Depuis la rentrée, j’ai publié deux séries de front, la première sur Abraham Kuyper et le néo-calvinisme, et la deuxième sur des sujets de théologie économique. Dans cette nouvelle série, je souhaite combiner les deux à la fois. À partir des prises laissées par la théologie économique (qui, je le rappelle est une discipline académique séculière) je voudrais relancer le projet néo-calviniste en proposant une doctrine du marché. L’idée est de reconfessionnaliser le monde du marché et de la finance afin d’aider les chrétiens qui sont en carrière, voire en responsabilité de ce milieu, et les pasteurs qui souhaiteraient développer une vision chrétienne de la vie économique. Pour ce faire, je suivrai une méthode scolastique, car c’est celle qui me paraît la plus adaptée pour être à la fois systématique, précis et confessionnel. L’article d’aujourd’hui va d’abord établir quelle sera ma définition de travail du Marché, dont les mouvements remplissent notre actualité.
Avant de pouvoir explorer les détails de ce qu’est le marché, nous devons commencer par établir une définition de travail.
1. Les familles de définition
1.1 Position libérale
Selon l’École autrichienne, le marché est un ordre spontané entre individus libres par lequel s’opère le calcul économique. Il permet aux acteurs de maximiser leurs intérêts au moyen d’un système de prix, ces derniers étant déterminés exclusivement et librement par la confrontation entre la volonté subjective du vendeur et celle de l’acheteur.
Cette définition comporte donc les éléments suivants :
- Ordre spontané : Cette école se base sur une conception évolutionniste de l’histoire, où l’ordre complexe naît de la confrontation des choix individuels. Par leurs interactions avec l’environnement, les règles et comportements les plus aptes à la coordination économique survivent et contribuent à la prospérité. La meilleure chose à faire n’est donc pas de corriger artificiellement le marché, mais de laisser agir les lois de la découverte économique afin de maximiser la régulation spontanée du système.
- Entre individus libres : Pour que le calcul s’exerce, le modèle présuppose des participants libres d’engager leur propriété. Ils sont appréhendés comme des atomes d’humanité, des individus abstraits de leurs attaches communautaires ou statutaires qui pourraient biaiser l’échange. Bien entendu, les économistes autrichiens reconnaissent que l’acteur réel est faillible et imparfaitement informé, mais il s’agit pour eux d’une condition pratique de l’action et non d’une objection théorique au modèle.
- Maximisation des intérêts : La cause finale du marché est la production d’un ordre non planifié (Cosmos) où les participants réduisent leurs insatisfactions subjectives, formant une harmonie globale émergente à partir du chaos des désirs particuliers.
- Au moyen d’un système de prix : Un vecteur de calculabilité est indispensable pour transmettre l’information dispersée et permettre les arbitrages individuels. Le prix sert de signal synthétique.
- Détermination exclusive par les parties : Puisque le marché est un ordre spontané entre contractants, aucune instance extérieure ne peut intervenir pour fixer ou influencer le prix sans altérer la sincérité du signal et dérégler le calcul économique.
1.2 Position marxiste/matérialiste
Issue du matérialisme dialectique[1], la grille marxiste refuse toute rationalité abstraite ou naturelle au marché. L’Histoire n’est pas menée par des individus libres, mais par le conflit dialectique entre classes sociales, articulé autour de la propriété des moyens de production (bourgeoisie contre prolétariat).
Dans cette perspective, le marché est le développement historique, doctrinal et pratique de la bourgeoisie pour étendre son emprise. En convertissant toute chose — et notamment la force de travail du prolétaire dépossédé — en marchandise commensurable, le marché dissimule un rapport de force et d’exploitation derrière l’illusion juridique d’un échange d’équivalents financiers.
Cette définition est par construction moins analytique (dialectique oblige), mais elle se couple à une théorie de l’histoire où la classe bourgeoise a développé un outil, une infrastructure afin de renverser le système féodal, fondé sur la naissance et la terre. Le marché est cette infrastructure qui réduit tout à une marchandise échangeable, jusqu’à la sueur du travailleur.
1.3 Position institutionnaliste
Issue du pragmatisme américain et renouvelée par l’anthropologie économique (Karl Polanyi), l’école institutionnaliste refuse de voir le marché comme un phénomène naturel ou un ordre spontané. Elle le définit comme une organisation sociale et juridique historiquement construite, régie par des règles d’action collective.
Cette définition implique les éléments suivants :
- L’encastrement social (Embeddedness) : Le marché ne fonctionne pas en dehors de la société. Les échanges économiques sont indissociables des normes morales, des structures religieuses, des lois et des rapports de pouvoir de la communauté qui les abrite.
