Le philosophe protestant Christopher Cloos note que l’on rétorque souvent que l’argument philosophique pour Sola Scriptura « suppose ce qu’il cherche à prouver. » Cela tient peut-être au fait qu’il est souvent énoncé en langage courant, ce qui convient à l’accessibilité sur les réseaux sociaux. La version complète est très longue et technique. Néanmoins, il vaut la peine de proposer une version plus précise tout en restant simplifiée et condensée. C’est ce que propose l’article qui suit, en reprenant le langage de ce philosophe. L’article est rédigé de manière analytique, en énonçant les prémisses.
- (P1) Dieu est essentiellement véridique, sage, aimant, omnipotent et subsistant par lui-même.
Doctrine fondamentale de Dieu. Thomas d’Aquin, Dei Verbum, tous les symboles œcuméniques, etc. Prémisse commune.
- (P2) Dieu est l’auteur de l’Écriture.
Dei Verbum 11 affirme que les livres de l’Écriture « ont Dieu pour auteur ». 2 Timothée 3:16 dit theopneustos. Prémisse commune.
- (P3) Dieu a composé l’Écriture en vue d’un but salvifique.
2 Timothée 3:15 : « capable de te rendre sage pour le salut par la foi en Jésus-Christ ». Jean 20:31 : « ces choses ont été écrites afin que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et qu’en croyant vous ayez la vie en son nom ». Prémisse commune.
- (P4) L’Écriture est un acte de communication que Dieu a accompli par des auteurs humains, conservé sous forme écrite. Elle n’est identique à aucun exemplaire matériel particulier, ni une forme platonicienne abstraite. C’est un acte illocutoire inscrit dans le texte, accessible à travers la tradition manuscrite.
Ontologie ordinaire des œuvres d’auteur. Par exemple, l’autorité de Dei Verbum ne réside pas dans un exemplaire imprimé particulier. Elle réside dans ce que le Concile a produit, ce qui constitue une troisième catégorie entre objets matériels bruts et abstractions platoniciennes. Catholiques et protestants utilisent cette catégorie pour leurs propres documents d’autorité. Prémisse commune.
- (P5) Lorsqu’un agent produit un acte de communication, ses attributs essentiels servent de cause exemplaire déterminant le caractère formel de cet acte.
Thomas d’Aquin : « Dieu est la première cause exemplaire de toutes choses… un artisan produit une forme déterminée dans la matière selon le modèle qu’il a devant lui » (Somme théologique I, q. 44, a. 3). Par exemple, la vision de l’architecte détermine le caractère du bâtiment. Appliqué à un acte de communication (P4), les perfections communicatives de l’auteur divin déterminent le caractère communicatif de l’acte.
- (P6) Les attributs essentiels ne peuvent manquer d’être exercés dans aucun acte que l’agent accomplit.
C’est ce que signifie « essentiel ». Une propriété accidentelle peut ne pas être exercée. Une propriété essentielle ne le peut pas. Il n’existe aucun monde possible où Dieu produirait quelque chose sans être sage en le faisant. Si c’était le cas, cet attribut ne serait pas essentiel.
- (P7) L’omnipotence implique que le médium créé ne peut contrecarrer la détermination exemplaire.
Si le médium pouvait contrarier l’intention communicative de Dieu, alors il ne serait pas omnipotent. Selon (P4), le médium est un acte de communication. Il ne s’agit pas de papier et d’encre. Les actes de communication portent des propriétés communicatives, telles que l’aptitude à la vérité, la force illocutoire, l’autorité normative, la clarté sémantique, etc. Le mode du récepteur est apte à recevoir la détermination. Le principe quidquid recipitur est respecté, non violé.
- (P8) De (P1), (P2), (P4), (P5), (P6) et (P7), il s’ensuit que le caractère formel de l’Écriture est nécessairement déterminé par la véracité, la sagesse, l’amour et l’omnipotence essentiels de Dieu.
Première conclusion intermédiaire. Dieu a produit (P2) un acte de communication (P4). Ses attributs essentiels (P1) servent de cause exemplaire de cet acte (P5). Ces attributs ne peuvent manquer d’agir (P6). Le médium ne peut les contrarier (P7). Donc le caractère formel de l’acte est nécessairement déterminé par ces attributs.
