Récemment, des apologètes catholiques ont soutenu que face à une action manifestement surnaturelle et comparable aux miracles du Christ soutenant un certain enseignement, un chrétien devrait nécessairement conclure à l’origine divine de l’enseignement en question. Cet article vise à répondre à ce raisonnement.
Il est bien connu que de prétendues apparitions mariales ont eu lieu dans la péninsule ibérique au siècle dernier sous le nom d’apparitions de Fatima. Dans cet article, nous ne chercherons pas à examiner les hypothèses naturalistes pour expliquer les éléments du dossier. La question que nous nous poserons est plutôt la suivante : à supposer qu’une cause surnaturelle se trouve derrière les apparitions de Fatima et à supposer qu’un protestant soit amené à cette conclusion, doit-il en conclure que le catholicisme est vrai ? Autrement dit, si un individu est persuadé que le protestantisme est vrai et que Fatima est surnaturel, peut-il maintenir que cette apparition ne serait pas d’origine divine ou doit-il plutôt revoir son jugement sur la fausseté du catholicisme ?
La suite de cet article ne sera pas rédigée dans le style de la philosophie analytique. Néanmoins, chaque point abordé peut fonctionner comme une prémisse d’un syllogisme dont la conclusion est que Fatima peut être attribué à une action démoniaque. Nous veillerons à rendre cela explicite dans la conclusion de l’article.
La première section de l’article vise à soutenir a priori qu’un protestant peut évoquer la thèse démoniaque pour un miracle comme celui de Fatima. La deuxième section de l’article vise à soutenir que la thèse démoniaque est a posteriori plausible.
Rappel : ce qu’a été Fatima
Au début du XXe siècle au Portugal, 3 cousins ont affirmé recevoir des visions d’un ange puis de la Vierge Marie. Ces apparitions avaient une récurrence mensuelle sur environ la moitié d’une année, rassemblant à chaque fois un nombre plus grand de curieux. La Vierge elle-même n’était pas visible de ces curieux mais, le 13 octobre 1917, devant une foule estimée entre 30 000 et 70 000, un phénomène céleste inexpliqué se serait produit, connu sous le nom de miracle du soleil. En outre, durant ces apparitions, la Vierge aurait révélé successivement 3 secrets, connu sous le nom de secrets de Fatima, et qui auraient notamment prédit des évènements politiques futurs. Par ailleurs, la dévotion qui s’est développé sur le lieu des présumées apparitions revendique pour fruits des guérisons physiques et la conversion de sceptiques et d’athées.
Diverses hypothèses naturalistes ont été formulées, comme celle-ci. L’idée que le miracle du soleil a été annoncé à l’avance a aussi été contestée. Cela dit, dans cet article, nous essayerons de partir de la conclusion que le miracle du soleil aurait vraiment été un phénomène surnaturel, annoncé à l’avance, et voir où cela nous mène.
Fatima pourrait être démoniaque
Les démons peuvent faire des miracles
Définition du miracle
Si un miracle est défini comme l’effet d’une action dont la cause est surnaturelle (ce qui est le sens commun), il est en fait indéniable que les démons sont capables de produire des miracles, puisque cela revient à dire qu’un démon peut agir. Si l’on restreint la définition à une action dont les humains peuvent prendre connaissance de l’effet, les exemples scripturaires suffisent. Nous préciserons cette définition ci-après lorsque nous nous demanderons si certains miracles en particulier sont inaccessibles aux démons.
Données bibliques
La Bible nous révèle, par les cas de possession, que les démons sont capables d’une grande force physique (pensons au Gadarénien qui brisait des chaînes) et de contrôler les mouvements d’animaux (toujours dans la même histoire, la chute des pourceaux). L’histoire des dix plaies d’Égypte nous apprend que les pratiques occultes égyptiennes n’ont pas été capables de transformer de la poussière en insecte (Exode 8,14), mais qu’elles ont été capables de transformer de l’eau en sang (Exode 7,20-22) et de faire monter des grenouilles depuis le Nil (Exode 8,2-3). Plus étonnant encore, ils ont été capables de transformer des bâtons en reptiles :
Aaron jeta son bâton devant le Pharaon et devant ses serviteurs, et cela devint un reptile. Mais le Pharaon appela des sages et des sorciers ; et les magiciens d’Égypte, eux aussi, en firent autant par leurs pratiques occultes. Tous, ils jetèrent leurs bâtons qui devinrent des reptiles. Mais le bâton d’Aaron engloutit leurs bâtons (Exode 7,10-12).
L’histoire de Job nous montre Satan, sur permission de Dieu, pouvoir inciter des personnes au meurtre et au vol (Job 1,15, 17), faire tomber du feu (Job 1,16), susciter une catastrophe naturelle (Job 1,18-19) et causer une maladie (Job 2,7). Le même Satan a également incité David à pécher (1 Chroniques 21,1). Le Deutéronome envisage également qu’un faux prophète puisse annoncer à l’avance un prodige ou un évènement et que cela s’accomplisse (Deutéronome 13,1-2).
Tradition chrétienne
Dans son traité De l’unité de l’Église (imaginez-vous un traité de 75 chapitres sur ce sujet qui ne comporte pas un mot sur le siège romain), saint Augustin déclare à propos des Donatistes qui revendiquaient des miracles pour défendre leurs assemblées schismatiques :
Ils disent « cela est vrai pour cette raison que Donat, ou Pontius, ou quelque autre, a accompli tels ou tels miracles ; ou encore que des hommes prient auprès de la mémoire de nos morts ; ou que tels ou tels faits seraient ici pertinents ; ou que notre frère ou notre sœur a eu quelque vision étant éveillé, ou a rêvé quelque vision pendant son sommeil. »
Que soient donc écartées ces fictions d’hommes menteurs ou ces présages d’esprits trompeurs. Ou bien n’est-il pas vrai ce qui est dit : si quelques miracles des hérétiques ont été accomplis, nous devons être très vigilants, car le Seigneur a dit que certains hommes seraient trompeurs et qu’en opérant des signes ils séduiraient les élus, s’il était possible. Il ajoute avec force : « Voici, je vous l’ai annoncé d’avance »1. L’Apôtre aussi avertit à ce sujet : « L’Esprit dit expressément que, dans les derniers temps, quelques-uns abandonneront la foi, pour s’attacher à des esprits séducteurs et à des doctrines de démons »23.
Et à propos des visions il ajoute :
Quant aux fausses visions, qu’ils lisent ce qui est écrit : « Satan lui-même se déguise en ange de lumière »4 ; et : « Les songes ont égaré beaucoup d’hommes »5. Qu’ils entendent aussi ce que les païens racontent avoir été accompli ou vu miraculeusement dans leurs temples ; et pourtant « tous les dieux des peuples sont des démons, mais l’Éternel a fait les cieux »6.
Ainsi donc, beaucoup sont exaucés, et de multiples manières, non seulement des chrétiens catholiques, mais aussi des païens, des Juifs et des hérétiques livrés à diverses erreurs et superstitions. Ils sont exaucés soit par des esprits trompeurs, qui cependant ne font rien sans permission — Dieu jugeant d’en haut, d’une manière ineffable, ce qui doit être accordé à chacun — soit par Dieu lui-même, soit pour le châtiment de l’iniquité, soit pour la consolation de la misère, soit pour un avertissement en vue de rechercher le salut éternel3.
Et bien après avoir répliqué par le fait que des miracles sont aussi rapportés du sein des chrétiens non schismatiques, Augustin affirme néanmoins que l’Église n’est pas reconnue pour véridique par ces miracles mais par le témoignage des Écritures :
Toutes ces choses, lorsqu’elles se produisent dans l’Église catholique, doivent certes être approuvées. Mais ce n’est pas parce qu’elles s’y produisent que l’Église est démontrée catholique. Le Seigneur Jésus lui-même, après sa résurrection d’entre les morts, offrit son corps à voir aux yeux de ses disciples et à toucher de leurs mains, afin qu’ils ne pensent pas avoir été victimes de quelque illusion ; cependant, il les jugea plus solidement affermis par le témoignage de la loi, des prophètes et des psaumes, en montrant que ce qui avait été annoncé auparavant s’était accompli en lui. Ainsi recommande-t-il son Église, en disant que la repentance et la rémission des péchés seraient prêchées en son nom à toutes les nations, à commencer par Jérusalem. Il affirme que cela est écrit dans la loi, les prophètes et les psaumes : c’est à cela que nous nous attachons, recommandé par sa propre bouche. Voilà la preuve de notre cause, voilà le fondement, voilà l’appui. Nous lisons dans les Actes des Apôtres qu’il est dit de certains croyants qu’ils examinaient chaque jour les Écritures pour voir si ce qu’on leur disait était exact. Or, quelles sont ces Écritures, sinon les Écritures canoniques de la loi et des prophètes ? À celles-ci s’ajoutent les Évangiles, les Épîtres apostoliques, les Actes des Apôtres et l’Apocalypse de Jean7.
Cette logique correspond à celle offerte par l’apôtre Pierre qui, immédiatement après avoir parlé de la transfiguration dont il fût le témoin, enjoint ses lecteurs à considérer comme plus certaine encore la parole de Dieu (2 Pierre 1.19).
Augustin revient encore sur ce point dans ses traités sur Jean :
Mon Dieu m’a précautionné contre ces faiseurs de miracles, si je puis m’exprimer ainsi, lorsqu’il a dit « Dans les derniers temps s’élèveront des faux prophètes qui feront des miracles et des prodiges de manière à induire en erreur les élus eux-mêmes, si la chose était possible: « voici que je vous l’ai prédit ». L’époux nous a donc mis sur nos gardes, afin que nous ne soyons pas trompés même par des miracles. Il arrive quelquefois qu’un déserteur suffit à faire peur à un paysan; mais s’il est dans un camp, peut-il se prévaloir des insignes dont il est revêtu ? Non ; car il y a là pour l’examiner des gens qui ne veulent se laisser ni effrayer, ni séduire. Attachons-nous donc à l’unité, mes frères; car en dehors de l’unité celui même qui fait des miracles n’est rien. Le peuple juif se trouvait dans l’unité, et néanmoins il n’opérait pas de miracles; les magiciens de Pharaon étaient hors de l’unité, ce qui ne les empêchaient pas de faire des miracles comme en faisait Moïse. Je l’ai dit: il n’y en a pas eu d’opérés par le peuple juif. Lesquels ont été sauvés par Dieu? Ceux qui faisaient des miracles ou ceux qui n’en faisaient pas? L’apôtre Pierre a ressuscité un mort. Simon le Magicien a opéré plusieurs prestiges : il y avait alors un grand nombre de fidèles incapables de faire les miracles de Pierre et les prodiges de Simon8.
Selon Augustin, l’existence de faux miracles explique que le Seigneur ait jugé plus certain encore le fait que son ministère était conforme à l’attente de l’Ancien Testament, par ses prophéties, ses types, ses promesses, ses tensions résolues en Christ, etc. Augustin en tire, non pas la conclusion que les miracles des hérétiques sont faux mais qu’ils peuvent être démoniaques et permis par Dieu pour diverses raisons et il presse donc son opposant de fournir une démonstration scripturaire du donatisme dans la suite de son propos plutôt que des miracles. Augustin conçoit donc également des miracles produits par les démons. Augustin aborde encore ce sujet dans La Cité de Dieu en ces termes :
À quels anges devons-nous ajouter foi pour obtenir la vie éternelle et bienheureuse ? À ceux qui demandent aux hommes un culte religieux et des honneurs divins, ou à ceux qui disent que ce culte n’est dû qu’au Dieu créateur, et qui nous commandent d’adorer en vérité Celui dont la vision fait leur béatitude, et en qui ils nous promettent que nous trouverons un jour la nôtre ? Cette vision de Dieu est en effet celle d’une beauté si parfaite et si digne d’amour que Plotin n’hésite pas à déclarer que, sans elle, fût-on d’ailleurs comblé de tous les autres biens, on est nécessairement malheureux.
Lors donc que les divers anges font des miracles, les uns pour nous inviter à rendre à Dieu seul le culte de latrie, les autres pour se le faire rendre à eux-mêmes — avec cette différence que les premiers nous défendent d’adorer les anges, tandis que les seconds ne nous défendent pas d’adorer Dieu —, je demande quels sont ceux à qui l’on doit ajouter foi. Que les platoniciens répondent à cette question ; que tous les autres philosophes y répondent ; qu’ils y répondent aussi, ces théurges — ou plutôt ces périurges, car ils ne méritent pas un nom plus flatteur ; en un mot, que tous les hommes répondent, s’il leur reste une étincelle de raison, et qu’ils nous disent si nous devons adorer ces anges ou ces dieux qui veulent qu’on les adore de préférence au Dieu que les autres nous commandent d’adorer, à l’exclusion d’eux-mêmes et des autres anges.
