à propos de certains phénomènes de mystiques douteux (dont des transformations d’hostie en matière sanglante chez la mystique Julia Kim) :

Cette question des phénomènes mystiques factices, ou véritablement inexplicables — dont les origines peuvent être, et sont probablement, diaboliques — est assurément intéressante, bien qu’elle mériterait une discussion approfondie que je n’entreprendrai pas ici3.

Refuser cette hypothèse par principe ici tiendrait du double standard injustifiable. J’aimerai également lui rappeler que je crois aussi à la présence réelle.

Post-scriptum II : Suis-je un sceptique ?

Ethan Muse a introduit sa série sur les miracles catholiques en prétendant fournir un argument à même de convaincre le sceptique. Cela dit, je suis chrétien. Je suis donc de ceux qui pensent que les miracles sont non seulement possibles mais que plusieurs se sont déjà produits. Puisque nous venons de célébrer Pâques, il peut être intéressant de comparer le miracle de la résurrection avec celui que nous étudions. En effet, on m’a reproché d’argumenter comme le feraient des sceptiques vis-à-vis de la résurrection. Autrement dit, les preuves seraient aussi solides de part et d’autre. Voici ce que je répliquerais :

  1. Les premiers témoins de la résurrection n’avaient rien à gagner à mentir à ce propos. Même si l’on mettait en doute l’historicité de leur martyre, ce qui n’est pas raisonnable pour Paul et Pierre, on doit concéder qu’ils étaient au moins prêts à subir des souffrances pouvant aller jusque là pour leur témoignage. Suspecter les apôtres de malhonnêteté est une affirmation bien plus périlleuse que d’évoquer un biais pour un unique médecin mandaté par un couvent ;
  2. La qualité de ce qui est observé diffère également. Il n’est pas nécessaire d’avoir des compétences scientifiques particulières ni un protocole bien rigoureux pour constater qu’une personne est vivante et en bonne santé et pour reconnaître son identité si on l’a côtoyé pendant plusieurs années. Ce constat étant plus direct et simple à établir, il est bien moins susceptible d’erreurs de jugement que des analyses immunologico-chimico-histologiques ;
  3. La documentation pour établir le miracle est plus vraisemblable. Pour ces deux miracles, il ne suffit pas d’établir que Jésus a été aperçu vivant dans un cas ou qu’il s’agit d’un cœur humain dans l’autre. Il faut aussi établir que Jésus a été mort dans un premier temps dans un cas et qu’il s’est un jour agi d’une hostie dans l’autre. Or, si les témoins de la résurrection n’ont pas de peine à savoir que Jésus avait été exécuté, les témoins actuels que nous sommes pour cette relique ont bien plus de peine à établir l’origine de ce que l’on observe. Ainsi, le fait que nous ayons des témoignages suffisamment proches pour que même des auteurs sceptiques concèdent que l’histoire de la résurrection a débuté dans les quelques années après la mort du Christ est une situation bien différente des premières traces quelques siècles après sur l’origine alléguée de la relique ;
  4. La nature du miracle diffère encore. (A) Aussi étonnant que l’on puisse trouver qu’un bout de chair humaine puisse se trouver dans un reliquaire, on doit admettre que c’est un résultat nettement plus aisé à produire que de présenter vivant un homme dont l’exécution a été publique.
    (B) Même s’il s’agissait d’établir l’origine surnaturelle de ces deux évènements, il est manifeste que Dieu seul ressuscite les morts tandis que le déplacement ou le changement d’un corps en un autre est un effet attribué aussi à des actions démoniaques dans la Bible ;
  5. La résurrection était falsifiable au moment où elle a été proclamée : il suffisait de produire le corps. Les adversaires des apôtres n’ont jamais tenté cela, ce qui est un indice remarquable. Pour la préservation miraculeuse de Lanciano, en revanche, les choses sont différentes : l’argumentation en faveur de la conservation miraculeuse est non falsifiable par construction. Les bons résultats confirment le miracle, les résultats mauvais s’expliquent par l’âge de la relique. Nous avons détaillé ce point dans le corps de l’article ;
  6. La vraisemblance du miracle relativement à la révélation antérieure est aussi très différente. Si l’on peut mentionner des prophéties annonçant qu’un homme après avoir livré son âme en sacrifice de culpabilité « prolongera ses jours » (Ésaïe 53) et que Dieu ne laisserait pas son Saint dans le sépulcre (Psaume 16), si le troisième jour était également associé à la résurrection, nous n’avons aucune indication scripturaire que la véritable Église se reconnaîtra à l’avenir par des signes miraculeux. Les miracles servaient à établir le ministère de ceux qui nous ont délivré la foi « une fois pour toute » (Jude ). Les seuls signes miraculeux post-apostoliques que mentionne le Nouveau Testament sont ceux des faux prophètes.

