La doctrine rรฉformรฉe de la prรฉdestination fait ponctuellement l’objet d’attaques de la part d’auteurs catholiques romains, comme s’il s’agissait d’une nouveautรฉ. Pour une raison que j’ignore, et alors que l’augustinisme sur ce sujet รฉtait trรจs nettement majoritaire durant toute la pรฉriode mรฉdiรฉvale, la communion romaine s’est bien รฉloignรฉe de cette comprรฉhension. C’est au point que le pรจre Serge-Thomas Bonino, prรฉsident de l’institut pontificat Thomas d’Aquin, me disait lors d’un entretien en 2024 que lorsqu’il a annoncรฉ ร un collรจgue qu’il donnait une confรฉrence sur la prรฉdestination, celui-ci lui demanda pourquoi il parlait de protestantisme. Dans l’รฉdition Cerf de la Somme Thรฉologique, les รฉditeurs habituellement rรฉservรฉs s’รฉtendent en d’interminables notes de bas de page quand on arrive ร la question 23 du premier livre, s’excusant sans cesse que le docteur angรฉlique soit si augustinien. C’est un dรฉfaut de son temps dont il ne faut pas lui tenir rigueur, disent-ils en somme dรจs le dรฉbut.
Dans cet article, je vise trรจs directement ร prendre le contrepied de cette tendance et ร remuer le couteau dans la plaie que l’Aquinate inflige aux nรฉo-semi-pรฉlagiens. Il ne s’agit en effet pas d’un article visant ร expliciter la doctrine thomiste de la prรฉdestination : la question 23 est suffisamment claire par elle-mรชme. Il s’agit simplement de produire un unique exemple pour donner au lecteur de mesure combien Thomas sonne comme un calviniste sur cette question.
En effet, alors qu’il aborde la rรฉprobation (c’est-ร -dire le dรฉcret selon lequel Dieu n’a pas รฉlu certains hommes), Thomas d’Aquin envisage une objection que l’on entend souvent de la part des catholiques romains : Dieu n’aime-t-il pas tout le monde ?
Il semble que Dieu ne rรฉprouve personne. Car on ne rรฉprouve pas ceux que lโon aime. Or, Dieu aime tous les hommes1.
Et voici comment il rรฉpond ร cette objection :
Il faut rรฉpondre au premier argument, que Dieu aime tous les hommes, et mรชme toutes les crรฉatures, dans le sens quโil veut du bien ร tous, mais cela ne signifie pas quโil leur veut toute sorte de bien. Pour les crรฉatures auxquelles il ne veut pas cette espรจce de bien quโon appelle vie รฉternelle, on dit quโil les hait ou quโil les rรฉprouve2.
Il existe donc des hommes pour lesquels Dieu ne veut pas le bien appelรฉ vie รฉternelle. Bref, il ne veut pas que chaque individu ait la vie รฉternelle. C’est Thomas qui le dit, ร bon entendeur.





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