- Le droit comme condition du marché : L’échange marchand n’est pas la rencontre accidentelle de deux volontés, mais le transfert codifié de droits de propriété. Sans un appareil juridique et politique chargé de définir le contrat, de sanctionner la fraude et de garantir l’étalon de valeur, le marché ne peut subsister.
- L’évolution des règles d’action collective : Les institutions ne sont pas de simples contraintes passives, mais des cadres évolutifs qui façonnent les préférences des acteurs et rendent les comportements prévisibles, évitant ainsi le chaos social.
2. Thèse retenue
Nous reprenons dans les grandes lignes la position institutionnaliste, mais remplaçons son fondement. Ainsi que le dit Althusius dans sa Politica, l’homme a été créé faible, limité, et en vue de la coopération. Il est donc naturellement nécessaire pour lui de collaborer avec d’autres et d’échanger les ressources qu’il produit pour les ressources qui lui manquent afin d’avoir une vie honnête.
Cette symbiose naturelle (tendance à vivre en groupe) a pour développement nécessaire une complexification de la société, jusqu’à ce qu’émerge une autorité institutionnelle (le magistrat) destinée à fournir un espace pour faciliter les échanges matériels nécessaires à la vie humaine. C’est ici que rentre notre définition de travail :
Le marché est le cadre institutionnel par lequel des biens, services ou droits appropriables font l’objet d’échanges commutatifs à titre onéreux entre des parties distinctes, au moyen d’un étalon d’équivalence institutionnel (prix ou unité de compte) rendant les objets de l’échange commensurables.
| Concept | Ce qu’il signifie | Ce qu’il exclut |
|---|---|---|
| Cadre institutionnel | Garantit les règles, l’étalon et la validité des échanges. | L’échange sauvage de gré à gré, le marché noir non régulé. |
| Commutatif | Réciprocité directe et équivalence visée. | Le don, la redistribution fiscale, l’impôt, la spoliation. |
| À titre onéreux | Exige une contrepartie de chaque participant. | Les actes de pure libéralité ou de bénévolat. |
| Prix / Étalon | Rend les biens commensurables et comparables. | La relation coutumière / féodale (absence d’arbitrage). |
Par l’usage de raisonnements basés sur la loi naturelle, et des méthodes de discours scolastiques, nous travaillons à une mise à jour de la pensée économique qui n’a plus connu de développements majeurs depuis l’école de Salamanque.
3. Arguments
Étant donné que je ne défends pas ici une thèse, mais une définition, mon argumentation s’attachera à expliciter la chaîne logique et dogmatique qui amène à la nécessité d’un Marché.
3.1 L’état initial de l’homme
L’homme a été créé avec deux composants essentiels :
- Le mandat créationnel : L’homme est établi par Dieu comme gérant de la création avec la charge d’en transformer, d’en cultiver et d’en organiser les ressources pour la gloire du Créateur et le soin de son prochain.
- La finitude constitutionnelle : En raison de sa finitude physique et cognitive — accentuée par les conséquences de la Chute —, aucun individu ne possède la totalité des compétences, du temps ou des ressources nécessaires pour accomplir seul ce mandat et pourvoir à l’ensemble de ses besoins vitaux et spirituels.
Dieu n’a pas doté un seul homme de tous les talents, mais a sciemment distribué les facultés et les richesses de manière hétérogène parmi la lignée humaine. Cette finitude originelle n’est pas une défaillance de la création, mais une disposition providentielle destinée à interdire l’autosuffisance orgueilleuse et à contraindre les hommes à l’interdépendance. Elle correspond aussi à la volonté d’un Dieu d’amour qui veut que l’humanité, qui est à son image, pratique l’amour, et donc des relations avec des enjeux tangibles.
3.2 La Symbiose d’Althusius
De l’indigence humaine découle la loi naturelle de coopération. Comme l’établit Johannes Althusius, l’homme est par nature un être symbiotique, irrésistiblement porté à s’associer avec ses semblables. En langage plus naturel : nous sommes faits pour la coopération, c’est le conflit qui ne nous est pas naturel.
Pour surmonter son indigence et remplir le mandat créationnel, l’homme doit procéder à la mise en commun et l’échange des biens, des services et des fruits du travail. L’échange n’est donc pas une invention marchande tardive ni un calcul égoïste, mais l’expression première de la sociabilité humaine ordonnée à la conservation de l’espèce et à la conduite d’une vie honnête et paisible.
