La question de la capacité des démons à faire des miracles n’est pas une question nouvelle. Elle est discutée dans le Christianisme depuis l’Antiquité et a continué d’être débattue tout au long de la période médiévale. Chaque grand scolastique, en commentant les Sentences de Pierre Lombard, a été amené au Livre II à traiter de ce sujet d’une façon ou d’une autre. La persistance d’un intérêt pour cette question ne surgit pas simplement en contexte polémique vis-à-vis des autres religions avançant des miracles en soutien à leurs doctrines. Cet intérêt ne surgit pas non plus exclusivement en relation à un questionnement systématique sur l’étendue du pouvoir démoniaque. Cette question, en réalité surgit du texte biblique lui-même qui offre diverses affirmations invitant à une articulation, comme nous le verrons.
Néanmoins, ce sujet surgit aussi ponctuellement face aux prétentions miraculeuses papistes. Certains papistes prétendent en effet que, quand bien même nous aurions des objections doctrinales au catholicisme, nous devrions néanmoins les suspendre et nous rendre à la vérité du catholicisme si celui-ci produisait un miracle authentique, sous peine d’agir comme les pharisiens si nous le refusions. Le critère de conformité doctrinale (qui est l’un des critères moraux) du miracle ne devrait pas être employé car il entraînerait une circularité (le miracle confirmant la doctrine qui confirme le miracle). Voyons ce qu’il en est.
La tension biblique
La Bible fait diverses affirmations qui tendent à attribuer à Dieu, de manière l’exclusive, la capacité à faire des miracles. Ainsi, les Psaumes donnent pour titre à Dieu « Celui qui seul fait des prodiges (Psaume 136,4) ». Par ailleurs, la Bible relate à plusieurs reprises que le ministère d’un prophète, d’un apôtre ou de Christ lui-même est accrédité par les miracles accomplis dans le contexte de ce ministère. Le Bible déclare encore que seul Dieu peut annoncer à l’avance les évènements à venir (Es 46,10).
Pourtant, la Bible nous affirme par ailleurs que des miracles peuvent être faits au nom du Christ par des faux docteurs (). Elle avertit les Juifs à ne pas écouter un prophète qui demanderait de péché et qui annoncerait un prodige qui se produit (Deutéronome 13,1-2). Et elle annonce que l’Antichrist fera divers prodiges mensongers par la puissance de Satan. La Bible nous révèle, par les cas de possession, que les démons sont capables d’une grande force physique (pensons au Gadarénien qui brisait des chaînes) et de contrôler les mouvements d’animaux (toujours dans la même histoire, la chute des pourceaux). L’histoire des dix plaies d’Égypte nous apprend que les pratiques occultes égyptiennes n’ont pas été capables de transformer de la poussière en insecte (Exode 8,14), mais qu’elles ont été capables de transformer de l’eau en sang (Exode 7,20-22) et de faire monter des grenouilles depuis le Nil (Exode 8,2-3). Plus étonnant encore, ils ont été capables de transformer des bâtons en reptiles :
Aaron jeta son bâton devant le Pharaon et devant ses serviteurs, et cela devint un reptile. Mais le Pharaon appela des sages et des sorciers ; et les magiciens d’Égypte, eux aussi, en firent autant par leurs pratiques occultes. Tous, ils jetèrent leurs bâtons qui devinrent des reptiles. Mais le bâton d’Aaron engloutit leurs bâtons (Exode 7,10-12).
L’histoire de Job nous montre Satan, sur permission de Dieu, pouvoir inciter des personnes au meurtre et au vol (Job 1,15, 17), faire tomber du feu (Job 1,16), susciter une catastrophe naturelle (Job 1,18-19) et causer une maladie de peau (Job 2,7). Le même Satan a également incité David à pécher (1 Chroniques 21,1).
Ainsi, le texte biblique lui-même, quoi qu’il ne résout pas cette tension, l’introduit néanmoins : si les miracles peuvent être accomplis par des démons, en quoi Dieu est-il celui qui seul fait des miracles ? Si les miracles accréditent le ministère du Christ et des apôtres, pourquoi ceux des faux christs et de l’Antichrist ne sont pas pareillement accrédités par ce moyen ?
première question : que peuvent faire les démons par leur propre puissance ?
Définition du miracle
Sens strict
Le miracle au sens strict est défini comme une action au-delà du pouvoir de la nature. Puisque les démons font partie de la nature créée, ils ne peuvent pas faire de miracles à proprement parler. Cette façon de parler peut sembler étrange à la pensée contemporaine pour qui une manifestation démoniaque serait qualifiée de « surnaturelle ». Mais les démons sont en réalité une partie de la nature, quoiqu’invisibles.
Ainsi, William Perkins, dans son traité sur les actions du diable, relève que les vrais miracles ne peuvent être attribués qu’à Dieu :
Or, l’accomplissement d’un miracle de cette sorte est une œuvre propre à Dieu seul. Et aucune créature (homme ou ange) ne peut rien faire qui soit au-dessus de la nature ou contraire à elle, sinon Celui-là seul qui en est le Créateur. Car, de même que Dieu, au commencement, a fait toutes choses à partir de rien, Il s’est réservé comme œuvre particulière de sa toute-puissance le pouvoir de changer ou d’abolir la substance, les propriétés, le mouvement et l’usage de toute créature. La raison en est qu’Il est l’Auteur et le Créateur de la nature ; et par conséquent, selon son bon plaisir, Il est parfaitement capable d’en commander, d’en restreindre, d’en accroître ou d’en étendre la puissance et la force, sans l’aide ni l’assistance d’aucune créature.
De plus, l’opération d’un miracle est une sorte de création, puisqu’une chose y est amenée à l’existence alors qu’elle n’existait pas auparavant. Et cela doit nécessairement être propre à Dieu seul, par la puissance duquel les choses qui existent ont autrefois été produites à partir de ce qui n’apparaissait pas. La conclusion doit donc nécessairement être celle que David confesse : « Dieu seul fait des merveilles » (Ps 136,4), c’est-à-dire des œuvres véritablement merveilleuses1.
Cette affirmation est également faite par le scolastique luthérien David Hollaz2 et le scolastique médiéval Thomas d’Aquin3 qui par ailleurs distingue 3 types de vrais miracles divins : (1) ceux que la nature ne peut jamais faire, comme reculer le soleil ; (2) ceux que la nature peut faire, mais pas dans cet ordre : la nature peut faire qu’un animal voie, marche et vive, mais pas après qu’il soit mort ; (3) ceux que la nature peut faire, enfin, mais pas si promptement : on peut guérir d’une fièvre, mais pas en un instant4.
Perkins envisage deux objections à cela, à savoir que les prophètes et le Christ dans son humanité ont fait des miracles. La réponse à ces deux situations est sensiblement la même. Les prophètes ont fait des miracles mais non pas par leur propre puissance, par celle de Dieu. Le Christ a fait des miracles dans son humanité, mais les actions du Christ sont théandriques : les deux natures sont à l’œuvre et non l’humanité par elle-même. Comme l’explique Girolamo Zanchi, ressusciter un mort c’est divin, mais crier « Lazare sort » c’est humain. Guérir un aveugle, c’est divin, mais appliquer de la boue sur ses yeux, c’est humain. Pardonner les péchés, c’est divin ; mais dire « tes péchés te sont pardonnés », c’est humain. En toutes choses, les deux natures opèrent toujours ensemble dans la personne de l’Homme-Dieu5.
Sens large
Néanmoins, le terme miracle est également pris dans un sens plus large pour toute action dont la cause naturelle n’est pas possible à discerner pour l’être humain, et en ce sens les démons sont capables de nombreux miracles. En ce sens, Thomas déclare :
Les miracles proprement dits consistent, nous venons de le dire, dans l’accomplissement de choses en dehors de l’ordre de toute la nature créée. Mais, puisque nous ne connaissons pas toute la puissance de la nature créée, quand quelque chose se produit en dehors de l’ordre de cette nature telle que nous la connaissons, c’est un miracle par rapport à nous. Ainsi, quand les démons accomplissent quelque chose par la puissance de leur nature, on appelle cela un miracle, non absolument parlant, mais par rapport à nous3.
Dans le même sens, on peut parler de miracle pour ce qui dépasse le pouvoir de la nature humaine. Ainsi Bénédict Pictet, dans sa Théologie Chrétienne, affirme à propos des anges : « Ils ne peuvent pas accomplir de miracles — comme créer des choses, ressusciter les morts, etc. — mais ils peuvent faire beaucoup de choses qui dépassent la puissance de la nature humaine6. »
Ainsi, Perkins explique que diverses caractéristique du diable le rendent capable de miracles en ce sens second :
- La nature du diable est supérieure à celle de l’homme ; étant esprit, il est plus intelligent « C’est pourquoi il peut pénétrer plus profondément et plus finement les principes des choses que toutes les créatures corporelles revêtues de chair et de sang » ;
- Le diable est ancien et expérimenté. Notre vie est courte, la sienne a plusieurs milliers d’années d’expérience avec les hommes et les causes naturelles : « dans la nature, il existe certaines propriétés, causes et effets que l’homme n’a jamais imaginés ; d’autres qu’il a connus autrefois mais qui sont maintenant oubliés ; d’autres encore qu’il ne connaît pas mais qu’il pourrait connaître ; et des milliers qui sont à peine (ou pas du tout) accessibles à la connaissance. Toutes ces choses lui sont très familières, car en elles-mêmes elles ne sont pas des prodiges, mais seulement des mystères et des secrets dont il a observé la vertu et les effets depuis sa création. »
- Le diable est puissant ; il peut confondre les créatures qui lui sont inférieures et cette puissance qu’il a par nature est désormais employée au service de sa malice ;
- Le diable est rapide. Il peut en un espace de temps imperceptible pour nous se transporter lui-même ou d’autres créatures en des lieux très éloignés les uns des autres.
Par ces qualités, le diable peut nous tromper de diverses façons :
- Premièrement, en raison de sa grande connaissance et de son habileté dans la nature, il est capable d’appliquer une créature à une autre, et les causes efficientes à la matière, et ainsi de produire des effets que l’on tient communément pour impossibles.
- Deuxièmement, il a le pouvoir de mouvoir ces choses, non seulement selon le cours ordinaire, mais avec une rapidité et une célérité bien plus grandes.
- Troisièmement, de même qu’il peut appliquer et mouvoir, ainsi, par sa nature spirituelle, il est capable — si Dieu le permet — de s’introduire dans la substance d’une créature sans aucune pénétration des dimensions. Et, étant dans la créature, si solide soit-elle, il peut y opérer, non seulement selon les principes de sa nature, mais jusqu’aux limites extrêmes de la force et de la capacité de ces principes.
Les différents types de miracles démoniaques
Ainsi, reconnaissant que le diable est capable de prodiges, la tradition a tendance à catégoriser les miracles démoniaques ainsi :
- Certains miracles sont faux car ils ne sont en réalité que des supercheries. Ils peuvent être inspirés par le démon quant à l’intention de tromper, mais ne sont pas surnaturels au sens commun du terme : ce sont des fraudes, accessibles à la puissance humaine ;
- Certains miracles sont des illusions produites par le diable sur l’esprit humain, et ne reflétant pas la réalité ;
- Certains miracles démoniaques sont bien surnaturels au sens communs du terme et sont des changements réels, mais ils ne sont pas des miracles au sens propre : les démons font partie de l’ordre naturel créé, quoi qu’ils soient immatériels.
Cas d’étude : la transformation des bâtons en serpent
Si l’on prend l’exemple des mages égyptiens transformant les bâtons en serpent, certaines des catégories énumérées ci-dessus ont été déployées dans l’histoire :
- Ainsi, Flavius Josèphe déclare à ce propos : « Par leurs actes merveilleux, ces magiciens jetèrent un sort sur les yeux des spectateurs, de sorte que ces verges leur apparurent comme des serpents7 ». Ici Josèphe envisage une illusion mais pas de changement réel ;
- Cyrille d’Alexandrie, quant à lui, opte pour un remplacement très soudain des batôns par des serpents : « Par l’action trompeuse du diable, il advint que, dans le lieu où ils jetèrent leurs verges, des serpents furent aussitôt amenés d’ailleurs d’une manière invisible et substitués8. » De même, Johann Gerhard affirme à propos des autres miracles des mages égyptiens : « Ce changement des eaux et cette production de grenouilles furent soit illusoires, soit opérés par une substitution soudaine de sang à la place de l’eau et par l’introduction rapide de grenouilles venant d’un autre lieu9. »
- Augustin, et Thomas d’Aquin à sa suite, envisagent que des causes naturelles qui nous sont inconnues, mais connues des démons, puissent produire des serpents à partir de bâtons. Ainsi Thomas déclare : « Il faut dire en deuxième lieu, comme nous l’avons vu plus haut [q. 110, art. 2], que la matière n’est pas soumise par nature aux anges, bons ou mauvais, de telle sorte que les démons, par leur puissance, pourraient faire passer la matière d’une forme à une autre ; ils peuvent cependant se servir de certaines sortes de germes qu’on retrouve dans les éléments du monde pour d’accomplir de tels effets, comme le dit saint Augustin [De la Trinité, L. 3, ch. 8, 9]. Et c’est pourquoi il faut dire que toutes les transformations des choses corporelles qui peuvent être accomplies par les puissances naturelles qui relèvent de ces germes, peuvent aussi être accomplies par l’opération des démons qui utilisent ces germes, comme lorsque certaines choses sont transformées en serpents ou en grenouilles, lesquels peuvent être engendrés par putréfaction10 ». Ici, Thomas semble opérer avec une conception pré-scientifique proche de la génération spontanée qu’ont écarté les travaux de Louis Pasteur. On pourrait néanmoins imaginer qu’une autre cause naturelle inconnue à notre science puisse être évoquée dans cette catégorie de ce que la nature sait faire.
Ce cas d’étude nous permet d’esquisser comment, par leurs propres puissances, les démons pourraient faire ce qui s’apparente à une changement de substance pour l’observateur humain : une substitution rapide ou une illusion de l’esprit. Par ce même mécanisme il leur serait possible de faire apparaître ou disparaître des objets, en les déplaçant rapidement.
Autre cas d’étude : les guérisons démoniaques
Tacite et Suétone relatent que, au nom d’une idole, Vespasien accomplit publiquement la guérison d’un aveugle. Ils ajoutent que des témoins encore vivants sont encore là pour narrer la chose, alors qu’ils n’ont plus d’intérêt à le faire, Vespasien n’étant plus empereur. Considérant ce cas, le cardinal Bellarmin déclare :
Vespasien guérit l’aveugle et le boiteux de la manière suivante : le diable s’était emparé de l’œil de l’un et de la jambe de l’autre et empêchait l’usage de ces membres. Il fit cela afin de paraître guérir lorsqu’il cessait de nuire11.
Ce même mécanisme (cesser de nuire) est envisagé par Hildegarde de Bingen ainsi à propos de l’Antichrist :
Il apportera sur eux la maladie. Ils rechercheront des remèdes auprès des médecins, mais ne seront pas guéris ; ainsi ils reviendront à lui pour voir s’il peut les guérir. Et lorsqu’il les verra, il enlèvera la faiblesse qu’il avait fait venir sur eux, afin qu’ils l’aiment tendrement et croient en lui. Et tant d’entre eux seront trompés, car ils bâtiront leur propre vision sur ce qu’ils auraient dû recevoir de moi12.