Quand ni les uns ni les autres ne feraient de miracles, cette seule considération — que les uns ordonnent qu’on leur sacrifie, tandis que les autres le défendent et exigent qu’on ne sacrifie qu’au vrai Dieu — suffirait pour faire discerner à une âme pieuse de quel côté est le faste et l’orgueil, de quel côté la véritable religion. Je dis plus : alors même que ceux qui demandent à être adorés seraient les seuls à faire des miracles, et que les autres dédaigneraient ce moyen, l’autorité de ces derniers devrait être préférable aux yeux de quiconque se détermine par la raison plutôt que par les sens9.
Et, un peu plus loin :
Et s’il est quelques-uns de ces prodiges qui semblent égaler ceux qu’accomplissent les serviteurs de Dieu, la diversité de leurs fins — qui sert à les distinguer les uns des autres — fait assez voir que les nôtres sont incomparablement plus excellents.
En effet, les uns ont pour objet d’établir le culte de fausses divinités, que leur vain orgueil rend d’autant plus indignes de nos sacrifices qu’elles les souhaitent avec plus d’ardeur ; les autres ne tendent qu’à la gloire d’un Dieu qui témoigne dans ses Écritures qu’il n’a aucun besoin de tels sacrifices, comme il l’a montré plus tard en les refusant pour l’avenir.
En résumé, s’il y a des anges qui demandent le sacrifice pour eux-mêmes, il faut leur préférer ceux qui ne le réclament que pour le Dieu qu’ils servent et qui a créé l’univers9.
Augustin envisage qu’en cas d’asymétrie des miracles, si Dieu permettait que les démons en fassent plus que ses anges, il faudrait néanmoins ne pas considérer les miracles qui conduisent à l’idolâtrie ou les apparitions réclamant un culte pour elle-même plutôt que pour Dieu.
Ainsi, il faut reconnaître que la Bible, la tradition chrétienne comme la notion de miracle elle-même nous enjoignent à conclure que des démons peuvent produire des miracles. Peuvent-ils néanmoins produire n’importe quel type de miracle ? Jusqu’où va leur pouvoir ?
Ce que les démons ne peuvent pas faire
La tradition chrétienne n’est pas unanime sur ce que les démons peuvent faire dans le domaine du miraculeux. William Perkins, dans son traité sur le pouvoir de Satan, nie que celui-ci ait produit de véritables serpents en Égypte, ce que saint Augustin envisage pourtant. Toutefois, même Perkins qui est un bon représentant de la partie de la tradition chrétienne la plus dubitative sur l’étendue des pouvoirs de Satan, déclare :
La nature du diable est supérieure à celle de l’homme
Premièrement, le diable est, par nature, un esprit et, par conséquent, doté d’une grande intelligence, connaissance et capacité dans toutes les choses naturelles, de quelque sorte, qualité ou condition qu’elles soient, qu’il s’agisse de causes ou d’effets, de réalités simples ou composées. C’est pourquoi il peut pénétrer plus profondément et plus finement les principes des choses que toutes les créatures corporelles revêtues de chair et de sang.
Le diable est ancien et expérimenté
Deuxièmement, il est un esprit ancien, dont l’habileté a été confirmée par l’expérience du cours de la nature pendant près de six mille ans. De là vient qu’il a acquis la connaissance de nombreux secrets et que, par une longue observation des effets, il est capable de discerner et de juger les causes cachées dans la nature, auxquelles l’homme, selon toute vraisemblance, ne peut parvenir par les moyens ordinaires, faute d’une telle opportunité d’intelligence et d’expérience.
Ainsi, dans la nature, il existe certaines propriétés, causes et effets que l’homme n’a jamais imaginés ; d’autres qu’il a connus autrefois mais qui sont maintenant oubliés ; d’autres encore qu’il ne connaît pas mais qu’il pourrait connaître ; et des milliers qui sont à peine (ou pas du tout) accessibles à la connaissance. Toutes ces choses lui sont très familières, car en elles-mêmes elles ne sont pas des prodiges, mais seulement des mystères et des secrets dont il a observé la vertu et les effets depuis sa création.
Le diable est une créature puissante
Troisièmement, il est un esprit d’une puissance et d’une force remarquables, capable d’ébranler la terre et de confondre les créatures qui lui sont inférieures en nature et en condition, s’il n’était retenu par la puissance toute-puissante de Dieu. Et cette puissance, grande dès sa création, n’a pas été diminuée par sa chute ; elle a plutôt été accrue et rendue plus redoutable encore par la malice irréconciliable qu’il porte à l’humanité, en particulier à la postérité de la femme.
Le diable est rapide
Quatrièmement, il y a dans le diable une agilité et une promptitude admirables, provenant de sa nature spirituelle, par lesquelles il peut très rapidement, en un court espace de temps, se transporter lui-même et d’autres créatures en des lieux très éloignés les uns des autres.
Le diable est limité par sa nature et par la volonté de Dieu
Par ces quatre moyens, Satan est capable d’accomplir des œuvres extraordinaires — extraordinaires, dis-je, pour l’homme, dont la connaissance, depuis la chute, est mêlée de beaucoup d’ignorance, même dans les choses naturelles ; dont l’expérience est brève et souvent entravée par l’oubli ; dont l’agilité, en raison de sa nature grossière, est presque nulle sans l’aide d’autres créatures ; et dont la puissance n’est que faiblesse en comparaison de celle de Satan.
S’il subsiste néanmoins quelque doute sur la manière dont Satan peut, par ces moyens, accomplir de tels prodiges, on peut en être assuré en considérant trois choses supplémentaires :
- Premièrement, en raison de sa grande connaissance et de son habileté dans la nature, il est capable d’appliquer une créature à une autre, et les causes efficientes à la matière, et ainsi de produire des effets que l’on tient communément pour impossibles.
- Deuxièmement, il a le pouvoir de mouvoir ces choses, non seulement selon le cours ordinaire, mais avec une rapidité et une célérité bien plus grandes.
- Troisièmement, de même qu’il peut appliquer et mouvoir, ainsi, par sa nature spirituelle, il est capable — si Dieu le permet — de s’introduire dans la substance d’une créature sans aucune pénétration des dimensions. Et, étant dans la créature, si solide soit-elle, il peut y opérer, non seulement selon les principes de sa nature, mais jusqu’aux limites extrêmes de la force et de la capacité de ces principes.
Ainsi, il apparaît que le diable peut, en général, accomplir des prodiges.
Quoi qu’il en soit, la tradition a tendance à distinguer les vrais miracles des faux de plusieurs façons :
- Certains miracles sont faux car ils ne sont en réalité que des supercheries. Ils peuvent être inspirés par le démon quant à l’intention de tromper, mais ne sont pas surnaturels au sens commun du terme : ce sont des fraudes ;
- Certains miracles sont des illusions produites par le diable sur l’esprit humain, et ne reflétant pas la réalité ;
- Certains miracles démoniaques sont bien surnaturels au sens communs du terme et sont des changements réels, mais ils ne sont pas des miracles au sens propre : les démons font partie de l’ordre naturel créé, quoi qu’ils soient immatériels.
Perkins distingue ainsi diverses façons dont le diable peut nous tromper : les illusions (catégorie 2 dans ma liste) et les prodiges (catégorie 3).
Une illusion des sens extérieurs est une œuvre du diable par laquelle il fait qu’un homme pense entendre, voir, sentir ou toucher des choses qui, en réalité, n’existent pas. Le diable peut aisément produire cela de diverses manières, même par la seule puissance de la nature ; par exemple, en altérant les organes des sens (comme les humeurs de l’œil, etc.), ou en modifiant et transformant l’air, qui est le milieu par lequel nous voyons, et ainsi de suite. […]
La seconde sorte d’illusion est celle de l’esprit, par laquelle le diable trompe l’intelligence et fait qu’un homme pense de lui-même ce qui n’est pas vrai. Ainsi, l’expérience montre qu’il a abusé des hommes, tant autrefois qu’en des temps plus récents, qui ont affirmé et professé être des rois ou les fils de rois. Bien plus, certains se sont crus le Christ, d’autres Élie, d’autres Jean-Baptiste, et d’autres encore des prophètes extraordinaires. […]
La seconde sorte des prodiges du diable consiste en des œuvres réelles, c’est-à-dire telles qu’elles sont véritablement ce qu’elles paraissent être. Celles-ci, bien qu’elles puissent sembler très étranges et admirables aux hommes qui ne connaissent ni la nature des choses ni leurs causes secrètes et cachées, ne sont pourtant pas de véritables miracles, parce qu’elles ne dépassent pas la puissance de la nature.
Si l’on objecte ici que les œuvres du diable ne sont pas des actions réelles et véritables, puisque le Saint-Esprit les appelle « prodiges mensongers »10, je réponds qu’elles sont appelées « prodiges mensongers », non en raison des œuvres elles-mêmes — car elles sont réellement accomplies —, mais à cause du dessein et de l’intention du diable en les produisant, qui est de mentir aux hommes et, par elles, de les séduire.
Ainsi, les miracles des démons de troisième catégorie sont en eux-mêmes différents des miracles divins, quoi qu’ils soient comparables du point de vue de notre connaissance puisque nous sommes tout aussi incapables de fournir une explication naturelle à ces évènements. Ainsi, Thomas d’Aquin : « Les miracles proprement dits consistent, nous venons de le dire, dans l’accomplissement de choses en dehors de l’ordre de toute la nature créée. Mais, puisque nous ne connaissons pas toute la puissance de la nature créée, quand quelque chose se produit en dehors de l’ordre de cette nature telle que nous la connaissons, c’est un miracle par rapport à nous. Ainsi, quand les démons accomplissent quelque chose par la puissance de leur nature, on appelle cela un miracle, non absolument parlant, mais par rapport à nous11. » Cette précision étant faite, la tradition chrétienne semble convenir qu’au moins deux actions dépassent le pouvoir d’un être créé même puissant comme un démon : créer ex nihilo et ressusciter un mort. Ainsi Bénédict Pictet, dans sa Théologie Chrétienne, affirme à propos des anges : « Ils ne peuvent pas accomplir de miracles — comme créer des choses, ressusciter les morts, etc. — mais ils peuvent faire beaucoup de choses qui dépassent la puissance de la nature humaine12. ». Nous reviendrons dans la suite de l’article sur les limites des actions démoniaques et les façons de les reconnaître lorsque nous aborderons diverses objections à notre thèse. Il suffit de dire que la tradition chrétienne a couramment qualifié le diable de singe de Dieu car ses miracles, même faux, tendent à imiter les œuvres divines. Ainsi, l’Apocalypse figure l’Antichrist mimant une résurrection dont il est pourtant incapable en vérité. Saint Thomas d’Aquin déclare à ce propos :
S. Augustin assure que » par les artifices des magiciens s’accomplissaient des miracles qui sont la plupart du temps semblables à ceux qu’opèrent les serviteurs de Dieu « . Comme nous l’avons dit plus haut, le miracle proprement dit ne peut pas être l’œuvre des démons, ni d’autre créature, mais de Dieu seul ; parce que le miracle proprement dit est ce qui s’accomplit au-dessus de l’ordre de toute la nature créée, ordre qui contient toute puissance créée. On appelle cependant parfois miracle, au sens large, ce qui dépasse la faculté et la connaissance humaine. Et ainsi les démons peuvent faire des miracles qui provoquent l’étonnement des hommes, parce qu’ils dépassent le pouvoir et la connaissance des hommes. En effet, déjà quand un homme réalise quelque chose qui est au-dessus du pouvoir et de la science d’un autre, il provoque chez celui-ci l’admiration au point de sembler avoir accompli un miracle. Nous devons savoir cependant que, bien que ces œuvres des démons qui nous paraissent miraculeuses n’atteignent pas à la vraie raison de miracle, ce sont pourtant parfois des faits authentiques. C’est ainsi que les magiciens du Pharaon, par la puissance des démons, produisirent de vrais serpents et de vraies grenouilles. Et quand le feu descendit du ciel et consuma d’un seul coup la famille de Job avec ses troupeaux (c’était l’œuvre de Satan), il ne s’agissait pas d’apparence seulement, selon S. Augustin13.
Thomas a probablement ce texte en vue :
Mais ici se présente une difficulté qui peut paraître grave à un esprit faible et borné : Pourquoi l’art de la magie reproduit-il ces mêmes miracles ? L’Ecriture nous apprend, en effet, que les magiciens de Pharaon imitèrent quelques-uns des prodiges qu’avait faits Moïse, et spécialement qu’ils changèrent leur verge en serpent. Mais comment expliquer que ce pouvoir des magiciens, qui avait pu produire des serpents, se soit subitement arrêté devant un insecte aussi petit que la mouche ? Car le moucheron n’est qu’une très-petite espèce de mouche, et ce fut la troisième plaie qui frappa les superbes égyptiens. Mais alors les magiciens s’avouèrent vaincus, et ils s’écrièrent : « Le doigt de Dieu est là ». Il nous est ainsi facile de comprendre que si les anges rebelles, que l’Apôtre nomme les puissances de l’air, peuvent du sein des ténébreux cachots, où ils ont été précipités des hauteurs célestes, opérer par la magie quelques prestiges, ils ne le peuvent que dans l’étendue de la permission qu’ils en reçoivent de Dieu. Or, le Seigneur leur donna alors cette latitude, soit pour permettre que les Egyptiens s’affermissent dans leurs erreurs, soit pour préparer le triomphe de la vérité en la personne des magiciens, qui s’étaient tout d’abord attiré par leurs prestiges l’admiration générale. Mais on peut encore dire qu’en nous attestant ces opérations magiques, l’Ecriture veut nous faire comprendre que les fidèles ne doivent point désirer beaucoup le don des miracles. Elle veut aussi nous rappeler que ces mêmes prestiges sont à l’égard des justes un exercice pour leur vertu, et une épreuve de leur patience. Ce fut, en effet, par suite de cette grande puissance du démon sur les éléments et sur les hommes, que Job perdit tous ses biens et ses enfants, et qu’il fut frappé en son corps d’une plaie affreuse14.
