La chair du Seigneur selon saint Ignace
6 août 2026

Ignace, évêque d’Antioche (vers 35-108/140 ap. J.-C.), est l’un des pères apostoliques (pour une introduction aux pères apostoliques, consultez notre cours dédié). Cet article vise à documenter les occurences d’usage incontestablement métaphorique de l’expression « chair du Seigneur » chez saint Ignace. Voici donc sans plus de commentaire ces occurences :

Vous devez donc vous armer de douceur et retrouver votre force dans la foi, qui est la chair du Seigneur, et dans l’amour, qui est le sang de Jésus-Christ1

Je ne prends aucun plaisir aux aliments périssables ni aux plaisirs de cette vie. Je désire le pain de Dieu, qui est la chair du Christ, issu de la lignée de David ; et pour boisson, je désire son sang, qui est l’amour incorruptible2.

Mais votre prière à Dieu me rendra parfait, afin que j’atteigne la part qui, par sa miséricorde, m’a été accordée, tandis que je me réfugie dans l’Évangile comme dans la chair de Jésus, et auprès des apôtres comme dans le presbytère de l’Église3.

Ces divers textes nous permettent d’aborder celui qui suit :

 Ils s’abstiennent de l’eucharistie et de la prière, parce qu’ils ne confessent pas que l’eucharistie est la chair de notre Sauveur Jésus-Christ, chair qui a souffert pour nos péchés, et que dans sa bonté le Père a ressuscitée. Ainsi ceux qui refusent le don de Dieu meurent dans leurs disputes. Il leur serait utile de pratiquer la charité pour ressusciter eux aussi. Il convient de vous tenir à l’écart de ces gens-là, et de ne parler d’eux ni en privé ni en public, mais de vous attacher aux prophètes, et spécialement à l’Évangile, dans lequel la passion nous est montrée et la résurrection accomplie. Et les divisions, fuyez-les comme le principe de tous les maux4.

Sauter de ce texte à la conclusion que saint Ignace envisage une transsubstantiation, comme le veulent certains apologètes romains, sans tenir de son usage courant de ces expressions n’est pas une façon mature d’aborder ses écrits. Cela est d’autant plus vrai que son langage ne diffère pas de celui des Réformateurs. Amandus Polanus disait par exemple : « Ainsi, est présent dans la Sainte Cène, non seulement le pain et le vin et non seulement la divinité de Christ et non seulement le pouvoir et la vertu de Christ mais aussi ses véritables corps et sang. »

Par ailleurs, le contexte immédiat de l’épître nous apprend que Ignace envisageait de réfuter ceux qui prétendaient que Jésus n’avait que l’apparence de l’humanité. Il aurait été mal inspiré de le faire en évoquant un miracle où le pain n’aurait que l’apparence du pain. Voici en effet les idées des adversaires qu’il a en vue :

Tout cela, il l’a souffert pour nous, pour que nous soyons sauvés. Et il a véritablement souffert, comme aussi il s’est véritablement ressuscité, non pas, comme disent certains incrédules, qu’il n’ait souffert qu’en apparence : eux-mêmes n’existent qu’en apparence, et il leur arrivera un sort conforme à leurs opinions, d’être sans corps et semblables aux démons5.

Certains, par ignorance, le renient, mais ils ont plutôt été reniés par lui, avocats de la mort plus que de la vérité, eux qui n’ont réussi à persuader ni les prophéties ni la Loi de Moïse, ni même jusqu’à présent l’Évangile, ni les souffrances de chacun de nous. Car ils pensent la même chose de nous. Car que me sert que quelqu’un me loue, s’il blasphème mon Seigneur, en ne confessant pas qu’il a pris chair ? Celui qui ne dit pas cela le renie absolument, étant lui-même un croque-mort. Leurs noms, puisqu’ils sont infidèles, il ne m’a pas plu de les écrire. Mais puissé-je même ne pas me souvenir d’eux, jusqu’à ce qu’ils se repentent pour croire à la passion, qui est notre résurrection6.

Ainsi, l’erreur qui est en vue ici par Ignace n’est pas une erreur portant sur la nature de la présence du Christ dans la Cène, mais sur la nature du corps que le Christ a revêtu pour notre salut : ils refusaient de célébrer la Cène car ils ne confessaient pas que Jésus ait réellement pris un corps. Le cardinal Bellarmin, saint et docteur de l’Église romaine, explique cela très à propos alors qu’il commente ce passage de saint Ignace :

Les hérétiques, Simoniens et Ménandriens, refusaient les oblations eucharistiques, car ils niaient que le sacrement fût la chair de notre Sauveur Jésus-Christ. En effet, ces hérétiques ne s’opposaient pas tant au sacrement de l’Eucharistie qu’au mystère de l’incarnation ; et par conséquent (comme Ignace le montre à ce sujet), ils niaient que l’Eucharistie soit la chair du Christ ; c’est-à-dire (selon l’interprétation de Théodoret) que les mystères divins du pain et du vin soient les signes d’un corps réel du Christ existant véritablement, car ils ne reconnaissaient pas que le Christ ait pris chair7.


  1. En grec : Ὑμεῖς οὖν τὴν πραϋπάθειαν ἀναλαβόντες ἀνακτίσασθε ἑαυτοὺς ἐν πίστει, ὅ ἐστιν σὰρξ τοῦ κυρίου, καὶ ἐν ἀγάπῃ, ὅ ἐστιν αἷμα Ἰησοῦ Χριστοῦ. Ignace, Epistola ad Trallianos, Caput VIII.[]
  2. Oὐχ ἥδομαι τροφῇ φθορᾶς οὐδὲ ἡδοναῖς τοῦ βίου τούτου. Ἄρτον θεοῦ θέλω, ὅ ἐστιν σὰρξ Ἰησοῦ Χριστοῦ, «τοῦ ἐκ σπέρματος Δαυίδ», καὶ πόμα θέλω τὸ αἷμα αὐτοῦ, ὅ ἐστιν ἀγάπη ἄφθαρτος. Ignace, Épître aux Romains, VII.[]
  3. Ignace, Épître aux Philadelphiens, chap. V.[]
  4. Ignace, Épîtres aux Smyrniotes, VII.[]
  5. Ignace, Épîtres aux Smyrniotes, II.[]
  6. Ignace, Épîtres aux Smyrniotes, V.[]
  7. Texte latin : Primi qui negarunt Christi corporis esse in eucharistia videntur fuisse illi ipsi qui primi haeresum zizania in ecclesia serere coeperunt ; Simoniani, Menandriani et comparaisons. De ses locens S. Ignace, dans épistola ad Smyrnenses, sic ait : Eucharistias et oblationes non admistunt, eo quod non confiteantur eucharistiam esse carnem Salvatoris nostri Jesu Christi : quae sententia citatur a Theodoreto in 3. dialogo ex épistola ad Smyrnenses ; ubi tamen nunc non habetur. Ne autem glorientur Calvinistae sententiam suam valde antiquam esse, illud est observandum, antiques illos haereticos non tarn sacramentum eucharistiae, quam mysterium incarnationis oppugnasse. Idcirco enim (ut Ignatius ibidem indicat) negabant eucharistiam esse carnem Domini, quia negabant Dominum habere carnem. Bellarmin, De Eucharistia, 1. ic 1.[]

Maxime Georgel

Maxime est médecin à Lille. Fondateur du site Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leurs quatre enfants, sont membres de l'Église de la Trinité (trinitelille.fr) et sont moniteurs de la méthode Billings.

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