Ce cas d’étude nous permet d’envisager comment un démon peut opérer une guérison, à savoir en ôtant le mal dont il a été auparavant la cause. Mais cela permet également de relever comment certaines actions démoniaques ne peuvent pas être distinguées des actions divines par le seul usage de nos sens. L’exorciste catholique Carlos Martins rapporte également dans l’un de ses livres qu’une femme a été guérie du cancer par un occultiste… dont le cancer a récidivé quand celle-ci a cessé de payer l’occultiste13. Ce caractère trompeur des actions démoniaques, singeant les bonnes actions de Dieu jusqu’à opérer des guérisons apparente est en effet reconnu dans le catholicisme également. Dans un article intitulé bien à propos Le démon sait perdre un peu pour gagner beaucoup14, il nous est rapporté l’histoire de Madeleine de la Croix, fin XVe siècle. Née en 1487, elle a prétendu dès ses 5 ans avoir des apparitions du Christ. Elle fut réputée dès 12 ans comme thaumaturge. Dès 17 ans, elle entre chez les franciscains et sera abbesse à trois reprises. Elle est connue pour des stigmates, des extases avec lévitation, elle ne se nourrit que de l’Eucharistie, opère des guérisons (il est relaté qu’elle aurait rendu la parole à un muet). Elle est réputée pour un caractère doux, humble et affable et toute l’Espagne la révère, elle est consultée par des cardinaux et des évêques. Toutefois, 55 ans plus tard, on la surprend se nourrissant en cachette et elle confesse avoir fait un pacte avec le diable dans son enfance. Une biographie de cette dernière a même été écrite par Maurice Garçon de l’Académie Française qui signale que « sa vie était si connue des théologiens et démonologues des seizième et dix-septième siècles qu’ils y font sans cesse des allusions pour illustrer leurs démonstrations. » Et, effectivement cette affirmation s’est vérifié lors mes lectures. Par exemple, alors qu’il aborde la question des miracles, le scolastique luthérien Johann Adam Scherzer relève que Madeleine de la Croix était estimée au point de tromper non seulement le peuple mais également des empereurs, des rois et le pontife en personne qui se recommanda à ses prières15. Ainsi, Suarez commente :
Bien souvent par le pouvoir des démons, des prodiges similaires sont accomplis, qui ne peuvent être distingués par les moyens humains, comme cela est clair par l’exemple des mages en Egypte ou dans le cas de ceux qui seront accomplis par l’Antichrist16.
En France, au même siècle, nous rencontrons un cas très semblable dans la personne de Nicole Tavernier. Elle parvint à susciter l’organisation de processions dans plusieurs villes dont Paris. Elle révélait les secrets des consciences des gens, les poussant alors à se confesser humblement après révélation de leurs fautes. De nombreux ecclésiastiques louaient ses vertus. Sa possession démoniaque aurait été démasquée par la bienheureuse Marie Acarie. Ainsi, l’historien et abbé Henri Bremond relève :
On la consultait de toutes parts ; les grands du royaume se recommandaient à ses prières; les ecclésiastiques et les religieux l’estimaient beaucoup ; et personne n’avait encore remarqué en elle aucune imperfection. Elle annonçait que, si on se repentait de ses péchés, bientôt on verrait cesser les calamités publiques. Sur sa parole, le peuple se confessait et communiait; on ordonna même des processions dans plusieurs villes de France. Elle en fit faire une à Paris, à laquelle assista le Parlement, accompagné des autres cours souveraines et d’une grande multitude de citoyens17.
De même le père Pierre-Xavier Pouplard relève encore :
Elle parlait des choses de Dieu et expliquait les passages les plus difficiles de l’Écriture, de manière à étonner les plus fameux docteurs. Elle avait des extases, des visions et des révélations; elle prédisait les choses futures et avertissait les moribonds des péchés qu’ils n’avaient pas confessés : et ce qu’elle avait dit se trouvait véritable. Un jour, elle donna, d’une manière exacte, le signalement d’un religieux qu’elle n’avait jamais vu, et qu’elle voulait prendre pour confesseur. Deux fois, elle fut attaquée d’une maladie dangereuse, et deux fois elle parut recouvrer la santé par miracle18.
Une récente étude relate que Nicole Tavernier était employée par les capucins afin de s’opposer à l’édit de tolérance envers les protestants que le roi Henri IV souhaitait imposer : « deux miracles qui eurent lieu en la présence de nombreux docteurs et religieux : celui de la grande lumière qui fit irruption dans la chambre de Nicole malade à l’extrémité et de la voix qui dit « Ave soror » et la guérit ; celui de l’hostie qui « vint d’elle-même se placer dans sa bouche durant la messe de son Père directeur »… Nicole Tavernier était une pièce maîtresse dans un dispositif d’agitation qui secouait Paris selon des modes d’action que la Ligue n’aurait pas désavoués. »
Ainsi, une étude récente sur les mystiques de ce temps et les critères d’évaluation d’une fausse extase donnés par Thérèse d’Avila relève :
L’extase, au même titre que les autres grâces extraordinaires, doit pouvoir se prêter à un examen de discernement d’autant plus attentif qu’elle s’avère un refuge commode de l’illusion diabolique et de la dissimulation. Les exemples ne manquent pas : au cas récent et fameux de la clarisse de Cordoue, Madeleine de la Croix, convaincue en 1543 de sorcellerie après avoir utilisé ses extases pour s’acquérir une réputation de sainteté, ou celui similaire de Nicole Tavernier dans le Paris des années 1590, s’ajoutent des collections d’anecdotes recueillies depuis l’Antiquité. Celles-ci servent à souligner combien les extases ont pu servir à autoriser des générations de faux prophètes, de saintetés truquées et de magiciens qui les ont utilisées à leur profit19.
Mentionnons encore le cas de Marie de la Visitation, au Portugal, à la même époque. Il y a donc une solide tradition dans le catholicisme qui reconnaît comme démoniaque des mystiques dont la vertu était pourtant louée d’un grand nombre et dont les actions conduisaient pourtant certains à confesser leurs péchés, prier le Christ et se penser guéri de divers maux. Un article publié par l’association catholique traditionnaliste Cap Fatima, sur leur site dédié au centenaire des apparitions dont ils font ardemment la promotion, signale d’ailleurs :
Le démon peut apparaître sous les formes de Notre-Seigneur, de la Sainte Vierge, d’un ange ou d’un saint. Il peut simuler tous les dons des mystiques authentiques : ferveur, extase, lévitation, stigmates. Il peut accomplir des phénomènes extraordinaires : guérisons inexplicables, phénomènes lumineux extraordinaires, bilocation, prédictions étonnantes ou secrets dévoilés, sciences ou éloquence très supérieure aux capacités du voyant, parler en langue, etc. (D’après le Rituale Romanum sur l’exorcisme, parler en langues est le premier critère de la possession.). Il lui arrive de procurer des maladies … qui se guérissent dès que son action cesse ! Sachant parfaitement qu’on juge l’arbre à ses fruits, il peut également susciter de nombreuses conversions, car il est capable de perdre beaucoup pour gagner encore plus : il ne lui coûte pas de susciter prières, pénitences, jeûnes, pratiques des sacrements pendant des dizaines d’années, pourvu qu’il égare un plus grand nombre d’âmes.
Ainsi, au-delà de la question de ce que les démons peuvent faire, il y a la question de ce qu’ils peuvent nous faire croire qu’ils ont fait, de manière suffisamment réussie pour que nos sens ne puissent pas le distinguer.
Autre cas d’étude : l’exorcisme
Il est bien connu que Jésus-Christ reprocha aux Pharisiens d’attribuer au diable ses exorcismes. Étonnamment, Thomas d’Aquin envisage pourtant que des exorcismes puissent avoir lieu sous l’action d’un démon :
Le Christ ne chassait pas les démons de la façon dont agissait la vertu des démons. Car, par la vertu des démons supérieurs, les démons sont bien chassés des corps, mais de telle sorte qu’ils gardent leur pouvoir sur l’âme, car le démon n’agit pas contre son règne. Tandis que le Christ chassait les démons du corps, mais bien davantage de l’âme. Aussi a-t-il condamné le blasphème des pharisiens prétendant qu’il chassait les démons par la vertu des démons :
– 1° Parce que Satan n’est pas divisé contre lui-même.
– 2° Par l’exemple de ceux qui chassaient les démons par l’Esprit de Dieu.
– 3° Parce qu’il ne pourrait chasser les démons s’il ne les avait pas vaincus par la vertu divine.
– 4° Parce qu’il n’y avait dans ses oeuvres ou dans leurs effets aucun accord entre lui et Satan, puisque Satan cherchait à disperser ce que lui-même, le Christ, rassemblait20.
Il n’est pas le seul à avoir exprimé cet avis. Ainsi, l’abbé de Saint-Cyran, répondant à une question de Blaise Pascal, déclare par exemple : « Mais je n’appelle pas miracle de chasser les démons par l’art du diable, car, quand on emploie la puissance du diable pour chasser le diable, l’effet ne surpasse pas la force naturelle des moyens qu’on y emploie21. » De même, Benito Pereira déclare :
Les hérétiques aussi chassent les démons par des paroles saintes, ou par le nom du Christ, ou par les sacrements chrétiens. Parfois, le diable cède volontairement à ceux qui commandent une chose mauvaise ; d’autres fois, ils sortent malgré eux, en l’honneur de leur très excellent chef, le Christ. Tel était l’homme dont parlent les disciples au Christ en Marc 9:38 : “Maître, il chasse les démons en ton nom”, bien qu’il ne suivît pas le Christ22.
Autre cas d’étude : la connaissance de l’avenir
Dans un traité consacré au pouvoir des démons, Pierre Martyr Vermigli envisage deux façons dont les démons peuvent connaître l’avenir23. Premièrement, ils sont capables de meilleures déductions que nous, tout d’abord parce qu’ils connaissent mieux les causes naturelles et leurs effets probables ou certains mais également parce qu’ils ont une longue expérience relative aux agents libres comme nous et savent mieux les décrypter que nos sociologues et autres spécialistes du comportement humain. Deuxièmement, le début du livre de Job ainsi que 1 Rois 22 nous représentent ce que les biblistes appellent le conseil céleste. Il s’agit de séances présentées comme délibératives au cours desquelles Dieu évoque auprès des anges bons et mauvais certains de ses desseins (dans les cas en question, son appréciation de Job et son intention de juger tel roi d’Israël). Bien entendu, le langage est ici métaphorique mais permet malgré tout d’envisager que les démons sachent certaines choses futures par révélation du conseil divin.
Il y a évidemment une autre façon dont un démon peut prédire l’avenir, à savoir en annonçant une chose qu’il s’apprête à réaliser, si Dieu ne l’en empêche pas. En ce sens là, je peux également annoncer ce que je prévois de faire demain (quoique je doive ajouter que cela aura lieu seulement si Dieu le veut).
Prodiges mensongers ?
Une objection formulée par quelques-uns à l’idée que les démons puissent accomplir plus que des illusions est que la Bible qualifie de mensongers leurs prodiges. Toutefois, un autre sens, signalé par Augustin, peut être reçu pour ces paroles, à savoir qu’ils sont nommés mensongers parce qu’ils entraîneront dans l’erreur.
On a coutume de demander si l’Apôtre les appelle de faux miracles, parce que ce ne seront que des illusions et des prestiges, ou bien parce qu’ils entraîneront dans l’erreur ceux qui croiront ces prodiges au-dessus de la puissance du diable, faute de connaître ce qu’il peut et surtout ce qu’il pourra, alors qu’il recevra un pouvoir plus grand qu’il ne l’a jamais eu. En effet, lorsque le feu tomba du ciel et consuma la nombreuse famille de Job avec tant de troupeaux, et qu’un tourbillon de vent abattit la maison où étaient ses enfants et les écrasa sous ses ruines, ce n’étaient pas des illusions , et cependant c’étaient des oeuvres de Satan, à qui Dieu avait donné ce pouvoir. Quoi qu’il en soit (car nous saurons mieux un jour pourquoi l’Apôtre les appelle de faux miracles)24.
Ainsi Thomas d’Aquin :
Comme dit S. Augustin, les œuvres de l’Antichrist peuvent être appelées des signes du mensonge, « soit parce que les sens mortels seront trompés par des apparences illusoires, de telle sorte qu’il semblera faire ce qu’il ne fera pas réellement, soit parce que tout en étant de vrais prodiges, ces œuvres entraîneront dans le mensonge ceux qui y croiront. »25.
De même, Guillaume Estius, que le pape Benoît XIV qualifia de Docteur Fundatissimus, s’inscrivant dans la lignée des scolastiques médiévaux, publia un Commentaire sur les Sentences de Pierre Lombard dans lequel il déclare :
Le fait que l’Apôtre ajoute le mot « mensonge » ne semble pas constituer un obstacle ; car ces signes et prodiges sont qualifiés de mensonges, comme certains l’expliquent, non pas parce qu’ils seront simplement apparents et illusoires plutôt que réels, mais parce qu’ils induiront les hommes en erreur et les mèneront au mensonge. On lit en effet : « et avec toutes les séductions de l’iniquité pour ceux qui périssent, parce qu’ils n’ont pas reçu l’amour de la vérité » , et plus loin : « C’est pourquoi Dieu leur envoie une puissance d’égarement, afin qu’ils croient au mensonge » , etc. Augustin indique que cette explication ne le dérange pas dans La Cité de Dieu , livre XX, chapitre 19, où il les qualifie de véritables prodiges, bien que destinés à conduire au mensonge. Ces prodiges, l’Antéchrist les accomplira, de même que les autres faux prophètes, avec l’aide du diable et de ses anges. C’est pourquoi ils semblent être attribués aux deux26.
Et ainsi William Perkins relate le même avis chez les réformés et Johann Gerhard chez les luthériens27. William de Vaurouillon chez les papistes déclare encore la même chose28.
Certains miracles sont-ils propres au Christ ?
Hollaz, le théologien luthérien, affirme ceci :
Certes, il y a quatre miracles qui sont les plus grands de tous et propres au Christ : 1) L’ouverture des yeux d’un homme aveugle de naissance (Jean 9:32) ; 2) L’expulsion des démons des corps, œuvre qui, en vérité, ne convenait à personne d’autre qu’à celui à qui elle avait été donnée, afin que lui seul détruise les œuvres du diable ; 3) Le rappel à la vie des morts, et de la manière qu’il avait lui-même voulue (Jean 5:20-21) ; 4) Le rappel à la vie de son propre corps mort (Jean 2:18-19 ; 10:18), dont la puissance et la force furent la preuve la plus évidente dans la force du Christ, alors qu’il était sur le point de rendre l’âme (Marc 15:37 et 39)29.
Ainsi, la guérison d’une pathologie congénitale, l’exorcisme et la résurrection (des autres et de soi-même) sont retenus par Hollaz comme propres au Christ. Pour la résurrection, il est aisé de comprendre pourquoi : la puissance nécessaire pour ressusciter est celle qu’il faut pour créer. Pour la guérison d’une pathologie congénitale comme la cécité, l’hypothèse semble également raisonnable car si le démon était la cause de la cécité par atteinte des yeux, il se trouve que guérir les yeux ne solutionnerait pas la cécité puisqu’il est nécessaire pour voir que le cerveau ait appris à voir. Ainsi, les expériences de privation visuelle de Hubel et Wiesel à ce propos leur ont valu un prix Nobel. Bénédict Pictet, dans sa Théologie Chrétienne, semble s’accorder avec Hollaz lorsqu’il affirme à propos des anges : « Ils ne peuvent pas accomplir de miracles — comme créer des choses, ressusciter les morts, etc. — mais ils peuvent faire beaucoup de choses qui dépassent la puissance de la nature humaine6. ».