Ainsi, Augustin place la limite non pas dans ce que les démons seraient capables de faire ici mais dans ce que Dieu leur permet de faire selon son dessein souverain, ce qui s’accorde bien avec le récit de Job.
Étonnamment, Thomas envisage même que des exorcismes puissent avoir lieu sous l’action d’un démon :
Le Christ ne chassait pas les démons de la façon dont agissait la vertu des démons. Car, par la vertu des démons supérieurs, les démons sont bien chassés des corps, mais de telle sorte qu’ils gardent leur pouvoir sur l’âme, car le démon n’agit pas contre son règne. Tandis que le Christ chassait les démons du corps, mais bien davantage de l’âme. Aussi a-t-il condamné le blasphème des pharisiens prétendant qu’il chassait les démons par la vertu des démons :
– 1° Parce que Satan n’est pas divisé contre lui-même.
– 2° Par l’exemple de ceux qui chassaient les démons par l’Esprit de Dieu.
– 3° Parce qu’il ne pourrait chasser les démons s’il ne les avait pas vaincus par la vertu divine.
– 4° Parce qu’il n’y avait dans ses oeuvres ou dans leurs effets aucun accord entre lui et Satan, puisque Satan cherchait à disperser ce que lui-même, le Christ, rassemblait15.
Il n’est pas le seul à avoir exprimé cet avis. Ainsi, l’abbé de Saint-Cyran, répondant à une question de Blaise Pascal, déclare par exemple : « Mais je n’appelle pas miracle de chasser les démons par l’art du diable, car, quand on emploie la puissance du diable pour chasser le diable, l’effet ne surpasse pas la force naturelle des moyens qu’on y emploie16. » De même Benito Pereira déclare :
Les hérétiques aussi chassent les démons par des paroles saintes, ou par le nom du Christ, ou par les sacrements chrétiens. Parfois, le diable cède volontairement à ceux qui commandent une chose mauvaise ; d’autres fois, ils sortent malgré eux, en l’honneur de leur très excellent chef, le Christ. Tel était l’homme dont parlent les disciples au Christ en Marc 9:38 : “Maître, il chasse les démons en ton nom”, bien qu’il ne suivît pas le Christ17.
Même Bellarmin concède, à propos des miracles de Vespasien :
Vespasien guérit l’aveugle et le boiteux de la manière suivante : le diable s’était emparé de l’œil de l’un et de la jambe de l’autre et empêchait l’usage de ces membres. Il fit cela afin de paraître guérir lorsqu’il cessait de nuire18.
Et Paul Fagius :
« Il faut noter soigneusement ce passage, à savoir que Dieu permet parfois à Satan d’accomplir des miracles dans ce but : éprouver les siens, pour voir avec quelle fermeté ils veulent s’attacher à sa Parole. Les miracles des sages égyptiens Jannès et Jambrès19 appartiennent aussi à cette catégorie ; par leurs enchantements, ils jetèrent leurs verges au milieu et les changèrent en serpents20. Flavius Josèphe (Antiquités, liv. II, chap. 5) explique ce prodige ainsi : « Par leurs actes merveilleux, ces magiciens jetèrent un sort sur les yeux des spectateurs, de sorte que ces verges leur apparurent comme des serpents. » Cependant, bien que le diable puisse et présente souvent aux yeux des hommes de telles illusions, puisque le serpent d’Aaron est dit avoir englouti les serpents des magiciens, nous disons plus justement avec Cyrille d’Alexandrie (sur Jean 8, liv. VII) : « Par l’action trompeuse du diable, il advint que, dans le lieu où ils jetèrent leurs verges, des serpents furent aussitôt amenés d’ailleurs d’une manière invisible et substitués. » […] Pourtant, le diable ne peut pour cette raison être appelé créateur, « car le créateur de ces semences secrètes et invisibles cachées dans les éléments corporels du monde est Celui-là seul qui est le Créateur de toutes choses, par la permission duquel le diable accomplit ses prodiges ». Il faut porter le même jugement sur le spectacle des eaux changées en sang devant le roi21 et sur la production des grenouilles à partir des eaux22. Ce changement des eaux et cette production de grenouilles furent soit illusoires, soit opérés par une substitution soudaine de sang à la place de l’eau et par l’introduction rapide de grenouilles venant d’un autre lieu. Enfin, lorsque cette puissance des magiciens voulut produire les plus petits et les plus insignifiants des êtres — les moucherons — à partir de la poussière, elle échoua complètement, « afin que l’on comprît que tout ce qu’ils avaient pu accomplir jusque-là, ils ne l’avaient fait que par une puissance accordée d’en haut », comme le dit Augustin d’Hippone (De Trinitate, liv. III, chap. 7)23.
Les démons peuvent faire des miracles ressemblant aux apparitions de Fatima
En 1998, dans un temple bouddhiste, alors que des dizaines de milliers de fidèles sont réunis sur le parvis, ils affirment avoir également été témoins d’un miracle solaire comparable à celui de Fatima. Les détails sont étonnamment similaires et l’évènement a été couvert par les journaux locaux. L’évènement s’est produit à plusieurs reprises. L’évènement s’est également accompagné d’une vision du Bouddha. La nature de ce qui est observé et le nombre de témoins sont comparables si bien qu’il semblerait arbitraire de refuser le caractère surnaturel du phénomène une fois qu’il fut accordé à Fatima. Cette proximité entre ce miracle et celui de Fatima est employé par les sceptiques pour avancer une hypothèse naturaliste. Cela ne va pas de soi : que deux évènements difficiles à expliquer se soient produits ne les rend pas plus simples à expliquer, à moins que nous ayons pu établir une interprétation naturaliste solide pour l’un d’entre eux qui puisse se transposer à l’autre. Cela dit, un chrétien n’aura pas de difficulté à évoquer la thèse démoniaque face à un tel cas, s’il admettait l’origine surnaturelle. Un autre miracle solaire est allégué en 1981, au Sri Lanka, à nouveau dans un contexte bouddhiste, il a même été filmé.
Il nous est annoncé que les faux docteurs et l’Antichrist feront des miracles
Les données bibliques
La Bible, outre nous décrire ce dont est capable un démon de diverses façons, nous annonce positivement ce que feront des faux docteurs et ce qui accompagnera la fausse doctrine. Cela pourrait nous surprendre, mais alors que le Nouveau Testament déclare que la saine doctrine a été confirmée par des miracles (Hébreux 2,3-4), il ne nous dit jamais que cette marque est une marque permanente de la saine doctrine. En effet, les « signes, prodiges et miracles » sont les « signes distinctifs de l’apôtre » (2 Corinthiens 12,12) et donc de l’ère apostolique (car en quoi est-ce distinctif si cela ne distingue pas ?).
Ainsi, alors qu’à la fois le Christ et les apôtres consacrent des sections conséquentes de leur enseignement à avertir sur l’avènement de faux docteurs (1 Jean 2,18-27, 2 Pierre 2,1-22, Jude 4-19, 1 Timothée 6,2-10, Matthieu 7,15-23), ils n’enseignent pas une seule fois que les miracles seront un élément qui nous permettra de reconnaître les vraies des fausses doctrines. Ainsi, Perkins remarque :
En effet, dans l’Église primitive, il a plu à Dieu de confirmer la doctrine que les apôtres enseignaient par de grands signes et miracles ; mais aujourd’hui, ce don a cessé, et l’Église n’a aucun fondement pour attendre une preuve supplémentaire de la religion qu’elle professe et possède par des arguments de ce genre. Bien plus, elle a plutôt sujet de se méfier d’une doctrine qui serait enseignée en raison de prodiges, par lesquels on s’efforce de l’accréditer.
De même, le franciscain Johannes Ferus relève :
Les miracles de ce type était nécessaires au commencement de l’Evangile afin que la parole de Dieu soit mise en possession, pour ainsi dire, de la vérité. Maintenant, néanmoins, puisqu’elle a été reçue par tous et crue comme Parole de Dieu, il n’est pas nécessaire qu’il y ait de nouveaux miracles24.
Et de même Grégoire le Grand :
Êtes-vous troublés en votre foi parce qu’on ne produit plus ces miracles ? Ces signes étaient nécessaires au début de l’Église, afin que la multitude puisse croître vers la foi, elle devait être nourrie par des miracles. Il en est de même de nous, quand nous plantons une vigne, nous y versons de l’eau, jusqu’à ce que nous voyons les arbres devenir fermes dans la terre et une fois qu’ils ont fixé leurs racines, nous cessons d’arroser25.
Chrysostome :
Maintenant que la religion chrétienne a été implantée, il n’est plus besoin de miracles. Autrefois, la loi de Moïse a reçu son autorité au moyen des nombreux miracles accomplis dans le désert. Ceux-ci ont cessé après qu’ils eurent atteint la terre promise26.
Augustin :
Les miracles n’ont pas été permis de continuer en notre temps, de peur que l’âme ne cherche toujours des choses visibles et que le genre humain ne devienne froid par la familiarité avec de tels signes, par la nouveauté desquels il était embrasé27.
Et encore Turretin :
Tout ce qui est nécessaire à un moment donné ne l’est pas nécessairement de façon absolue ; pas plus que ce qui est nécessaire à une chose ne constitue aussitôt une marque de cette chose. Les miracles furent nécessaires à Moïse et au Christ pour la confirmation de leur doctrine, mais ils ne le sont pas de la même manière pour nous, parce que la conséquence ne vaut pas de l’Église à établir à l’Église établie, ni de la doctrine à confirmer à la doctrine confirmée. Bellarmin lui-même ne peut le nier lorsqu’il dit : « Les miracles sont nécessaires pour une foi nouvelle ou pour une mission extraordinaire. » Or nous ne prêchons pas une foi nouvelle, mais rappelons à une ancienne, laquelle a été confirmée par les miracles du Christ et de ses apôtres ; et nous ne nous prévalons pas non plus d’une mission extraordinaire instituée par Dieu en dehors de l’ordre ordinaire, bien que (comme on le montrera en son lieu) toute mission extraordinaire n’ait pas nécessairement besoin de miracles28.
Ainsi, le Nouveau Testament n’enseigne pas une attente de miracles ayant pour but la confirmation de la doctrine au-delà de l’ère apostolique. En fait, ses auteurs avertissent précisément quant au fait que les faux docteurs accompliront des miracles, et plusieurs passages ne laissent pas planer de doutes sur le fait qu’il s’agira d’actions surnaturelles, même au nom du Christ :
Beaucoup me diront en ce jour-là : Seigneur, Seigneur ! N’est-ce pas en ton nom que nous avons prophétisé, en ton nom que nous avons chassé des démons, en ton nom que nous avons fait beaucoup de miracles ? Alors je leur déclarerai : Je ne vous ai jamais connus retirez-vous de moi, vous qui commettez l’iniquité (Matthieu 7,22-23).
Paul, alors qu’il parle de l’avènement de l’impiété dans l’Église, décrit ainsi ce qui l’accompagnera :
L’avènement de l’impie se produira par la puissance de Satan, avec toutes sortes de miracles, de signes et de prodiges mensongers, et avec toutes les séductions de l’injustice pour ceux qui périssent, parce qu’ils n’ont pas reçu l’amour de la vérité pour être sauvés. Aussi Dieu leur envoie une puissance d’égarement, pour qu’ils croient au mensonge (2 Thessaloniciens 2,9-11).
De même, la bête montant de la mer en Apocalypse est décrite comme guérissant une « blessure mortelle » suite à quoi la foule est remplie d’admiration (Apocalypse 13,3). Ainsi, l’Opus Imperfectum attribuée à Chrysostome :
Lorsque l’appel cesse, une volonté trompeuse commencera, qui détournera les hommes de la foi vers l’infidélité. Il s’ensuit que l’accomplissement des signes a été entièrement retiré. Mais on le trouve davantage chez ceux qui sont de faux chrétiens que des signes sont accomplis. C’est comme l’explique Pierre, selon Clément, que la puissance sera donnée à l’Antéchrist, jusqu’à accomplir même des signes abondants29.