Ainsi, je ne rejette pas le miracle de Lanciano parce que je serais un sceptique par principe sur les miracles, mais parce que j’applique les mêmes critères à un cas différent et parce que ma théologie biblique m’oblige à être particulièrement vigilant face aux signes post-apostoliques que l’Écriture elle-même m’invite à examiner avec soin.


« Au lieu de méditer la vie [des apôtres, martyrs et autres saints], pour suivre leur exemple, [le monde] a mis toute son étude à contempler et tenir comme trésor leurs os, chemises, ceintures, bonnets, et semblables fatras. Quel sacrilège est-ce, d’abuser ainsi du nom de Jésus-Christ, pour couvrir des fables tant froidement forgées ? Ainsi en est-il des reliques : tout y est si brouillé et confus, qu’on ne saurait adorer les os d’un martyr qu’on ne soit en danger d’adorer les os de quelque brigand ou larron, ou bien d’un âne, ou d’un chien, ou d’un cheval. On ne saurait adorer un anneau de Notre-Dame, ou un sien peigne, ou ceinture, qu’on ne soit en danger d’adorer les bagues de quelque paillarde. Le principal serait d’abolir entre nous chrétiens cette superstition païenne de canoniser les reliques, tant de Jésus-Christ que de ses saints, pour en faire des idoles. »

Jean Calvin, Traité des reliques.

« Ayant achevé ces paroles, comme les frères voulaient le contraindre par leurs prières à demeurer avec eux pour la fin de sa vie, il refusa pour plusieurs raisons que manifestait même son silence. La principale était celle-ci : Les Égyptiens ensevelissent et enveloppent de quantité de linges les corps des personnes qui meurent dans la piété, particulièrement ceux des saints martyrs. Et au lieu de les enterrer, il les mettent sur de petits lits et les conservent ainsi dans leurs maisons, croyant leur rendre beaucoup d’honneur. Sur ce point, Antoine avait souvent prié les évêques d’instruire leurs peuples pour les tirer de cette erreur. Il en avait aussi fait honte à plusieurs laïques et avaient repris sévèrement quelques femmes, leur montrant que cela n’était conforme ni aux lois, ni à la piété, puisque l’on conserve encore aujourd’hui dans des sépulcres les corps des patriarches et des prophètes. Même le corps de notre Seigneur avait été mis dans un tombeau et une pierre avait été roulée à l’entrée pour le fermer jusqu’à ce qu’il ressuscitât le troisième jour. Ainsi il leur fit connaître qu’on ne peut, sans faute, ne pas enterrer le corps des morts, quelque saints qu’ils puissent être, puisqu’il n’y a rien de plus grand ni de plus saint que le corps de notre Seigneur. Et ses discours eurent tant de force que plusieurs de ceux qui les entendirent enterrèrent depuis leurs morts et rendirent grâces à Dieu de l’instruction qu’Antoine leur avait donnée. Ce fut donc principalement à cause de la crainte que l’on rendît à son corps des honneurs superstitieux qu’il avait vu rendre à d’autres, qu’il se hâta de s’en retourner après avoir pris congé des solitaires. »

Saint Athanase, Vie de saint Antoine, chapitre XXXI.