Néanmoins, comme nous l’avons vu, tous ne s’accordent pas sur cette liste à 4 éléments. Nous avons relevé plus tôt en effet comment Thomas d’Aquin et d’autres envisagent que certains exorcismes (qui ne font que chasser les démons des corps) ne sont pas propres au Christ. Chrysostome pousse les choses jusqu’à dire qu’il ne faudrait pas croire un homme qui ressusciterait les morts ajoutant que « c’est le propre de celui qui aime, de ne pas renoncer à l’objet aimé, même quand ceux qui s’efforcent de l’y faire renoncer présenteraient des morts ressuscités30. » De même, le luthérien Scherzer rapporte comment Simon d’Alexandrie, patriarche des hérétiques jacobites, fut réputé pour avoir rendu la vie à un mort31. Toutefois, comme nous le verrons dans la section suivante, cela n’impose pas de croire que les démons peuvent faire ces miracles.
Conclusion de la première question
Les démons ne peuvent pas accomplir des actes au-delà de la nature par leur propre puissance. Ils peuvent néanmoins simuler de telles actions d’une part et, d’autre part, le faire suffisamment bien pour qu’il ne soit pas toujours possible pour les hommes de discerner uniquement à partir de l’acte miraculeux. Ainsi, le cardinal Bellarmin dit à propos de l’Antichrist qu’il « semblera ressusciter les morts et guérir les malades, mais ces choses seront des illusions démoniaques et non de vrais miracles » et ajoute « les miracles de l’Antichrist auront une cause naturelle, quoique secrète pour nous les hommes32. »
Deuxième question : les démons peuvent-ils accomplir des vrais miracles par la puissance de Dieu ?
Dans la question qui précédait, nous nous sommes demandés ce que les démons pouvaient accomplir par leur propre puissance. Nous avons vu que si une réponse unanime ne se dégageait pas sur tous les points, les théologiens ont néanmoins tendance à affirmer que certains actes sont inaccessibles au pouvoir des démons et que la résurrection, la création ex nihilo, l’exorcisme ainsi que la guérison d’une pathologie congénitale semblaient être les réponses pouvant se hisser sur le podium. L’une des raisons, il me semble, pour laquelle certains théologiens ont pu être réticent vis-à-vis de l’un de ces éléments tient dans la capacité des démons à imiter certaines de ces choses d’une part, mais également à la question que nous allons aborder désormais. En effet, la question de ce que les démons sont capables de faire par leur propre puissance devient d’importance relative pour le discernement si l’on admet par ailleurs que la puissance divine elle-même, qui n’est pas limitée, peut accomplir des choses au travers des démons.
Il n’y a pas d’impossibilité métaphysique à ce que ce soit le cas. En effet, si les apôtres ont pu accomplir des miracles par la puissance de Dieu, s’il semble qu’une personne ne suivant pas le Christ ait été capable en son nom de chasser les démons (), il n’y a rien qui empêche un être spirituel de faire de même. Ainsi, Thomas commente : « Il reste donc que les substances spirituelles créées n’accomplissent pas de miracles par leur propre pouvoir. Je dis « par leur propre pouvoir », car rien ne s’oppose à ce que, par la puissance divine, ces substances opèrent des miracles33. » Mais outre cette possibilité métaphysique, a-t-on des raisons de penser que cela a lieu ? Voici ce que répond Guillaume Estius, le scolastique que nous avions cité plus tôt (accrochez-vous, la citation n’est pas courte) :
Il est absolument certain que les démons ne peuvent accomplir des miracles par leur propre puissance, puisque ni les bons anges ni les saints hommes ne le peuvent. Car un miracle, dans l’usage de l’école chrétienne (car les auteurs latins emploient ce mot dans un sens plus large), est toute œuvre qui dépasse la capacité de toute la nature et qui se produit en dehors du cours ordinaire des choses — comme lorsqu’une femme stérile devient féconde, qu’un aveugle recouvre la vue, qu’un mort ressuscite, que le soleil s’obscurcit, et tout ce qui n’a point de causes dans la nature, pourvu aussi que cela survienne hors du cours ordinaire des choses. Nous avons ajouté cette précision parce qu’il existe certaines choses qui dépassent la capacité de la nature et doivent être rapportées principalement et proprement à Dieu seul, mais qui pourtant ne sont pas comptées parmi les miracles, parce qu’elles ne se produisent pas en dehors du cours ordinaire établi par Dieu — comme la création du monde, qui fut l’institution même de la nature ; de même la création des âmes, l’infusion de la grâce, la transsubstantiation du pain et du vin, ainsi que les effets des autres sacrements. Car ce qui est habituel, bien qu’au-dessus de la nature, n’est pas appelé miracle, comme l’enseigne saint Augustin dans De Trinitate, livre III, chapitre 6. Cependant, puisque tant ces choses-là que les autres surpassent toute puissance créée, les hommes et les anges sont néanmoins dits accomplir des miracles — tout comme ils sont dits produire les effets des sacrements — à titre d’instruments ou de ministres, c’est-à-dire lorsque de telles choses sont faites par Dieu à leurs prières, ou lorsque Dieu se sert d’un ministère de leur part pour les accomplir, comme l’explique saint Thomas dans la Somme théologique II-II, q. 178, art. 1.
La question est donc de savoir si, de même que Dieu accomplit parfois un miracle par les bons anges, Il le fait aussi par les démons. Et il semble qu’Il le puisse.
Premièrement, parce que, de même que des miracles sont parfois accomplis par des hommes saints, ils le sont aussi par des hommes mauvais qui sont membres du diable — tels ceux qui diront en ce jour-là : « Seigneur, Seigneur, n’avons-nous pas prophétisé en ton nom, et chassé les démons en ton nom, et fait beaucoup de miracles en ton nom ? » et qui entendront pourtant : « Je ne vous ai jamais connus ; retirez-vous de moi, vous qui commettez l’iniquité »(Matthieu 7.)
Deuxièmement, parce que les faux prophètes et les faux christs, qui sont spécialement les ministres du diable, accompliront de grands signes et prodiges(Matthieu 24.) Et l’avènement même de l’Antéchrist, qui sera l’instrument le plus parfait du diable, se fera « avec toute puissance, signes et prodiges mensongers »(2 Thessaloniciens 2 ; Apocalypse 13.) ; et l’Apôtre, écrivant aux Thessaloniciens, attribue expressément à l’opération de Satan ce que fera l’Antéchrist. Dans l’Apocalypse, il est dit qu’il accomplira de grands signes, non seulement en faisant descendre le feu du ciel, mais encore en donnant un esprit à l’image de la bête et en la faisant parler. Il est même suggéré qu’il se rétablira lui-même de la mort à la vie — car certains comprennent ainsi ce que Jean écrit d’une des têtes de la bête, qu’il avait vue comme frappée à mort, mais dont la blessure mortelle fut guérie, de sorte que toute la terre fut dans l’admiration derrière la bête.
Et il ne semble pas que l’ajout du mot « mensongers » par l’Apôtre fasse obstacle ; car ces signes et prodiges sont appelés mensonges, comme certains l’expliquent, non parce qu’ils seraient simplement apparents et illusoires plutôt que réels, mais parce qu’ils conduiront les hommes au mensonge et à l’erreur. Car ce qui suit est : « et avec toutes les séductions de l’iniquité pour ceux qui périssent, parce qu’ils n’ont pas reçu l’amour de la vérité », et plus loin : « C’est pourquoi Dieu leur envoie une puissance d’égarement, afin qu’ils croient au mensonge », etc. Augustin indique que cette explication ne lui déplaît pas dans La Cité de Dieu, livre XX, chapitre 19, où il les appelle de véritables prodiges, bien qu’ordonnés à conduire au mensonge. Ces prodiges, l’Antéchrist les accomplira, ainsi que les autres faux prophètes, avec l’aide du diable et de ses anges. C’est pourquoi ils semblent attribués aux uns et aux autres.
Troisièmement : Lactance, dans l’Épitomé des Institutions divines, chapitre 8, dit que l’Antéchrist fera non seulement descendre le feu du ciel et parler l’image qu’il aura dressée — deux choses que l’on trouve dans l’Apocalypse — mais qu’il arrêtera aussi le soleil dans sa course, ce qui est tenu pour impossible autrement que par un miracle au sens propre.
Quatrièmement : les Pères reconnaissent communément, et les histoires ecclésiastiques attestent, que de véritables miracles se produisent hors de l’Église, même par des faux prophètes, des hérétiques et des schismatiques — comme saint Hilaire dans le canon 6 sur Matthieu, saint Augustin dans De l’unité de l’Église, chapitres 18 et 19, saint Grégoire dans les Morales, livre XX, chapitre 8, Socrate dans l’Histoire ecclésiastique, livre I, chapitre 9, et livre VII, chapitres 17 et 38, Sozomène au livre I, chapitre 14, Nicéphore au livre VIII, chapitre 41, livre IX, chapitre 18, et livre XI, chapitre 42. Ces témoignages concernent les donatistes, les ariens et les novatiens. Or il n’est pas vraisemblable que ces miracles aient été accomplis sans l’aide et l’opération des démons, dont les hérétiques sont les associés ; donc ils furent aussi accomplis par les démons.
Cinquièmement : il semble encore qu’on puisse démontrer que de véritables miracles peuvent être accomplis par des hérétiques — et donc aussi par les démons, maîtres et collaborateurs des hérétiques — non seulement de quelque manière que ce soit, mais même pour la confirmation de l’erreur ; car les dons appelés grâces gratuitement données, comme le don des langues, la grâce de la parole et de l’exhortation, peuvent être employés à une mauvaise fin, même pour confirmer l’hérésie ; donc le don des miracles le peut aussi.
Sixièmement : cela se prouve encore par ce raisonnement : l’intention ne fait pas partie de la nature de l’œuvre. Donc, Dieu coopérant à un miracle, un homme peut avoir une intention mauvaise, comme rechercher sa propre gloire ; donc aussi la confirmation de l’erreur — de même que dans les sacrements, Dieu opérant l’effet, le ministre peut avoir l’esprit tourné vers le gain ou la vaine gloire.
Septièmement : Dieu peut accomplir un miracle à tout moment ; donc Il peut aussi ressusciter un mort précisément au moment où un hérétique prie pour cette résurrection afin de confirmer son hérésie par le miracle. Car l’hérétique, en priant, ne peut empêcher Dieu de le faire, puisque nulle malice humaine ne peut faire obstacle à une œuvre de la puissance divine.
Huitièmement : cela semble raisonnable et conforme à la providence de Dieu envers Ses élus — afin d’éprouver la fermeté de leur foi, qu’Il accomplisse aussi quelque chose au-dessus de la nature par des hommes mauvais et des hérétiques cherchant à renverser la foi des élus.
Neuvièmement : on peut prophétiser afin de détourner les hommes de la vraie religion vers une fausse, selon (Deutéronome 13.) : « S’il s’élève au milieu de toi un prophète », etc., où l’Écriture ajoute aussi cette raison : « parce que, dit-elle, l’Éternel, votre Dieu, vous éprouve, pour savoir si vous L’aimez ou non de tout votre cœur », etc. ; donc on peut aussi accomplir un miracle en vue d’une fin semblable. Car une opération nouvelle et surnaturelle de Dieu semble n’être pas moins requise pour un acte prophétique que pour un miracle.
Dixièmement : saint Jean Chrysostome, dans l’homélie 5 Contre les Juifs, dit qu’il ne faut pas croire les faux docteurs même s’ils ressuscitent les morts, parce que, dit-il, « Dieu, vous éprouvant, leur a permis de pouvoir faire cela ».
Enfin : à cette opinion — selon laquelle, par certains familiers des démons, en vue d’établir leur propre divinité, de véritables miracles peuvent être et ont parfois été accomplis — Jean Gerson paraît donner son assentiment dans un sermon sur l’Évangile du dix-neuvième dimanche après la Pentecôte, où il tient aussi que saint Augustin pense de même34.
Ainsi va le raisonnement de Estius. Premièrement, nous avons établi que les vrais miracles sont inaccessibles aux démons. Deuxièmement, nous constatons que des vrais miracles se font par l’entremise des amis des démons, à savoir les hérétiques (à quoi nous pourrions ajouter Madeleine de la Croix, Nicole Tavernier, etc.). Ainsi, il semble que les démons aient ici agi par la puissance divine elle-même. Mais pourquoi donc Dieu accorderait sa puissance à un démon ? Deux raisons au moins peuvent aisément être discernées dans les pages de la Bible.
La mise à l’épreuve de son peuple
Le motif de la mise à l’épreuve du peuple de Dieu est récurrent dans la Bible. Il est dit que Dieu demanda à Abraham de sacrifier son fils unique afin d’être éprouvé par ce moyen (Genèse 22). De même, lorsque le roi Ezéchias rencontra les émissaires babyloniens, il est dit que « Dieu l’abandonna pour l’éprouver, afin de connaître tout ce qui était dans son coeur. » (2 Chroniques 32,31), une raison également invoquée pour le long périple des Juifs dans le désert (Deutéronome 8,2,16). Ce motif de la mise à l’épreuve coincide parfois avec l’action du diable, notamment dans l’épreuve de Job (Job 1,11,12 ; 2,3-6).
Le texte le plus pertinent pour notre propos est toutefois Deutéronome 13. Dans ce chapitre, Dieu instruit son peuple de ne pas écouter un prophète qui commanderait un péché, quand bien même il annoncerait un prodige qui s’accomplit. Ce texte ne parle précisément pas d’un prophète des nations environnantes livrées au paganisme, mais d’un prophète « du milieu de toi », une expression désignant l’assemblée de l’Éternel dans le Deutéronome. Si un tel prophète vient à se lever (il n’est pas précisé que ce prophète ne pourrait pas prétendre être envoyé par l’Éternel : la totalité des faux prophètes que l’on rencontre dans les portions narratives des prophètes antérieurs ou postérieurs prétendent être envoyés par Dieu) et à demander des choses contraires à la loi de Dieu, il ne faudrait pas l’écouter, même s’il produisait un miracle. Ici, Moïse prend l’exemple de l’idolâtrie car il s’agit d’un péché contre le premier commandement, mais le propos est métonymique comme toujours dans ces dispositions de la loi et ainsi si le prophète ordonnait l’adultère, le vol ou le meurtre, le principe s’appliquerait. Ainsi, la mention de l’idolâtrie ne doit pas nous amener à conclure qu’il s’agirait nécessairement d’un prophète qui ne prétendrait pas parler au nom de Dieu. L’élément qu’il faut remarquer dans ce texte, c’est la raison pour laquelle il ne faut pas écouter le prophète : « car c’est l’Éternel, votre Dieu, qui vous met à l’épreuve pour savoir si vous aimez l’Éternel, votre Dieu, de tout votre cœur et de toute votre âme (Deutéronome 13,3). » Ainsi, comme le dit Estius que nous venons de citer : « Cela semble raisonnable et conforme à la providence de Dieu envers Ses élus — afin d’éprouver la fermeté de leur foi, qu’Il accomplisse aussi quelque chose au-dessus de la nature par des hommes mauvais et des hérétiques cherchant à renverser la foi des élus34. » Or, les hérétiques qu’il mentionne prétendaient agir au nom de Dieu et non de telle divinité étrangère. Je précise ces choses car certains papistes tentent de restreindre la portée de Deutéronome 13 aux seuls prophètes de divinités étrangères, afin que l’on ne puisse pas leur objecter ce principe de jugement doctrinal qu’ils voudraient nous voir abandonner face à leurs miracles allégués. Cette tentative est vaine car le Nouveau Testament annonce de faux christs accomplissant des prodiges (or un christ prétend être oint de Dieu) et Paul nous déclare qu’un ange même qui annoncerait un autre évangile ne devrait pas être écouté (Galates 1,8). Il reste donc que Dieu permet des miracles pour éprouver son peuple.
