Une présence plus réelle encore
30 juillet 2026

Il y a quelques années, alors que je lisais le De religione christiana fides, une confession de foi rédigée par le Réformateur italien Girolamo Zanchi, qui se trouve être mon théologien favori de tous les temps, j’ai été surpris un élément dans la structure de son œuvre.

En effet, après avoir traité des Écritures au chapitre I, fondement de la théologie puis avoir abordé la Trinité au chapitre II, premier mystère de la foi, l’auteur déroule une structure plutôt traditionnelle, abordant les attributs divins puis la création du monde et des hommes, la chute de l’homme, la Loi de Dieu et la rédemption en Jésus-Christ. Ce n’est qu’aux chapitres XIV à XVI qu’il aborde de front les sacrements. Pourtant, c’est au chapitre XII, consacré à « La vraie dispensation de la rédemption, du salut et de la vie », que le Réformateur aborde la question de la présence du Christ et de notre union avec lui.

Cette structure, quand on y songe, est tout à fait cohérente. Il s’agit de parler tout d’abord de notre union avec Jésus-Christ avant de parler de la façon dont cette union se formalise par la prédication de la Parole et l’administration des sacrements. Dans cet article, je vous invite, à la suite de Zanchi, à faire un pas en arrière et réfléchir à la nature de la présence du Christ auprès de son peuple avant de s’engager de front dans la question de la présence du Christ dans l’Eucharistie. Mais avant cela, un petit point métaphysique sur la notion de présence réelle.

Présence réelle virtuelle

Il y a plusieurs façons dont on peut dire qu’une chose est présente à une autre. Songeons-y un instant. La chaise est présente à mon corps parce que je la touche. Mais le soleil m’est présent non pas parce que je le touche (et tant mieux pour moi !) mais parce que son influence (sa chaleur, sa gravité, sa lumière) m’atteint. Dans le premier cas, on parle de présence réelle quantitative. Dans le second, de présence réelle virtuelle (de virtus, la vertu, le pouvoir). Voici comment Zanchi formule la chose :

Car ce n’est ni la proximité ni l’éloignement des lieux qui font qu’une chose soit présente ou absente, mais c’est la participation ou la non-participation à la dite chose. Le soleil, bien qu’il soit très éloigné de nous, est pourtant dit présent et on dit avec vérité qu’il l’est à nos yeux lorsque nous en sommes participants. Encore une fois, il est absent, alors que, soit éclipsé par les nuages, soit entré dans l’autre hémisphère, nous ne pouvons pas le voir. Pour un homme complètement aveugle, sa lumière n’est jamais présente, même si elle brille même devant ses yeux ; il en va de même d’une musique excellente pour un sourd, ou de la subtilité d’un discours pour un homme ignorant. On dit aussi que Dieu est loin des impies parce qu’il n’est pas perçu par la foi, alors que, malgré sa propre essence, il n’est loin d’aucun de nous. « Car en lui nous avons la vie, le mouvement et l’être ». Ainsi donc, dans la mesure où une chose est perçue ou non de nous, soit par la partie naturelle, soit par les sens, soit par l’esprit, ou de toute autre manière, nous disons qu’elle est présente ou absente1.

C’est ce genre de présence que la tête exerce sur les membres d’un corps. Le contrôle central du cerveau n’est pas moins présent aux pieds qu’au cou, quoiqu’il soit physiquement plus éloigné. La raison en est que les pieds participent autant à l’influence du cerveau que le cou.

Cette façon de décliner les différents modes de présence réelle n’a rien de propres aux théologiens protestants. Ainsi, par exemple, Serge-Thomas Bonino, dominicain et président de l’Angelicum au Vatican, déclare :

Saint Thomas distingue deux types de présence réelle ou substantielle selon que le contact entre les êtres qui sont dits en présence est quantitatif ou bien virtuel. Le premier est affaire de pure coexistence spatiale : cette feuille de papier est substantiellement présente à ce bureau parce qu’elle le touche. Quant au contact virtuel, il est celui que l’action transitive établit entre l’agent et le patient (note : l’action transitive est l’action qu’une chose exerce sur une autre). En effet, explique saint Thomas, « tout agent est nécessairement uni à ce en quoi il agit immédiatement [= sans intermédiaire] et il est en contact avec lui par sa vertu ». La vertu désigne ici la puissance active, c’est-à-dire la détermination formelle par laquelle l’agent agit (note : ce que j’ai appelé le pouvoir ou l’influence plus tôt). Le contact virtuel se rencontre déjà dans le monde physique où il va généralement de pair avec un contact quantitatif, direct ou indirect. Par exemple, le feu est en contact virtuel avec l’eau qu’il réchauffe, même si s’interposent certaines médiations comme la casserole. Mais le contact virtuel se rencontre aussi dans le monde spirituel. Il s’y trouve même au fondement du seul mode de présence réelle possible pour des êtres purement spirituels puisqu’il ne peut y avoir, chez eux, aucun contact quantitatif. Une réalité purement spirituelle, comme l’ange, est donc présente là où elle agit2.

Lorsque les théologiens réformés déclarent qu’ils confessent une présence réelle ou substantielle qui est spirituelle, certains semblent penser qu’ils disent cela comme s’ils s’agissait d’une forme de concession. Bon, certes, le Christ est présent mais seulement spirituellement. Il s’agirait là d’une présence « moins que réelle », en tout cas, moins réelle que celle entre mon corps et la chaise où je suis assis, n’est-ce pas ?