  1. Kearse K, Ligaj F., Scientific Analysis of Eucharistic Miracles: Importance of a Standardization in Evaluation. J Forensic Sci Res. 2024; 8(1): 078-088.[]
  2. Silvano Fuso et Enrico Speranza, « Il miraculo eucharistico de Lanciano » dans In cerca di miracoli, I Quaderni di CICAP, 2009, page 78.[]
  3. Franco Serafini, Un cardiologue rencontre Jésus, version Kindle.[][][]
  4. Antonio Casolari, Le indagini eseguite dal prof. O. Linoli (1970-71) per rendere credibile il ‘miracolo eucaristico di Lanciano’ sono del tutto prive di qualunque valore scientifico.[][][][][][]
  5. J’ai obtenu ces copies de mail directement du professeur Luigi Garlaschelli (éditeur du livre du CICAP traitant de Lanciano) qui me les a aimablement transmis. J’ai pris soin de masquer les adresses mails.[]
  6. Voir la traduction de Bruno Sammaciccia.[]
  7. Johnson PK, Yoder JM. Unexpected extent of immunochemical cross-reactions between rabbit and human serum proteins. Clin Exp Immunol 1970;7:293–298.[]
  8. Page 222 de ce document.[]
  9. Page 224 de ce document.[]
  10. Page 223 de ce document.[]
  11. Kearse K, Ligaj F., Scientific Analysis of Eucharistic Miracles: Importance of a Standardization in Evaluation. J Forensic Sci Res. 2024; 8(1): 078-088, page 79.[]
  12. Cité par Thomas W. Case, The Shroud of Turin and the C-14 Dating Fiasco : A Scientific Detective Story, Cincinnati, White Horse Press, 1996, page 56.[]
  13. Gosh S. ABO Typing in Forensic Analysis: to be or not to be in the epoch of genotyping. International Journal of Forensic Science & Pathology (IJFP). 2022;9(3):487-494.[]
  14. Gosh S. ABO Typing in Forensic Analysis: to be or not to be in the epoch of genotyping. International Journal of Forensic Science & Pathology (IJFP). 2022;9(3), page494.[]
  15. Kearse Kelly, Inadequacies in Serological ABO Typing of Ancient Artifacts, International Journal of Forensic Sciences, 2023.[]
  16. BORGOGNINI TARLI, Silvana, PAOLI, Giorgio et FRANCALACCI, Paolo, « Problems and perspectives in palaeoserology. » dans Anthropologischer Anzeiger, décembre 1986.[]
  17. Springer GF, Horton RE. Blood group isoantibody stimulation in man by feeding blood group-active bacteria. J Clin Invest 1969;48:1280–1291 ; Springer GF, Williamson P, Brandes WC. Blood group activity of gram-negative bacteria. J Exp Med 1961;113:1077–1093 ; Spalter SH, Kaveri SV, Bonnin E, Mani JC, Cartron JP, et al. Normal human serum contains natural antibodies reactive with autologous ABO blood group antigens. Blood. 1999;93(12):4418-4424.; Van Oss CJ. Letter to the Editor: Natural versus Regular Antibodies. The Protein Journal. 2004;23:357.; Hooft P, Van de Voorde H, Van Dijck P. Bloodgroup simulating activity in aerobic gram negative oral bacteria cultured from fresh corpses. Forensic Science International. 2004;50(2):263-268.; Hart GV. Blood group testing of ancient materia. Masca J. 1980;1:141-145.[]
  18. Chakraborti S, Ghosh S. Bridging the gap: Exploring the microbial influence on forensic ABO typing discrepancies for enhanced investigative accuracy. Forensic Sci Int. 2024;365:112284.[]
  19. Pavitra Shanmugam, Ritika Roy, Jaya Sethi. Impact of age and microbial growth on the accuracy of preliminary tests and blood grouping of dried blood stains in forensic investigations. Indian Internet Journal of Forensic Medicine & Toxicology. 2015;13(4):86-91.[]
  20. Açikgöz H N. Blood Group Detection by Absorption-Inhibition and Absorption-Elution Methods from Blood Stains on Stone. J Forensic Sci & Criminal Inves. 2018;10(3):555788.[]
  21. Açıkgöz N, Kendir Ö, Bilge Y. Kan lekelerine etki eden çevresel faktörler [Effects of environmental factors on blood stains]. Ankara Üniversitesi Hukuk Fakültesi Dergisi. 2007;56(3):1-10.[]