C’est encore ainsi que saint Chrysostome comprend que Dieu agit avec son peuple ici :
Dès longtemps ces artifices ont été dénoncés et condamnés, écoutez ce que dit Dieu : S’il s’élève parmi vous un prophète ou quelqu’un ayant un songe, et qu’il donne un signe ou un prodige, et que le signe ou le prodige annoncé arrive, et que cet homme prenne la parole pour vous dire Allons, et adorons d’autres dieux, vous n’écouterez pas ce prophète, parce que le Seigneur Dieu cous tente pour montrer si vous aimez le Seigneur votre Dieu, de tout votre coeur et de toute votre âme. (Deut. XIII, 1-3.) Voici ce qu’il veut dire : Si quelque prophète dit : Je puis ressusciter un mort ou guérir un aveugle, mais croyez-moi, adorons les démons, sacrifions aux idoles; quand même l’homme qui tiendrait ce langage aurait le pouvoir de guérir un aveugle ou de ressusciter un mort, ne le croyez pas pour cela, pourquoi ? parce que Dieu lui aura donné ce pouvoir pour vous tenter, non que Dieu ignore vos sentiments, mais il veut vous éprouver et vous fournir l’occasion de montrer si vous aimez réellement le Seigneur votre Dieu. C’est le propre de celui qui aime, de ne pas renoncer à l’objet aimé, même quand ceux qui s’efforcent de l’y faire renoncer présenteraient des morts ressuscités. Si Dieu a adressé ces paroles aux Juifs, à bien plus forte raison nous conviennent-elles à nous qui avons été appelés à une sagesse plus haute, à qui Jésus-Christ a ouvert la porte de la résurrection, et prescrit de négliger les choses présentes, pour tourner toutes nos espérances vers la vie future35.
L’endurcissement des impénitents
Nous avons plus tôt évoqué 3 options pour expliquer les miracles des mages égyptiens. En réalité, l’option que nous envisageons désormais pourrait figurer également dans l’explication de ce cas : Dieu a pu permettre que sa puissance soit employée par les mages, pour un autre motif que celui que nous venons d’évoquer. En effet, avant même que Moïse n’ait parlé au Pharaon, Dieu lui annonce : « Et moi, j’endurcirai le coeur de Pharaon, et je multiplierai mes signes et mes miracles dans le pays d’Égypte. » (Exode 7,3). Nous avons déjà relaté sur notre site les avis de saint Augustin, Pierre Lombard et Thomas d’Aquin sur cet endurcissement. Saint Paul nous déclare que cet endurcissement relève de la souveraineté de Dieu, exercée pour sa gloire : « Ainsi donc, cela ne dépend ni de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde. Car l’Ecriture dit à Pharaon: Je t’ai suscité à dessein pour montrer en toi ma puissance, et afin que mon nom soit publié par toute la terre. Ainsi, il fait miséricorde à qui il veut, et il endurcit qui il veut. Tu me diras: Pourquoi blâme-t-il encore? Car qui est-ce qui résiste à sa volonté? O homme, toi plutôt, qui es-tu pour contester avec Dieu? Le vase d’argile dira-t-il à celui qui l’a formé: Pourquoi m’as-tu fait ainsi? (Romains 9, 16-20) » 1 Rois 22 nous présente également le Seigneur envoyant un esprit de mensonge afin d’égarer le roi d’Israël qui s’est livré à l’idolâtrie. La vision relate un conseil céleste comparable à celui du début du livre de Job.
Ce motif revient à d’autres moments dans les épîtres de Paul, notamment en Romains 1, où il est dit que ceux qui se livrent au culte de choses créées seront livrés par Dieu à diverses dépravations. Or, l’Écriture nous apprend que ce jugement par l’égarement peut aller jusqu’à permettre des miracles démoniaques.
L’avènement de l’impie se produira par la puissance de Satan, avec toutes sortes de miracles, de signes et de prodiges mensongers, et avec toutes les séductions de l’injustice pour ceux qui périssent, parce qu’ils n’ont pas reçu l’amour de la vérité pour être sauvés. Aussi Dieu leur envoie une puissance d’égarement, pour qu’ils croient au mensonge (2 Thessaloniciens 2,9-11).
De même, parmi les raisons envisagées par Augustin pour les miracles des démons, voici ce qu’il déclare :
Soit pour permettre que les Egyptiens s’affermissent dans leurs erreurs, soit pour préparer le triomphe de la vérité en la personne des magiciens, qui s’étaient tout d’abord attiré par leurs prestiges l’admiration générale36.
L’Antéchrist ne soit venu séduire ceux qui seront déjà morts dans l’âme, encore que cette séduction même appartienne au mystère des jugements de Dieu […] ils séduiront ceux qui auront mérité d’être séduits, pour n’avoir pas aimé la vérité qui les eût sauvés. L’Apôtre ne dissimule pas que « Dieu leur enverra une erreur si forte et si spécieuse qu’ils auront foi dans le mensonge ! » Il la leur enverra, parce qu’il permettra au diable de faire ces prodiges, et il le lui permettra par un jugement très-juste, bien que le dessein du diable en cela soit injuste et criminel: «Afin»,ajoute-t-il, «que tous ceux qui n’ont point cru à la vérité, mais qui ont consenti à l’iniquité, soient condamnés ». Ainsi ils seront séduits par ces jugements de Dieu, également justes et cachés, qu’il n’a jamais cessé d’exercer sur les hommes depuis le péché du premier homme. Après avoir été séduits, ils seront condamnés dans le dernier et public jugement par Jésus-Christ, qui, condamné injustement par les hommes, les condamnera justement24.
Ainsi, Alfonso Salmeron déclare :
Le diable accomplit souvent de faux miracles pour ceux qui refusent d’accueillir la clarté de la vérité, afin de confirmer ses mensonges37.
Conclusion de la deuxième question
Outre la capacité des démons à produire des illusions et des prodiges au-delà des capacités de la nature humaine (quant à leur réalisation, et quant à notre discernement), les démons peuvent également être les instruments de la puissance divine pour l’exécution des justes jugements de Dieu sur les impies. Si tel est le cas, que nous reste-t-il pour discerner un vrai miracle d’un « miracle mensonger » ?
Troisième question : Comment les miracles mensongers peuvent-ils être permis sans nous enfermer dans le scepticisme ?
Le père Garrigou-Lagrange, dans son essai sur les miracles, restreint le sens de Deutéronome 13 aux seuls prophètes parlant au nom d’une divinité étrangère38. Ainsi, le discernement des miracles est chose relativement aisée dans ce paradigme :
- Si un prophète parle au nom d’un faux dieu, il ne faut pas l’écouter ;
- Si un prophète parle au nom de Dieu et que le signe annoncé ne s’accomplit pas, il ne faut pas l’écouter ; et
- Si un prophète parle au nom de Dieu et accomplit un miracle, il faut l’écouter (et suspendre donc tout ce que nous aurions conclu de la révélation antécédente ou naturelle).
Néanmoins, comme nous l’avons vu, il n’y a rien dans Deutéronome 13 qui permette une telle restriction, et le reste des mentions bibliques d’un faux prophète d’une part ainsi que les avertissement de Galates 1 et des évangiles laissent envisager que des évènements surnaturels à la faveur d’un faux messie ou d’un faux évangile puissent se produire et dans ces situations il n’y a pas de raison de penser que ces faux messies devraient être des apôtres de Baal ou Krishna et non des faux docteurs comme ceux qui ont accablé le peuple de Dieu après l’ère apostolique et qui pour un bon nombre se réclamaient du Christ. Il faut donc convoquer d’autres principes pour discerner les miracles.
Le feu du ciel
En outre, il faut relever que l’affirmation selon laquelle un acte miraculeux peut servir de preuve de l’origine divine d’un mandat prophétique ou d’un ministère tout en étant un acte accessible au pouvoir du diable est une difficulté que toutes les positions ont à traiter. En effet, lorsque le prophète Élie se retrouve face aux prophètes de Baal, il organise un « concours du vrai Dieu » lors duquel un autel est dressé pour Baal et un pour l’Éternel. Chacun invoque son dieu, et celui qui répond sera reconnu comme le vrai Dieu (1 Rois 18,37). Le signe choisi par lequel le vrai Dieu doit répondre est le feu qui descend du ciel (1 Rois 18,38). Pourtant, la Bible nous déclare que lors de l’épreuve de Job, Satan a fait descendre du ciel « le feu de Dieu » (Job 1,12, 16) et, plus significatif encore, Apocalypse nous déclare que le faux prophète opèrera de grands prodiges « jusqu’à faire descendre du feu du ciel sur la terre, à la vue des hommes » (Apocalypse 13,13). Ainsi, il semble que Dieu permette quelque fois au diable d’accomplir (par sa propre puissance ou par celle de Dieu, cela importe peu à ce stade) des signes qu’il a pourtant lui-même utilisé dans d’autres contextes pour manifester sa puissance et authentifier un ministère.
La solution de l’anticipation
Jean Duns Scot, à la période médiévale, s’est posé la même question que celle qui nous préoccupe. En effet, alors qu’il aborde la preuve de la véracité du Christianisme par les miracles, il envisage deux objections. La seconde objection consiste à dire que les miracles ne peuvent pas être preuves de la vérité car il est dit que l’Antichrist en fera.
La réponse de Duns Scot suppose ce que l’on appelle en droit le principe des inférences contraires. Ce principe dit que si l’accusé choisit de se taire dans une situation où une personne innocente donnerait normalement une explication, le tribunal est autorisé à inférer que la réponse aurait été défavorable. Appliqué à notre situation, ce principe pose question quant à la véracité de Dieu. Ainsi, Duns Scot déclare :
Si quelqu’un, convoqué comme témoin, permettait qu’on présente un signe habituel de témoignage, et que, bien qu’il soit présent, il ne le contredise pas, un tel silence ne s’accorderait pas avec une parfaite véracité ; or un miracle est un tel signe de Dieu en tant que témoin ; donc, s’il permettait que des miracles soient accomplis par les démons et ne les contredisait pas — c’est-à-dire en déclarant qu’ils ne sont pas ses témoignages — il ne semblerait pas parfaitement véridique39.
Et la réponse de Duns Scot est que, dans ce « procès », Dieu a parlé le premier et a annoncé d’avance la nullité des miracles de l’Antichrist :
Et ainsi s’éclaire la réponse concernant l’Antéchrist : Dieu a prédit que les miracles qui seront accomplis ne seraient pas des témoignages de la vérité, comme il est clair en Matthieu 24,24 et 2 Thessaloniciens 2,8-939.
Ainsi, lorsque les magiciens égyptiens ont produit un serpent à partir d’un bâton, Dieu les a contredit par un miracle plus fort : le serpent produit à partir du bâton de Moïse a mangé leurs serpents. Ils ont parlé, mais Dieu les a contredit, pour reprendre l’analogie du procès. Mais pour ce qui est de l’Antichrist et des faux docteurs, Dieu a agi autrement en anticipant et annonçant la fausseté des miracles qui seraient accomplis. L’argument est ici chronologique et anticipatoire : il est vrai que si Dieu avait laissé les démons faire des miracles purement et simplement, nous serions livrés à l’incertitude. Mais puisque Dieu a pris les devants et annoncés qu’ils en feraient d’une part et puisque, d’autre part, la révélation la divine est quant à elle clause, nous avons de bons remèdes à ces tromperies. Blaise Pascal envisage sensiblement la même solution :
S’il y a un Dieu il fallait que la foi de Dieu fût sur la terre ; or les miracles de Jésus-Christ ne sont pas prédits par l’Antéchrist, mais les miracles de l’Antéchrist sont prédits par Jésus-Christ. Et ainsi si Jésus-Christ n’était pas le Messie il aurait bien induit en erreur, mais l’Antéchrist ne peut bien induire en erreur. Quand Jésus-Christ a prédit les miracles de l’Antéchrist, a‑t‑il cru détruire la foi de ses propres miracles ?
Il était impossible qu’au temps de Moïse on réservât sa créance à l’Antéchrist qui leur était inconnu, mais il est bien aisé, au temps de l’Antéchrist, de croire en Jésus-Christ déjà connu.40.
Et encore :
Moïse a prédit Jésus-Christ et ordonné de le suivre. Jésus-Christ a prédit l’Antéchrist et défendu de le suivre40.
Ainsi, dans le « procès » des miracles, Dieu agit soit en contredisant le miracle trompeur par un supérieur, soit en ayant annoncé le faux miracle et averti de s’en méfier :
Soit Dieu a confondu les faux miracles, soit il les a prédits ; et dans les deux cas, il s’est élevé au-dessus du surnaturel par rapport à nous, et nous a élevés à lui41.
En agissant ainsi, Dieu ne permet pas que nous soyons irrémédiablement trompés, car il nous a donné un moyen de discernement, ayant prévenu le faux miracle par sa Parole. En effet, tromper c’est contraindre à l’erreur :
Il y a une grande différence entre éprouver et induire en erreur. Dieu éprouve, mais il n’induit pas en erreur. Éprouver, c’est offrir des occasions, sans imposer de contrainte ; si les hommes n’aiment pas Dieu, ils agiront d’une certaine manière. Induire en erreur, c’est placer l’homme sous la contrainte d’inférer et de suivre ce qui est faux42.
Rappelons au passage, que la question des miracles était brûlante à l’époque de Pascal car les jansénistes, alors qu’ils venaient d’être condamnés comme hérétiques par les jésuites, ont été gratifiés du miracle de la sainte Épine, la guérison concernant d’ailleurs quelqu’un de la famille même de Blaise Pascal. Les opposants jésuites n’ont d’ailleurs pas contesté la réalité du miracle.
L’Antichrist ou le faux docteur faisant des miracles ne peuvent pas tromper (au sens intensif de contraindre à l’erreur) selon Scot et Pascal, comme si cela rendait la conclusion que Jésus était véridique douteuse, car Jésus a annoncé d’avance que les faux docteurs feraient des miracles et qu’il ne faudra pas les écouter. La force de cette solution, c’est qu’elle n’a pas besoin de s’encombrer du laborieux travail d’évaluation de l’authenticité de chaque prétention au miracle de la part de telle ou telle secte et religion ni d’établir en quel cas le démon peut agir de telle façon et en quel cas Dieu peut employer sa puissance pour endurcir les impénitents. Il suffit que le miracle contredise le message que Jésus a déjà accrédité par sa résurrection pour que nous le considérions comme un miracle faux. Ainsi, le critère doctrinal semble inévitable dans ce paradigme.
Charles Hodge et le caractère relatif du critère doctrinal
Outre cette réponse anticipatoire de Duns Scot, le dogmaticien réformé Charles Hodge ajoute :
À cela, on peut objecter qu’il s’agit d’un raisonnement circulaire que de prouver la vérité de la doctrine par le miracle, puis la vérité du miracle par la doctrine. Nous répondons cependant :
(1.) Que ce critère moral n’est nécessaire que pour la classe douteuse des miracles. Il existe certains événements qui, par leur nature, ne peuvent avoir d’autre auteur que Dieu. Ils dépassent non seulement les puissances de la matière et de l’homme, mais toute puissance créée. L’efficacité des créatures a des limites connues, déterminées, sinon par la raison, du moins par la Parole de Dieu.
