Clément d’Alexandrie, maître d’Origène, est l’un des auteurs les plus prolifiques des trois premiers siècles de l’ère chrétienne… avant d’être dépassé par son disciple. Dans son Pédagogue, il aborde en grand détail l’attitude que doit avoir le disciple vis-à-vis de la Parole. Il en vient alors à traiter de l’enseignement divin comme d’une nourriture et aborde successivement divers textes bibliques qui présentent la Parole comme notre nourriture. C’est dans ce contexte qu’il en vient tout naturellement à commenter Jean chapitre 6.
Nous avons publié récemment divers articles sur Jean chapitre 6. Un article où nous prenons un peu de recul pour considérer ce que Jésus dit sur sa présence dans l’Évangile de Jean, un article où nous argumentons que Jean 6 est incompatible avec la transsubstantiation, et enfin divers articles exposant l’avis des pères sur ce texte, en débutant par Augustin et Jérôme puis Tertullien, Origène, Eusèbe de Césarée. Nous poursuivons aujourd’hui avec Clément d’Alexandrie.
Symboles et allégorie
L’exposition que fait Clément de Jean 6 est limpide : le Seigneur désigne par sa chair et son sang l’enseignement divin saisi par la foi désaltérant l’âme. Considérons ce premier extrait :
Ailleurs, dans l’Évangile selon Jean, le Seigneur l’a exprimé par des symboles [συμβολων], lorsqu’il a dit : « Mangez ma chair et buvez mon sang », décrivant clairement par métaphore [ἀλληγορῶν] les propriétés désaltérantes de la foi et de la promesse, grâce auxquelles l’Église, à l’image d’un être humain composé de nombreux membres, est fortifiée et grandit, unie et concentrée par la foi, qui est le corps, et par l’espérance, qui est l’âme ; à l’image du Seigneur de chair et de sang. Car en réalité, le sang de la foi est l’espérance, en laquelle la foi est ancrée comme un principe vital1.
Quelques paragraphes plus tôt, Clément débutait en effet une réflexion sur l’enseignement comme nourriture de l’âme :
C’est donc pour cela que l’apôtre leur dit : « Je vous ai nourris de lait, » c’est-à-dire j’ai répandu en vous, par mes instructions, des connaissances qui vous serviront de nourriture pour la vie éternelle. Ce mot, je vous ai donné à boire du lait, est le symbole de la félicité parfaite qu’ils attendent. En effet, les hommes faits boivent, et les enfants tètent. « Mon sang, dit le Seigneur, est un véritable breuvage. » Lors donc que l’apôtre dit qu’il nous a donné à boire du lait, n’est-il pas clair qu’il veut parler de cette joie parfaite, c’est-à-dire la connaissance de la vérité qu’on trouve dans le Verbe, qui est notre lait, notre nourriture ? Ces mots qu’il ajoute, « je ne vous ai pas nourris de viandes solides, parce que vous n’en étiez pas encore capables, »peuvent signifier, sous la figure d’une plus forte nourriture, cette grande révélation qui aura lieu dans la vie future, lorsque nous verrons Dieu face à face1.
Et quelques paragraphes plus tard, il s’étend sur toutes les allégories alimentaires utilisées pour désigner le Verbe :
Comme le Verbe est une source d’où jaillit la vie, et qu’il est appelé un fleuve d’huile, c’est pour continuer cette allégorie que Saint Paul lui donne avec raison le nom de lait, et qu’il ajoute : « Je vous ai donné à boire. » Car le Verbe se boit; le Verbe, nourriture de vérité. La boisson est certainement un aliment liquide ; la même substance peut fournir à boire et à manger, selon les diverses manières de l’envisager; le lait condensé sert d’aliment, le lait liquide sert de boisson. Je ne veux point présentement chercher d’autres exemples; il me suffit de dire que la même substance peut donner deux espèces d’aliment. Le lait seul suffit pour nourrir les petits enfants ; il les désaltère et les nourrit. « J’ai à manger, dit le Seigneur, d’une nourriture que vous ne connaissez point ; ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé. » Voici donc encore une autre espèce de nourriture, allégorique comme le lait, la volonté de Dieu.
