Autonomie du marché – De Mercato (4)
28 octobre 2026

Notre projet néo-calviniste de proposer une vision réformée du marché en utilisant une méthode scolastique conforme à nos standards confessionnels. Après avoir posé les définitions fondamentales et le point d’origine des marchés, Nous continuons notre exploration des fondamentaux du marché en posant cette fois-ci à la question du degré d’autonomie des marchés.

1. Problème de l’autonomie du marché

La question de l’autonomie du marché est plus claire si l’on la divise en trois niveaux de contrôle, qui correspondent aussi à trois niveaux de maturité du marché :

  1. Le marché contrôlé par les familles, à l’image des brocantes organisées par les clubs de foot. Il est temporaire, complètement soumis aux familles, et sert pour le commerce de familles à familles.
  2. Le marché contrôlé par les États (marché d’intérêt national comme Rungis) : espace permanent, institué et surveillé par le Magistrat. Il vise avant tout à la fluidification des échanges commerciaux, avec une empreinte sociétale importante, mais sous contrôle, ne serait ce que par sa restriction géographique et légale.
  3. Le marché contrôlé par les acteurs du marché : bourse, marchés bancaires, etc. Espaces permanents, opérés par les acteurs, avec une régulation publique, agissant comme infrastructure de toute la vie économique. L’empreinte sociétale y est majeure quoiqu’indirecte, à cause de son statut d’infrastructure, de même que la difficulté à soumettre ses logiques à celles de la société hôte, à la fois en raison de son cosmopolitisme et de la nature chaotique de ses activités.

Nous ne parlons que de ce dernier niveau d’autonomie, et par ailleurs, c’est le seul dont on se demande comment le contrôler.

Le problème vient de l’asymétrie du contrôle. Le Marché mondial a tendance à prendre le pas sur les activités économiques réelles et donc sur la vie des familles, parce qu’il est l’infrastructure universelle de tous les échanges. Cela, en un sens, a toujours été le cas, mais avant les dernières décennies, les marchés étaient fragmentés, dispersés et beaucoup plus sous le contrôle des entités participantes. Depuis la mondialisation de la deuxième moitié du XXe siècle, son ampleur, sa profondeur et sa complexité sont telles qu’il échappe au contrôle d’un acteur isolé.

Si l’on freine le marché dans un pays, cela revient à bâtir une digue en plein milieu d’une rivière : les flux financiers se contentent de contourner l’obstacle. En aval de ces flux, ce sont les projets des entreprises, et donc des familles productrices et consommatrices, qui se trouvent soumis au marché sans que l’inverse ne soit vrai.

Cela engendre des tensions et des décisions inhumaines, avec des conséquences sur les familles qui vont de la nuisance à la tragédie complète. Nos journaux d’informations en sont assez remplis pour que je n’ai pas besoin de rajouter des exemples.

2. Comment le réformer ?

2.1 Le problème du contrôle

Il vient alors le problème de la réforme de son contrôle. Le premier réflexe, dans le genre de la taxe Zucman, est de faire une action nationale et politique. Mais le marché mondial a atteint un tel niveau de complexité, d’ampleur et de profondeur. qu’il a tendance, de façon agrégée, à résister spontanément et de façon chaotique à ces tentatives de contrôle centralisées. Le marché d’ailleurs n’a pas de centre unique que l’on peut réellement dominer. En résumé : Le marché ne peut plus être réformé de manière centralisée, à cause de son étendue mondiale, de sa complexité et de sa profondeur.

Si l’on ne peut pas faire un contrôle du haut vers le bas, c’est donc du bas vers le haut qu’il faut tenter une réforme. Il faudrait alors un organe capable d’éduquer les travailleurs financiers à l’échelle du monde entier, selon une doctrine suffisamment cohérente à travers les continents. et qui fournissent non seulement la théorie et le concept, mais aussi la motivation et la vision pour motiver la mise en pratique d’un meilleur marché mondiale.

Les associations libérales ne sont pas assez indépendantes du marché pour le réformer. Les partis socialistes et de gauche radicale lui sont trop hostiles pour le réformer. Les forces politiques du centre n’ont pas la force ni l’autorité pour faire quoi que ce soit. Les forces politiques de droite sont divisées quant à leur approche.

2.2 L’Église comme solution

J’aimerais proposer un acteur méprisé jusqu’ici : L’Église.

  1. Elle a un réseau mondial d’Eglises nationales, permettant à la fois de faire des influences ciblées sur les réalités de chaque pays, tout en ayant une coordination mondiale (principalement culturelle).
  2. Elle est culturellement unifiée, indépendante et assez distincte du marché
  3. Sa mission fortement axée sur l’éducation à l’éthique, dans le cadre d’une vision transcendante apte à motiver les acteurs.

Elle n’est certes pas en état d’influencer le Marché en l’état actuel, à cause de sa fragmentation confessionnelle, de la déchristianisation de l’Occident, et le fait qu’elle consacre toute son énergie actuelle à sa survie. Je précise cependant que je parle du principe, et d’une Eglise nationale capable d’influencer sa culture, et organisée en réseau mondial. J’ai bien conscience que cela est un fantasme aujourd’hui, mais j’écris pour le temps où cela ne sera plus le cas, pour la restauration de l’Eglise universelle. Dans cette vision, le clergé équipe les travailleurs et cadres financiers, et ces derniers peuvent réformer le marché de l’intérieur. Le travail du clergé est d’équiper ceux qui y travaillent.