(2.) Il n’est ni inhabituel ni déraisonnable que deux types de preuves soient dépendants tout en étant mutuellement confirmatifs. Dans le cas d’un historien, nous pouvons croire que ses sources sont telles qu’il les présente, à cause de son caractère ; et nous pouvons croire ses affirmations à cause de ses sources. De même, nous pouvons croire un homme de bien lorsqu’il affirme que les prodiges qu’il accomplit ne sont ni des artifices, ni des effets produits par la coopération d’esprits mauvais, mais par la puissance de Dieu ; et nous pouvons croire que son enseignement est divin à cause de ces prodiges43.
La réponse de Hodge à l’accusation de circularité (qui est une forme que prend l’accusation de générer le scepticisme) est de deux types. Premièrement, cette circularité apparente n’intervient que pour certains miracles. Comme nous l’avons dit, la tradition chrétienne reconnaît à minima que la création ex nihilo et la résurrection d’un mort sont absolument au-delà du pouvoir des démons. En revanche, les chrétiens ont également considéré généralement que certaines actions pouvaient (pour autant qu’un homme puisse en juger) être communes aux démons et à Dieu et ses anges dans leurs effets accessibles à nos sens. C’est pour ces actions en particulier que le critère doctrinal doit primer. Lorsque nous ne sommes pas face à des miracles dont la nature est immanquablement divine, le critère doctrinal est invoqué à bon droit dans ce cas sans que l’on doive aboutir à une inutilité générale des miracles. Et même dans la perspective d’un miracle où la puissance de Dieu est à l’œuvre pour l’épreuve de son peuple, je ne suis pas d’avis comme l’est Chrysostome que Dieu laisserait se produire des miracles authentiques de nature comparable à la résurrection d’un mort en faveur de l’erreur sans l’avoir annoncé. Il est question d’une blessure mortelle guérie plutôt que d’une résurrection à proprement parler en Apocalypse à propos du faux prophète. Ainsi, bien qu’il soit possible absolument que Dieu ressuscite un mort par l’entremise d’un démon ou d’un hérétique, il est peu vraisemblable qu’il laisse cela se produire sans avoir prémuni son peuple par avertissement.
Outre cela, la deuxième réponse de Charles Hodge consiste à dire qu’il est possible d’envisager deux preuves mutuellement confirmatives. En effet, si je perçois Jésus faire un miracle et que les deux thèses qui s’offrent à moi sont l’origine démoniaque ou divine mais que par ailleurs son enseignement témoigne d’une sagesse divine et conforme à la volonté divine, l’enseignement m’offre de bonnes raisons d’exclure l’origine démoniaque du miracle et le miracle m’offre à son tour de bonnes raisons de conclure à l’origine surnaturelle du message. Il faut ajouter à cela que lorsque l’on propose d’évaluer un miracle qui aurait lieu de nos jours à l’aune de la révélation biblique, on propose en réalité de vérifier l’harmonie entre deux messages qui prétendent être accrédités par des miracles. Cela est tout à fait raisonnable, car Dieu ne peut pas se contredire. Cela est encore raisonnable, car si la révélation publique, attestée par des miracles, n’est pas suffisamment claire juger de l’orthodoxie de prétentions miraculeuses privées subséquentes, alors il est de peu d’utilité qu’elle ait été accréditée par des miracles dans un premier temps. Si une contradiction est perçue entre les messages, nous sommes en réalité dans un cas comparable à la situation du Pharaon où tant Moïse que les mages auraient fait un miracle, mais le miracle supérieur de la résurrection du Christ légitime que l’on rejette le miracle concurrent, qui lui est inférieur.
Certains discours relatifs aux miracles semblent considérer que se former un jugement théologique sur la base de la révélation déjà reconnue de Dieu serait un exercice de haute volée tandis que se former un jugement sur la véracité et l’origine divine d’un miracle serait un jugement accessible à l’homme du peuple.
Ce discours relève d’un scepticisme excessif vis-à-vis de notre capacité à comprendre la Parole de Dieu, qui se décrit comme une lampe à nos pieds et une lumière sur notre sentier (Psaume 119) et une confiance excessive dans notre capacité à juger des miracles, à propos desquels nous sommes explicitement avertis concernant leur capacité à tromper même les élus (Matthieu 24). Comme nous l’avons vu, toute la tradition chrétienne reconnaît qu’un miracle peut être trompeur. On ne devrait pas trop présumer de notre capacité de discernement pour le jugement des miracles. Comme le dit José de Acosta, « au temps de l’Antéchrist, il sera difficile de distinguer les vrais signes des faux. Alors il y aura de nombreux grands signes semblables aux véritables44 ». On s’illusionnerait grandement si l’on pensait que le diable mènerait des actions en apparaissant sous les traits d’un horrible gobelin cornu ordonnant de se livrer à tous les vices. La Bible déclare que les faux docteurs enseignent des doctrines de démon (1 Timothée 4,1 – il est intéressant de relever que les doctrines de démon envisagées par Paul en 1 Timothée 4,3 ont l’apparence d’ascèse : s’abstenir d’aliments, ne pas se marier). Comme le disent les Évangiles, les faux docteurs accomplissent également des miracles « au nom du Christ ». L’apôtre Paul, en particulier, nous dit que les faux docteurs se présentent comme envoyés par le Christ et que le diable se déguise en ange de lumière :
Ces hommes-là sont de faux apôtres, des ouvriers trompeurs, déguisés en apôtres de Christ. Et cela n’est pas étonnant, puisque Satan lui-même se déguise en ange de lumière. Il n’est donc pas étrange que ses ministres aussi se déguisent en ministres de justice (2 Corinthiens 11,13-15).
À l’inverse, la Bible proclame sa clarté en bien des lieux, pour ce qui est des vérités nécessaires au salut. Dans les Actes au chapitre 17, les Béréens voyaient les apôtres accomplir de nombreux miracles. Pourtant, ils ne jugeaient pas la doctrine sur la base de ceux-ci seuls, mais comparaient la prédication des apôtres aux Écritures. Et parce qu’ils comprenaient qu’elle était conforme à l’Écriture, ils reconnaissaient comme vrais à la fois la doctrine et les miracles. Le Saint-Esprit les loue pour cela. Il semble donc qu’ils étaient capables de se livrer à l’exercice exégétique de déterminer l’accord entre l’enseignement apostolique et les attentes vétérotestamentaires et qu’il était opportun qu’ils le fassent, même face à des miracles.
S’il est vrai que l’apôtre Pierre parle de passages obscurs dans la Bible, remarquons que son propos est qualifié en disant qu’il s’agit de certains passages particulièrement difficiles et dont les personnes mal affermies tordent le sens (2 Pierre 3,16). En d’autres termes, il ne dit pas que la volonté de Dieu pour nos vies se trouvent dans la Parole sous un langage d’une opacité manifeste. « Il est remarque, en effet, que tout ce qui concerne la foi et les moeurs se trouve dans les passages les plus clairs de l’Écriture sainte, » dit saint Augustin45. Cette ambiguïté du témoignage du miracle pour l’interprète est concédée par le cardinal Bellarmin, ainsi que le relève Johann Gerhard :
Par conséquent, Robert Bellarmin fait une exception d’une autre manière :
« Il est vraisemblable qu’une telle infirmité, dans son ensemble, provenait du diable, qui s’était emparé de l’œil de l’un et de la jambe de l’autre, et empêchait l’usage de ces membres dans ce but : pouvoir paraître guérir lorsqu’il cessait de nuire. »
Nous répondons : cela suffit à confirmer notre position. Car les miracles diaboliques, quant à leur apparence extérieure, s’accordent avec les véritables miracles divins — bien qu’ils en diffèrent entièrement quant à leur nature — ; il est donc dangereux de porter un jugement sur une doctrine en se fondant uniquement sur des miracles extérieurs. Seule l’apparence extérieure d’un miracle s’offre aux yeux. Le discernement de la réalité même, ainsi que la distinction entre miracles divins et diaboliques, ne sont évidents ni pour la vue ni pour les autres sens. Il peut donc arriver que des miracles diaboliques soient tenus pour de véritables miracles, en raison de leur aspect extérieur, par lequel ils correspondent aux miracles véritables et divins. Robert Bellarmin lui-même le reconnaît en quelque manière. Il écrit (loc. cit., § est autem) :
« Avant l’approbation de l’Église, il n’est ni évident ni certain, avec la certitude de la foi, qu’un miracle soit véritable. En effet, il ne nous est pas évident qu’il ne s’y trouve rien de faux, ni qu’il ne s’agisse pas d’une illusion démoniaque. Bien qu’un démon ne puisse accomplir de véritables miracles, il peut en produire en apparence — même les plus grands. »
Ainsi donc, si, dans les miracles, la vérité de la chose n’est pas toujours liée à l’apparence extérieure, il est extrêmement dangereux de porter un jugement sur la vérité d’un miracle et sur la doctrine elle-même à partir de la seule apparence extérieure46.
L’attente du Nouveau Testament
La Bible, outre nous décrire ce dont est capable un démon de diverses façons, nous annonce positivement ce que feront des faux docteurs et ce qui accompagnera la fausse doctrine. Cela pourrait nous surprendre, mais alors que le Nouveau Testament déclare que la saine doctrine a été confirmée par des miracles (Hébreux 2,3-4), il ne nous dit jamais que cette marque est une marque permanente de la saine doctrine. En effet, les « signes, prodiges et miracles » sont les « signes distinctifs de l’apôtre » (2 Corinthiens 12,12) et donc de l’ère apostolique.
Ainsi, alors qu’à la fois le Christ et les apôtres consacrent des sections conséquentes de leur enseignement à avertir sur l’avènement de faux docteurs (1 Jean 2,18-27, 2 Pierre 2,1-22, Jude 4-19, 1 Timothée 6,2-10, Matthieu 7,15-23), ils n’enseignent pas une seule fois que les miracles seront un élément qui nous permettra de reconnaître les vraies des fausses doctrines. Ainsi, Perkins remarque :
En effet, dans l’Église primitive, il a plu à Dieu de confirmer la doctrine que les apôtres enseignaient par de grands signes et miracles ; mais aujourd’hui, ce don a cessé, et l’Église n’a aucun fondement pour attendre une preuve supplémentaire de la religion qu’elle professe et possède par des arguments de ce genre. Bien plus, elle a plutôt sujet de se méfier d’une doctrine qui serait enseignée en raison de prodiges, par lesquels on s’efforce de l’accréditer47.
De même, le franciscain Johannes Ferus relève :
Les miracles de ce type était nécessaires au commencement de l’Evangile afin que la parole de Dieu soit mise en possession, pour ainsi dire, de la vérité. Maintenant, néanmoins, puisqu’elle a été reçue par tous et crue comme Parole de Dieu, il n’est pas nécessaire qu’il y ait de nouveaux miracles48.
Et de même Grégoire le Grand :
Êtes-vous troublés en votre foi parce qu’on ne produit plus ces miracles ? Ces signes étaient nécessaires au début de l’Église, afin que la multitude puisse croître vers la foi, elle devait être nourrie par des miracles. Il en est de même de nous, quand nous plantons une vigne, nous y versons de l’eau, jusqu’à ce que nous voyons les arbres devenir fermes dans la terre et une fois qu’ils ont fixé leurs racines, nous cessons d’arroser49.
Chrysostome :
Maintenant que la religion chrétienne a été implantée, il n’est plus besoin de miracles. Autrefois, la loi de Moïse a reçu son autorité au moyen des nombreux miracles accomplis dans le désert. Ceux-ci ont cessé après qu’ils eurent atteint la terre promise50.
Augustin :
Les miracles n’ont pas été permis de continuer en notre temps, de peur que l’âme ne cherche toujours des choses visibles et que le genre humain ne devienne froid par la familiarité avec de tels signes, par la nouveauté desquels il était embrasé51.
Et encore François Turretin :
Tout ce qui est nécessaire à un moment donné ne l’est pas nécessairement de façon absolue ; pas plus que ce qui est nécessaire à une chose ne constitue aussitôt une marque de cette chose. Les miracles furent nécessaires à Moïse et au Christ pour la confirmation de leur doctrine, mais ils ne le sont pas de la même manière pour nous, parce que la conséquence ne vaut pas de l’Église à établir à l’Église établie, ni de la doctrine à confirmer à la doctrine confirmée. Bellarmin lui-même ne peut le nier lorsqu’il dit : « Les miracles sont nécessaires pour une foi nouvelle ou pour une mission extraordinaire. » Or nous ne prêchons pas une foi nouvelle, mais rappelons à une ancienne, laquelle a été confirmée par les miracles du Christ et de ses apôtres ; et nous ne nous prévalons pas non plus d’une mission extraordinaire instituée par Dieu en dehors de l’ordre ordinaire, bien que (comme on le montrera en son lieu) toute mission extraordinaire n’ait pas nécessairement besoin de miracles52.
Ainsi, le Nouveau Testament n’enseigne pas une attente de miracles ayant pour but la confirmation de la doctrine au-delà de l’ère apostolique. En fait, ses auteurs avertissent précisément quant au fait que les faux docteurs accompliront des miracles, et plusieurs passages ne laissent pas planer de doutes sur le fait qu’il s’agira d’actions surnaturelles au sens commun du terme, même au nom du Christ :
Beaucoup me diront en ce jour-là : Seigneur, Seigneur ! N’est-ce pas en ton nom que nous avons prophétisé, en ton nom que nous avons chassé des démons, en ton nom que nous avons fait beaucoup de miracles ? Alors je leur déclarerai : Je ne vous ai jamais connus retirez-vous de moi, vous qui commettez l’iniquité (Matthieu 7,22-23).
Paul, alors qu’il parle de l’avènement de l’impiété dans l’Église, décrit ainsi ce qui l’accompagnera :
L’avènement de l’impie se produira par la puissance de Satan, avec toutes sortes de miracles, de signes et de prodiges mensongers, et avec toutes les séductions de l’injustice pour ceux qui périssent, parce qu’ils n’ont pas reçu l’amour de la vérité pour être sauvés. Aussi Dieu leur envoie une puissance d’égarement, pour qu’ils croient au mensonge (2 Thessaloniciens 2,9-11).
De même, la bête montant de la mer en Apocalypse est décrite comme guérissant une « blessure mortelle » suite à quoi la foule est remplie d’admiration (Apocalypse 13,3). Ainsi, l’Opus Imperfectum attribuée à Chrysostome exprime qu’après l’appel apostolique vient une ère où les miracles sont l’apanage de l’erreur :
Lorsque l’appel cesse, une volonté trompeuse commencera, qui détournera les hommes de la foi vers l’infidélité. Il s’ensuit que l’accomplissement des signes a été entièrement retiré. Mais on le trouve davantage chez ceux qui sont de faux chrétiens que des signes sont accomplis. C’est comme l’explique Pierre, selon Clément, que la puissance sera donnée à l’Antéchrist, jusqu’à accomplir même des signes abondants53.