Johann Gerhard commente très à propos :
Il n’y a aucune promesse divine selon laquelle, dans ces derniers temps de l’Église, des miracles seraient accomplis par ceux qui sont de vrais croyants. Au contraire, il y a une promesse concernant l’Antéchrist, qui “s’assied dans le temple de Dieu”, selon laquelle il séduira le monde par ses “miracles mensongers”. C’est pourquoi l’abbé Trithemius conclut (QQ. ad imper. Maxim., livre 8, q. 3) : “Aujourd’hui, les vrais chrétiens ne doivent ni demander ni attendre des miracles.” Le Discipulus de tempore (sermon 12) ajoute : “Au temps de l’Antéchrist, les gens de bien ne feront pas de miracles, et c’est en cela que leur constance apparaîtra.” Gerson (Contra sectam se flagellantium) écrit de manière très belle : “À mesure que le monde vieillit, il supporte les fantaisies des faux miracles de la même manière qu’un vieillard est trompé par divers rêves.” De là, il conclut que “aujourd’hui, les miracles sont généralement suspects.” Gerson (Expositio passionis) tire la conclusion suivante : “Les miracles des temps passés” (que les apôtres et surtout le Christ ont accomplis pour confirmer la doctrine céleste) “doivent vous suffire si vous les croyez. Si vous ne les croyez pas, assurément vous n’accorderiez pas de confiance à ceux que vous pourriez voir et entendre maintenant. En réalité, vous les mépriseriez, les calomnieriez et les censureriez. Certainement, ce n’est pas un miracle qui me fait croire plus fermement en Dieu que je ne crois en lui par sa grâce. Il est suffisamment clair pour moi qu’il n’existe aucun miracle si grand que la puissance divine ne puisse en accomplir mille fois davantage30.”
La tradition
Alors que Thomas poursuit sur les miracles et distingue les deux types de miracles diaboliques, il offre cette remarque sur les miracles de l’Antichrist :
Comme dit S. Augustin, les œuvres de l’Antichrist peuvent être appelées des signes du mensonge, » soit parce que les sens mortels seront trompés par des apparences illusoires, de telle sorte qu’il semblera faire ce qu’il ne fera pas réellement, soit parce que tout en étant de vrais prodiges, ces œuvres entraîneront dans le mensonge ceux qui y croiront. « 13.
Hildegarde de Bingen, dans son Scivias, décrit également ainsi les œuvres de l’Antichrist :
Il apportera sur eux la maladie. Ils rechercheront des remèdes auprès des médecins, mais ne seront pas guéris ; ainsi ils reviendront à lui pour voir s’il peut les guérir. Et lorsqu’il les verra, il enlèvera la faiblesse qu’il avait fait venir sur eux, afin qu’ils l’aiment tendrement et croient en lui. Et tant d’entre eux seront trompés, car ils bâtiront leur propre vision sur ce qu’ils auraient dû recevoir de moi31.
Thomas Stapleton :
Non seulement l’Antéchrist lui-même et ses précurseurs immédiats, mais aussi tous les hérétiques, tout comme les magiciens, peuvent accomplir de véritables miracles avec la permission de Dieu32.
José de Acosta :
Au temps de l’Antéchrist, il sera difficile de distinguer les vrais signes des faux. Alors il y aura de nombreux grands signes semblables aux véritables33.
Si nous faisons un peu le bilan de la tradition chrétienne à ce propos, nous voyons qu’elle a envisagé que les démons puissent mimer des guérisons, des transformations de substance (un bâton en serpent), des phénomènes naturels extraordinaires (du feu qui tombe du ciel) et qu’en raison de la séduction possible elle considère la Parole divine comme plus sûre. Le Nouveau Testament n’attend pas des miracles comme marque de la vraie Eglise mais les annonce comme signes trompeurs des faux docteurs.
Le protestantisme historique a unanimement identifié la papauté à l’Antichrist
Il n’est pas opportun d’argumenter ici pour cette thèse, il suffit de relever que le protestantisme qu’il soit réformé, anglican ou luthérien, a identifié la papauté à l’Antichrist, parce que l’homme de péché est annoncé comme siégeant dans le temple de Dieu (c’est-à-dire comme ayant une autorité dans l’Eglise de Dieu) et qu’il est déclaré que son règne aurait lieu depuis la ville aux sept collines, c’est-à-dire Rome et diverses autres marques accomplies dans la papauté. Je vous renvoie à cet exposé plus complet à ce propos.
Il faut relever que ce consensus a trouvé son chemin jusque dans les documents confessionnels, comme la confession de foi de Westminster ou la confessio Belgica pour les réformés, les articles de Smalcald pour les luthériens et le livre des homélies pour les anglicans. Ainsi, outre le fait que les démons soient capables de miracles, si le protestantisme historique est vrai, il s’attend à ce que des miracles se produisent au sein du catholicisme et qu’une puissante de séduction particulièrement remarquable y soit à l’œuvre car l’Écriture déclare qu’elle risque de séduire même les élus et nous avertit spécifiquement sur son caractère extraordinaire.
Les actions du diable sont séductrices et peuvent revêtir l’apparence du bien
On s’illusionnerait grandement si l’on pensait que le diable mènerait des actions en apparaissant sous les traits d’un horrible gobelin cornu ordonnant de se livrer à tous les vices. La Bible déclare que les faux docteurs enseignent des doctrines de démon (1 Timothée 4,1 – il est intéressant de relever que les doctrines de démon envisagées par Paul en 1 Timothée 4,3 ont l’apparence d’ascèse : s’abstenir d’aliments, ne pas se marier). Pourtant, comme nous l’avons vu, les faux docteurs accomplissent également des miracles « au nom du Christ ». L’apôtre Paul, en particulier, nous dit que les faux docteurs se présentent comme envoyés par le Christ et que le diable se déguise en ange de lumière :
Ces hommes-là sont de faux apôtres, des ouvriers trompeurs, déguisés en apôtres de Christ. Et cela n’est pas étonnant, puisque Satan lui-même se déguise en ange de lumière. Il n’est donc pas étrange que ses ministres aussi se déguisent en ministres de justice (2 Corinthiens 11,13-15).
Dieu lui-même peut envoyer une puissance d’égarement pour ceux qui ont résisté à sa vérité
Il est parfois affirmé dans ce contexte que cela serait contraire à la bonté de Dieu de permettre que les démons accomplissent des actes spectaculaires qui pourraient égarer (nous avons vu ce que Augustin en pensait). Toutefois, la Bible enseigne que face à une personne ayant résisté à la Parole de Dieu, Dieu peut exercer sa sainte justice en employant une puissance d’égarement pour livrer les personnes à l’erreur. Ainsi, 1 Rois 22 déclare :
5Puis Josaphat dit au roi d’Israël: Consulte maintenant, je te prie, la parole de l’Eternel. 6Le roi d’Israël assembla les prophètes, au nombre d’environ quatre cents, et leur dit: Irai-je attaquer Ramoth en Galaad, ou dois-je y renoncer? Et ils répondirent: Monte, et le Seigneur la livrera entre les mains du roi. 7Mais Josaphat dit: N’y a-t-il plus ici aucun prophète de l’Eternel, par qui nous puissions le consulter? 8Le roi d’Israël répondit à Josaphat: Il y a encore un homme par qui l’on pourrait consulter l’Eternel; mais je le hais, car il ne me prophétise rien de bon, il ne prophétise que du mal: c’est Michée, fils de Jimla. Et Josaphat dit: Que le roi ne parle pas ainsi! 9Alors le roi d’Israël appela un eunuque, et dit: Fais venir de suite Michée, fils de Jimla. 10Le roi d’Israël et Josaphat, roi de Juda, étaient assis chacun sur son trône, revêtus de leurs habits royaux, dans la place à l’entrée de la porte de Samarie. Et tous les prophètes prophétisaient devant eux. 11Sédécias, fils de Kenaana, s’était fait des cornes de fer, et il dit: Ainsi parle l’Eternel: Avec ces cornes tu frapperas les Syriens jusqu’à les détruire. 12Et tous les prophètes prophétisaient de même, en disant: Monte à Ramoth en Galaad! tu auras du succès, et l’Eternel la livrera entre les mains du roi.
13Le messager qui était allé appeler Michée lui parla ainsi: Voici, les prophètes, d’un commun accord, prophétisent du bien au roi; que ta parole soit donc comme la parole de chacun d’eux! annonce du bien! 14Michée répondit: L’Eternel est vivant! j’annoncerai ce que l’Eternel me dira.
15Lorsqu’il fut arrivé auprès du roi, le roi lui dit: Michée, irons-nous attaquer Ramoth en Galaad, ou devons-nous y renoncer? Il lui répondit: Monte! tu auras du succès, et l’Eternel la livrera entre les mains du roi. 16Et le roi lui dit: Combien de fois me faudra-t-il te faire jurer de ne me dire que la vérité au nom de l’Eternel?
17Michée répondit: Je vois tout Israël dispersé sur les montagnes, comme des brebis qui n’ont point de berger; et l’Eternel dit: Ces gens n’ont point de maître, que chacun retourne en paix dans sa maison!
18Le roi d’Israël dit à Josaphat: Ne te l’ai-je pas dit? Il ne prophétise sur moi rien de bon, il ne prophétise que du mal.
19Et Michée dit: Ecoute donc la parole de l’Eternel! J’ai vu l’Eternel assis sur son trône, et toute l’armée des cieux se tenant auprès de lui, à sa droite et à sa gauche. 20Et l’Eternel dit: Qui séduira Achab, pour qu’il monte à Ramoth en Galaad et qu’il y périsse? Ils répondirent l’un d’une manière, l’autre d’une autre. 21Et un esprit vint se présenter devant l’Eternel, et dit: Moi, je le séduirai. 22L’Eternel lui dit: Comment? Je sortirai, répondit-il, et je serai un esprit de mensonge dans la bouche de tous ses prophètes. L’Eternel dit: Tu le séduiras, et tu en viendras à bout; sors, et fais ainsi! 23Et maintenant, voici, l’Eternel a mis un esprit de mensonge dans la bouche de tous tes prophètes qui sont là. Et l’Eternel a prononcé du mal contre toi.
Le contexte est celui du royaume d’Israël Nord, un peuple avec qui Dieu a fait alliance, qui porte les marques de son alliances. Il ne s’agit pas de païens. Il s’agit de personnes qui invoquent le nom de l’Éternel comme on le voit. Les prophètes convoqués prétendent parler au nom de Dieu et prophétisent des mensonges. Mais ces mensonges ne sont pas simplement le fruit de leur volonté de tromper, ils résultent d’un jugement divin : un esprit mauvais est à l’œuvre pour égarer, par des prophéties trompeuses. Cette logique est également à l’œuvre en Romains 1, où il est dit que ceux qui se livrent au culte de choses créées seront livrés par Dieu à diverses dépravations ou dans la fameuse histoire du Pharaon endurci.
Or, l’Écriture nous apprend que ce jugement par l’égarement peut aller jusqu’à permettre des miracles démoniaques. Ce qui s’est produit sous Josaphat se produira, nous disent les apôtres, de manière plus spectaculaire pour l’Antichrist :
L’avènement de l’impie se produira par la puissance de Satan, avec toutes sortes de miracles, de signes et de prodiges mensongers, et avec toutes les séductions de l’injustice pour ceux qui périssent, parce qu’ils n’ont pas reçu l’amour de la vérité pour être sauvés. Aussi Dieu leur envoie une puissance d’égarement, pour qu’ils croient au mensonge (2 Thessaloniciens 2,9-11).
Il n’est pas simplement dit que Dieu permettra à l’impie de produire des miracles (qui sont surnaturels, car émanant de la puissance de Satan), mais que cette permission relèvera d’un jugement en raison du rejet de la Parole de Dieu. Ainsi, Alfonso Salmeron déclare :
Le diable accomplit souvent de faux miracles pour ceux qui refusent d’accueillir la clarté de la vérité, afin de confirmer ses mensonges34.
Tout évènement surnaturel doit être évalué à partir de la révélation déjà connue, toute révélation privée doit être jugée à partir de la révélation publique
Si, dans quelques années alors que les intelligences artificielles auront fait un progrès significatif dans leur capacité à imiter l’homme, je recevais un appel vidéo de mon épouse conforme à sa voix et son image mais qu’elle y disait des choses très dissonantes avec ce que je sais de son caractère par ailleurs, je pourrais légitimement me demander s’il ne s’agit pas plus d’une IA trompeuse.
De la même façon, l’un des critères d’évaluation de la véracité d’un miracle et de son origine divine est la conformité du message avec ce que nous savons déjà de Dieu par la révélation naturelle et la révélation spéciale. Cela est enseigné en deux loci dans l’Écriture :
S’il s’élève au milieu de toi un prophète ou un songeur qui t’annonce un signe ou un prodige, et qu’il y ait accomplissement du signe ou du prodige dont il t’a parlé en disant : Allons après d’autres dieux, -des dieux que tu ne connais point, -et servons-les ! tu n’écouteras pas les paroles de ce prophète ou de ce songeur, car c’est l’Éternel, votre Dieu, qui vous met à l’épreuve pour savoir si vous aimez l’Éternel, votre Dieu, de tout votre coeur et de toute votre âme35.
