Comme je l’ai annoncé récemment, je débute des lectures que je synthétiserai sur notre site à propos des miracles eucharistiques allégués par divers auteurs catholiques romains. Étant à la fois médecin et passionné de théologie à mes heures perdues, ce sujet vient mettre en contact deux disciplines que j’ai étudiées de près. Un premier article examinait la question du prétendu « groupe sanguin » de ces miracles. J’aimerais poursuivre l’examen en étudiant chacun des cinq miracles les plus souvent invoqués par les apologètes catholiques à savoir les miracles de Lanciano, Tixtla, Buenos Aires, Sokółka et Legnica avant de clôturer l’étude par un article de synthèse. Si cette étude aboutit à quelque chose d’intérêt, elle pourrait devenir une vidéo sur notre chaîne.
Quelles sont les options pour un protestant ?
Il faut déclarer d’emblée que je ne suis pas neutre dans cette étude. En fait, en tant que protestant, ma posture est presque unique : je ne suis pas a priori fermé au surnaturel, ni même aux miracles. Néanmoins, n’étant pas membre de la communion romaine – et étant donné que ces miracles sont avancés principalement en contexte apologétique catholique romain – j’ai également un biais défavorable envers ces miracles, que l’on pourrait qualifier d’émotionnel. Cela dit, les apologètes catholiques n’ont pas moins de biais favorable à ce propos. Un point partout donc, balle au centre.
Ainsi, si l’on suppose que le protestantisme est vrai, quelles sont les options face à ces miracles allégués ? Il me semble qu’il n’y en a que trois :
- Il n’y a rien de surnaturel dans ce qui est considéré ;
- C’est surnaturel, mais démoniaque ;
- C’est surnaturel, c’est divin, mais ça ne démontre pas la véracité du catholicisme.
Notez que ces options sont celles que l’on peut emprunter si l’on suppose que le protestantisme est vrai, ce qui est mon point de départ. Mais ces options tiennent-elles vraiment la route, avant même l’examen des prétentions particulières ?
Option 1 : rien de surnaturel
Cette option n’est pas si difficile à comprendre, elle consiste à contester la nature miraculeuse de l’évènement rapporté. Dans cette catégorie rentrent les fraudes et les erreurs d’interprétation. On pourrait également y placer la conclusion « les données avancées ne sont pas significatives ou trop parcellaires pour conclure à quoi que ce soit », sans que cela ne suppose de défendre concrètement l’une des options.
Cette option est la plus simple à comprendre, il n’est pas nécessaire de s’étendre plus avant. Je ne suis qu’au début de mon étude, et il se pourrait donc que je revoie mon jugement, d’autant que je n’ai encore rien étudié concernant l’un des cinq miracles allégués. Mais, en guise de spoiler, je peux dire à ce stade que c’est cette option qui me convainc pour ceux que j’ai étudié. Je pense tout simplement que les miracles allégués n’en sont pas.
Option 2 : surnaturel, et démoniaque
Là encore, l’option est simple à comprendre. Il s’est passé quelque chose de surnaturel, mais ça n’est pas divin. Cela dit, cette option pose la question : les démons sont-ils capables d’une telle chose ?
Ce que peuvent les démons
La Bible nous révèle, par les cas de possession, que les démons sont capables d’une grande force physique (pensons au Gadarénien qui brisait des chaînes) et de contrôler les mouvements d’animaux (toujours dans la même histoire, la chute des pourceaux). L’histoire des dix plaies d’Égypte nous apprend que les pratiques occultes égyptiennes n’ont pas été capables de transformer de la poussière en insecte (Exode 8,14), mais qu’elles ont été capables de transformer de l’eau en sang (Exode 7,20-22) et de faire monter des grenouilles depuis le Nil (Exode 8,2-3). Plus étonnant encore, ils ont été capables de transformer des bâtons en reptiles :
Aaron jeta son bâton devant le Pharaon et devant ses serviteurs, et cela devint un reptile. Mais le Pharaon appela des sages et des sorciers ; et les magiciens d’Égypte, eux aussi, en firent autant par leurs pratiques occultes. Tous, ils jetèrent leurs bâtons qui devinrent des reptiles. Mais le bâton d’Aaron engloutit leurs bâtons (Exode 7,10-12).
L’histoire de Job nous montre Satan, sur permission de Dieu, pouvoir inciter des personnes au meurtre et au vol (Job 1,15, 17), faire tomber du feu (Job 1,16), susciter une catastrophe naturelle (Job 1,18-19) et causer une maladie (Job 2,7). Le même Satan a également incité David à pécher (1 Chroniques 21,1).