Johann Gerhard commente très à propos :
Il n’y a aucune promesse divine selon laquelle, dans ces derniers temps de l’Église, des miracles seraient accomplis par ceux qui sont de vrais croyants. Au contraire, il y a une promesse concernant l’Antéchrist, qui “s’assied dans le temple de Dieu”, selon laquelle il séduira le monde par ses “miracles mensongers”. C’est pourquoi l’abbé Trithemius conclut (QQ. ad imper. Maxim., livre 8, q. 3) : « Aujourd’hui, les vrais chrétiens ne doivent ni demander ni attendre des miracles. » Le Discipulus de tempore (sermon 12) ajoute : « Au temps de l’Antéchrist, les gens de bien ne feront pas de miracles, et c’est en cela que leur constance apparaîtra. » Gerson (Contra sectam se flagellantium) écrit de manière très belle : « À mesure que le monde vieillit, il supporte les fantaisies des faux miracles de la même manière qu’un vieillard est trompé par divers rêves. » De là, il conclut que « aujourd’hui, les miracles sont généralement suspects. » Gerson (Expositio passionis) tire la conclusion suivante : « Les miracles des temps passés (que les apôtres et surtout le Christ ont accomplis pour confirmer la doctrine céleste) doivent vous suffire si vous les croyez. Si vous ne les croyez pas, assurément vous n’accorderiez pas de confiance à ceux que vous pourriez voir et entendre maintenant. En réalité, vous les mépriseriez, les calomnieriez et les censureriez. Certainement, ce n’est pas un miracle qui me fait croire plus fermement en Dieu que je ne crois en lui par sa grâce. Il est suffisamment clair pour moi qu’il n’existe aucun miracle si grand que la puissance divine ne puisse en accomplir mille fois davantage46. »
Ainsi, cette attente néo-testamentaire nous place dans une situation radicalement différente des premiers destinataires du ministère du Christ : là où ils attendaient un Christ qui accomplirait certains signes, nous attendons des faux miracles qu’il ne faudra pas écouter. La perspective néotestamentaire sur les miracles post-apostolique est (quasi-?)exclusivement péjorative. Et cela nous permet d’aborder une objection à notre thèse.
Devient-on pharisien en appliquant le critère doctrinal ?
Une autre objection consisterait à dire que cette façon d’évaluer les miracles par le critère doctrinal livrerait une excuse aux Pharisiens pour leurs rejets du Christ, car il a fait des miracles et cela aurait dû leur suffire.
Un endurcissement impénitent
Il faut simplement répondre qu’un bon principe peut être abusé et que l’abus n’annule pas le droit usage. En effet, rien dans l’Écriture ne nous indique que les pharisiens, de bonne foi, trouvaient que la doctrine du Christ était discordante avec celle de Moïse. Notre Seigneur, qui est juge des cœurs, leur a en effet déclaré à propos des écrits de Moïse : « Mais si vous ne croyez pas à ses écrits, comment croirez-vous à mes paroles ? » (Jean 5,47).
Ainsi, cette objection concède trop de choses aux Pharisiens, comme s’ils s’agissaient d’exégètes de bonne foi qui, captifs à ce qui semble être la vérité révélée, avaient supposé que le Christ devait être un faux docteur. À l’inverse, les évangélistes ne cessent de les dépeindre comme des hommes remplis de jalousie et de haine qui, animés par cette disposition et malgré leur conviction intérieure que l’action dont ils étaient les témoins était divine, ont préféré l’attribuer au diable plutôt que de s’y soumettre. La notion de blasphème du Saint-Esprit n’est pas une simple erreur de jugement en matière de discernement des esprits, c’est un endurcissement comparable à celui du Pharaon qui, face à ses propres mages qui lui indiquent que c’est le doigt de Dieu qui a agi, s’endurcit néanmoins. D’ailleurs, en Luc 11.20, quand les pharisiens blasphèment l’Esprit en disant que Jésus chasse les démons par Beelzébul, Jésus dit qu’il le fait par « le doigt de Dieu » (δακτύλῳ Θεοῦ), qui est l’expression utilisée par les magiciens après une plaie (δάκτυλος θεοῦ, Ex 8.19 LXX). Cette expression ne se produit que dans ces deux textes de la Bible et dans le don du Décalogue. Ce parallèle est là pour évoquer une similarité des cas.
Cette attitude d’endurcissement est constante dans les interactions entre le Christ et les pharisiens. Face à la résurrection de Lazare, un miracle qui ne peut être attribué qu’à la vertu divine (et les pharisiens ne tentent pas de nier qu’il s’agirait d’une vraie résurrection), nous voyons les pharisiens conspirer pour tuer Jésus (Jean 11,47-53). Face à la propre résurrection de Jésus, nous les voyons tenter de propager une rumeur sur le vol du corps du Christ (Matthieu 28,13). Face à ses exorcismes, nous ne les voyons pas avancer une objection théologique sensée mais simplement agiter l’origine démoniaque comme excuse (Matthieu 9,34). Même lorsque les Pharisiens s’approchent du Christ pour lui soumettre des questions théologiques, le texte souligne que leur démarche ne vient pas de la bonne foi mais « afin de lui tendre un piège » ou « pour l’éprouver », plus de 35 fois dans les évangiles54.
Le contexte des signes
Toute communication se fait dans un contexte. Le miracle de la résurrection du Christ est significatif en raison du contexte dans lequel il a lieu. Si la reine d’Angleterre ressuscitait demain, je ne sais pas bien quelle conséquence théologique nous pourrions en tirer. C’est parce que la résurrection du Christ s’est inscrite dans un contexte pédagogique particulier qu’elle revêt une toute autre importance que les autres résurrections dans la Bible.
De même, il faut saisir que le public des miracles du Christ est le peuple Juif, préparé pendant des siècles par une révélation progressive qui lui avait appris à attendre un Messie que l’on pourrait reconnaître non pas simplement au fait qu’il serait un faiseur de miracles. Les œuvres du Christ, auquel il fait appel et par lesquelles les pharisiens auraient dû le reconnaître comme divin font écho tout particulièrement aux annonces de la nouvelle création faites dans l’Ancien Testament55. C’est en tant qu’œuvres surnaturelles, accomplies par une personne prétendant être le Messie, et accomplissant l’attente promise que les œuvres du Christ fonctionnaient comme signes suffisants pour reconnaître sa mission divine. Ainsi, on ne peut pas extraire de ce contexte les passages qui font appel aux miracles comme motif de crédibilité. Ces miracles ne sont pas accomplis face à un auditoire sceptique qui se demande si Dieu existe mais face à un auditoire qui attend les signes du Messie promis. De même, lorsque Paul énonce les signes distinctifs de l’apôtre, il ne mentionne pas les miracles comme suffisants mais en tant que joints à d’autres signes et il s’adresse à une audience qui reconnaît déjà que des apôtres doivent exister mais dont certains remettent en cause l’apostolat de Paul56. Le fait que les signes de Jésus doivent être compris comme des signes d’accomplissement des temps annoncés dans l’Ancien Testament plutôt que simplement comme des miracles est rendu explicite quand on considère la réponse de Jésus aux Pharisiens venus lui demander un miracle :
Les pharisiens et les sadducéens abordèrent Jésus et, pour l’éprouver, lui demandèrent de leur faire voir un signe venant du ciel.
Jésus leur répondit : Le soir, vous dites: Il fera beau, car le ciel est rouge et le matin: Il y aura de l’orage aujourd’hui, car le ciel est d’un rouge sombre. Vous savez discerner l’aspect du ciel, et vous ne pouvez discerner les signes des temps.
Une génération méchante et adultère demande un signe; il ne lui sera donné d’autre signe que celui de Jonas. Puis il les quitta, et s’en alla57.
La réponse de Jésus ne consiste pas à produire un miracle et leur dire : voyez ! Mais à les reprendre sur leur aveuglement coupable face aux signes des temps qui s’accomplissent sous leurs yeux et qu’ils étaient préparés à attendre. De même, lorsque Jean-Baptiste envoya demander depuis sa prison à Jésus s’il était le Messie promis, Jésus répondit (1) par ses miracles, (2) par l’annonce de la bonne nouvelle et tout cela (3) en citant Ésaïe pour situer cette œuvre dans les annonces prophétiques. Ainsi, les miracles ne fonctionnaient pas ici comme des preuves isolées mais comme participant d’un ensemble probant.
À l’inverse, un miracle qui aurait lieu aujourd’hui ne correspond à aucune attente que les chrétiens seraient appelés à avoir : notre attente est celle du retour en gloire du Christ. Il est donc tout-à-fait différent pour un Juif du premier siècle attendant le Messie de le rejeter une fois venu avec les signes promis et pour un chrétien de ne pas prêter foi à une apparition que nul n’attendait. L’asymétrie des contextes est d’autant plus grande quand on rappelle que le Nouveau Testament n’annonce comme miracles à venir que ceux des faux prophètes. Cette asymétrie se manifeste encore lorsque l’on considère que l’Ancien Testament annonçait une nouvelle alliance, tandis que le Nouveau Testament proclame qu’il est la révélation finale avant la parousie.
Les joutes théologiques
Enfin, il faut remarquer qu’il n’est pas un seul exemple d’objection théologique des pharisiens relevée dans le Nouveau Testament à laquelle Jésus n’aurait pas cherché à répondre. Il n’y a pas non plus de cas où Jésus aurait répondu à une objection théologique par un miracle. Lorsque Jésus déclare « croyez du moins à cause des œuvres que je fais » (Jean 14,11), il ne s’adresse pas aux Pharisiens mais à ses disciples afin de les fortifier. Rappelons encore que ces œuvres ne sont pas des prodiges soustraits à leur contexte d’attente. Ainsi, la prétention qu’un miracle devrait faire taire les objections théologiques fondées sur la révélation déjà connue ne peut pas être soutenue par ces passages.
Confirmation patristique
L’idée que les miracles sont des arguments de nature ambigüe s’ils sont considérés isolément est une idée présente chez de nombreux auteurs anciens, outre ceux que nous avons mentionnés. Voici quelques citations complémentaires. Théodoret de Cyr :
Avec la permission de Dieu, un faux prophète accomplit des choses merveilleuses. Mais il nous est ordonné de ne pas croire lorsque celui qui accomplit de telles choses enseigne ce qui est contraire à la piété58.
Tertullien :
Mais vous ne manquerez pas de prétextes pour relever l’autorité des docteurs de l’hérésie. Ils avaient donné, direz-vous, les plus éclatantes preuves de leur mission; ils avaient guéri les malades, ressuscité les morts, prédit l’avenir, en sorte qu’on ne pouvait douter que ce ne fussent de vrais Apôtres. Comme s’il n’était pas écrit qu’il viendrait plusieurs séducteurs qui feraient des prodiges pour prouver une doctrine fausse et pernicieuse59.
Et de même face à Marcion :
Marcion : « Ces précautions n’étaient point nécessaires. A peine descendu dans le monde, notre Christ avait la voix des miracles pour attester sa qualité de fils, d’ambassadeur et de messie divin. »
Tertullien : Preuve décréditée par lui-même dans la suite des temps, te répondrai-je aussitôt, et insuffisante pour attester sa mission. En effet, nous avertir «qu’il s’élèvera une foule de faux christs qui opéreront des prodiges » capables d’ébranler les élus eux-mêmes, mais qu’il faut nous garder de leurs piéges, n’était-ce pas nous déclarer que la preuve des miracles est équivoque, parce que les merveilles et les prodiges sont faciles aux imposteurs60 ?
Athanase :
Lorsqu’il (l’Antéchrist) commencera à accomplir ces signes, plus ils paraîtront merveilleux aux hommes, plus les saints de ce temps-là seront méprisés et tenus pour rien. Par ses prodiges, il semblera triompher même de ceux qui lui résistent par la justice et l’innocence61.
Pseudo-Athanase :
Nous ne sommes pas surpris que certains hérétiques accomplissent des signes, car nous avons entendu le Seigneur dire : “Plusieurs me diront en ce jour-là…62”
Jérôme :
Remarquez-le : ceux qui ne possèdent pas la vérité de l’Évangile sont dits accomplir des œuvres puissantes. Je dis cela contre les hérétiques qui pensent avoir prouvé leur foi s’ils ont accompli quelque signe63.
Augustin :
Vous (manichéens) ne faites aucun miracle. Et même si vous en faisiez, nous nous en méfierions chez vous, car le Seigneur nous avertit en disant : “Il s’élèvera de faux christs64.”
À quels anges devons-nous ajouter foi pour obtenir la vie éternelle et bienheureuse ? À ceux qui demandent aux hommes un culte religieux et des honneurs divins, ou à ceux qui disent que ce culte n’est dû qu’au Dieu créateur, et qui nous commandent d’adorer en vérité Celui dont la vision fait leur béatitude, et en qui ils nous promettent que nous trouverons un jour la nôtre ? Cette vision de Dieu est en effet celle d’une beauté si parfaite et si digne d’amour que Plotin n’hésite pas à déclarer que, sans elle, fût-on d’ailleurs comblé de tous les autres biens, on est nécessairement malheureux.
Lors donc que les divers anges font des miracles, les uns pour nous inviter à rendre à Dieu seul le culte de latrie, les autres pour se le faire rendre à eux-mêmes — avec cette différence que les premiers nous défendent d’adorer les anges, tandis que les seconds ne nous défendent pas d’adorer Dieu —, je demande quels sont ceux à qui l’on doit ajouter foi. […] Quand ni les uns ni les autres ne feraient de miracles, cette seule considération — que les uns ordonnent qu’on leur sacrifie, tandis que les autres le défendent et exigent qu’on ne sacrifie qu’au vrai Dieu — suffirait pour faire discerner à une âme pieuse de quel côté est le faste et l’orgueil, de quel côté la véritable religion. Je dis plus : alors même que ceux qui demandent à être adorés seraient les seuls à faire des miracles, et que les autres dédaigneraient ce moyen, l’autorité de ces derniers devrait être préférable aux yeux de quiconque se détermine par la raison plutôt que par les sens65.
Et, un peu plus loin :
Et s’il est quelques-uns de ces prodiges qui semblent égaler ceux qu’accomplissent les serviteurs de Dieu, la diversité de leurs fins — qui sert à les distinguer les uns des autres — fait assez voir que les nôtres sont incomparablement plus excellents. En effet, les uns ont pour objet d’établir le culte de fausses divinités, que leur vain orgueil rend d’autant plus indignes de nos sacrifices qu’elles les souhaitent avec plus d’ardeur ; les autres ne tendent qu’à la gloire d’un Dieu qui témoigne dans ses Écritures qu’il n’a aucun besoin de tels sacrifices, comme il l’a montré plus tard en les refusant pour l’avenir.
En résumé, s’il y a des anges qui demandent le sacrifice pour eux-mêmes, il faut leur préférer ceux qui ne le réclament que pour le Dieu qu’ils servent et qui a créé l’univers65.
Augustin envisage qu’en cas d’asymétrie des miracles, si Dieu permettait que les démons en fassent plus que ses anges, il faudrait néanmoins ne pas considérer les miracles qui conduisent à l’idolâtrie ou les apparitions réclamant un culte pour elle-même plutôt que pour Dieu.
Dans son traité De l’unité de l’Église (imaginez-vous un traité de 75 chapitres sur ce sujet qui ne comporte pas un mot sur le siège romain), saint Augustin déclare à propos des Donatistes qui revendiquaient des miracles pour défendre leurs assemblées schismatiques :
Ils disent « cela est vrai pour cette raison que Donat, ou Pontius, ou quelque autre, a accompli tels ou tels miracles ; ou encore que des hommes prient auprès de la mémoire de nos morts ; ou que tels ou tels faits seraient ici pertinents ; ou que notre frère ou notre sœur a eu quelque vision étant éveillé, ou a rêvé quelque vision pendant son sommeil. » Que soient donc écartées ces fictions d’hommes menteurs ou ces présages d’esprits trompeurs. Ou bien n’est-il pas vrai ce qui est dit : si quelques miracles des hérétiques ont été accomplis, nous devons être très vigilants, car le Seigneur a dit que certains hommes seraient trompeurs et qu’en opérant des signes ils séduiraient les élus, s’il était possible. Il ajoute avec force : « Voici, je vous l’ai annoncé d’avance » (Mt 24,25). L’Apôtre aussi avertit à ce sujet : « L’Esprit dit expressément que, dans les derniers temps, quelques-uns abandonneront la foi, pour s’attacher à des esprits séducteurs et à des doctrines de démons » (1 Tim 4,1)66.