Ce texte ne parle précisément pas d’un prophète des nations environnantes livrées au paganisme, mais d’un prophète « du milieu de toi », une expression désignant l’assemblée de l’Éternel dans le Deutéronome. Si un tel prophète vient à se lever (il n’est pas précisé que ce prophète ne pourrait pas prétendre être envoyé par l’Éternel) et à demander des choses contraires à la loi de Dieu, il ne faudrait pas l’écouter, même s’il produisait un miracle. Ici, Moïse prend l’exemple de l’idolâtrie car il s’agit d’un péché contre le premier commandement, mais le propos est métonymique comme toujours dans ces dispositions de la loi.
De même, l’apôtre Paul signale aux Galates :
Mais, quand nous-mêmes, quand un ange du ciel annoncerait un autre Évangile que celui que nous vous avons prêché, qu’il soit anathème36 !
Ainsi, si un miracle venait être produit pour contredire l’Évangile, il faudrait le rejeter. En ce sens, Perkins signale :
Nous apprenons de là à ne pas croire ni recevoir une doctrine, maintenant ou en aucun temps, parce qu’elle est confirmée par des prodiges. Car le diable lui-même est capable de confirmer ses erreurs et ses cultes idolâtres par des signes étranges et extraordinaires, par lesquels il s’efforce habituellement d’accréditer et de faire passer pour vrais les points les plus grossiers de fausseté en matière de religion. Au contraire, nous ne devons pas rejeter ni condamner une doctrine parce qu’elle n’est pas ainsi confirmée. Ce fut là une faute majeure chez les Juifs, qui ne voulurent pas recevoir la parole prêchée par le Christ, à moins qu’il ne leur montre un signe venant du ciel.
De même Martin Chemnitz :
Les miracles ne doivent pas être préférés à la doctrine… car aucun miracle ne doit avoir de valeur contre la doctrine révélée par Dieu37.
Martin Luther :
Contre les doctrines authentifiées, aucun signe ou prodige, si grand ou si nombreux soit-il, ne doit être admis ; car nous avons le commandement de Dieu, qui a dit du haut du ciel : “Écoutez-le”, de n’écouter que le Christ38.
Johann Gerhard :
Les miracles, s’ils ne sont pas unis à la vérité de la doctrine, ne prouvent rien39.
Et Brochmann :
Pour qu’une œuvre soit un véritable miracle, deux choses sont requises : la vérité de la chose et la vérité de la fin40.
Cet adage protestant n’a rien de propre au protestantisme, il est fort commun à la fois chez les pères et chez les médiévaux. Voyez par exemple Théodoret de Cyr :
Avec la permission de Dieu, un faux prophète accomplit des choses merveilleuses. Mais il nous est ordonné de ne pas croire lorsque celui qui accomplit de telles choses enseigne ce qui est contraire à la piété41.
Tertullien :
Mais vous ne manquerez pas de prétextes pour relever l’autorité des docteurs de l’hérésie. Ils avaient donné, direz-vous, les plus éclatantes preuves de leur mission; ils avaient guéri les malades, ressuscité les morts, prédit l’avenir, en sorte qu’on ne pouvait douter que ce ne fussent de vrais Apôtres. Comme s’il n’était pas écrit qu’il viendrait plusieurs séducteurs qui feraient des prodiges pour prouver une doctrine fausse et pernicieuse42.
Athanase :
Nous ne sommes pas surpris que certains hérétiques accomplissent des signes, car nous avons entendu le Seigneur dire : “Plusieurs me diront en ce jour-là…43”
Lorsqu’il (l’Antéchrist) commencera à accomplir ces signes, plus ils paraîtront merveilleux aux hommes, plus les saints de ce temps-là seront méprisés et tenus pour rien. Par ses prodiges, il semblera triompher même de ceux qui lui résistent par la justice et l’innocence44.
Jérôme :
Remarquez-le : ceux qui ne possèdent pas la vérité de l’Évangile sont dits accomplir des œuvres puissantes. Je dis cela contre les hérétiques qui pensent avoir prouvé leur foi s’ils ont accompli quelque signe45.
Augustin :
Vous (manichéens) ne faites aucun miracle. Et même si vous en faisiez, nous nous en méfierions chez vous, car le Seigneur nous avertit en disant : “Il s’élèvera de faux christs46.”
Théophylacte d’Ohrid :
Très souvent, beaucoup ont accompli des miracles par le moyen des démons, mais leur prédication n’était pas saine. C’est pourquoi leurs miracles n’étaient pas opérés par la puissance de Dieu47.
Trithemius :
Si des miracles sont accomplis là où la vérité n’est pas cultivée, ce n’est pas Dieu, mais le diable qui agit. Car Dieu est vérité ; il n’établit pas de religions fausses et n’a donc jamais éclairé un mensonge par ses miracles48.
Paul Ferus :
Il ne faut pas juger la doctrine à partir des miracles, mais les miracles à partir de la doctrine49.
Juan Maldonado, Commentaire sur Matthieu 7 :
Jean Chrysostome, Jérôme de Stridon, Euthyme Zigabène et Théophylacte d’Ohrid montrent, par de nombreux exemples, que même des non-catholiques accomplissent de véritables miracles.
Sur la base même de ce passage — « Plusieurs me diront en ce jour-là… », etc. — nous concluons aisément que ces faux prophètes dont parle le Christ ont réellement accompli des miracles, véritablement prophétisé, et véritablement chassé des démons. Le Christ ne répond pas qu’ils mentent, mais qu’il ne les a jamais connus, bien qu’ils aient fait ces choses.
Ce ne serait pas chose remarquable qu’il nous avertisse de ne pas croire ceux qui accomplissent de faux miracles ; mais il est très grand et admirable qu’il nous avertisse de ne pas croire de faux prophètes, même lorsqu’ils accomplissent de véritables miracles.
Prémisse protestante : les enseignements de Fatima sont contraires à la Parole
Cette prémisse n’a pas besoin d’être défendue pour la conclusion de la première partie de notre article. Il suffit de noter que les choses soutenues par Fatima (la forme romaine de la dévotion mariale, la théorie romaine de la pénitence, le dolorisme, etc.) sont des choses que le protestantisme a historiquement combattu comme des erreurs damnables. En fait, si l’on ne jugeait pas Fatima contraire au protestantisme, cette apparition ne serait pas employée contre lui. Admettons donc pour l’instant que ce que dit l’apparition de Fatima est, à l’aune de l’orthodoxie protestante, un ramassis d’hérésies.
Objection : Les effets de Fatima sont contraires au dessein du diable
Une première objection à l’hypothèse démoniaque pour Fatima consiste à dire que le démon aurait été bien peu stratégique en produisant une apparition dans un pays déjà catholique et gagné à la mariologie romaine et de surcroît à une époque où la faction catholique de ce pays avait à lutter contre une faction anticléricale.
Plusieurs choses doivent être dites à ce propos :
- Premièrement, il ne faut pas être court-termiste dans notre évaluation de ce genre de phénomène. S’il est vrai que tel était le contexte portugais, il est également vrai que les effets probables d’une apparition mariale à laquelle des papistes auraient ajouté foi étaient bien connus par les cas d’apparitions semblables à Lourdes ou ailleurs. Ainsi, point n’est besoin pour le démon d’être un fin analyste pour opiner qu’une telle vision encouragera la piété mariale (ou plutôt, l’impiété qui se masque ainsi). Et c’est effectivement un effet indéniable de cette apparition. Les divers groupes et associations autour de Fatima qui existent consistent principalement en divers exercices de piété du genre que le protestantisme considère comme idolâtre ;
- Deuxièmement, l’apparition elle-même signalait des ambitions qui allaient bien au-delà de la situation au Portugal, qui ne semble pas même être l’horizon principal de ses interventions. Ainsi, il est question de consécration du monde ou de la Russie à Marie et de diverses dévotions ayant vocation à s’exporter au delà de la la péninsule ibérique ;
- Troisièmement, cette analyse suppose plus de bonté dans le catholicisme que je ne suis prêt à en concéder. Si l’Église de Rome est effectivement l’Église antichrétienne, alors il existe peu de moyens plus efficaces et trompeurs pour damner que d’amener des gens à croire qu’ils suivent le Christ alors qu’ils ne le font pas. Je ne nie pas qu’il soit possible à un catholique romain d’être sauvé50, il se trouve simplement que les erreurs romaines sont damnables et que leur efficacité dans l’histoire, à en juger par le nombre d’adhérents, est particulièrement redoutable. En guise d’analogie, songez qu’un démon peut avoir grand avantage à répandre l’islam monothéiste en terres païennes, quand bien même le monothéisme islamique qui voit en Jésus un prophète serait propositionnellement plus proche de la vérité qu’un paganisme polythéiste, parce que ce moyen est particulièrement efficace pour égarer et plus susceptible de résister aux efforts missionnaires ;
- Dernièrement, tout stratège est prêt à perdre un peu pour gagner beaucoup. En décrivant la nature antichrétienne de la religion romaine, telle que confessée dans le protestantisme historique, j’ai donné des éléments pour peser combien cela peut représenter un gain significatif pour le diable que de consolider les erreurs romaines.
Il me semble que l’encouragement de la piété mariôlatre est un objectif bien plus nettement atteint par l’apparition que la paix dans le monde ou la conversion de la Russie qu’elle ambitionnait. Ainsi, cette objection me semble en réalité bien superficielle.
Objection : Le contenu des révélations de Fatima encourage la piété chrétienne
Une autre objection relève que l’apparition a encouragé des prières à Jésus-Christ pour le pardon des péchés (comme on en trouve, au passage, dans le Livre de Mormon). Encore une fois, je ne vois pas de raisons de penser qu’un démon devrait agir nécessairement par des blasphèmes ouverts. Mais afin que cela ne repose pas simplement sur l’avis d’un infâme protestant, considérons quelques cas intéressants dans la tradition romaine à ce propos.
Ce caractère trompeur des actions démoniaques est en effet reconnu dans le catholicisme également. Dans un article intitulé bien à propos Le démon sait perdre un peu pour gagner beaucoup51, il nous est rapporté l’histoire de Madeleine de la Croix, fin XVe siècle. Née en 1487, elle a prétendu dès ses 5 ans avoir des apparitions du Christ. Elle fut réputée dès 12 ans comme thaumaturge. Dès 17 ans, elle entre chez les franciscains et sera abbesse à trois reprises. Elle est connue pour des stigmates, des extases avec lévitation, elle ne se nourrit que de l’Eucharistie, opère des guérisons (il est relaté qu’elle aurait rendu la parole à un muet). Elle est réputée pour un caractère doux, humble et affable et toute l’Espagne la révère, elle est consultée par des cardinaux et des évêques. Toutefois, 55 ans plus tard, on la surprend se nourrissant en cachette et elle confesse avoir fait un pacte avec le diable dans son enfance. Une biographie de cette dernière a même été écrite par Maurice Garçon de l’Académie Française qui signale que « sa vie était si connue des théologiens et démonologues des seizième et dix-septième siècles qu’ils y font sans cesse des allusions pour illustrer leurs démonstrations. »
En France, au même siècle, nous rencontrons un cas très semblable dans la personne de Nicole Tavernier. Elle parvint à susciter l’organisation de processions dans plusieurs villes dont Paris. Elle révélait les secrets des consciences des gens, les poussant alors à se confesser humblement après révélation de leurs fautes. De nombreux ecclésiastiques louaient ses vertus. Sa possession démoniaque aurait été démasquée par la bienheureuse Marie Acarie. Ainsi, l’historien et abbé Henri Bremond relève :
On la consultait de toutes parts ; les grands du royaume se recommandaient à ses prières; les ecclésiastiques et les religieux l’estimaient beaucoup ; et personne n’avait encore remarqué en elle aucune imperfection Elle annonçait que, si on se repentait de ses péchés, bientôt on verrait cesser les calamités publiques. Sur sa parole, le peuple se confessait et communiait; on ordonna même des processions dans plusieurs villes de France. Elle en fit faire une à Paris, à laquelle assista le Parlement, accompagné des autres cours souveraines et d’une grande multitude de citoyens52.
De même le père Pierre-Xavier Pouplard relève encore :
Elle parlait des choses de Dieu et expliquait les passages les plus difficiles de l’Écriture, de manière à étonner les plus fameux docteurs. Elle avait des extases, des visions et des révélations; elle prédisait les choses futures et avertissait les moribonds des péchés qu’ils n’avaient pas confessés : et ce qu’elle avait dit se trouvait véritable. Un jour, elle donna, d’une manière exacte, le signalement d’un religieux qu’elle n’avait jamais vu, et qu’elle voulait prendre pour confesseur. Deux fois, elle fut attaquée d’une maladie dangereuse, et deux fois elle parut recouvrer la santé par miracle53.
