Les arguments ayant recours aux miracles eucharistiques rĂ©cents (ceux de Buenos Aires, SokĂ³Å‚ka, Legnica, Tixtla) ont trouvĂ© leur place dans l’apologĂ©tique romaine contemporaine, comme une preuve matĂ©rielle, et presque scientifique de la vĂ©ritĂ© de la transsubstantiation. Mieux encore : comme ces miracles ont lieu dans l’Église Romaine, on s’en sert pour dĂ©montrer que l’Église de l’Antichrist est la seule vĂ©ritable Église, puisqu’en elle seule se manifeste le corps de JĂ©sus Christ.
Très souvent, la rĂ©ponse protestante consiste soit Ă nier la vĂ©racitĂ© de ces miracles en eux-mĂªme, soit, le plus souvent, Ă dire qu’il peut y avoir des vrais miracles faits par des faux prophètes, et que le miracle ne suffit pas Ă lui seul pour prouver la vĂ©ritĂ©. C’est le critère proposĂ© par DeutĂ©ronome 13, oĂ¹ les faux prophètes thaumaturges doivent Ăªtre mis Ă mort, mĂªme s’ils font des choses miraculeuses.
Ces arguments sont fiables, et sont une rĂ©ponse suffisante. Mais dans cet article, j’aimerais apporter Ă votre connaissance deux tĂ©moignages de miracles eucharistiques du VIIe siècle, en France, dont l’interprĂ©tation est totalement Ă rebours des cathologètes. Je les ai trouvĂ©s au hasard de ma lecture de l‘Histoire Écclesiastique des Francs, par GrĂ©goire de Tours.
Contexte de Grégoire de Tours
GrĂ©goire de Tours (VIe siècle) Ă©crit au cÅ“ur d’une Gaule mĂ©rovingienne complètement secouĂ©e, un monde oĂ¹ l’hĂ©ritage romain s’effrite tandis que les rois francs passent leur temps Ă s’allier, se trahir et s’assassiner. Les guerres civiles entre princesses rivales, les complots dans les palais et les coups d’épĂ©e qui règlent les querelles familiales font partie du quotidien. Les grandes villes tiennent tant bien que mal grĂ¢ce aux Ă©vĂªques, devenus Ă la fois chefs spirituels, mĂ©diateurs politiques et parfois boucliers humains contre la folie des puissants. GrĂ©goire, issu d’une vieille aristocratie gallo-romaine, vit au milieu de ce chaos : crimes politiques, famines, Ă©pidĂ©mies, chĂ¢timents atroces et dĂ©placements de populations. Dans ce climat oĂ¹ la violence est presque considĂ©rĂ©e comme une manière normale de gouverner, les miracles, les reliques et la piĂ©tĂ© populaire lui servent de repères pour comprendre un monde qui semble constamment au bord de l’explosion. Nous avons dĂ©jĂ traitĂ© de son intention Ă©ditoriale dans notre article « Une thĂ©ologie politique pour les Francs »
C’est dans le contexte de ces troubles qu’il mentionne en passant les miracles eucharistiques
Les textes
Je fais le choix de garder tout le long paragraphe qui entoure la mention, pour qu’on ne se mĂ©prenne pas sur le contexte. Ainsi, on trouve dans le livre V :
La cinquième annĂ©e du roi Childebert (en 580), le pays d’Auvergne fut accablĂ© d’un grand dĂ©luge d’eau, tellement que la pluie ne cessa de tomber pendant douze jours, et celui de Limoges fut inondĂ© de telle sorte que beaucoup de gens furent dans l’impossibilitĂ© de semer. Les rivières de Loire et de Flavaris, qu’ils appellent l’Allier lxxviii, ainsi que les autres courants qui viennent s’y jeter, se gonflèrent Ă ce point qu’elles sortirent des limites qu’elles n’avaient jamais franchies ; ce qui causa la perte de beaucoup de troupeaux, un grand dommage dans