3.3 La complexification sociale et l’émergence du Magistrat
Au sein des communautés primaires (familles, villages), ces échanges s’effectuent par des liens de solidarité directe, de dons réciproques ou de devoirs coutumiers. Toutefois, à mesure que le corps social s’étend et se complexifie, trois obstacles majeurs apparaissent :
- L’asymétrie de l’information et la méfiance entre inconnus : Les relations personnelles ne suffisent plus à garantir la bonne foi des contractants, et nous ne pouvons pas indéfiniment nous limiter à échanger avec seulement nos amis. De même, l’homme n’étant pas fait pour être ami proche de plusieurs milliers de personnes[2], le besoin d’un espace d’échange impersonnel émerge.
- L’incommensurabilité des biens : L’absence de mesure commune rend l’arbitrage entre des biens hétérogènes (ex. des céréales contre du bétail ou des heures de maçonnerie) chaotique et sujet à contestation.
- L’incertitude sur la propriété : Sans définition claire et objectivée du mien et du tien, la transaction est exposed à la force ou à la fraude. C’est exactement ce qu’il se passe lorsque Laban change le salaire de Jacob pour éviter que Jacob ne se constitue un patrimoine.
Il devient alors nécessaire et convenable qu’émerge une autorité publique souveraine (le Magistrat). La fonction naturelle du Magistrat n’est pas d’absorber les échanges ni de planifier la production, mais d’ériger le cadre juridique qui sécurise la coopération civile.
3.4 La constitution de l’institution du Marché
Le Marché apparaît ainsi comme la structure spécialisée que le Magistrat donne aux échanges de biens, de services et de droits appropriables pour résoudre les contraintes de l’extension sociale. Pour que le Marché advienne dans sa forme achevée, l’autorité institutionnelle doit poser deux actes fondateurs :
- L’instauration du Droit et de la Justice commutative : Le Magistrat codifie le contrat, garantit la propriété privée et sanctionne les manquements. Il exige que l’échange soit commutatif (réciprocité stricte) et à titre onéreux (chacun donne pour recevoir), excluant la spoliation comme la pure libéralité du champ économique régulier. Cet ordre neutre et impersonnel est indispensable.
- L’institution de l’étalon d’équivalence (Prix / Unité de compte) : Le Magistrat établit une unité de compte universelle (la monnaie, l’étalon légal). En rattachant les valeurs subjectives à cette métrique commune, l’institution rend les biens et services commensurables.
Conclusion : Le marché n’est donc ni un ordre spontané acéphale (erreur libérale), ni une pure invention de classe visant l’exploitation (erreur marxiste). Il est l’organe institutionnel par lequel le Magistrat permet à l’humanité d’accomplir la justice commutative dans l’échange de ses ressources.
4. Objections
4.1 Objection sur la formule de définition
Objection Sur un marché de troc pur (ex. échanger trois vaches contre un cheval), il y a bien un échange commutatif, à titre onéreux, entre deux parties au sein d’un cadre institutionnel régulé. Pourtant, il n’y a pas d’étalon monétaire ni de « prix » exprimé sous forme d’unité de compte fixe.
Réponse : Le troc peut tout à fait exister pour des transactions individuelles et sans institution. Mais il est hautement improbable que des institutions commerciales prescrivent le troc comme moyen de paiement normal.
Il est à noter en effet que la représentation ancienne du troc comme premier moyen d’échange commercial a été remise en cause par les anthropologues, qui font remarquer que le marché est né de l’activité religieuse des temples. À travers l’Antiquité jusqu’à la fin de l’Empire romain, la frappe même de la monnaie était liée aux institutions religieuses, comme le sicle du sanctuaire dans l’Ancien Testament. Ainsi, il a pu exister des marchés sans échange de métal, mais il n’a pas existé de marché sans échange d’unités de compte fixes.
4.2 Objections d’origine libérale
4.2.1 Sur le caractère pré-institutionnel et naturel du droit de propriété
Objection : La propriété privée et le droit d’échanger ne sont pas des concessions créées par l’autorité publique (le Magistrat), mais des droits naturels inhérents à l’individu (Homesteading chez Locke ou Rothbard). Le marché émerge dès que deux personnes s’accordent sur un échange, bien avant l’existence d’un État ou d’un Magistrat. En attribuant la création du cadre au Magistrat, tu inverses la cause et l’effet : c’est le marché informel qui crée le besoin de protection juridique, et non le droit public qui crée le marché.
Réponse : Cette objection confond la légitimité ontologique de la propriété et la détermination institutionnelle de son exercice.
Le Magistrat ne crée pas le droit de propriété : il le reconnaît et l’organise. Si le principe de la propriété privée relève en effet du droit naturel (fondé sur le mandat créationnel et le Décalogue), ses modalités d’exercice commercial relèvent du droit positif et civil.