Ce qui accompagnera les fausses doctrines
La Bible, outre nous décrire ce dont est capable un démon de diverses façons, nous annonce positivement ce que feront des faux docteurs et ce qui accompagnera la fausse doctrine. Cela pourrait nous surprendre, mais alors que le Nouveau Testament déclare que la saine doctrine a été confirmée par des miracles (Hébreux 2,3-4), il ne nous dit jamais que cette marque est une marque permanente de la saine doctrine. En effet, les « signes, prodiges et miracles » sont les « signes distinctifs de l’apôtre » (2 Corinthiens 12,12) et donc de l’ère apostolique (car en quoi est-ce distinctif si cela ne distingue pas ?).
Ainsi, alors qu’à la fois le Christ et les apôtres consacrent des sections conséquentes de leur enseignement à avertir sur l’avènement de faux docteurs (1 Jean 2,18-27, 2 Pierre 2,1-22, Jude 4-19, 1 Timothée 6,2-10, Matthieu 7,15-23), ils n’enseignent pas une seule fois que les miracles seront un élément qui nous permettra de reconnaître les vraies des fausses doctrines. En fait, ils avertissent précisément quant au fait que les faux docteurs accompliront des miracles, et plusieurs passages ne laissent pas planer de doutes sur le fait qu’il s’agira d’actions surnaturelles, même au nom du Christ :
Beaucoup me diront en ce jour-là : Seigneur, Seigneur ! N’est-ce pas en ton nom que nous avons prophétisé, en ton nom que nous avons chassé des démons, en ton nom que nous avons fait beaucoup de miracles ? Alors je leur déclarerai : Je ne vous ai jamais connus retirez-vous de moi, vous qui commettez l’iniquité (Matthieu 7,22-23).
Paul, alors qu’il parle de l’avènement de l’impiété dans l’Église, décrit ainsi ce qui l’accompagnera :
L’avènement de l’impie se produira par la puissance de Satan, avec toutes sortes de miracles, de signes et de prodiges mensongers, et avec toutes les séductions de l’injustice pour ceux qui périssent, parce qu’ils n’ont pas reçu l’amour de la vérité pour être sauvés. Aussi Dieu leur envoie une puissance d’égarement, pour qu’ils croient au mensonge (2 Thessaloniciens 2,9-11).
De même, la bête montant de la mer en Apocalypse est décrite comme guérissant une « blessure mortelle » suite à quoi la foule est remplie d’admiration (Apocalypse 13,3).
Dieu n’est-il pas injuste en laissant les démons nous tromper ?
Saint Bonaventure disait :
Un démon peut tromper nos sens, soit en faisant croire que ce qui est absent est présent, soit en le présentant différemment de ce qui est réel, soit en dissimulant ce qui est présent1.
Si la saine doctrine a été confirmée par des miracles, comment ne pas être égaré par de nouveaux miracles démoniaques ? Dieu n’est-il pas injuste en laissant l’homme être ainsi aux prises avec des miracles trompeurs ? Pire encore, Dieu semble exercer sa souveraineté sur ces miracles mensongers car Paul affirme qu’il « envoie une puissance d’égarement, pour qu’ils croient au mensonge » en jugement à ceux qui n’ont pas reçu sa vérité.
Jean Duns Scot, à la période médiévale, s’est posé la même question. En effet, alors qu’il aborde la preuve de la véracité du Christianisme par les miracles, il envisage deux objections. La première consisterait à nier que l’avènement du Christianisme s’est accompagné de miracles et sa réponse consiste à dire qu’il serait d’autant plus miraculeux que le monde soit devenu chrétien sans miracles. Mais la seconde objection consiste à dire que les miracles ne peuvent pas être preuves de la vérité car il est dit que l’Antichrist en fera.
La réponse de Duns Scot suppose ce que l’on appelle en droit le principe des inférences contraires. Ce principe dit que si l’accusé choisit de se taire dans une situation où une personne innocente donnerait normalement une explication, le tribunal est autorisé à inférer que la réponse aurait été défavorable. Appliqué à notre situation, ce principe pose question quant à la véracité de Dieu. Ainsi, Duns Scot déclare :
Si quelqu’un, convoqué comme témoin, permettait qu’on présente un signe habituel de témoignage, et que, bien qu’il soit présent, il ne le contredise pas, un tel silence ne s’accorderait pas avec une parfaite véracité ; or un miracle est un tel signe de Dieu en tant que témoin ; donc, s’il permettait que des miracles soient accomplis par les démons et ne les contredisait pas — c’est-à-dire en déclarant qu’ils ne sont pas ses témoignages — il ne semblerait pas parfaitement véridique2.