Une récente étude relate que Nicole Tavernier était employée par les capucins afin de s’opposer à l’édit de tolérance envers les protestants que le roi Henri IV souhaitait imposer : « deux miracles qui eurent lieu en la présence de nombreux docteurs et religieux : celui de la grande lumière qui fit irruption dans la chambre de Nicole malade à l’extrémité et de la voix qui dit « Ave soror » et la guérit ; celui de l’hostie qui « vint d’elle-même se placer dans sa bouche durant la messe de son Père directeur »… Nicole Tavernier était une pièce maîtresse dans un dispositif d’agitation qui secouait Paris selon des modes d’action que la Ligue n’aurait pas désavoués. »
Ainsi, une étude récente sur les mystiques de ce temps et les critères d’évaluation d’une fausse extase donnés par Thérèse d’Avila relève :
L’extase, au même titre que les autres grâces extraordinaires, doit pouvoir se prêter à un examen de discernement d’autant plus attentif qu’elle s’avère un refuge commode de l’illusion diabolique et de la dissimulation. Les exemples ne manquent pas : au cas récent et fameux de la clarisse de Cordoue, Madeleine de la Croix, convaincue en 1543 de sorcellerie après avoir utilisé ses extases pour s’acquérir une réputation de sainteté, ou celui similaire de Nicole Tavernier dans le Paris des années 1590, s’ajoutent des collections d’anecdotes recueillies depuis l’Antiquité. Celles-ci servent à souligner combien les extases ont pu servir à autoriser des générations de faux prophètes, de saintetés truquées et de magiciens qui les ont utilisées à leur profit54.
Mentionnons encore le cas de Marie de la Visitation, au Portugal, à la même époque, en voici une brève biographie :
Fille de Francisco Lobo, ambassadeur du roi Jean III auprès de Charles Quint, et de Blanca de Meneses, tous deux issus de la haute noblesse, María de la Visitación fut au cœur du plus grand scandale religieux du XVIe siècle. À onze ans, elle entra au monastère de l’Annonciation à Lisbonne, prit l’habit de novice et se prépara à la profession religieuse, qu’elle prononça à seize ans. En 1575, elle vécut sa première grande expérience mystique, à la manière de Catherine de Sienne, et apparut stigmatisée par une couronne d’épines. Puis, en 1578, Dieu lui accorda une autre grâce, plus particulière encore : la blessure de lance à son flanc, interprétée dans la tradition médiévale comme une porte d’entrée vers le corps du Christ. Forte de sa réputation de sainteté, elle fut élue prieure au milieu de l’année 1583. Le 7 mars 1584, les stigmates de la crucifixion apparurent sur ses mains et ses pieds, et dès lors, chaque vendredi, cinq gouttes de sang en forme de croix coulaient de la plaie de son flanc. Bientôt, d’innombrables miracles lui furent attribués. Les prières ferventes de la religieuse et l’application de linges imbibés des cinq gouttes de sang avaient le pouvoir de guérir de nombreux malades, de calmer les tempêtes, de convertir les infidèles et d’accomplir bien d’autres prodiges.
Les miracles de sœur Maria furent examinés par d’éminents théologiens et par le général dominicain, frère Sixto Fabri, qui certifia l’authenticité des stigmates. Frère Luis de Granada écrivit une hagiographie de la religieuse. Les autorités ecclésiastiques et civiles, menées par le cardinal Albert, archiduc d’Autriche et vice-roi du Portugal, crurent aux miracles de sœur Maria. L’Inquisition recueillit des informations et faillit reconnaître ses dons surnaturels lors d’une cérémonie solennelle. Philippe II et le pape Grégoire XIII se joignirent au chœur des partisans de sœur Maria. En 1586, au sommet de sa renommée, des religieuses opposées à ses ambitions pour le prieuré l’accusèrent d’imposture. En 1587, le cardinal Albert chargea les théologiens frère Luis de Granada et Gaspar d’Aveiro d’examiner les stigmates. Les trois enquêtes auxquelles elle fut soumise aboutirent toutes à des conclusions entièrement favorables. Mais les accusations de ses consœurs, qui affirmaient qu’elle simulait des stigmates et des visions, qu’elle truquait sa réélection, qu’elle perturbait le couvent et qu’elle se laissait adorer, s’intensifièrent.
Mais voilà, les soupçons devinrent une nouvelle enquête qui aboutit finalement à la condamnation de la mystique. Il y a donc une solide tradition dans le catholicisme qui reconnaît comme démoniaque des mystiques dont la vertu était pourtant louée d’un grand nombre et dont les actions conduisaient pourtant certains à confesser leurs péchés, prier le Christ et se penser guéri de divers maux. Un article publié par l’association catholique traditionnaliste Cap Fatima, sur leur site dédié au centenaire des apparitions dont ils font ardemment la promotion, signale d’ailleurs :
Le démon peut apparaître sous les formes de Notre-Seigneur, de la Sainte Vierge, d’un ange ou d’un saint. Il peut simuler tous les dons des mystiques authentiques : ferveur, extase, lévitation, stigmates. Il peut accomplir des phénomènes extraordinaires : guérisons inexplicables, phénomènes lumineux extraordinaires, bilocation, prédictions étonnantes ou secrets dévoilés, sciences ou éloquence très supérieure aux capacités du voyant, parler en langue, etc. (D’après le Rituale Romanum sur l’exorcisme, parler en langues est le premier critère de la possession.). Il lui arrive de procurer des maladies … qui se guérissent dès que son action cesse ! Sachant parfaitement qu’on juge l’arbre à ses fruits, il peut également susciter de nombreuses conversions, car il est capable de perdre beaucoup pour gagner encore plus : il ne lui coûte pas de susciter prières, pénitences, jeûnes, pratiques des sacrements pendant des dizaines d’années, pourvu qu’il égare un plus grand nombre d’âmes.
Ainsi, encore une fois, le catholicisme doit lui-même composer avec des manifestations trompeuses et miraculeuses dont certains fruits ont été bons mais qui étaient d’inspiration démoniaque.
Objection : Cette lecture rend les miracles inutiles pour confirmer la vérité
Une autre objection à la thèse démoniaque s’attaque au principe lui-même : si les miracles confirment la révélation, mais que l’on ne connaît la véracité des miracles que par la révélation, nous sommes dans un raisonnement circulaire épistémologiquement et les miracles ne peuvent pas accomplir leur rôle de confirmation que l’Écriture leur assigne pourtant.
En réalité, cette objection a été anticipée et traitée de différentes façons dans l’histoire de l’Église.
Duns Scot et l’argument de l’anticipation
Jean Duns Scot, à la période médiévale, s’est posé la même question. En effet, alors qu’il aborde la preuve de la véracité du Christianisme par les miracles, il envisage deux objections. La première consisterait à nier que l’avènement du Christianisme s’est accompagné de miracles et sa réponse consiste à dire qu’il serait d’autant plus miraculeux que le monde soit devenu chrétien sans miracles. Mais la seconde objection consiste à dire que les miracles ne peuvent pas être preuves de la vérité car il est dit que l’Antichrist en fera.
La réponse de Duns Scot suppose ce que l’on appelle en droit le principe des inférences contraires. Ce principe dit que si l’accusé choisit de se taire dans une situation où une personne innocente donnerait normalement une explication, le tribunal est autorisé à inférer que la réponse aurait été défavorable. Appliqué à notre situation, ce principe pose question quant à la véracité de Dieu. Ainsi, Duns Scot déclare :
Si quelqu’un, convoqué comme témoin, permettait qu’on présente un signe habituel de témoignage, et que, bien qu’il soit présent, il ne le contredise pas, un tel silence ne s’accorderait pas avec une parfaite véracité ; or un miracle est un tel signe de Dieu en tant que témoin ; donc, s’il permettait que des miracles soient accomplis par les démons et ne les contredisait pas — c’est-à-dire en déclarant qu’ils ne sont pas ses témoignages — il ne semblerait pas parfaitement véridique55.
Et la réponse de Duns Scot est que, dans ce « procès », Dieu a parlé le premier et a annoncé d’avance la nullité des miracles de l’Antichrist :
Et ainsi s’éclaire la réponse concernant l’Antéchrist : Dieu a prédit que les miracles qui seront accomplis ne seraient pas des témoignages de la vérité, comme il est clair en Matthieu 24,24 et 2 Thessaloniciens 2,8-955.
Ainsi, lorsque les magiciens égyptiens ont produit un serpent à partir d’un bâton, Dieu les a contredit par un miracle plus fort : le serpent produit à partir du bâton de Moïse a mangé leurs serpents. Ils ont parlé, mais Dieu les a contredit, pour reprendre l’analogie du procès. Mais pour ce qui est de l’Antichrist et des faux docteurs, Dieu a agi autrement en anticipant et annonçant la fausseté des miracles qui seraient accomplis. L’argument est ici chronologique et anticipatoire : il est vrai que si Dieu avait laissé les démons faire des miracles purement et simplement, nous serions livrés à l’incertitude. Mais puisque Dieu a pris les devants et annoncés qu’ils en feraient d’une part et puisque, d’autre part, la révélation la divine est quant à elle clause, nous avons de bons remèdes à ces tromperies. Blaise Pascal envisage sensiblement la même solution :
S’il y a un Dieu il fallait que la foi de Dieu fût sur la terre ; or les miracles de Jésus-Christ ne sont pas prédits par l’Antéchrist, mais les miracles de l’Antéchrist sont prédits par Jésus-Christ. Et ainsi si Jésus-Christ n’était pas le Messie il aurait bien induit en erreur, mais l’Antéchrist ne peut bien induire en erreur56.
L’Antichrist ou le faux docteur faisant des miracles ne peut pas tromper de façon absolue, comme si cela rendait la conclusion que Jésus était véridique plutôt que lui arbitraire, parce que Jésus est venu premièrement et a annoncé d’avance que ces tromperies viendraient, dit Pascal.
Charles Hodge et le caractère relatif du critère doctrinal
Outre cette réponse anticipatoire de Dons Scot, le dogmaticien réformé Charles Hodge ajoute :
À cela, on peut objecter qu’il s’agit d’un raisonnement circulaire que de prouver la vérité de la doctrine par le miracle, puis la vérité du miracle par la doctrine. Nous répondons cependant :
(1.) Que ce critère moral n’est nécessaire que pour la classe douteuse des miracles. Il existe certains événements qui, par leur nature, ne peuvent avoir d’autre auteur que Dieu. Ils dépassent non seulement les puissances de la matière et de l’homme, mais toute puissance créée. L’efficacité des créatures a des limites connues, déterminées, sinon par la raison, du moins par la Parole de Dieu.
(2.) Il n’est ni inhabituel ni déraisonnable que deux types de preuves soient dépendants tout en étant mutuellement confirmatifs. Dans le cas d’un historien, nous pouvons croire que ses sources sont telles qu’il les présente, à cause de son caractère ; et nous pouvons croire ses affirmations à cause de ses sources. De même, nous pouvons croire un homme de bien lorsqu’il affirme que les prodiges qu’il accomplit ne sont ni des artifices, ni des effets produits par la coopération d’esprits mauvais, mais par la puissance de Dieu ; et nous pouvons croire que son enseignement est divin à cause de ces prodiges57.
La réponse de Hodge est de deux types. Premièrement, cette circularité apparente n’intervient que pour certains miracles. Comme nous l’avons dit, la tradition chrétienne reconnaît à minima que la création ex nihilo et la résurrection d’un mort sont absolument au-delà du pouvoir des démons. En revanche, les chrétiens ont également considéré généralement que certaines actions pouvaient (pour autant qu’un homme puisse en juger) être communes aux démons et à Dieu et ses anges dans leurs effets accessibles à nos sens. C’est pour ces actions en particulier que le critère doctrinal doit primer. Les apparitions de Fatima ne sont pas de l’ordre de la création ex nihilo ou de la résurrection d’un mort. Du reste, il est prétendu que ces apparitions se sont accompagnées de prophéties… dont le contenu a été dévoilé longtemps après les faits et dont les témoins antérieurs ne nous sont pas accessibles. Les traces que les apologètes avancent avant cette date de ces prophéties ne sont pas assez précises pour que la nature de prophétie soit attestée. Il en va de même pour les guérisons alléguées, dont la principale source de documentation est le journal du sanctuaire de Fatima. Si les protestants ont diverses raisons de prêter foi au témoignage des évangélistes relativement aux miracles du Christ, il leur en faudrait un peu plus que ce témoignage pour les guérisons alléguée à Fatima. Mais, quoiqu’il en soit, l’annonce d’évènements futurs est envisagée en Deutéronome 13 pour des faux prophètes et les singeries de guérison également. Puisque nous ne sommes pas face à des miracles dont la nature est immanquablement divine, le critère doctrinal est invoqué à bon droit dans ce cas sans que l’on doive aboutir à une inutilité générale des miracles.
Outre cela, la deuxième réponse de Charles Hodge consiste à dire qu’il est possible d’envisager deux preuves mutuellement confirmatives. En effet, si je perçois Jésus faire un miracle et que les deux thèses qui s’offrent à moi sont l’origine démoniaque ou divine mais que par ailleurs son enseignement témoigne d’une sagesse divine et conforme à la volonté divine, l’enseignement m’offre de bonnes raisons d’exclure l’origine démoniaque du miracle et le miracle m’offre à son tour de bonnes raisons de conclure à l’origine divine du message.