L’illustration parfaite de cette distinction se trouve dans l’institution biblique du Jubilé (Lévitique 25). Si Dieu reconnaît la légitimité de la propriété foncière, Il prescrit au Magistrat d’en encadrer l’exercice marchand : les transactions sur la terre sont limitées dans le temps (limitées à la valeur des récoltes jusqu’à la 50ᵉ année), les terres retournent à leurs familles d’origine et les dettes sont annulées. La propriété privée existe donc naturellement, mais c’est l’institution qui définit le cadre dans lequel elle peut faire l’objet d’un échange marchand.
4.2.2 Sur l’origine spontanée de l’unité de compte (Carl Menger)
Objection : Comme le montre Carl Menger (Théorie de la monnaie), la monnaie n’a pas été inventée par décret du souverain. Elle a émergé spontanément à partir du bien le plus vendable (marketable) du marché (l’or, l’argent, le sel, le bétail). Le Magistrat n’a fait qu’apposer son sceau sur un étalon déjà sélectionné par le marché. Définir l’étalon d’équivalence comme « institutionnel » attribue abusivement à l’État ce qui relève d’une découverte catallactique (par confrontation des volontés).
Réponse : Cette objection repose sur une confusion entre l’origine pratique d’un instrument d’échange et son institutionnalisation juridique.
Je ne soutiens pas que le Magistrat a inventé ex nihilo l’unité de compte ou la monnaie, mais qu’il l’a instituée. Par pragmatisme et observation de la loi naturelle, l’autorité publique s’appuie très souvent sur les usages préexistants et adopte la marchandise la plus communément acceptée par le corps social.
Toutefois, l’émergence spontanée d’un bien d’échange ne suffit pas à constituer un marché pérenne. Ce qu’ajoute l’acte du Magistrat, ce n’est pas la découverte du support, mais la sanction de son autorité légale. En conférant à cet étalon le pouvoir de cours légal et de moyen libératoire (= on peut rembourser une dette avec), le droit positif protège la valeur de l’unité de compte et sécurise les transactions. Sans magistrat, Laban peut changer plusieurs fois l’unité de compte du salaire de Jacob, ce qui aurait dû maintenir Jacob dans la pauvreté. L’institution monétaire garantit que cette unité de compte doit être acceptée pour l’extinction des dettes et l’exécution des contrats au sein de la cité.
4.2.3 Sur le problème de l’information et du calcul économique (Hayek / Mises)
Objection : Le prix n’est pas un étalon de mesure fixe ou objectif garanti par une institution, mais un signal d’information purement subjectif et instantané. Si le Magistrat prétend définir le cadre ou réglementer la commensurabilité (par exemple en fixant un « juste prix » ou en manipulant la monnaie), il détruit le mécanisme d’agrégation des connaissances dispersées. L’institutionnalisation du marché amène inévitablement au blocage du calcul économique.
Réponse : C’est là quelque chose que le magistrat peut faire, pas ce qu’il est obligé de faire.
Il est évident que dans les premières formes de marché, les logiques rudimentaires d’échange entre familles sont demeurées. Les « justes prix » fixés par les guildes médiévales sont une des importations de ces logiques familiales dans des marchés impersonnels et sans familles. Mais avec une montée en échelle toujours plus grande des échanges économiques et une complexification toujours plus grande des réseaux de transactions, il devient possible d’adopter des mécanismes de détermination du prix plus libres.
L’objection ici commet en plus une erreur d’anachronisme, en ce qu’elle suppose que les marchés médiévaux et modernes ont une maturité qui n’existait même pas encore avant les années 1990.
4.2.4 Sur la confusion entre cadre juridique et monopole coercitif
Objection : Même si l’on admet que le marché exige des règles et des tribunaux pour sanctionner la fraude (droit commercial), ces règles peuvent être fournies de manière compétitive et privée par le marché lui-même (comme la Lex Mercatoria au Moyen Âge, ou l’arbitrage privé contemporain). Associer le marché à l’émergence nécessaire d’un « Magistrat » souverain relève d’un biais étatiste incomplet.
Réponse : Il y a une ambiguïté sur le terme Magistrat. Chez Althusius, il s’agit seulement d’officiers publics, qu’il distingue plus loin entre Souverains et Éphores ou « magistrats inférieurs ». Ces éphores par ailleurs ne sont pas chez lui des fonctionnaires du souverain, mais des officiers choisis par leurs communautés.