Bien plus, il a donné le nom de calice aux souffrances destinées à sa passion ; à ce calice amer qu’il devait boire seul et jusqu’à la lie. Ainsi la nourriture de Jésus-Christ, c’était l’accomplissement de la volonté de son père. A nous autres qui sommes enfants, à nous autres qui suçons en quelque sorte le lait du Verbe, le Christ est notre nourriture. Les Grecs se servent du mot masnusai, pour exprimer l’action d’un enfant qui cherche la mamelle de sa mère. Nous ressemblons à ces enfants, lorsque nous cherchons le lait du Verbe, dont la tendresse pour nous est inépuisable. Enfin le Verbe déclare lui-même qu’il est le pain des cieux : « En vérité, en vérité, je vous le dis, Moïse ne vous a point donné le pain du ciel ; mais mon Père vous donne le véritable pain du ciel; car le pain de Dieu, est celui qui est descendu du ciel et qui donne la vie au monde. Le pain que je vous donnerai est ma chair, ma chair que je donnerai pour la vie du monde. »
Remarquez ici le mystère de ce pain que Jésus-Christ appelle sa chair. Comme un grain de blé est ensemencé, et pourrit avant de s’élever en épi, de même la chair sortira du tombeau. Elle sera également une nourriture qui comblera l’Église de joie, comme le blé, lorsqu’il se trouve transformé en pain par la cuisson. Mais nous traiterons plus ouvertement de cette matière au livre de la résurrection. Le Seigneur a dit : « Le pain que je vous donnerai, c’est ma chair. » Or, la chair est arrosée par le sang, à qui l’on donne allégoriquement le nom de vin. Il faut savoir que le pain, coupé par petits morceaux et jeté dans du vin trempé, attire le vin à lui et laisse l’eau. Ainsi la chair du Seigneur, qui est le pain des cieux, attire le sang ; c’est-à-dire qu’elle nourrit pour l’incorruptibilité ceux qui aspirent au ciel, et qu’elle abandonne à la corruption les passions charnelles. On représente le Verbe sous plusieurs allégories. On l’appelle chair, pain, sang, lait, tout ce qui nourrit et désaltère, parce que le Seigneur se donne à nous qui croyons en lui, sous toutes ces formes, pour nous faire jouir de lui1.
Ainsi, l’enseignement constant de Clément dans cette section est que la nourriture dont il est question, qu’elle soit désignée par le pain, le sang, le lait, « tout ce qui nourrit et désaltère » consiste dans les « instructions qui serviront de nourriture pour la vie éternelle ».
Une fraude papiste de plus
Ces passages étaient certainement jugés trop problématiques pour certains traducteurs français d’obédience romaine, puisqu’ils n’ont pas hésité à les modifier allègrement. J’avais déjà documenté dans cet article comment des traducteurs français catholiques romains du dix-neuvième siècle avaient modifié des textes de Athénagore, Chrysostome et Augustin pour y introduire la papauté ou diminuer un langage opposé à la mariologie papiste. En réalité, les fraudes de ce genre sont suffisamment nombreuses pour que Richard Gibbings ait pu en compiler sur plusieurs dizaines de pages dans un volume consacré. Fort heureusement, la plupart des éditions catholiques romaines à partir de la moitié du siècle dernier ont corrigé ces procédés et nous livrent des traductions désormais excellentes, dont l’édition Sources Chrétiennes est la plus célèbre en français.
L’abbé Genoude, en revanche, était dans une toute autre disposition, alors que Clément dit que que Jésus a prononcé les paroles de Jean 6 διὰ συμβόλων (dia symbolon, c’est-à-dire par voie de symbole), il se contente de traduire :
Telle est la nourriture dont le Seigneur nous parle dans l’évangile selon saint Jean, lorsqu’il nous dit : « Mangez ma chair et buvez mon sang. »
La traduction exacte aurait dû être :
Ailleurs (note : ou « d’une autre manière », dans l’Évangile selon Jean, le Seigneur l’a exprimé par des symboles, lorsqu’il a dit : « Mangez ma chair et buvez mon sang. »
L’abbé traducteur a tout simplement passé sous silence διὰ συμβόλων. Et à la phrase suivante, il choisit de traduire :
Cette nourriture est l’image évidente de la foi et de la promesse.
Au lieu de :
Décrivant clairement par métaphore les propriétés désaltérantes de la foi et de la promesse.
Le terme que je traduis « par métaphore » ἀλληγορῶν (allègorôn, qui est à l’origine de notre terme allégorie). Ici, l’abbé Genoude n’a pas passé sous silence le terme, mais l’a savamment reformulé pour ne pas laisser apparaître que Clément lisait Jean 6 comme une allégorie.
J’en profite pour marteler la règle suivante qui s’est avérée exacte à plusieurs reprises :
On ne peut pas faire confiance à une traduction catholique romaine des pères datant d’avant le milieu du XXe siècle.
Il y a certainement des heureuses exceptions, mais de manière générale quand un texte défavorable au dogme romain était présent, les traducteurs tentaient une honteuse reformulation, voire une suppression du texte, du moins pour ce qui est des traducteurs français.





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