Et à propos des visions il ajoute :
Quant aux fausses visions, qu’ils lisent ce qui est écrit : « Satan lui-même se déguise en ange de lumière »67 ; et : « Les songes ont égaré beaucoup d’hommes »68. Qu’ils entendent aussi ce que les païens racontent avoir été accompli ou vu miraculeusement dans leurs temples ; et pourtant « tous les dieux des peuples sont des démons, mais l’Éternel a fait les cieux »69.
Ainsi donc, beaucoup sont exaucés, et de multiples manières, non seulement des chrétiens catholiques, mais aussi des païens, des Juifs et des hérétiques livrés à diverses erreurs et superstitions. Ils sont exaucés soit par des esprits trompeurs, qui cependant ne font rien sans permission — Dieu jugeant d’en haut, d’une manière ineffable, ce qui doit être accordé à chacun — soit par Dieu lui-même, soit pour le châtiment de l’iniquité, soit pour la consolation de la misère, soit pour un avertissement en vue de rechercher le salut éternel66.
Bien que saint Augustin cite les miracles comme argument face aux manichéens qui n’alléguaient quant à eux aucun miracle pour valider le ministère de Manès70, il affirme néanmoins que l’Église n’est pas reconnue pour véridique par ces miracles mais par le témoignage des Écritures :
Toutes ces choses, lorsqu’elles se produisent dans l’Église catholique, doivent certes être approuvées. Mais ce n’est pas parce qu’elles s’y produisent que l’Église est démontrée catholique. Le Seigneur Jésus lui-même, après sa résurrection d’entre les morts, offrit son corps à voir aux yeux de ses disciples et à toucher de leurs mains, afin qu’ils ne pensent pas avoir été victimes de quelque illusion ; cependant, il les jugea plus solidement affermis par le témoignage de la loi, des prophètes et des psaumes, en montrant que ce qui avait été annoncé auparavant s’était accompli en lui. Ainsi recommande-t-il son Église, en disant que la repentance et la rémission des péchés seraient prêchées en son nom à toutes les nations, à commencer par Jérusalem. Il affirme que cela est écrit dans la loi, les prophètes et les psaumes : c’est à cela que nous nous attachons, recommandé par sa propre bouche. Voilà la preuve de notre cause, voilà le fondement, voilà l’appui. Nous lisons dans les Actes des Apôtres qu’il est dit de certains croyants qu’ils examinaient chaque jour les Écritures pour voir si ce qu’on leur disait était exact. Or, quelles sont ces Écritures, sinon les Écritures canoniques de la loi et des prophètes ? À celles-ci s’ajoutent les Évangiles, les Épîtres apostoliques, les Actes des Apôtres et l’Apocalypse de Jean71.
Cette logique correspond à celle offerte par l’apôtre Pierre qui, immédiatement après avoir parlé de la transfiguration dont il fût le témoin, enjoint ses lecteurs à considérer comme plus certaine encore la parole de Dieu (2 Pierre 1,19).
Augustin revient encore sur ce point dans ses traités sur Jean :
Mon Dieu m’a précautionné contre ces faiseurs de miracles, si je puis m’exprimer ainsi, lorsqu’il a dit « Dans les derniers temps s’élèveront des faux prophètes qui feront des miracles et des prodiges de manière à induire en erreur les élus eux-mêmes, si la chose était possible: « voici que je vous l’ai prédit ». L’époux nous a donc mis sur nos gardes, afin que nous ne soyons pas trompés même par des miracles. Il arrive quelquefois qu’un déserteur suffit à faire peur à un paysan; mais s’il est dans un camp, peut-il se prévaloir des insignes dont il est revêtu ? Non ; car il y a là pour l’examiner des gens qui ne veulent se laisser ni effrayer, ni séduire. Attachons-nous donc à l’unité, mes frères; car en dehors de l’unité celui même qui fait des miracles n’est rien. Le peuple juif se trouvait dans l’unité, et néanmoins il n’opérait pas de miracles; les magiciens de Pharaon étaient hors de l’unité, ce qui ne les empêchaient pas de faire des miracles comme en faisait Moïse. Je l’ai dit: il n’y en a pas eu d’opérés par le peuple juif. Lesquels ont été sauvés par Dieu? Ceux qui faisaient des miracles ou ceux qui n’en faisaient pas? L’apôtre Pierre a ressuscité un mort. Simon le Magicien a opéré plusieurs prestiges : il y avait alors un grand nombre de fidèles incapables de faire les miracles de Pierre et les prodiges de Simon72.
Selon Augustin, il est clair que les démons sont capables de miracles. L’existence de faux miracles explique que le Seigneur ait jugé plus certain encore le fait que son ministère était conforme à l’attente de l’Ancien Testament, par ses prophéties, ses types, ses promesses, ses tensions résolues en Christ, etc. Augustin en tire la conclusion que les miracles ne sont pas des preuves sans ambiguïté.
Théophylacte d’Ohrid :
Très souvent, beaucoup ont accompli des miracles par le moyen des démons, mais leur prédication n’était pas saine. C’est pourquoi leurs miracles n’étaient pas opérés par la puissance de Dieu […] Le Christ enseigne que celui à qui la doctrine est confiée doit prêcher et accomplir des miracles. Alors sa prédication est confirmée par les miracles et les miracles par sa prédication73.
Le critère doctrinal est par ailleurs également employé par les docteurs papistes. Ainsi l’abbé Trithemius :
Si des miracles sont accomplis là où la vérité n’est pas cultivée, ce n’est pas Dieu, mais le diable qui agit. Car Dieu est vérité ; il n’établit pas de religions fausses et n’a donc jamais éclairé un mensonge par ses miracles74.
Johannes Ferus, face à des luthériens avançant des miracles en faveur du luthéranisme, dit ceci dans son commentaire de Matthieu 24 :
Troisièmement, tu as ici un texte qui te permet de distinguer les vrais miracles des faux. Les vrais miracles sont ceux accomplis par quelqu’un qui agit selon la vérité et n’enseigne rien de contraire à la Parole de Dieu ; les faux miracles, en revanche, sont ceux par lesquels on enseigne des choses contraires à la Parole de Dieu — cette Parole qui a été confirmée depuis longtemps déjà par des miracles. Il ne faut donc pas juger la doctrine d’après les miracles, mais les miracles d’après la doctrine. C’est ainsi que Moïse enseigne (Dt 13) : Si un prophète se lève et accomplit des signes, et qu’il veuille t’éloigner de Dieu, ne le crois pas ; car le Seigneur ton Dieu vous met à l’épreuve. Craignez le Seigneur votre Dieu et écoutez-le. C’est ainsi que le Christ enseigne ici : Voici, je vous l’ai annoncé d’avance ; ne croyez pas. Si même face à des miracles manifestes on ne doit pas croire lorsqu’ils vont contre la Parole de Dieu, à combien plus forte raison ne faut-il pas croire, contre la Parole de Dieu, aux songes, aux visions, aux révélations fictives, aux esprits, etc. — tels que ceux que les luthériens nous ont apportés de notre temps contre la doctrine de l’Église. Certainement pas. Moïse dit (Dt 18) : Qu’il ne se trouve chez toi personne qui observe les songes, consulte les devins ou interroge les morts pour connaître la vérité ; car ces choses sont une abomination devant Dieu. En somme, le Christ veut que nous adhérions si fermement à ce qu’il a lui-même enseigné que, même si un ange descendait du ciel pour annoncer un autre Évangile, nous le considérions comme anathème75.
Juan Maldonado, dans son Commentaire sur Matthieu 7 :
Jean Chrysostome, Jérôme de Stridon, Euthyme Zigabène et Théophylacte d’Ohrid montrent, par de nombreux exemples, que même des non-catholiques accomplissent de véritables miracles. Sur la base même de ce passage — « Plusieurs me diront en ce jour-là… », etc. — nous concluons aisément que ces faux prophètes dont parle le Christ ont réellement accompli des miracles, véritablement prophétisé, et véritablement chassé des démons. Le Christ ne répond pas qu’ils mentent, mais qu’il ne les a jamais connus, bien qu’ils aient fait ces choses. Ce ne serait pas chose remarquable qu’il nous avertisse de ne pas croire ceux qui accomplissent de faux miracles ; mais il est très grand et admirable qu’il nous avertisse de ne pas croire de faux prophètes, même lorsqu’ils accomplissent de véritables miracles […] Il ne s’ensuit pas qu’aucun argument ne puisse être tiré des miracles, mais seulement qu’il ne s’agit pas d’un argument nécessaire. Nous savons que le Christ a donné à ses apôtres le pouvoir d’accomplir des miracles afin de confirmer sa doctrine. […] Ainsi, un argument de foi tiré des miracles est probable, parce que ces miracles sont généralement accomplis par la foi, mais rarement sans elle76.
Ainsi, les docteurs protestants concluent avec raison en ce sens77. Perkins signale par exemple :
Nous apprenons de là à ne pas croire ni recevoir une doctrine, maintenant ou en aucun temps, parce qu’elle est confirmée par des prodiges. Car le diable lui-même est capable de confirmer ses erreurs et ses cultes idolâtres par des signes étranges et extraordinaires, par lesquels il s’efforce habituellement d’accréditer et de faire passer pour vrais les points les plus grossiers de fausseté en matière de religion. Au contraire, nous ne devons pas rejeter ni condamner une doctrine parce qu’elle n’est pas ainsi confirmée. Ce fut là une faute majeure chez les Juifs, qui ne voulurent pas recevoir la parole prêchée par le Christ, à moins qu’il ne leur montre un signe venant du ciel47.
Conclusion de la troisième question
Si les démons sont capables de certains actes qui semblent aux hommes surnaturels (question 1), et que par ailleurs la puissance divine elle-même peut œuvrer pour l’épreuve de son peuple et l’endurcissement des impénitents par voie de miracles (question 2), ne vient-on pas d’annuler toute capacité pour les miracles de prouver la doctrine ? Notre réponse a été formulée en plusieurs temps. Premièrement, ce problème est présent pour toutes les positions, car la Bible présente au moins un signe qui est utilisé par Dieu pour accréditer un ministère et qui est pourtant aussi attribué ailleurs au diable et au faux prophète. Deuxièmement, nous avons montré que, si l’on devait même concéder comme Chrysostome qu’il pourrait advenir qu’un faux docteur ressuscite un mort, nous ne serions pas livrés à l’incertitude si le faux miracle en question avait été annoncé. Or, les miracles des faux docteurs ont été annoncés et il nous a été demandé de ne pas nous fier à eux. Aussi, il est raisonnable de ne pas nous arrêter au seul fait miraculeux pour juger désormais mais également d’appliquer un critère de jugement doctrinal sur la base de la révélation publique déjà accréditée par des miracles. Troisièmement, nous avons fait un pas en arrière et signalé que nous ne pensons pas en réalité que Dieu permettrait que des miracles de puissance comparable à la résurrection se produisent en soutien à l’erreur. Au passage, nous avons relevé que formuler un jugement doctrinal portant sur les doctrines nécessaires au salut (à partir de la révélation déjà accréditée) ne relève pas d’un discernement extraordinaire tel qu’il doive être plus susceptible d’erreur que le jugement relatif à un évènement miraculeux. Quatrièmement, nous avons relevé que l’attente néotestamentaire vis-à-vis des miracles est majoritairement péjorative. La révélation publique est clause, et la doctrine a déjà été accréditée. Nous avons également écarté l’idée que les Pharisiens appliquaient de bonne foi un principe doctrinal lorsqu’ils s’opposaient au Christ. Ce principe est bon, ils l’ont simplement perverti pour leur cause. Enfin, nous avons relevé que cette façon d’évaluer les miracles n’est pas sans précédents dans l’histoire, ni sans équivalents dans le papisme.
Ainsi donc, si un ange du ciel venait nous annoncer un autre message que celui que nous avons reçu, qu’il soit anathème.
Quatrième question : est-il plausible que de telles tromperies aient lieu en faveur du catholicisme ?
Le papisme comme antichrétien
S’il est aujourd’hui de bon ton de considérer le papisme comme une communion chrétienne légitime parmi d’autres, le jugement historique du protestantisme à son encontre est tout autre. Le papisme tombe dans la catégorie des fausses doctrines, et si ce jugement est correct, alors les avertissements du Nouveau Testament rendent a priori vraisemblables que des miracles se produisent en son sein.
En outre, le protestantisme a identifié le catholicisme romain, ou plutôt la papauté en particulier, comme étant l’Antichrist lui-même. Il n’est pas opportun d’argumenter ici pour cette thèse, il suffit de relever que le protestantisme qu’il soit réformé, anglican ou luthérien, a identifié la papauté à l’Antichrist, parce que l’homme de péché est annoncé comme siégeant dans le temple de Dieu (c’est-à-dire comme ayant une autorité dans l’Eglise de Dieu) et qu’il est déclaré que son règne aurait lieu depuis la ville aux sept collines, c’est-à-dire Rome et diverses autres marques accomplies dans la papauté. Je vous renvoie à cet exposé plus complet à ce propos.
Il faut relever que ce jugement n’est pas celui de docteurs privés dans le protestantisme, mais qu’il a trouvé son chemin jusque dans les documents confessionnels, comme la confession de foi de Westminster ou la confessio Belgica pour les réformés, les articles de Smalcald pour les luthériens et le livre des homélies pour les anglicans. Ainsi, si le protestantisme historique est vrai, il s’attend à ce que des miracles se produisent au sein du catholicisme et qu’une puissance de séduction particulièrement remarquable y soit à l’œuvre car l’Écriture déclare qu’elle risque de séduire même les élus et nous avertit spécifiquement sur son caractère extraordinaire, allant jusqu’à faire tomber le feu du ciel, c’est-à-dire jusqu’à reproduire des signes que Dieu a employé pour accréditer sa vérité.
On objecte parfois que certains miracles catholiques n’ont pas eu lieu dans un contexte protestant pour ébranler la foi de ceux-ci mais dans des pays déjà gagnés par le catholicisme et parfois même alors que le catholicisme encourrait la concurrence d’anticlériaux, par exemple pour ce qui est des apparitions de Fatima.
- Premièrement, il ne faut pas être court-termiste dans notre évaluation de ce genre de phénomène. S’il est vrai que tel était le contexte portugais de cette apparition, il est également vrai que les effets probables d’une apparition mariale à laquelle des papistes auraient ajouté foi étaient bien connus par les cas d’apparitions semblables à Lourdes ou ailleurs. Ainsi, point n’est besoin pour le démon d’être un fin analyste pour opiner qu’une telle vision encouragera la piété mariale (ou plutôt, l’impiété qui se masque ainsi). Et c’est effectivement un effet indéniable de cette apparition. Les divers groupes et associations autour de Fatima qui existent consistent principalement en divers exercices de piété du genre que le protestantisme considère comme idolâtre. Les apparitions de Fatima sont constamment citées par les catholiques romains lorsqu’il s’agit de défendre leur forme de piété mariale ;
- Deuxièmement, l’apparition elle-même signalait des ambitions qui allaient bien au-delà de la situation au Portugal, qui ne semble pas même être l’horizon principal de ses interventions. Ainsi, il est question de consécration du monde ou de la Russie à Marie et de diverses dévotions ayant vocation à s’exporter au delà de la la péninsule ibérique ;
- Troisièmement, cette analyse suppose plus de bonté dans le catholicisme que je ne suis prêt à en concéder. Si l’Église de Rome est effectivement l’Église antichrétienne, alors il existe peu de moyens plus efficaces et trompeurs pour damner que d’amener des gens à croire qu’ils suivent le Christ alors qu’ils ne le font pas. En disant cela, je ne nie absolument pas qu’il soit possible à un catholique romain d’être sauvé78, il se trouve simplement que les erreurs romaines sont damnables et que leur efficacité dans l’histoire, à en juger par le nombre d’adhérents, est particulièrement redoutable. En guise d’analogie, songez qu’un démon peut avoir grand avantage à répandre l’islam monothéiste en terres païennes, quand bien même le monothéisme islamique qui voit en Jésus un prophète serait propositionnellement plus proche de la vérité qu’un paganisme polythéiste, parce que ce moyen est particulièrement efficace pour égarer et plus susceptible de résister aux efforts missionnaires ;
- Dernièrement, tout stratège est prêt à perdre un peu pour gagner beaucoup. En décrivant la nature antichrétienne de la religion romaine, telle que confessée dans le protestantisme historique, j’ai donné des éléments pour peser combien cela peut représenter un gain significatif pour le diable que de consolider les erreurs romaines.