Le marché n’est donc pas nécessairement administré par le souverain, mais seulement par un officier qui n’a pour seule mission que la gestion du lieu commun. La forme de cet officier est totalement libre, et peut être d’origine privée, élective ou coutumière, tant qu’il conserve l’ordre institutionnel qui facilite les transactions. C’est d’ailleurs pour cela que l’on peut opposer les marchés libres aux autres sortes.
Cela peut être, comme au Moyen Âge, le baron local qui a changé trois fois de souverains en deux ans ; ou bien comme dans les cités marchandes un conseil d’État ploutocratique. Les gestionnaires de dark pools[3] peuvent être considérés comme des magistrats, selon notre définition.
4.2.5 Sur le fondement anthropologique (L’erreur de la métaphore symbiotique)
Objection : Comme le soulignait Adam Smith (et repris par la tradition libérale), ce n’est pas de la bienveillance du boucher que nous attendons notre dîner, mais de son intérêt propre. En fondant le marché sur la symbiose althusienne et le mandat créationnel, tu confonds la sociabilité d’alliance (ordres restreints : famille, église) et la coordination marchande (ordre étendu catallactique = suite à un choc des volontés). Le marché fonctionne précisément parce qu’il n’exige pas de projet social commun ni d’intention altruiste, mais simplement le respect formel des règles d’échange.
Réponse : Ainsi que l’a établi Wilhelm Röpke, et sur lequel insiste l’école ordolibérale, la coordination marchande présuppose et consomme la sociabilité non marchande.
Par exemple, un réseau de négociation privé (dark pool) présuppose que ses membres valorisent l’honnêteté, la transparence, le respect de la parole donnée, etc. Le marché n’inculque ni ne renforce ces vertus : il ne fait que récolter le fruit d’une culture préalable qui valorise cette probité. Même sa discipline interne ne consiste qu’à « ôter la pomme pourrie » sans produire elle-même la vertu.
Ce raisonnement appliqué à un réseau entièrement privé est valable en réalité pour tous les marchés, quelle que soit leur forme. Si les philosophes du XVIIIᵉ siècle ont pu croire que laisser faire l’intérêt individuel allait mener spontanément à un ordre harmonieux, c’est parce qu’il s’agissait de l’intérêt individuel d’une population disciplinée et façonnée par l’éthique chrétienne depuis mille ans.
4.3 Objections anticapitalistes
4.3.1 Sur le marché comme fétichisme et mystification juridique
Objection : En définissant le marché comme un simple « cadre institutionnel neutre » garantissant l’équivalence et la commensurabilité, tu adoptes une posture idéaliste qui masque la réalité matérielle. Le marché n’est pas un arbitre neutre de la communicatio humaine, mais une forme sociale historiquement située (le capitalisme) dont la fonction réelle est de transformer les rapports de production en rapports marchands. Par l’illusion de l’échange « d’égal à égal » (commutatif) et l’usage de la monnaie comme étalon, le marché réifie les relations humaines, transforme la force de travail en marchandise (commodification) et dissimule l’extraction de la plus-value derrière le masque du droit positif.
Réponse : Bien que je soutienne la légitimité du marché, et même du marché libre, cela ne veut pas dire que je soutienne la légitimité du marché sauvage. Si un magistrat est institué pour gérer le marché, c’est aussi pour protéger les familles de la réification décrite ici. Je ne nie pas que les marchés puissent être des lieux de prédation, mais j’affirme que cette prédation est un abus du marché, et non son principe. La faute est aux magistrats, et non aux marchés.
D’autre part, cette objection est basée sur une théorie de la valeur économique réfutée depuis 1871 (mais jamais intégrée par les « scientifiques » marxistes). La richesse n’est pas créée par l’extraction du travail du travailleur, mais du différentiel d’utilité et de désir subjectif entre les parties à l’échange. Dès lors que ce fondement de la plus-value s’effondre, toute l’architecture de l’argument marxiste s’écroule avec lui.
4.3.2 Sur le Magistrat comme instrument de classe et complice de l’accumulation
Objection : Ta définition attribue au Magistrat le rôle d’un garant impartial du bien commun et de la justice commutative. Or, l’analyse historique du développement des marchés (notamment lors du mouvement des enclosures ou du passage du féodalisme au capitalisme) montre que le Magistrat n’organise pas le marché pour pallier l’indigence humaine, mais pour protéger la propriété privée des moyens de production. Le cadre juridique édicté par le Magistrat n’est que la superstructure institutionnelle destinée à légitimer l’appropriation exclusive des ressources par une classe et à contraindre les dépossédés à vendre leur travail sur le marché.
