Récemment, un lecteur catholique de notre site et de notre série sur la papauté dans la patristique, a avancé comme objection un document avançant divers éléments sensés établir la papauté dans l’Antiquité. J’entreprends de répondre ponctuellement à divers éléments de ce document en débutant par une lettre émanant du concile de Chalcédoine et adressé à l’évêque de Rome Léon le Grand. Cette lettre est la 98 dans les épîtres de Léon. Sans plus tarder, je vous copie l’extrait de la lettre et explicite l’argument qui en est tiré :
Nous vous informons en outre que nous avons également statué sur d’autres points pour le bon gouvernement et la stabilité des affaires ecclésiastiques, persuadés que votre sainteté les acceptera et les ratifiera lorsqu’elle en sera informée. […] Nous avons également ratifié le canon des 150 saints Pères réunis à Constantinople au temps du grand Théodose de sainte mémoire, qui ordonne qu’après votre très saint et apostolique Siège, le Siège de Constantinople occupera le rang de préséance, étant placé en second1.
L’extrait suivant est également allégué :
Aussi vous supplions-nous : honorez notre décision de votre assentiment, et comme nous avons accordé à la tête notre accord sur ce qui est honorable, que la tête aussi accomplisse pour les enfants ce qui lui convient1.
L’analyse offerte par ce lecteur propos alors ces 3 points :
- Un concile de 600 évêques demande à un évêque de ratifier sa décision, cela prouverait que les décisions d’un concile ne sont pas effectives à moins que le pape de Rome les ratifie ;
- Le vocabulaire de tête/enfants manifeste une soumission hiérarchique correspondant à la papauté ;
- Le concile ne demande pas la première place mais la seconde pour Constantinople.
Réponse
Plusieurs éléments très importants sont omis par ce résumé, et biaisent totalement l’analyse proposée :
- Premièrement, Léon le Grand était, par ses légats, celui qui présidait le concile. Il est donc tout à fait protocolaire et habituel que son accord soit recherché pour l’approbation des canons et le langage filial est naturel dans un tel contexte. L’analyse proposée plus haut ignore ce fait et propose une lecture qui prendrait ce texte comme une disposition générale : tous les conciles devraient être validés par le pape romain. Ce n’est pas du tout la même chose qui est à l’œuvre ici, la règle est plutôt que tous les conciles doivent être ratifiés par celui qui les préside. Or, il est manifeste que certains conciles antiques n’ont pas été présidés par le pape romain. Rappelons que le concile de Constantiople I a été présidé par Mélèce d’Antioche qui n’était même pas en communion avec l’évêque de Rome (ce dernier était en communion avec un concurrent de Mélèce dans l’épiscopat) ;
- Deuxièmement, le président de séance, Anatole de Constantinople, avait profité de l’absence des légats romains pour faire adopter le fameux canon 28 de Chalcédoine. Ces légats ont ensuite manifesté leur mécontentement pour cette décision. Il était donc tout à fait naturel que le concile n’en reste pas là, cherche à obtenir l’accord du président du concile et fournisse des explications. Là encore, ignorer ce fait et présenter cette lettre comme une procédure coutumière dans les conciles est un résumé hautement partial.
- Troisièmement, et c’est ce qui importe le plus, le canon 28 du concile, malgré l’opposition de Léon (Lettres 104 à 106) s’est appliqué immédiatement et sans discontinuer : Constantinople a exercé la direction des diocèses de l’Asie, du Pont et de Thrace2. Cela est encore confirmé par le fait que le concile In Trullo a réitéré son approbation du canon 28 rejeté par Léon3, au canon 36 dudit concile nous lisons en effet : « Renouvelant les dispositions des 150 Pères assemblés dans la cité impériale protégée de Dieu, et celles des 630 réunis à Chalcédoine, nous décrétons que le Siège de Constantinople jouira de privilèges égaux à ceux du Siège de l’ancienne Rome, et sera tenu en haute considération dans les affaires ecclésiastiques au même titre que celui-ci, occupant le second rang après lui4. » Il s’agit ici, notons-le, d’un renouvellement de canons acceptés et non d’une décision présentée comme nouvelle.
- Quant à la place demandée pour Constantinople, il suffit en réalité de lire le fameux canon 28 :
« Nous décrétons et statuons également sur les mêmes points concernant les privilèges de la très sainte Église de Constantinople, qui est la Nouvelle Rome. Car les Pères ont accordé à juste titre des privilèges au trône de l’ancienne Rome, parce qu’elle était la cité royale. Et les cent cinquante évêques très religieux, animés de la même considération, ont accordé des privilèges égaux au très saint trône de la Nouvelle Rome, jugeant avec raison que la cité qui est honorée de la Souveraineté et du Sénat, et jouit de privilèges égaux à ceux de l’ancienne Rome impériale, doit également être exaltée dans les affaires ecclésiastiques à l’égal de celle-ci, et lui venir immédiatement après en rang ; de sorte que, dans les diocèses du Pont, d’Asie et de Thrace, les métropolitains seulement, ainsi que les évêques desdits diocèses qui se trouvent parmi les barbares, seront ordonnés par le susdit très saint trône de la très sainte Église de Constantinople5. »
Autrement dit, la préséance de Rome ici a une raison, à savoir qu’elle était la cité royale et c’est pour la même raison qu’ils réclament une faveur similaire pour Constantinople. - Un appel à Rome, sur une question disciplinaire, quand bien même elle aurait lieu en dehors du contexte de présidence d’un concile, n’est pas déterminant, comme le reconnaît le Vatican lui-même par la voix de l’un de ses Dicastères : « Au fil des siècles, un certain nombre d’appels furent adressés à l’évêque de Rome, depuis l’Orient également, sur des questions disciplinaires, comme la déposition d’un évêque. […] Des appels en matière disciplinaire furent également adressés au siège de Constantinople et à d’autres sièges. Ces appels présentés aux sièges majeurs furent toujours traités de manière synodale. Les appels de l’Orient à l’évêque de Rome exprimaient la communion de l’Eglise, mais l’évêque de Rome n’exerçait aucune autorité canonique sur les Eglises d’Orient6. »
- C’est un détail, mais il n’y avait pas 600 évêques. La lettre parle de 520 presbytres, c’est-à-dire 520 prêtres dont des évêques. Ce chiffre a été gonflé assez tôt dans les évocations ultérieures du concile.
Conclusion
En éludant le contexte de cette lettre, l’argumentaire entend tirer une conclusion générale sur les rapports entre les conciles et l’évêque de Rome. Cette généralisation est intenable lorsque l’on considère à la fois les circonstances de cette lettre et les suite du concile. Le reste du document relevant d’une méthode similaire pour un bon nombre de ses affirmations, il sera intéressant également d’en proposer une réponse sur notre site.
- Léon le Grand, Lettre 98, 4.[↩][↩]
- Leo Donald Davis, S. J., The First Seven Ecumenical Councils (325-787), Collegeville, MN: Liturgical Press, 1990, page 192.[↩]
- Leo Donald Davis, S. J., The First Seven Ecumenical Councils (325-787), Collegeville, MN: Liturgical Press, 1990, page 285.[↩]
- Concile in Trullo, Canon 36.[↩]
- Concile de Chalcédoine, Canon 28.[↩]
- Dicastère pour la promotion de l’unité des chrétiens, Synodalité et primauté au premier millénaire, 2016, paragraphe 19.[↩]




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