En réalité, quand ces auteurs disent que la présence est spirituelle, ils veulent dire qu’il s’agit d’une présence réelle virtuelle, par la vertu du Saint-Esprit. Ainsi, Calvin déclare :

Nous confessons donc tous d’une bouche qu’en recevant en foi le sacrement selon l’ordonnance du Seigneur nous sommes faits vraiment participants de la propre substance du corps et du sang du Seigneur. Comment cela se fait, les uns le peuvent mieux déduire et plus clairement exposer que les autres. Mais pour ne point amoindrir l’efficace de ce saint mystère, il nous faut penser que cela se fait par la vertu secrète et miraculeuse de Dieu et que l’Esprit de Dieu est le lien de cette participation, pour laquelle cause elle est appelée spirituelle3.

Pour parler français courant, il s’agit de dire que le Christ est présent non pas tant parce que mon corps touche son corps, mais parce que tout comme le soleil brille sur moi malgré la distance entre nous, le Christ envoie ses rayons en ce lieu bien qu’il soit à la droite du Père jusqu’à son retour. Et ces rayons ont un nom, ils sont une personne : le Saint-Esprit.

Une meilleure présence ?

Bien, me direz-vous, d’accord : c’est une présence réelle. Mais n’est-elle pas tout de même moins réelle que si Jésus-Christ était là physiquement, dans la même pièce que moi ? Ne nous serait-il pas avantageux qu’il soit là localement et non seulement par sa vertu ? Eh bien, il faut dire que Jésus avait un avis sur cette question, dans l’un des passages les plus étonnants du Nouveau Testament :

Maintenant je m’en vais vers celui qui m’a envoyé, et aucun de vous ne me demande : Où vas-tu ? Mais, parce que je vous ai dit ces choses, la tristesse a rempli votre coeur. Cependant je vous dis la vérité : il vous est avantageux que je m’en aille, car si je ne m’en vais pas, le Consolateur ne viendra pas vers vous ; mais, si je m’en vais, je vous l’enverrai4.

Jésus aborde ici la question de sa localité : « je m’en vais ». Face à cette nouvelle, les apôtres sont attristés, et on les comprend. Voilà plusieurs années qu’ils sont à ses côtés, peuvent le questionner directement, chaque jour. Ils connaissent ses enseignements, le son de sa voix, les traits de son visage, ses expressions. Ils ont mangé avec lui, l’ont vu pleurer Lazare, marcher sur l’eau, guérir l’aveugle, multiplier les pains. Et pourtant, malgré toutes ces grâces, Jésus estime qu’il y a encore mieux que sa présence physique : « il vous est avantageux que je m’en aille ». Tout notre bien se trouve en Jésus-Christ, comment donc son absence pourrait être un mieux ? La réponse de Jésus, c’est l’envoi du Saint-Esprit qu’il avait déjà promis ainsi :

Et moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre consolateur, afin qu’il demeure éternellement avec vous, l’Esprit de vérité, que le monde ne peut recevoir, parce qu’il ne le voit point et ne le connaît point; mais vous, vous le connaissez, car il demeure avec vous, et il sera en vous. Je ne vous laisserai pas orphelins, je viendrai à vous […] Jésus lui répondit: Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera ; nous viendrons à lui, et nous ferons notre demeure chez lui.5.

Jésus va partir physiquement, mais il sera présent spirituellement, et cette présence sera plus profitable encore. Mais Jésus, ça n’est pas l’Esprit, pensez-vous peut-être ! Certes, mais l’union entre les deux est si intime que Jésus peut dire « vous le connaissez » à propos de l’Esprit car il « demeure avec vous », pour décrire son incarnation. Et il peut dire, pour décrire l’envoi de l’Esprit à la Pentecôte « je viendrai à vous » et « moi et mon Père nous viendrons à lui, et nous ferons notre demeure chez lui ». L’Esprit est l’Esprit de Jésus-Christ. Il n’y a rien dans l’Esprit qui ne soit semblable à Jésus-Christ et rien en Christ qui ne soit semblable à l’Esprit. « Celui qui m’a vu a vu le Père », a dit Jésus6. En un sens, nous pouvons dire que celui qui possède l’Esprit possède Jésus. L’Esprit est pour notre union avec Jésus-Christ ce qu’est l’âme pour l’union des membres du corps avec leur tête.

Alors oui, depuis l’Ascension, Jésus est présent à la droite du Père jusqu’à son retour et il est donc physiquement absent de notre terre. Mais loin de nous avoir laissé orphelin, il nous est plus profitablement présent encore par son Saint-Esprit. Quand donc nous disons que Jésus-Christ est spirituellement présent lorsque nous célébrons la Cène, il ne faut pas entendre qu’il est « un peu moins présent » que corporellement. La présence spirituelle n’est pas une sorte de juste milieu entre la présence physique et le simple symbole. C’est une présence plus avantageuse, selon Jésus-Christ lui-même, en attendant cette présence « de vision », où nous le contemplerons dans la gloire au point d’être semblables à lui.


  1. Girolamo Zanchi, De religione christiana fides, XII, 15.[]
  2. Serge-Thomas Bonino, Dieu, « Celui qui est », page 363.[]
  3. Jean Calvin, Petit traité sur la sainte Cène.[]
  4. Jean 16,5-7.[]
  5. Jean 14,16-18.[]
  6. Jean 14,9.[]

Maxime Georgel

Maxime est médecin à Lille. Fondateur du site Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leurs quatre enfants, sont membres de l'Église de la Trinité (trinitelille.fr) et sont moniteurs de la méthode Billings.

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