- (P9) Un agent nécessairement véridique ne peut accomplir un acte de communication qui enseigne une fausseté.
Si Dieu affirme que p, et si Dieu est essentiellement véridique, alors p est vrai. Dei Verbum 11 le reconnaît en affirmant que l’Écriture enseigne « solidement, fidèlement et sans erreur ». Nier (P9), c’est nier la véracité essentielle de Dieu, contrairement à (P1).
- (P10) Un agent nécessairement sage et aimant, accomplissant un acte de communication en vue d’un but salvifique (P3), ne peut priver cet acte de la clarté salvifique à l’égard de son auditoire visé.
Prémisse contestée. Trois réductions à l’absurde indépendantes la soutiennent. Du point de vue de l’amour : si Dieu aime essentiellement l’auditoire auquel il s’adresse, et s’il a la puissance (P1) et le médium (P4) pour lui communiquer la clarté salvifique, la lui refuser contredirait cet amour. Du point de vue de la sagesse : un communicateur sage ajuste la clarté à l’enjeu, et l’enjeu salvifique est maximal. Du point de vue de la bonté : un Dieu bon ne rend pas le salut inaccessible à partir même de la communication qu’il a produite à cette fin (P3). Tous ces raisonnements conduisent à des contradictions formelles. Nier (P10) suppose qu’une de ces perfections a fait défaut dans l’acte d’auteur.
- (P11) Un agent nécessairement subsistant par lui-même produit un acte de communication dont l’autorité ne dépend pas d’une certification externe.
L’aseité signifie que Dieu ne dépend de rien hors de lui-même. Si l’autorité de cet acte requiert qu’une créature le valide, alors l’autorité communicative de Dieu dépend d’une créature. Cela contredit l’aseité. L’Église reconnaît l’autorité ; elle ne la constitue pas.
- (P12) De (P8) et (P9), il s’ensuit que l’Écriture est inerrante.
La véracité essentielle de Dieu détermine nécessairement le caractère de l’acte (P8), et un agent nécessairement véridique ne peut produire un acte de communication qui enseigne une fausseté (P9). Donc l’Écriture est inerrante.
- (P13) De (P8) et (P10), il s’ensuit que l’Écriture est claire quant au contenu salvifique.
La sagesse et l’amour essentiels de Dieu déterminent nécessairement le caractère de l’acte (P8), et un agent nécessairement sage et aimant, écrivant en vue du salut, ne peut refuser la clarté salvifique à son auditoire (P10). Donc l’Écriture est claire quant au contenu salvifique.
- (P14) De (P8) et (P11), il s’ensuit que l’Écriture s’authentifie elle-même.
L’aseité de Dieu détermine nécessairement le caractère de l’acte (P8), et un agent nécessairement subsistant par lui-même produit un acte dont l’autorité ne dépend pas d’une certification externe (P11). Donc l’Écriture s’authentifie elle-même.
- (P15) Si un acte de communication est clair quant au contenu salvifique (P13), son auditoire peut accéder à ce contenu à partir de l’acte lui-même sans qu’une autorité coordonnée ne le médiatise. Si l’acte s’authentifie lui-même (P14), aucune autorité coordonnée n’est requise pour certifier son autorité. Dès lors, toute autorité supplémentaire est ministérielle (c’est-à-dire au service de l’acte), et non constitutive ou magistérielle (c’est-à-dire créant ou complétant ce qui lui manquerait).
Si la clarté signifie que l’auditoire peut accéder au contenu salvifique à partir de la communication elle-même, et si l’auto-authentification signifie que l’autorité de l’acte est intrinsèque, alors toute autorité qui prétend être nécessaire pour accéder au contenu ou certifier l’autorité prétend que l’acte manque de quelque chose. Or (P13) et (P14) affirment le contraire. L’autorité supplémentaire ne peut donc être que ministérielle. Elle aide, mais elle ne complète pas.
- (C) L’Écriture est inerrante (P12), claire quant au contenu salvifique (P13), s’authentifie elle-même (P14), et ne requiert aucune autorité coordonnée pour médiatiser son contenu salvifique ou certifier son autorité (P15) ; par conséquent, l’Écriture fonctionne comme la seule norme ultime infaillible de foi et de pratique.
C’est la Sola Scriptura, dérivée de la doctrine de Dieu. Elle n’est pas présupposée comme principe.


0 commentaires