Et la réponse de Duns Scot est que, dans ce « procès », Dieu a parlé le premier et a annoncé d’avance la nullité des miracles de l’Antichrist :
Et ainsi s’éclaire la réponse concernant l’Antéchrist : Dieu a prédit que les miracles qui seront accomplis ne seraient pas des témoignages de la vérité, comme il est clair en Matthieu 24,24 et 2 Thessaloniciens 2,8-92.
Ainsi, lorsque les magiciens égyptiens ont produit un serpent à partir d’un bâton, Dieu les a contredit par un miracle plus fort : le serpent produit à partir du bâton de Moïse a mangé leurs serpents. Ils ont parlé, mais Dieu les a contredit, pour reprendre l’analogie du procès. Mais pour ce qui est de l’Antichrist et des faux docteurs, Dieu a agi autrement en anticipant et annonçant la fausseté des miracles qui seraient accomplis.
Cette situation où Dieu laisse un miracle se produire par la main d’un faux prophète, parce qu’il a déjà donné à son peuple une révélation suffisante, nous la voyons envisagée dans la Bible elle-même :
S’il se lève au milieu de toi un prophète ou un visionnaire qui t’annonce un signe ou un prodige, et qu’il y ait accomplissement du signe ou du prodige dont il t’a parlé en disant : Rallions-nous à d’autres dieux – (des dieux) que vous ne connaissez pas – et rendons-leur un culte ! Tu n’écouteras pas les paroles de ce prophète ou de ce visionnaire, car c’est l’Éternel, votre Dieu, qui vous met à l’épreuve pour savoir si vous aimez l’Éternel, votre Dieu, de tout votre cœur et de toute votre âme (Deutéronome 13,2-4).
Ainsi, c’est par la révélation dont nous disposons déjà que nous devons juger les doctrines censées être confirmées par les miracles que l’on nous présente. Si nous avons déjà déterminé, par ailleurs, que la doctrine présentée est contraire à la Parole, alors que cette doctrine soit accompagnée de miracles ne doit pas nous ébranler. Il ne s’agit là que de l’application du principe du Sola Scriptura canonica est regula fidei à la question particulière des miracles.
Option 3 : divin, mais pas confirmatoire
Une dernière option envisageable serait que l’action miraculeuse soit divine mais ne doive pas être interprétée comme une confirmation du catholicisme. Cette option est, à mes yeux, la moins satisfaisante, même si elle mérite une mention.
Le rôle confirmatoire des miracles pour une doctrine est rattaché dans l’Écriture aux périodes de révélation publique, comme nous l’avons relevé. Ainsi, c’est une prétention particulière que d’affirmer qu’un miracle, depuis les apôtres, a le rôle de confirmer une doctrine déjà exposée dans la révélation apostolique. En effet, les miracles de Moïse, Élie et des apôtres servaient à accréditer leur mandat prophétique et apostolique. Ces miracles, par ailleurs, ne se produisaient pas à l’improviste le plus souvent mais en connexion avec leur ministère et avec leur enseignement. Ainsi, ces miracles étaient « livrés » avec leur interprétation prophétique. Jésus enseigne qu’il est le pain de vie et y associe son miracle de multiplication des pains. Il enseigne qu’il est la résurrection et la vie et il ressuscite Lazare. Jérémie annonce la déportation d’Israël et prophétise la mort du faux prophète qui s’est opposé à sa prédiction. Élie appelle le peuple à la repentance et le feu tombe du ciel. En bref, les miracles scripturaires surviennent :
- Dans le contexte d’une révélation publique (que catholiques romains comme réformés reconnaissent être achevée) ;
- Pour accréditer un ministère portant cette révélation publique ;
- Le plus souvent, avec leur interprétation.
Le sens du miracle était donc évident. À l’inverse, la première mention qu’il m’ait été donné de lire d’un pain consacré laissant couler du sang n’a pas été comprise par les chrétiens contemporains de cet évènement comme une confirmation doctrinale. En effet, dans son Histoire Ecclésiastique des Francs, Grégoire de Tours rapporte ce qui suit :
La main de Dieu alluma, dans les bourgs du territoire de Bordeaux, un incendie qui, embrasant soudainement les maisons et les champs, dévora toutes les récoltes, sans que le feu eût été suscité en aucune manière, si ce n’est peut-être par la volonté divine. Un cruel incendie ravagea aussi la ville d’Orléans, en telle sorte qu’il ne resta absolument rien aux plus riches ; et si quelqu’un d’eux arrachait aux flammes une partie de ce qu’il possédait, cela lui était enlevé par les voleurs attachés à sa poursuite. Dans le territoire de Chartres, du vrai sang coula du pain rompu à l’autel, et la ville de Bourges fut frappée d’une affreuse grêle3.