  22. Nishi K, Rand S, Nakagawa T, Yamamoto A, Yamasaki S, Yamamoto Y, Kobayashi A, Kane M, Morimoto A, Spalthoff H, Annuss B. ABO blood typing from forensic materials: merits and demerits of detection methods utilized in our laboratories, and biological significance of the antigens. Anil Aggrawal’s Internet Journal of Forensic Medicine and Toxicology 2005;6(2).[]
  23. Kearse K.P., Scientific analysis of shared AB blood type among relics and eucharistic miracles: A reply to Franco Serafini’s commentary. Forensic Sci Med Pathol, avril 2025.[]
  24. Trasancos Stacy, Behold it is I.[][]
  25. Fuso S, Il miracolo eucaristico di Lanciano, CICAP, 2006.[][]
  26. Wallerich, François. « Miracles eucharistiques et prêtres indignes dans quelques recueils cisterciens (1170-1220) ». Revue d’histoire de l’Église de France, t. 101, n° 246 (2015), p. 19-40 ; Caesarius of Heisterbach. The dialogue on miracles. Vol. 2. Trad. Pepin RE. Collegeville, MN : Liturgical Press; 2023.[]
  27. Wallerich F. Des cathares aux lollards. Des miracles eucharistiques inédits dans l’Angleterre du XVe siècle. Revue Mabillon. 2018, pages 189-190.[]
  28. Katajala-Peltomaa S, Kuuliala J, McCleery I, éd. A companion to medieval miracle collections. Leiden: Brill; 2021, page 167.[]
  29. Wallerich F. Des cathares aux lollards. Des miracles eucharistiques inédits dans l’Angleterre du XVe siècle. Revue Mabillon. 2018, pages 200-201.[]
  30. Wallerich F. Des cathares aux lollards. Des miracles eucharistiques inédits dans l’Angleterre du XVe siècle. Revue Mabillon. 2018, page 191.[]
  31. Wallerich F. Des cathares aux lollards. Des miracles eucharistiques inédits dans l’Angleterre du XVe siècle. Revue Mabillon. 2018, page 192.[][][]
  32. Wallerich F. Des cathares aux lollards. Des miracles eucharistiques inédits dans l’Angleterre du XVe siècle. Revue Mabillon. 2018, page 211.[]
  33. Herbertus Claraevallensis, Liber visionum et miraculorum Clarevallensium, éd. Giancarlo Zichi, Graziano Fois et Stefano Mula, Turnhout, 2017, Corpus christianorum. Continuatio mediaevalis, 277, page 171.[]
  34. Legendre O. Le Liber visionum et miraculorum. Édition du manuscrit n° 946 de la Bibliothèque municipale de Troyes. Thèse de doctorat. École nationale des chartes; 2000, page 51.[]
  35. Jean Duvernoy, ed., Le registre d’inquisition de Jacques Fournier, évêque de Pamiers (1318–1325), 2:83–84 ; cité par Justice S. Eucharistic miracle and eucharistic doubt. J Mediev Early Mod Stud 2012, page 307.[]
  36. « On lui donna véritablement une chair devenue chair. Ensuite il s’avança vers le calice rempli de sang, comme il l’était réellement, et il en devint lui aussi participant. » Paulus, Bedae, ed. Pascasius Radbertus. De corpore et sanguine Domini : cum appendice Epistola ad Fredugardum, Corpus christianorum, continuatio mediaevalis 16, Turnholt, 1969.[]
  37. Franco Serafini, Un cardiologue rencontre Jésus, premier chapitre. Serafini mentionne le texte cité par Ethan Muse comme présentant un lien hypothétique avec Lanciano.[]
  38. Silvano Fuso et Enrico Speranza, « Il miraculo eucharistico de Lanciano » dans In cerca di miracoli, I Quaderni di CICAP, 2009, page 76.[]
  39. Jones ME, The Life of Saint Gregory the Great. Vita Sancti Gregorii Magni by Paul the Deacon: A Translation and Commentary, MA Thesis. Creighton University, 1951, pages 1-2, 53.[]
  40. Cela dit, si le cœur lui en dit, j’encourage John Palamas à reconduire son initiative en cherchant à établir pour chaque miracle leur première mention indubitable et en le complétant par les exemples très nombreux fournis par François Wallerich dans son dernier ouvrage. Le graphique ne recense en réalité qu’une infime portion des récits de miracles eucharistiques et ne permet donc pas vraiment le genre de conclusions ambitionnées.[]
  41. Jungmann Joseph A., 1951, The Mass of the Roman Rite: Its Origins and Development (Missarum Sollemnia), New York, Benziger.[]
  42. Silvano Fuso et Enrico Speranza, « Il miraculo eucharistico de Lanciano » dans In cerca di miracoli, I Quaderni di CICAP, 2009, pages 77-78.[]