l’agriculture, et renversa beaucoup d’édifices. Le RhĂ´ne, qui se joint Ă la SaĂ´ne, sortit de mĂªme de ses rivages, au grand dommage des peuples, et renversa une partie des murs de la ville de Lyon. Mais les pluies ayant cessĂ©, les arbres fleurirent une seconde fois, quoiqu’on fĂ»t alors au mois de septembre. A Tours, cette mĂªme annĂ©e, on vit un matin, avant la naissance du jour, un feu qui parcourut le ciel et disparut Ă l’horizon oriental, et on entendit dans tout le pays un bruit semblable Ă celui d’un arbre qui tombe ; mais ce ne pouvait Ăªtre celui d’un arbre, car if se fit ouĂ¯r dans un espace de cinquante milles ou davantage. Cette mĂªme annĂ©e, la ville de Bordeaux fut violemment Ă©branlĂ©e par un tremblement de terre. Les murs de la ville furent en danger de tomber ; tout le peuple, effrayĂ© de la crainte de la mort, crut que, s’il ne prenait la fuite, il allait Ăªtre englouti avec la ville : en sorte que beaucoup passèrent en d’autres citĂ©s. La commotion se fit sentir dans les pays voisins, et atteignit jusqu’en Espagne, mais non pas aussi forte. Cependant des pierres immenses se dĂ©tachèrent des monts PyrĂ©nĂ©es, et Ă©crasèrent des troupeaux et des hommes. La main de Dieu alluma, dans les bourgs du territoire de Bordeaux, un incendie qui, embrasant soudainement les maisons et les champs, dĂ©vora toutes les rĂ©coltes, sans que le feu eĂ»t Ă©tĂ© suscitĂ© en aucune manière, si ce n’est peut-Ăªtre par la volontĂ© divine. Un cruel incendie ravagea aussi la ville d’OrlĂ©ans, en telle sorte qu’il ne resta absolument rien aux plus riches ; et si quelqu’un d’eux arrachait aux flammes une partie de ce qu’il possĂ©dait, cela lui Ă©tait enlevĂ© par les voleurs attachĂ©s Ă sa poursuite. Dans le territoire de Chartres, du vrai sang coula du pain rompu Ă l’autel, et la ville de Bourges fut frappĂ©e d’une affreuse grĂªle.
Ces prodiges furent suivis d’une cruelle contagion. Au moment oĂ¹ les rois en discorde se prĂ©paraient encore Ă la guerre civile, toute la Gaule fut envahie de la dysenterie : ceux qu’elle attaquait Ă©taient saisis d’une forte fièvre, avec des vomissements et de grandes douleurs dans les reins ; leur tĂªte et leur cou Ă©taient appesantis ; ce qu’ils vomissaient Ă©tait couleur de safran ou mĂªme vert. Plusieurs assuraient que c’était un poison secret ; les paysans l’appelaient le feu de Saint-Antoine. Ce qui n’est pas impossible Ă croire, c’est que lorsqu’on mettait des ventouses aux Ă©paules et aux jambes, et qu’ensuite des cloches s’en Ă©taient Ă©levĂ©es et venaient Ă s’ouvrir, il en sortait un sang corrompu, et beaucoup Ă©taient guĂ©ris par ce moyen. Mais plusieurs obtinrent la guĂ©rison par des breuvages composĂ©s des herbes connues pour remĂ©dier aux poisons. Cette maladie, commencĂ©e dans le mois d’aoĂ»t, attaqua d’abord les enfants, et les fit pĂ©rir : nous perdĂ®mes nos doux et chers petits enfants que nous avions caressĂ©s dans notre sein, balancĂ©s dans nos bras, que nous avions nourris avec le soin le plus attentif, leur donnant leurs aliments de notre propre main. Cependant nous essuyĂ¢mes nos larmes, et dĂ®mes avec le bienheureux Job (1, 31) : Le Seigneur m’avait tout donnĂ© , le Seigneur m’a tout Ă´tĂ© ; il n’est arrivĂ© que ce qui lui a plu : que le nom du Seigneur soit bĂ©ni !