Un peu plus loin, toujours alors qu’il liste une suite de calamité, il déclare :
Il parut encore cette année de nouveaux signes. Il y eut une éclipse de lune. Dans le territoire de Tours, à l’effraction du pain on en vit couler du vrai sang. Les murs de la ville de Soissons furent renversés. Prés d’Angers la terre trembla, et des loups entrés dans les murs de la ville de Bordeaux y mangèrent des chiens sans marquer aucune crainte des hommes. On vit des feux parcourir le ciel. La ville de Bazas fut consumée par un incendie qui dévasta l’église et la maison épiscopale. Nous apprîmes aussi qu’on y avait enlevé tout ce qui appartenait au service de l’autel4.
Il ne va donc pas de soi que l’effusion de sang pendant la cène soit un signe de bénédiction ou un argument pour la présence réelle.
J’ai dit plus tôt que cette option me semblait la moins convaincante de toute. La raison en est que, si pour Grégoire de Tours l’interprétation funeste était la plus évidente, vraisemblablement parce que la transsubstantiation n’était pas enseignée de son temps, cette interprétation n’est pas celle qui est la plus spontanée pour ceux au milieu desquels ces miracles allégués se produisent aujourd’hui. Pourquoi donc Dieu susciterait-il des miracles indiquant sa désapprobation s’il était quasi-certain qu’ils seraient compris autrement par ceux qui en sont les témoins ?
La foi vient de la Parole, pas des miracles
En guise de conclusion, j’aimerai relever que si les miracles ont un certain potentiel apologétique, ils sont impuissants pour susciter la foi en tant qu’instruments. En effet, non seulement la foi est-elle un don de Dieu (Éphésiens 2,6-10) et non pas simplement la conclusion intellectuelle que l’on atteint relativement à certaines propositions doctrinales ; elle est encore suscitée principalement par le moyen de la Parole :
La foi vient de ce que l’on entend, et ce que l’on entend vient de la Parole du Christ (Romains 10,17).
Ainsi, lorsque saint Thomas reconnaît la résurrection, Jésus lui réplique que sont d’autant plus heureux ceux qui ont cru sans voir (Jean 20,29). De même, plus tôt dans cet évangile, alors qu’un père vient chercher Jésus pour qu’il guérisse son fils, il nous est rapporté que le père crut à la parole du Christ avant d’avoir vu son fils guéri, et cela nous est présenté comme modèle de la vraie foi (Jean 4,50). Toujours dans l’Évangile de Jean, un peu plus tôt encore, il est nous dit que « plusieurs crurent en son nom, voyant les miracles qu’il faisait… Mais Jésus ne se fiait point à eux (Jean 2,24). » Et à ceux qui seraient tentés de croire que ceux qui ne sont pas convaincus par la Parole pourront l’être par les miracles, je réponds qu’il leur faut méditer ces versets :
Le riche dit: Je te prie donc, père Abraham, d’envoyer Lazare dans la maison de mon père; car j’ai cinq frères. C’est pour qu’il leur atteste ces choses, afin qu’ils ne viennent pas aussi dans ce lieu de tourments. Abraham répondit: Ils ont Moïse et les prophètes; qu’ils les écoutent. Et il dit: Non, père Abraham, mais si quelqu’un des morts va vers eux, ils se repentiront. Et Abraham lui dit: S’ils n’écoutent pas Moïse et les prophètes, ils ne se laisseront pas persuader quand même quelqu’un des morts ressusciterait (Luc 16,27-31).
Illustration en couverture : L’agneau sur le montagne de Sion, Jean de Bruges.
- Saint Bonaventure, Commentaire des Sentences, Liber II, Distinctio 8, Pars 2, Tractatio Quaestionum, Articulus 1.[↩]
- Jean Duns Scot, Ordinatio I, Prologus, Pars 2, Quaestio 2, 115.[↩][↩]
- Grégoire de Tours, Histoire Ecclésiastique des Francs, livre V.[↩]
- Grégoire de Tours, Histoire Ecclésiastique des Francs, livre VI.[↩]





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