Il me semble que l’encouragement de la piété mariôlatre est un objectif bien plus nettement atteint par l’apparition que la paix dans le monde ou la conversion de la Russie qu’elle ambitionnait. Ainsi, cette objection me semble en réalité bien superficielle.
Éléments démoniaques propres aux miracles papistes
Outre le fait que les apparitions et miracles papistes s’accompagnent d’enseignements contraires à la Parole, certains éléments répugnent même à la morale naturelle. Ainsi, comme je l’ai relevé ailleurs, les apparitions de « Jésus » à « sainte » Marguerite Alacoque comportaient notamment des demandes de tremper sa langue dans des selles d’un patient atteint de dysenterie en guise d’expiation pour avoir eu un haut-le-cœur en soignant ce patient. Elles comportaient encore la demande de s’entailler la poitrine avec un canif en y traçant le nom Jésus, afin d’expier pour d’autres et de gagner le sacré-cœur du Christ. Cette mystique appliquait par ailleurs une bougie sur la plaie afin qu’elle ne cicatrise pas. L’une des enfants de Fatima déplore que, contrairement à ses compagnons, ses parents ne la battent pas car alors elle pourrait offrir cette souffrance en sacrifice. Pour pallier à ce manque de souffrance, elle se flagelle avec des orties, se noue une corde autour du corps jusqu’à en être blessée au sang et boit de l’eau souillée par des déchets humains. Cette boisson avait pourtant été interdite à Jacintha par sa mère, elle l’a donc consommé en désobéissant à ses parents – ce qui est un péché : une telle désobéissance n’est permise que lorsqu’obéir contreviendrait à un commandement supérieur. Nous savons également que Jacintha a persévéré dans ses privations malgré des hospitalisations pour bronchites. Mais ces actes là étaient approuvés par l’apparition comme plaisant à Dieu. Par ailleurs, nous savons que les enfants ont hésité quant à l’origine démoniaque de leur expérience. Ainsi, Lucia rapporte : « J’ai alors commencé à douter que ces manifestations ne soient pas l’œuvre du diable, qui cherchait par là à me faire perdre mon âme. Comme j’entendais dire que le diable apporte toujours la discorde et le désordre, j’ai commencé à penser que, véritablement, depuis que je voyais ces choses, notre maison n’était plus la même, car la joie et la paix l’avaient quittée. Quelle angoisse ! J’ai fait part de mes doutes à mes cousins. « Non, ce n’est pas le diable ! » répondit Jacinta, « pas du tout ! On dit que le diable est très laid et qu’il est sous terre, en enfer. Mais cette Dame est si belle, et nous l’avons vue monter au ciel ! Notre Seigneur s’est servi de cela pour apaiser quelque peu mes doutes. 79 ». Nous n’avons aucun exemple biblique d’un apôtre ou prophète qui se demande si ce n’est pas plutôt un démon qui lui a parlé. Cette situation se rencontre néanmoins dans le cas du pseudo-prophète Mahomet qui fut rassuré par le cousin de son épouse.
Conclusion : la pertinence du critère doctrinal
Au cours de notre examen, nous avons esquissé les diverses façon dont des miracles peuvent se produire par le moyen des démons. Nous avons également signalé comment ce fait n’enferme pas le croyant dans une circularité vicieuse ou dans un scepticisme sans issu. Ce faisant, nous avons ôté la principale objection à l’usage du critère doctrinal dans l’évaluation des miracles : ce critère doit conserver toute sa force. Plus encore, nous avons relevé que l’attente néo-testamentaire doit en réalité produire un a priori suspicieux envers tout miracle post-apostolique visant à confirmer un enseignement et nous avons fait allusion, en passant, à divers éléments inquiétants dans les manifestations propres à l’Église romaine.
- William Perkins, The Damned Art of Witchcraft, Works IX, pp. 312-316.[↩]
- David Hollaz, Examen theologicum acroamaticum universam theologiam thetico-polemicam complectens, pages 116 et 370.[↩]
- Thomas d’Aquin, ST I, Q110, a4.[↩][↩]
- Thomas d’Aquin, SCG III, 101-103.[↩]
- Girolamo Zanchi, De religione christiana fides XI, 9 ; voir cette étude.[↩]
- Bénédict Pictet, Théologie Chrétienne, Livre III.[↩][↩]
- Flavius Josèphe, Antiquités juives, Livre II, 5.[↩]
- Cyrille d’Alexandrie, Commentaire de saint Jean, Livre VII, sur Jean 8.[↩]
- Johanne Gerhard, De l’Église, Section XI.[↩]
- Thomas d’Aquin, ST I, Q114, a4.[↩]
- Bellarmin, De eccles., livre 4, ch. 14, réponse à l’objection 4.[↩]
- Hildegarde de Bingen, Scivias, Livre II, vision 11, 27.[↩]
- [↩]
- « Le démon sait perdre un peu pour gagner beaucoup » dans Action Familiale et Scolaire, numéro 62, 1985, pages 39 et 40.[↩]
- Johann Adam Scherzer, , pages 403-404.[↩]
- Francisco Suarez, Disp. IV sur la foi, Section III, 9.[↩]
- Henri Bremond, Histoire du sentiment religieux en France, II – L’invasion mystique.[↩]
- Pouplard, Pierre-Xavier. 1896. Un mot sur les visions, révélations, prophéties. Paris : Pierre Téqui.[↩]
- Duyck, C., 2021, « Estasi e visione », Lo Sguardo. Rivista di filosofia, n° 33 (II), page 282.[↩]
- Thomas d’Aquin, ST III, Q43, a2.[↩]
- Blaise Pascal, Miracles I – Fragment n° 1 / 2.[↩]
- Benito Pereira, Commentaire sur la Genèse, chap. 7, disp. 5.[↩]
- Les trois questions disputées peuvent être consultées ici, à partir de la page 234.[↩]
- Augustin, La cité de Dieu XX, 19.[↩][↩]
- Thomas d’Aquin, STI Q114 a4.[↩]
- Guillelmus Estius, Commentarius in Libros Sententiarum , Liber 2, Distinctio 7, Capitulum 8.[↩]
- William Perkins, The Damned Art of Witchcraft, Works IX, pp. 312-316 ; Johann Gerhard, On the Church, Section XI.[↩]
- William de Vaurouillon, Commentarius in Libros Sententiarum, Liber 2, Distinctio 7.[↩]
- Hollaz, Examen theologicum acroamaticum universam theologiam thetico-polemicam complectens, page 713.[↩]
- Jean Chrysostome, Discours contre les Juifs, VIII, 5.[↩]
- Scherzer, Anti-Bellarminus, page 403.[↩]
- Bellarmin, De Controversiis, III, XV.[↩]
- Thomas d’Aquin, SCG, Livre III, 103.[↩]
- Guillelmus Estius, Commentarius in Libros Sententiarum, Liber 2, Distinctio 7, Capitulum 8.[↩][↩]
- Jean Chrysostome, Contre les Juifs VIII, 5.[↩]
- Augustin, De Trinitate Livre III, chapitre 7.[↩]
- Alfonso Salmeron, T4, Part 2.[↩]
- Réginald Garrigou-Lagrange, On Divine Revelation: The Teaching of the Catholic Faith, 2 vols.[↩]
- Jean Duns Scot, Ordinatio I, Prologus, Pars 2, Quaestio 2, 115.[↩][↩]
- Blaise Pascal, Miracles II (Laf. 834, Sel. 422).[↩][↩]
- Blaise Pascal, Pensées, 824.[↩]
- Blaise Pascal, Pensées, 821.[↩]
- Charles Hodge, Systematic Theology, Livre I, Chapitre XII.[↩]
- José de Acosta, De temporibus novissimis, chap. 19.[↩]
- Augustin, De la doctrine chrétienne II, 9.[↩]
- Johann Gerhard, De l’Église, Section XI.[↩][↩]
- William Perkins, The Damned Art of Witchcraft, Works IX, pp. 316-321.[↩][↩]
- Johannes Ferus, In sacrosanctam Iesu Christi evangelium secundum Matthaeum, Préface au livre II, 1559, page 94.[↩]
- Grégoire le Grand, XL Homiliarum in Evangelia II, 29, 4.[↩]
- Chrysostome, Sur Matthieu, homélies 4, (voir 33 et 47).[↩]
- Augustin, De vera religione, 25.[↩]
- François Turretin, IET XVIII, Q13, a11, XLVI.[↩]
- Pseudo(?)-Chrysostome, Opus Imperfectum, homélie 49.[↩]
- Matthieu 9,14 ; Marc 2,18 ; Luc 5,33 ; Matthieu 12,2 ; Matthieu 12,10 ; Marc 2,24 ; Marc 3,2 ; Luc 6,2 ; Luc 6,7 ; Luc 13,14 ; Luc 14,1 ; Matthieu 15,1-2 ; Marc 7,1-5 ; Matthieu 12,38 ; Matthieu 16,1 ; Marc 8,11 ; Luc 11,16 ; Matthieu 21,23 ; Marc 11,27-28 ; Luc 20,1-2 ; Matthieu 22,15-22 ; Marc 12,13-17 ; Luc 20,20-26 ; Matthieu 22,23-33 ; Marc 12,18-27 ; Luc 20,27-40 ; Matthieu 22,34-36 ; Marc 12,28 ; Luc 10,25 ; Matthieu 19,3 ; Marc 10,2 ; Jean 8,3-6 ; Jean 2,18 ; Jean 8,13 ; Luc 7,39 ; Luc 11,53-54 ; Jean 10,24.[↩]
- Voir C.S. Lewis, Miracles, chapitre 16 : les miracles de la nouvelle création.[↩]
- 2 Corinthiens 12,12, voir l’ensemble du chapitre 11 également.[↩]
- Matthieu 16,1-3.[↩]
- Théodoret de Cyr, cité par Johann Gerhard, De l’Église, Section XI, paragraphe 273.[↩]
- Tertullien, Prescription contre les hérétiques, 44.[↩]
- Tertullien, Contre Marcion, III, 3.[↩]
- Athanase, Sur le Psaume 9.[↩]
- Athanase, Questions à Antiochus, q. 110[↩]
- Jérôme, Commentaire sur les Galates, liv. III.[↩]
- Augustin, Contra Faustum, liv. XV, chap. 5 [↩]
- Augustin, La cité de Dieu, Livre X, XVI.[↩][↩]
- Augustin, De Unitate Ecclesiae, XIX, 50.[↩][↩]
- 2 Cor 11:14.[↩]
- Sir 34:7.[↩]
- Ps 96:5.[↩]
- Augustin, Réfutation de l’épître dite fondamentale, chapitre 5.[↩]
- Augustin, De Unitate Ecclesiae, XIX, 51.[↩]
- Augustin, Traité sur Jean, XIII, 17.[↩]
- Théophylacte d’Ohrid, Sur Luc 9.[↩]
- Trithemius, Responsio ad octo quaestiones ad imperatorem Maximilianum, q. 3.[↩]
- Johannes Ferus, In sacrosanctum Iesu Christi Domini nostri Evangelium secundum Matthaeum, ed. Miguel de Medina, 1567, 266, colonne de droite.[↩]
- Cité par Johann Gerhard, De l’Église, Section XI.[↩]
- Chemnitz : Les miracles ne doivent pas être préférés à la doctrine… car aucun miracle ne doit avoir de valeur contre la doctrine révélée par Dieu (Miracula non debent præferri doctrinæ… neque enim contra doctrinam a Deo revelatam ulla miracula valere debent.) ; Luther : Contre les doctrines authentifiées, aucun signe ou prodige, si grand ou si nombreux soit-il, ne doit être admis ; car nous avons le commandement de Dieu, qui a dit du haut du ciel : “Écoutez-le”, de n’écouter que le Christ (Cité par Charles Hodge, Systematic Theology, Livre I, Chapitre XII) ; Les miracles, s’ils ne sont pas unis à la vérité de la doctrine, ne prouvent rien (Miracula, si non habeant doctrinæ veritatem conjunctam, nihil probant.) ; Brochmann : Pour qu’une œuvre soit un véritable miracle, deux choses sont requises : la vérité de la chose et la vérité de la fin (Ut opus aliquod sit verum miraculum duo requiruntur : unum, est veritas rei ; alterum, veritas finis.).[↩]
- Ainsi, William Cunningham, Historical Theology: A Review of the Principal Doctrinal Discussions in the Christian Church Since the Apostolic Age : « Nous croyons qu’il y a toujours eu, et qu’il y a encore, dans l’Église de Rome, des hommes qui, dans leur cœur et devant Dieu, n’étaient pas idolâtres, c’est-à-dire qui adoraient réellement et principalement le seul Dieu vivant et vrai avec sincérité et vérité, et qui se reposaient sur l’unique fondement qui a été posé en Sion. Il n’est pas facile pour les hommes de déterminer jusqu’à quel point leurs semblables, bien qu’ils aient été soumis à de grands désavantages quant aux moyens de connaître la volonté de Dieu, et plongés dans une grande ignorance et obscurité, ont néanmoins pu recevoir une véritable connaissance salvatrice de Dieu et des choses divines, introduite dans leur esprit et rendue efficace par le Saint-Esprit pour les renouveler et les sanctifier… Même durant les ténèbres du Moyen Âge, lorsque l’influence du papisme dans la diffusion de ses corruptions du culte de Dieu et de la vérité était à son comble, et lorsque l’accès aux moyens d’acquérir une connaissance plus saine était le plus restreint, nous rencontrons des hommes qui ont donné des preuves non équivoques d’avoir été régénérés par la foi en la vérité. Et nous ne doutons pas que l’Église de Rome ait toujours contenu de tels hommes – des hommes meilleurs que leurs principes professés – des hommes qui ne s’étaient pas entièrement abandonnés à la tendance naturelle ni à l’influence pratique complète des erreurs qu’ils professaient – des hommes dont le caractère était formé, et dont la conduite était réglée, bien davantage par la vérité qu’ils embrassaient que par les erreurs qu’ils y mêlaient – des hommes si profondément pénétrés du sentiment de la gloire de Dieu et de la toute-suffisance du Christ que les erreurs qu’ils entretenaient quant à l’honneur dû aux saints et aux images n’exerçaient qu’une faible influence sur l’ensemble de leurs pensées et de leurs affections. »[↩]
- Santos, Lúcia dos, Fatima in Lucia’s Own Words : Sister Lucia’s Memoirs, vol. I, éd. par Louis Kondor, introd. par Joaquin M. Alonso, trad. par Dominican Nuns of Perpetual Rosary, 13e éd., Fatima, Secretariado dos Pastorinhos, 2007, page 86.[↩]





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