Une autre mention dans le livre VI, suit la mĂªme logique.
Il parut encore cette année de nouveaux signes. Il y eut une éclipse de lune. Dans le territoire de Tours, à l’effraction du pain on en vit couler du vrai sang. Les murs de la ville de Soissons furent renversés. Prés d’Angers la terre trembla, et des loups entrés dans les murs de la ville de Bordeaux y mangèrent des chiens sans marquer aucune crainte des hommes. On vit des feux parcourir le ciel. La ville de Bazas fut consumée par un incendie qui dévasta l’église et la maison épiscopale. Nous apprîmes aussi qu’on y avait enlevé tout ce qui appartenait au service de l’autel.
Commentaire
Ainsi qu’on le voit, l’interprĂ©tation qu’en fait GrĂ©goire de Tours est complètement inverse du triomphalisme des cathologètes contemporains. Je propose les causes suivantes :
- Le dogme de la transsubstantiation Ă©tait moins prĂ©sent que ne le disent les cathologètes. Ainsi, la rĂ©action des Ă©vĂªques devant le miracle n’a pas Ă©tĂ© de se dire « chic une preuve qu’il y a bien la substance corporelle de Christ derrière les accidents du pain ». Au contraire, ils ont vu qu’une barrières des espèces avait Ă©tĂ© franchie de façon abominable. Sur l’absence de transsubstantiation chez les Pères, nous vous renvoyons Ă notre dossier vidĂ©o très complet.
- Dans une Ă©poque furieuse et violente, oĂ¹ des prĂªtres Ă©taient tuĂ©s tous les mois dans les Églises (sans compter les innombrables meurtres de gens ordinaire), il Ă©tait juste impossible d’imaginer que le sang puisse Ăªtre autre chose qu’un signe des plus nĂ©fastes. On voit cette rĂ©pulsion viscĂ©rale dans ce tĂ©moignage (livre VI) : Dans le territoire de Paris, il tomba des nuages une pluie de sang vĂ©ritable : beaucoup de gens la reçurent en leurs vĂªtements, et elle les souilla de telles taches qu’ils s’en dĂ©pouillèrent avec horreur. Le mĂªme prodige se manifesta en trois endroits du territoire de cette citĂ©. Dans celui de Senlis, un homme, en se levant le matin, trouva l’intĂ©rieur de sa maison arrosĂ© de sang. Aucun homme de cette Ă©poque n’aurait rĂ©agi en se disant « chic, soumettons cette occurence Ă©trange au microscope ». Il est d’ailleurs Ă noter que cette rĂ©vulsion du sang est plus proche de ce qu’enseigne la Bible (Gen 9.4-6 , Lev 17, 10-14 ; Nombres 35,33s ; Ac 15,29).
Bien sĂ»r, on pourrait utiliser ces tĂ©moignages comme preuves que la transsubstantiation n’existait pas au VIe siècle, mais il y a des tĂ©moignages plus anciens et plus clairs ailleurs. Le principal intĂ©rĂªt des textes citĂ©s ici est de montrer que l’on peut reconnaĂ®tre l’occurrence historique de ces miracles, tout en rejetant l’interprĂ©tation triomphaliste des cathologètes.
Les miracles eucharistiques ne sont pas un signe faste de la vĂ©ritĂ© de l’Eglise romaine. Ils sont un signe nĂ©faste de la colère de Dieu contre une nation.
Après tout, les miracles de Buenos Aires ont eu lieu sous l’Ă©piscopat du futur pape François, et un peu avant la crise Ă©conomique des annĂ©es 2000 qui a amenĂ© la gauche au pouvoir. Peut-on imaginer de plus grandes catastrophes nationales?





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