Pour le cas des miracles douteux, ainsi que l’exprime Gerhard :
Nous répondons. Outre le fait qu’il faut distinguer entre la condition de l’Église chrétienne lorsqu’elle est encore enfant et lorsqu’elle est parvenue à maturité (comme nous l’avons indiqué plus haut), nous ne disons pas absolument et sans nuance que les miracles ne prouvent rien, mais qu’ils ne prouvent rien sans la doctrine. La doctrine doit donc être jointe aux miracles, lesquels sont utilisés pour confirmer cette doctrine.
Si la doctrine est conforme à ce qui a été révélé par Moïse, les prophètes, le Christ et les apôtres, alors les miracles accomplis pour la confirmer doivent également être tenus pour divins. Mais si cette doctrine, pour la confirmation de laquelle des miracles sont accomplis, est en conflit avec la doctrine céleste révélée aux hommes par Moïse, les prophètes, le Christ et les apôtres, alors nous ne pouvons ni ne devons les considérer comme divins, comme nous le concluons clairement de la parole de Moïse.
Ainsi le Christ lui-même, digne de foi en lui-même et étant la Vérité même, ne faisait pas appel seulement à ses miracles, mais aussi à Moïse et aux prophètes. C’est à partir de leurs écrits qu’il confirmait ses enseignements (Mt 5,17 ; 11,3 ; 22,29 ; Jn 5,39 ; etc.). Il ne mettait pas non plus ordinairement ses miracles avant ses sermons, mais ses sermons avant ses miracles.
Tertullien traite très bien ce sujet (Adv. Marcionem, livre 3, début du ch. 3) : « Tu dis qu’il n’y avait pas un tel ordre nécessaire, puisque par ces choses et par des exemples de ses puissances il devait prouver qu’il était le Fils de Dieu, que Dieu l’avait envoyé, qu’il était le Christ de Dieu. Mais je nie aussi que cette seule apparence lui convienne comme preuve, car il l’a ensuite rejetée. Il fait certes savoir que beaucoup viendront et feront des signes ; mais il montre aussi que les hommes ne doivent pas, à cause de cela, établir une confiance précipitée dans les signes et les puissances miraculeuses, ce qui est très facile même parmi les faux christs. »
Dans les Actes 17,11, les Béréens voyaient les apôtres accomplir de nombreux miracles ; pourtant ils ne jugeaient pas la doctrine sur la base de ceux-ci seuls, mais comparaient la prédication des apôtres aux Écritures. Et parce qu’ils comprenaient qu’elle était conforme à l’Écriture, ils reconnaissaient comme vrais à la fois la doctrine et les miracles. Le Saint-Esprit les loue pour cela.
De la même manière, bien que dotés du don des miracles, les apôtres prouvaient leur doctrine à partir des écrits de Moïse et des prophètes (Ac 26,22 ; Rm 3,21 ; etc.). Ainsi Théophylacte écrit avec raison (sur Luc 9) : « Le Christ enseigne que celui à qui la doctrine est confiée doit prêcher et accomplir des miracles. Alors sa prédication est confirmée par les miracles et les miracles par sa prédication. » L’un demande le secours de l’autre, et ils agissent ensemble de manière harmonieuse.
En revanche, « toute révélation est suspecte si la Loi et l’Évangile ne la prouvent pas », selon cette parole bien connue de Gerson. La même chose doit être dite des miracles.
Théophylacte ajoute (loc. cit.) : « Beaucoup ont souvent accompli des miracles avec l’aide des démons, mais leur prédication n’était pas saine. Ainsi leurs miracles ne venaient pas de Dieu. »
Dans le même sens, le jésuite Maldonatus traite cette question dans son commentaire sur Matthieu 7. Après avoir montré par l’Écriture et les Pères que même de faux prophètes accomplissent de vrais miracles, il pose la question : « Donc, aucun argument ne peut-il être tiré des miracles pour prouver la vraie doctrine ? » Il répond ainsi :
« Il ne s’ensuit pas qu’aucun argument ne puisse être tiré des miracles, mais seulement qu’il ne s’agit pas d’un argument nécessaire. Nous savons que le Christ a donné à ses apôtres le pouvoir d’accomplir des miracles afin de confirmer sa doctrine. Nous savons que par ce pouvoir de faire des miracles presque le monde entier a été conduit à la foi. Comme le soutient Augustin, ceux qui nient cela se font eux-mêmes un plus grand miracle en supprimant le miracle. Car il est plus incroyable de soutenir que, sans aucun miracle, tant de philosophes et de sages ont cru quelques apôtres si ignorants, prêchant des choses si contraires à la raison humaine, que de croire ces miracles eux-mêmes tels qu’ils nous sont rapportés. Ainsi, un argument de foi tiré des miracles est probable, parce que ces miracles sont généralement accomplis par la foi, mais rarement sans elle. Ils ne prouvent pas nécessairement l’Église, sauf si le pouvoir des miracles ordinaires est établi. »
Ce sont les paroles de Maldonatus. Son explication aurait été plus complète s’il avait ajouté qu’un argument absolument nécessaire peut être construit à partir des miracles joints à la vraie doctrine30.
La possibilité d’errer dans un jugement sur un miracle est réelle
Certains discours relatifs aux miracles semblent considérer que se former un jugement théologique sur la base de la révélation déjà reconnue de Dieu serait un exercice de haute volée tandis que se former un jugement sur la véracité et l’origine divine d’un miracle serait un jugement accessible à l’homme du peuple.
Ce discours relève d’un scepticisme excessif vis-à-vis de notre capacité à comprendre la Parole de Dieu, qui se décrit comme une lampe à nos pieds et une lumière sur notre sentier (Psaume 119) et une confiance excessive dans notre capacité à juger des miracles, à propos desquels nous sommes explicitement avertis concernant leur capacité à tromper même les élus (Matthieu 24). Comme nous l’avons vu, toute la tradition chrétienne reconnaît qu’un miracle peut être trompeur. On ne devrait pas trop présumer de notre capacité à appliquer de manière infaillible des critères pour distinguer les miracles divins et démoniaques, puisque les faux miracles peuvent avoir pour nos sens la même apparence que les vrais, ce qui est concédé par des auteurs papistes comme nous le verrons. À l’inverse, point n’est besoin d’être un fin exégète pour saisir les vérités nécessaires au salut dans la Bible. Or, nous le pensons en tant que protestants, certaines affirmations soutenues par les apparitions de Fatima entrent en conflit avec ces vérités nécessaires au salut.
S’il est vrai que l’apôtre Pierre parle de passages obscurs dans la Bible, remarquons que son propos est qualifié en disant qu’il s’agit de certains passages particulièrement difficiles et dont les personnes mal affermies tordent le sens (2 Pierre 3). En d’autres termes, il ne dit pas que la volonté de Dieu pour nos vies se trouvent dans la Parole sous un langage d’une opacité manifeste. « Il est remarque, en effet, que tout ce qui concerne la foi et les moeurs se trouve dans les passages les plus clairs de l’Écriture sainte, » dit saint Augustin 58. Cette ambiguïté du témoignage du miracle pour l’interprète est concédée par le cardinal Bellarmin, ainsi que le relève Johann Gerhard :
Par conséquent, Robert Bellarmin fait une exception d’une autre manière :
« Il est vraisemblable qu’une telle infirmité, dans son ensemble, provenait du diable, qui s’était emparé de l’œil de l’un et de la jambe de l’autre, et empêchait l’usage de ces membres dans ce but : pouvoir paraître guérir lorsqu’il cessait de nuire. »
Nous répondons : cela suffit à confirmer notre position. Car les miracles diaboliques, quant à leur apparence extérieure, s’accordent avec les véritables miracles divins — bien qu’ils en diffèrent entièrement quant à leur nature — ; il est donc dangereux de porter un jugement sur une doctrine en se fondant uniquement sur des miracles extérieurs. Seule l’apparence extérieure d’un miracle s’offre aux yeux. Le discernement de la réalité même, ainsi que la distinction entre miracles divins et diaboliques, ne sont évidents ni pour la vue ni pour les autres sens. Il peut donc arriver que des miracles diaboliques soient tenus pour de véritables miracles, en raison de leur aspect extérieur, par lequel ils correspondent aux miracles véritables et divins. Robert Bellarmin lui-même le reconnaît en quelque manière. Il écrit (loc. cit., § est autem) :
« Avant l’approbation de l’Église, il n’est ni évident ni certain, avec la certitude de la foi, qu’un miracle soit véritable. En effet, il ne nous est pas évident qu’il ne s’y trouve rien de faux, ni qu’il ne s’agisse pas d’une illusion démoniaque. Bien qu’un démon ne puisse accomplir de véritables miracles, il peut en produire en apparence — même les plus grands. »
Ainsi donc, si, dans les miracles, la vérité de la chose n’est pas toujours liée à l’apparence extérieure, il est extrêmement dangereux de porter un jugement sur la vérité d’un miracle et sur la doctrine elle-même à partir de la seule apparence extérieure30.
Objection : L’interprétation démoniaque de Fatima offre une excuse aux Pharisiens pour leur rejet du Christ
Une autre objection consisterait à dire que cette façon d’évaluer les miracles (partagée par de nombreux auteurs patristiques et médiévaux) livrerait une excuse aux Pharisiens pour leurs rejets du Christ, car il a fait des miracles et cela aurait dû leur suffire.
Un endurcissement impénitent
Il faut simplement répondre qu’un bon principe peut être abusé et que l’abus n’annule pas le droit usage. En effet, rien dans l’Écriture ne nous indique que les pharisiens, de bonne foi, trouvaient que la doctrine du Christ était discordante avec celle de Moïse. Notre Seigneur, qui est juge des cœurs, leur a en effet déclaré à propos des écrits de Moïse : « Mais si vous ne croyez pas à ses écrits, comment croirez-vous à mes paroles ? » (Jean 5,47).
Ainsi, cette objection concède trop de choses aux Pharisiens, comme s’ils s’agissaient d’exégètes de bonne foi qui, captifs à ce qui semble être la vérité révélée, avaient supposé que le Christ devait être un faux docteur. À l’inverse, les évangélistes ne cessent de les dépeindre comme des hommes remplis de jalousie et de haine qui, animés par cette disposition et malgré leur conviction intérieure que l’action dont ils étaient les témoins était divine, ont préféré l’attribuer au diable plutôt que de s’y soumettre. La notion de blasphème du Saint-Esprit n’est pas une simple erreur de jugement en matière de discernement des esprits, c’est un endurcissement comparable à celui du Pharaon qui, face à ses propres mages qui lui indiquent que c’est le doigt de Dieu qui a agi, s’endurcit néanmoins. D’ailleurs, en Luc 11.20, quand les pharisiens blasphèment l’Esprit en disant que Jésus chasse les démons par Beelzébul, Jésus dit qu’il le fait par « le doigt de Dieu » (δακτύλῳ Θεοῦ), qui est l’expression utilisée par les magiciens après une plaie (δάκτυλος θεοῦ, Ex 8.19 LXX). Cette expression ne se produit que dans ces deux textes de la Bible et dans le don du Décalogue. Ce parallèle est là pour évoquer une similarité des cas.
Cette attitude d’endurcissement est constante dans les interactions entre le Christ et les pharisiens. Face à la résurrection de Lazare, un miracle qui ne peut être attribué qu’à la vertu divine (et les pharisiens ne tentent pas de nier qu’il s’agirait d’une vraie résurrection), nous voyons les pharisiens conspirer pour tuer Jésus (Jean 11,47-53). Face à la propre résurrection de Jésus, nous les voyons tenter de propager une rumeur sur le vol du corps du Christ (Matthieu 28,13). Face à ses exorcismes, nous ne les voyons pas avancer une objection théologique sensée mais simplement agiter l’origine démoniaque comme excuse (Matthieu 9,34). Même lorsque les Pharisiens s’approchent du Christ pour lui soumettre des questions théologiques, le texte souligne que leur démarche ne vient pas de la bonne foi mais « afin de lui tendre un piège » ou « pour l’éprouver » (Matthieu 9,14 ; Marc 2,18 ; Luc 5,33 ; Matthieu 12,2 ; Matthieu 12,10 ; Marc 2,24 ; Marc 3,2 ; Luc 6,2 ; Luc 6,7 ; Luc 13,14 ; Luc 14,1 ; Matthieu 15,1-2 ; Marc 7,1-5 ; Matthieu 12,38 ; Matthieu 16,1 ; Marc 8,11 ; Luc 11,16 ; Matthieu 21,23 ; Marc 11,27-28 ; Luc 20,1-2 ; Matthieu 22,15-22 ; Marc 12,13-17 ; Luc 20,20-26 ; Matthieu 22,23-33 ; Marc 12,18-27 ; Luc 20,27-40 ; Matthieu 22,34-36 ; Marc 12,28 ; Luc 10,25 ; Matthieu 19,3 ; Marc 10,2 ; Jean 8,3-6 ; Jean 2,18 ; Jean 8,13 ; Luc 7,39 ; Luc 11,53-54 ; Jean 10,24).