Réponse : Je n’ai pas dit que le magistrat était impartial. J’ai même pris plusieurs exemples d’éphores féodaux qui étaient eux-mêmes intéressés par le marché (le baron ; le conseil ploutocratique de la ville marchande). Cette partialité a alimenté en son temps beaucoup de conflits sociaux, par ailleurs : la révolte des Ciompi à Florence, en 1378.
Cette conscience de l’orientation politique des marchés a existé depuis très longtemps, avant même l’émergence du marxisme. En sens inverse, notre aveuglement quant à la partialité des marchés est très récent, il ne date au mieux que de la chute de l’Union Soviétique, et il se dissipe depuis 2008.
Cependant, je conteste que le magistrat soit nécessairement du côté des grands et l’ennemi des petits. L’intérêt de l’éphore est de contenter la foule des petits pour que les opérations mercantiles continuent sans ruptures dues à la colère populaire. Ce n’est certes pas l’établissement d’un royaume messianique communiste, mais ce n’est pas non plus l’hostilité totale et continuelle qu’ils décrivent.
4.3.3 Sur l’incommensurabilité fondamentale de la Nature et du Vivant
Objection : Ta définition pose que le Magistrat institue un étalon d’équivalence rendant les « biens, services ou droits appropriables » commensurables. Or, l’écologie politique et l’éco-socialisme soutiennent que la nature (la Création), la santé, le temps de vie ou la biodiversité sont fondamentalement incommensurables à toute unité de compte monétaire. Prétendre que le marché peut intégrer la Création au moyen d’un prix ou de droits de propriété appropriables (comme les marchés du carbone ou le foncier) constitue une dégradation ontologique : le marché réduit la valeur d’usage et la sacralité du vivant à une simple valeur d’échange calculable, entraînant la destruction irréversible de la maison commune.
Réponse : Le mandat créationnel nous prescrit pourtant de soumettre la terre et de la dominer. Évacuons tout de suite une compréhension tyrannique de cette domination : je ne parle ici que de la gestion responsable de la Création, selon les règles de prudence et d’humilité prescrites par Dieu.
Cette domination implique un travail, et si le calcul est exclu de la matière brute, il est cependant essentiel à la matière travaillée. Le moindre bûcheron antique dégageait une certaine quantité de stères par jour ou par mois, une quantité qu’il allait ensuite échanger contre une autre quantité de biens.
Par extension, les droits sur la création (foncier) sont eux aussi soumis à des calculs marchands, suivant l’exemple que Dieu lui-même donne en prescrivant que les fermes se vendent selon le prorata de temps restant jusqu’au Jubilé.
4.3.4 Sur l’impossibilité de la justice commutative sous l’asymétrie de pouvoir
Objection : Pour qu’un échange soit véritablement commutatif et à titre onéreux (au sens thomiste d’une réciprocité stricte), il faudrait que les contractants jouissent d’une égale liberté de négociation. Or, dans la réalité matérielle du marché, le travailleur dépourvu de capital s’échange sous la contrainte de la survie, tandis que le détenteur de capital peut attendre ou délocaliser. Qualifier ces transactions de « commutatives » sous prétexte qu’elles respectent le formalisme d’un contrat garanti par le Magistrat relève de la fiction juridique : le marché institutionnalise et valide une asymétrie de pouvoir structurelle, transformant la contrainte économique en un échange en apparence « consenti ».
Réponse : En effet, les scolastiques médiévaux ont condamné les échanges réalisés sous contrainte existentielle, qu’ils classaient dans l’involontaire. En suivant Aristote, ils utilisaient l’exemple du capitaine de navire qui jette sa cargaison à la mer, non pas par volonté réelle, mais pour sauver son navire de la tempête. Et les échanges involontaires ne sont pas légitimes.
Mais ils niaient aussi que toute différence et toute inégalité soit de nature à rendre l’action illégitime. Aussi longtemps que le principe de l’action vient de l’intérieur de chaque agent, la transaction est légitime.
Lorsque vous payez l’essence pour faire le plein, c’est une vraie contrainte, mais la transaction reste légitime parce que, ayant pesé librement entre la liberté de déplacement et le prix du moyen, j’ai librement choisi que ce prix valait la liberté de déplacement. Bien qu’il y ait une asymétrie nette entre le vendeur de carburant et l’acheteur, elle reste légitime et personne n’aurait de carburant sans cette légitimité protégée par la loi. C’est ce que l’on appelle une action mixte.
Rappelons par ailleurs qu’il y a des lois contre les monopoles, les pratiques commerciales contraignantes et les escroqueries violentes ou non. C’est précisément le Magistrat qui protège des abus de pouvoir parfois.