Maxime Georgel

Maxime est médecin à Lille. Fondateur du site Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leurs quatre enfants, sont membres de l'Église de la Trinité (trinitelille.fr) et sont moniteurs de la méthode Billings.

3 Commentaires

  1. Mark

    Hello, excellent article, which I read in translation. Do you accept comments on your blog in English? I had some thoughts/questions on the preservation aspect, but don’t want to pollute your comment section if you prefer it to be French-language only!

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    • Étienne Omnès

      We do.

      Réponse
      • Mark

        Thank you.

        My first question is if it’s expected that some preservative could’ve maintained the observed electrophoresis pattern. Apparently salts weren’t found, but what about some liquid substance like ethanol?

        My second question is about Linoli’s reported fractionation patterns. I have absolutely no background in pathology or in biochemistry more generally. However, my extreme layman’s understanding is that the percentages of the various blood serum proteins are found from the graph by choosing the x coordinates of adjacent local minima of the curve, then taking the area under the curve lying above that interval (and then dividing by the total area under the curve).

        With your medical background, would you happen to know if this computation procedure is correct? Because if so, I find it difficult to understand how Linoli applied it to the graph in his paper to get the percentages he reports. Compared to ordinary SPEP graphs I can find on the internet[1], the peaks/troughs except for the one very large spike at the end seem extremely difficult to visually resolve in order find which intervals you should integrate over for which proteins.

        Furthermore, I’ve crudely sampled 75 points from the curve in Linoli’s paper by hand, and linearly interpolated them in the graphing calculator website Desmos here[2] in order to reproduce his curve in a way that I could play with. You’ll see there are sliders for endpoints I call « a » and « b » that you can use to find the area under the curve of arbitrary regions, and it then computes the fraction in comparison to the total area. (I’ve rescaled the x-coordinates of the data so that they range from 0 to 1, but this rescaling shouldn’t affect the percentage area under the curve of corresponding regions.) Using this tool, I find it difficult to see the obvious endpoints that would reproduce protein fractions like those Linoli reports.

        That said, with my total lack of training, I have no clue what I’m talking about and wondered if you had any insight that could clarify the methodology here.

        [1] Example: https://www.researchgate.net/figure/Results-of-serum-protein-electrophoresis-SPEP-are-portrayed-above-A-Normal-SPEP-with_fig3_379759708

        [2] https://www.desmos.com/calculator/an1p3ot5c1

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