Le contexte des signes
Toute communication se fait dans un contexte. Le miracle de la résurrection du Christ est significatif en raison du contexte dans lequel il a lieu. Si la reine d’Angleterre ressuscitait demain, je ne sais pas bien quelle conséquence théologique nous pourrions en tirer. C’est parce que la résurrection du Christ s’est inscrite dans un contexte pédagogique particulier qu’elle revêt une toute autre importance que les autres résurrections dans la Bible.
De même, il faut saisir que le public des miracles du Christ est le peuple Juif, préparé pendant des siècles par une révélation progressive qui lui avait appris à attendre un Messie que l’on pourrait reconnaître non pas simplement au fait qu’il serait un faiseur de miracles. Les œuvres du Christ, auquel il fait appel et par lesquelles les pharisiens auraient dû le reconnaître comme divin font écho tout particulièrement aux annonces de la nouvelle création faites dans l’Ancien Testament59. C’est en tant qu’œuvres surnaturelles, accomplies par une personne prétendant être le Messie, et accomplissant l’attente promise que les œuvres du Christ fonctionnaient comme signes suffisants pour reconnaître sa mission divine. Ainsi, on ne peut pas extraire de ce contexte les passages qui font appel aux miracles comme motif de crédibilité. Ces miracles ne sont pas accomplis face à un auditoire sceptique qui se demande si Dieu existe mais face à un auditoire qui attend les signes du Messie promis. De même, lorsque Paul énonce les signes distinctifs de l’apôtre, il ne mentionne pas les miracles comme suffisants mais en tant que joints à d’autres signes et il s’adresse à une audience qui reconnaît déjà que des apôtres doivent exister mais dont certains remettent en cause l’apostolat de Paul60. Le fait que les signes de Jésus doivent être compris comme des signes d’accomplissement des temps annoncés dans l’Ancien Testament plutôt que simplement comme des miracles est rendu explicite quand on considère la réponse de Jésus aux Pharisiens venus lui demander un miracle :
Les pharisiens et les sadducéens abordèrent Jésus et, pour l’éprouver, lui demandèrent de leur faire voir un signe venant du ciel.
Jésus leur répondit : Le soir, vous dites: Il fera beau, car le ciel est rouge et le matin: Il y aura de l’orage aujourd’hui, car le ciel est d’un rouge sombre. Vous savez discerner l’aspect du ciel, et vous ne pouvez discerner les signes des temps.
Une génération méchante et adultère demande un signe; il ne lui sera donné d’autre signe que celui de Jonas. Puis il les quitta, et s’en alla61.
La réponse de Jésus ne consiste pas à produire un miracle et leur dire : voyez ! Mais à les reprendre sur leur aveuglement coupable face aux signes des temps qui s’accomplissent sous leurs yeux et qu’ils étaient préparés à attendre.
À l’inverse, l’apparition de Fatima ne correspond à aucune attente que les chrétiens seraient appelés à avoir : notre attente est celle du retour en gloire du Christ. Il est donc tout-à-fait différent pour un Juif du premier siècle attendant le Messie de le rejeter une fois venu avec les signes promis et pour un chrétien de ne pas prêter foi à une apparition portugaise que nul n’attendait. L’asymétrie des contextes est d’autant plus grande quand on rappelle que le Nouveau Testament n’annonce comme miracles à venir que ceux des faux prophètes. Cette asymétrie se manifeste encore lorsque l’on considère que l’Ancien Testament annonçait une nouvelle alliance, tandis que le Nouveau Testament proclame qu’il est la révélation finale avant la parousie.
Les joutes théologiques
Enfin, il faut remarquer qu’il n’est pas un seul exemple d’objection théologique des pharisiens relevée dans le Nouveau Testament à laquelle Jésus n’aurait pas cherché à répondre. Il n’y a pas non plus de cas où Jésus aurait répondu à une objection théologique par un miracle. Lorsque Jésus déclare « croyez du moins à cause des œuvres que je fais » (Jean 14,11), il ne s’adresse pas aux Pharisiens mais à ses disciples afin de les fortifier. Rappelons encore que ces œuvres ne sont pas des prodiges soustraits à leur contexte d’attente. Ainsi, la prétention qu’un miracle devrait faire taire les objections théologiques fondées sur la révélation déjà connue ne peut pas être soutenue par ces passages.
Objection : si l’on juge des miracles par la doctrine, que dire de la première étape de la révélation ?
Une dernière objection consiste à dire que si la véracité d’un miracle ne peut être jugée que par la révélation antécédente, alors nous n’avons rien pour évaluer le premier miracle. À ceci, il faut répondre :
- Qu’il n’a pas existé d’étapes de l’humanité sans aucune révélation, car l’homme bénéficie au moins de la révélation dite générale ou lumière naturelle. Ainsi, la conformité des premiers miracles à ce que l’on sait de Dieu et du bien naturellement pouvait être estimée ;
- Qu’il n’a pas non plus existé d’étapes de l’humanité sans révélation spéciale pour évaluer un miracle, car l’Écriture nous rapporte que les premiers miracles ont suivi et non précédé les premières révélations. En effet, les premières révélations spéciales ont été faites dans l’état d’innocence d’une part et, après la chute, les premiers patriarches qui ont recueilli ces révélations sont présentés comme en possession d’une connaissance antérieure de Dieu ;
- Que Dieu n’a pas besoin des miracles pour engendrer la foi (il loue même ceux qui croient sans ce moyen en Jean 20,29 et adresse un reproche à ceux qui ne croient pas sans cela en Jean 4,48). Ainsi, par la foi comme moyen de connaissance, les hommes ont pu acquérir une connaissance certaine de Dieu avant que des motifs de crédibilité ne leur soit donné. À partir de cette connaissance, ils ont pu évaluer les miracles ultérieurs.
Comme nous le verrons par la suite, la révélation naturelle suffit en réalité comme prémisse pour inviter à la réflexion celui qui considère les apparitions de Fatima. Le dolorisme répugnant qui les sous-tend n’est pas simplement contraire à la révélation biblique mais également à ce que la loi naturelle nous enseigne. Lorsque Paul enseigne que « jamais personne n’a haï sa propre chair, mais il en prend soin » (Éphésiens 5,29), il fait appel à un principe moral naturel que nous élaborerons en deuxième partie de cet article.
Première conclusion : les apparitions de Fatima pourraient être démoniaques
Si :
- (1) Les démons peuvent faire des miracles de même nature que Fatima ou du moins faire des actions qui ne se distingueront pas pour nos sens des vrais miracles ;
- (2) Et que nous avons par ailleurs des raisons de penser que l’acte miraculeux produit contient avec lui des encouragements à se détourner de la pureté du culte prescrit dans la Parole ;
- (C) Alors, nous avons de bonnes raisons en tant que protestants de considérer la thèse démoniaque.
En outre,
- (3) Puisque le protestantisme identifie la papauté à l’Antichrist ;
- (4) Et puisque la communion romaine est dans une situation d’endurcissement face à la vérité ;
- (C2) Nous avons des raisons supplémentaires de s’attendre à ce que des miracles trompeurs aient lieu d’une part et Dieu serait tout-à-fait justifié de livrer à une puissance d’égarement ceux qui ont résisté à sa Parole.
Ainsi, Charles Hodge :
C’est l’un des fondements sur lesquels les protestants se préoccupent si peu des prétendus miracles de l’Église romaine. Ils n’estiment pas nécessaire de les réfuter par un examen critique de leur nature, ni des circonstances dans lesquelles ils ont été accomplis, ni des preuves qui les appuient. Pas un sur mille ne pourrait soutenir l’épreuve d’un tel examen ; la plupart, en effet, sont des impostures manifestes, ouvertement justifiées par les autorités sous prétexte de fraudes pieuses.
C’est une raison suffisante pour rejeter, avant tout examen, tous ces prétendus miracles : ils sont accomplis en soutien d’un système antichrétien, et ils font partie d’un ensemble complexe de tromperie et de mal57.
Mais, au-delà de cette plausibilité, avons-nous des raisons propres à Fatima de penser que ces apparitions étaient démoniaques ?
C’est ce que nous évalueront dans une seconde partie de cet article, qui est encore en cours de rédaction.
Les apparitions de Fatima sont démoniaques
Le dolorisme
Objection : c’est comme le jeûne !
Objection : c’était pour un fin noble !
Dérogatoire à la gloire du Christ
Suffisance du sacrifice
Mariolâtrie
Une prophétie non accomplie… voire deux
- Mt 24:25.[↩]
- 1 Tim 4:1.[↩]
- Augustin, De Unitate Ecclesiae, XIX, 50.[↩][↩]
- 2 Cor 11:14.[↩]
- Sir 34:7.[↩]
- Ps 96:5.[↩]
- Augustin, De Unitate Ecclesiae, XIX, 51.[↩]
- Augustin, Traité sur Jean, XIII, 17.[↩]
- Augustin, La cité de Dieu, Livre X, XVI.[↩][↩]
- 2 Thess 2:9.[↩]
- Thomas d’Aquin, STI Q110, a4.[↩]
- Bénédict Pictet, Théologie Chrétienne, Livre III.[↩]
- Thomas d’Aquin, STI Q114 a4.[↩][↩]
- Augustin, De la Trinité, III, 7-9.[↩]
- Thomas d’Aquin, ST III, Q43, a2.[↩]
- Blaise Pascal, Miracles I – Fragment n° 1 / 2.[↩]
- Benito Pereira, Commentaire sur la Genèse, chap. 7, disp. 5.[↩]
- Bellarmin, De eccles., livre 4, ch. 14, réponse à l’objection 4.[↩]
- 2 Tim 3:8.[↩]
- Ex 7:12.[↩]
- Ex 7:20-22.[↩]
- Ex 8:6-7.[↩]
- Paul Fagius, cité par Johann Gerhard, De l’Église, Section XI.[↩]
- Johannes Ferus, In sacrosanctam Iesu Christi evangelium secundum Matthaeum, Préface au livre II, 1559, page 94.[↩]
- Grégoire le Grand, XL Homiliarum in Evangelia II, 29, 4.[↩]
- Chrysostome, Sur Matthieu, homélies 4, (voir 33 et 47).[↩]
- Augustin, De vera religione, 25.[↩]
- François Turretin, IET XVIII, Q13, a11, XLVI.[↩]
- Opus Imperfectum, homélie 49.[↩]
- Johann Gerhard, De l’Église, Section XI.[↩][↩][↩]
- Hildegarde de Bingen, Scivias, Livre II, vision 11, 27.[↩]
- Thomas Stapleton, Promptuarium morale, pour le vingt-quatrième dimanche après la Pentecôte, p. 627.[↩]
- José de Acosta, De temporibus novissimis, chap. 19.[↩]
- Alfonso Salmeron, T4, Part 2.[↩]
- Deutéronome 13,1-3.[↩]
- Galates 1,8.[↩]
- « Miracula non debent præferri doctrinæ… neque enim contra doctrinam a Deo revelatam ulla miracula valere debent. »[↩]
- Cité par Charles Hodge, Systematic Theology, Livre I, Chapitre XII.[↩]
- « Miracula, si non habeant doctrinæ veritatem conjunctam, nihil probant. »[↩]
- « Ut opus aliquod sit verum miraculum duo requiruntur : unum, est veritas rei ; alterum, veritas finis. »[↩]
- Théodoret de Cyr, cité par Johann Gerhard, De l’Église, Section XI, paragraphe 273.[↩]
- Tertullien, Prescription contre les hérétiques, 44.[↩]
- Athanase, Questions à Antiochus, q. 110[↩]
- Athanase, Sur le Psaume 9.[↩]
- Jérôme, Commentaire sur les Galates, liv. III.[↩]
- Augustin, Contra Faustum, liv. XV, chap. 5 [↩]
- Théophylacte d’Ohrid, Sur Luc 9.[↩]
- Trithemius, Responsio ad octo quaestiones ad imperatorem Maximilianum, q. 3.[↩]
- Paul Ferus, Commentaire sur Matthieu 24.[↩]
- [↩]
- « Le démon sait perdre un peu pour gagner beaucoup » dans Action Familiale et Scolaire, numéro 62, 1985, pages 39 et 40.[↩]
- Henri Bremond, Histoire du sentiment religieux en France, II – L’invasion mystique.[↩]
- Pouplard, Pierre-Xavier. 1896. Un mot sur les visions, révélations, prophéties. Paris : Pierre Téqui.[↩]
- Duyck, C., 2021, « Estasi e visione », Lo Sguardo. Rivista di filosofia, n° 33 (II), page 282.[↩]
- Jean Duns Scot, Ordinatio I, Prologus, Pars 2, Quaestio 2, 115.[↩][↩]
- Blaise Pascal, Miracles II (Laf. 834, Sel. 422).[↩]
- Charles Hodge, Systematic Theology, Livre I, Chapitre XII.[↩][↩]
- Augustin, De la doctrine chrétienne II, 9.[↩]
- Voir C.S. Lewis, Miracles, chapitre 16 : les miracles de la nouvelle création.[↩]
- 2 Corinthiens 12,12, voir l’ensemble du chapitre 11 également.[↩]
- Matthieu 16,1-3.[↩]



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