Enfin, on peut aussi faire remarquer que les marchés ne sont pas tous basés sur le régime de la contrainte : mon objecteur pourra-t-il m’expliquer comment Leboncoin pratique l’asymétrie de pouvoir au point de me forcer, arme sur la tempe, à vendre les turbulettes taille 3 Mois dont mon enfant n’a plus besoin ?
4.4 Objections institutionnalistes
4.4.1 Sur le mythe de la genèse anthropologique et l’encastrement (Embeddedness)
Objection : En faisant dériver le marché d’un besoin anthropologique universel lié à l’indigence et à la symbiose naturelle des familles, ta thèse reproduit une forme de roman des origines. Comme l’a montré Karl Polanyi (La Grande Transformation), le marché auto-régulé ou généralisé n’est nullement une émergence naturelle destinée à pallier l’indigence familiale : historiquement, l’économie a toujours été encastrée (embedded) dans des relations sociales, religieuses et politiques d’obligation, de réciprocité ou de redistribution. Le marché moderne comme sphère autonome n’est pas issu de la sociabilité naturelle, mais d’un arrachement violent du social opéré par l’État moderne.
Réponse : Je ne défends en rien l’idée d’un « marché auto-régulé » ou d’une société entièrement soumise aux lois de l’échange abstrait. Bien au contraire : j’affirme, avec Polanyi, que l’économie doit être encastrée dans le corps social et régulée par le droit.
Là où ma démarche s’écarte de la sociologie pure, c’est qu’elle adopte une perspective théologique et déductive à partir du mandat créationnel. La science historique et sociologique décrit des configurations contingentes de l’économie, mais elle ne peut rendre compte de la structure ontologique de l’homme (finitude et sociabilité). Le marché comme espace de commensurabilité et d’échange onéreux n’attend pas l’État moderne pour exister ; il accompagne l’homme dès l’apparition de ses besoins matériels, tout en restant toujours, dans une saine tradition, subordonné aux fins de la communauté et de la justice.
4.4.2 Sur la capture de l’institution et la théorie des choix publics (Public Choice)
Objection : Ta définition présuppose que le Magistrat agit comme un gestionnaire de l’espace commun soucieux du bien public ou de la fluidité des transactions. Or, l’institutionnalisme critique et l’Analyse Économique du Droit (James Buchanan, Gordon Tullock) montrent que le Magistrat (ou l’officier public) est lui-même un agent économique guidé par son intérêt propre (rent-seeking). L’institution du marché n’est pas conçue pour maximiser l’efficience de la communicatio ou réduire la friction de l’échange, mais pour maximiser les revenus fiscaux du souverain et distribuer des monopoles d’État à des coalitions d’intérêts puissantes. Le cadre institutionnel est structurellement capturé par les élites qui le créent.
Réponse : Cette objection formule une critique tout à fait pertinente quant à la corruption potentielle des gouvernants, mais elle ignore la réponse institutionnelle apportée par la tradition fédérale et althusienne.
Althusius bâtit son système politique avec une conscience aiguë de la tendance de chaque agent à abuser de son pouvoir et à tyranniser son prochain. C’est précisément pour parer à cette capture que le modèle repose sur un principe de subsidiarité strict et des compétences emboîtées. Ce dispositif empêche qu’un abus local (à l’instar des exactions du shérif de Nottingham) ne s’étende sans recours : il permet aux communautés de faire appel à une autorité supérieure (le roi Richard), tout en offrant aux corps intermédiaires ou aux éphores les leviers nécessaires pour s’opposer à un prince prédateur (le prince Jean) par le droit ou par l’insurrection légitime.
L’intérêt des familles ordinaires n’est donc pas naturellement ou magiquement garanti par le magistrat ; il doit être institutionnellement défendu par la dissémination et la séparation des pouvoirs. Ce réseau d’officiers et de contre-pouvoirs constitue le rempart fondamental contre l’instrumentalisation du marché au profit d’une caste, qu’elle soit publique ou privée.
4.4.3 Sur la nature des règles : Évolution coutumière contre imposition souveraine (North & Williamson)
Objection : Dans la ligne du Néoinstitutionnalisme (Douglass North, Oliver Williamson), les institutions du marché (droits de propriété, monnaie, contrats) émergent de manière incrémentale et évolutionniste afin de réduire les coûts de transaction. En définissant le marché par l’acte d’un Magistrat (même conçu comme éphore ou officier), tu survalorises le rôle du droit positif et de l’autorité publique au détriment des normes informelles, des coutumes, de la réputation et des conventions partagées. Ce ne sont pas les décrets ou la sanction du Magistrat qui font l’efficacité de l’échange, mais l’apprentissage historique des acteurs et la baisse des coûts d’information.
Réponse : J’ai rapidement exposed la genèse des institutions en passant des familles au Magistrat, mais il va de soi que cette transition n’a jamais été un passage abrupt ou un décret centralisé.
À titre d’exemple, dans l’économie antique et biblique que décrit le livre des Proverbes, les « anciens de la ville » — qui siègent à la porte pour rendre la justice et régler les différends — sont précisément ceux que l’on retrouve à la tête des entreprises familiales et domestiques (Proverbes 31:23). Cela démontre qu’il n’y a jamais eu d’un côté la pure économie informelle des familles, et de l’autre le Marché formalisé par un État abstrait. Il y a eu, au contraire, un système hybride mêlant coutumes, réputation et arbitrage d’autorité, qui s’est sédimenté sur de très longues périodes.
La coutume et l’institution publique ne s’excluent pas : la coutume fournit la matière vivante, et le magistrat (ou l’ancien) vient l’objectiver et la garantir là où la confiance informelle atteint ses limites. C’est précisément aux historiens de m’enseigner sur cette chronologie, qui ne change rien à mon argument.
4.4.4 Sur l’endogénéité de la monnaie et la dépendance du sentier
Objection : Ta définition pose que le Magistrat institue l’unité de compte pour garantir la commensurabilité des échanges. Or, la théorie institutionnaliste de la monnaie (Aglietta, Orléan) montre que la monnaie n’est pas un étalon technique neutre « apporté » par un souverain pour régler les marchés, mais une construction sociale fondée sur la confiance méthodique et hiérarchique. L’unité de compte résulte d’un processus historique contraint par la dépendance du sentier (path dependency) et les conflits de souveraineté. Le Magistrat ne fait que valider ex-post un rapport de force monétaire qu’il n’a ni librement choisi ni totalement maîtrisé.
Réponse : Comme je l’ai dit en réponse aux libéraux au point 4.2.2, le Magistrat n’a pas inventé, mais reconnu les coutumes déjà existantes. Il a ajouté sa force à ce que les mœurs et les usages avaient déjà dessinés, et surtout, il a fait entrer dans le statut public une convention qui était largement adoptée, mais toujours privée.
Ma définition, cependant, n’exige pas un magistrat absolutiste qui invente ex nihilo un ordre économique depuis sa seule raison d’État. Bien au contraire.
4.4.5 Sur le marché comme fiction d’équivalence face au pouvoir des firmes (Veblen, Galbraith)
Objection : L’institutionnalisme américain (Thorstein Veblen, John Kenneth Galbraith) souligne que l’unité de base de l’économie moderne n’est plus l’échange individuel sur un « lieu commun » géré par un Magistrat, mais la grande organisation (la firme, la techno-structure). La firme n’est pas un marché : c’est une hiérarchie qui se substitue au marché pour organiser la production par la planification interne. En définissant le marché comme le cadre universel de l’échange commutatif, tu réduis l’économie à un modèle d’échoppes marchandes médiévales et tu manques la réalité des institutions contemporaines où le pouvoir d’organisation des firmes dicte les règles au Magistrat lui-même.
Réponse : Si l’on parle d’un échange entre deux firmes, il y a toujours un espace commun entre les deux firmes qui doit être administré. Toutes les Conditions Générales de Vente (CGV) de tous les devis ont toujours une petite ligne pour indiquer quel magistrat est arbitre en cas de litige sur ce contrat.
Si l’on parle d’un échange à l’intérieur d’une firme, ce n’est pas dans le champ de ma définition de travail (pas de parties distinctes, pas de calculabilité souvent, etc.)
- Le matérialisme dialectique est une reformulation de la doctrine idéaliste de Hegel, mais qui renverse sa logique pour parler de matérialisme : l’Histoire n’est plus le développement de l’Idée ou de l’Esprit, mais de conditions économiques et sociales qui font progresser l’humanité de contradictions en synthèses.↩︎
- Cf. le nombre de Dunbar théorisé en 1992 par Robin Dunbar : il y a une limite cognitive dure au nombre de relations sociales stables. Nous ne sommes cognitivement pas capables d’avoir plus d’environ 150 amis.↩︎
- Un réseau de négociation privé (ou Dark Pool) : des plateformes interbancaires ou institutionnelles anonymes où de gros blocs d’actions sont échangés discrètement pour éviter l’impact sur les cours publics. Ce sont des espaces entièrement privés, d’où leur mention dans mon argument.↩︎





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