Ce troisième acteur, distinct du Marché mondial et des forces politiques, a (en principe) des atouts que n’ont pas les autres forces culturelles, et il y a quelque chose à faire. Je confesse cependant qu’il est trop tôt et que je suis trop loin pour pouvoir dire lesquelles.

2.2 Réponses aux objections

2.2.1 Ce n’est pas la mission de l’Église

L’Interlocuteur Artificiel propose :

En voulant que l’Église « équipe » les financiers pour réformer le marché de l’intérieur, on risque de subordonner la mission spirituelle du salut des âmes et de la prédication à un projet sociopolitique et économique immanent. L’Église n’est pas une agence de consulting éthique pour capitalistes repentis, ni un syndicat de moralisation des bourses mondiales. Sa vocation est eschatologique et spirituelle, non technique. En voulant conquérir ou réformer les structures macroéconomiques, l’Église risque de perdre sa pureté et de se séculariser.

Il est effectivement important de préciser que je ne parle pas d’une nouvelle mission de l’Église, ni de quelque chose qu’elle ne fait pas encore et qu’elle doit rajouter, je parle en fait de sa mission ordinaire d’évangélisation, de prédication de la parole et d’administration des sacrements. Loin d’être une pure liturgie, cette mission façonne les cÅ“urs des croyants et des croyants à leur tour façonnent le monde. C’est par cette chaîne religieuse que l’Église peut agir.

2.2.2 La dimension systémique

Cette approche repose sur un optimisme anthropologique naïf ou un moralisme individualiste : si les acteurs financiers sont de bons chrétiens bien formés éthiquement, le marché deviendra vertueux. Or, la théologie réformée elle-même insiste sur la radicalité de la Chute et la puissance des structures de péché (libido dominandi). Le marché financier globalisé n’est pas seulement le produit de consciences amorales qu’il suffirait d’éclairer ; c’est un système mécanisé, systémique et impitoyable (basé sur le profit à court terme, l’effet de levier, la spéculation anonyme) qui broie ou neutralise les velléités morales individuelles, même chrétiennes. Un trader chrétien pris dans l’engrenage des impératifs de rentabilité d’un fonds d’investissement sera contraint de se plier aux règles du système ou d’être éliminé, indépendamment de sa formation catéchétique.

En début d’article, je mentionnais que je contribuais au néo-calvinisme fondé par Abraham Kuyper. Or, un élément central de cette démarche est la formule « Principe contre principe ». Certes, le système financier est un système de vie avec sa propre éthique, sa propre vision, sa propre eschatologie, sa propre fin. Mais nous lui opposons aussi un système de vie complet avec notre propre éthique, notre propre vision, notre propre eschatologie, notre propre fin. Ca ne marcherait pas si je proposais que l’Église soit l’administratrice du marché, mais ce que je propose, c’est que les acteurs financiers eux-mêmes agissent selon leurs convictions chrétiennes. L’Église ne propose pas une réglementation du marché, mais une rédemption du marché.

Bien sûr, la confrontation, la mise en conformité et même la stabilité de ce marché mondial régulé est une haute lutte, dont le résultat n’est pas certain. Mais l’Église a déjà domestiqué les peuples germaniques, alors le marché mondial est-il vraiment hors de sa portée ? Il y a d’innombrables objections pratiques, et je les concèdes toutes. Mais en théorie, c’est possible.

2.2.3 La disparité de puissance

Attribuer à l’Église le rôle de contre-pouvoir mondial face à la finance globale relève d’une disproportion manifeste. Le marché financier mondial brasse des centaines de milliards de dollars par seconde, fonctionne en continu 24h/24 à travers des algorithmes de haute fréquence, et échappe aux États les plus puissants. Face à cela, l’Église (même en imaginant un réseau mondial unifié) pèse d’un poids financier, politique et médiatique infinitésimal. C’est illusoire de penser qu’une formation éthique du clergé ou des séminaires de théologie pour cadres bancaires puissent infléchir la trajectoire de la macro-finance.

Ce qui est impossible aux hommes et possible à Dieu, particulièrement face aux riches attachés à leur richesses (Luc 18,27). Ainsi que je l’ai dit, je ne propose pas ici un plan d’action complet, mais une espérance et une direction. Ainsi que l’Église le chante dans le psaume 22 :

En tous climats tous peuples le sauront;
À toi, Seigneur, ils se convertiront;
Et pleins de zèle, ils se prosterneront
En ta présence.
Tous les humains rendront obéissance
Au Roi des rois, dont la douce puissance
Le fait des cœurs, malgré leur résistance,
Le conquérant.

Depuis le riche et sain et prospérant
Jusqu’au plus pauvre en langueur expirant,
Tous à l’envi seront vus l’adorant,
Chanter sa gloire.

2.2.4 Le risque d’assimilation

Historiquement, lorsque les institutions religieuses ont tenté d’encadrer ou de légitimer les grands systèmes économiques en place, elles ont souvent fini par être cooptées par les élites économiques. Plutôt que de réformer le marché de l’intérieur, c’est le marché qui risque d’instrumentaliser l’Église, en utilisant la caution morale du christianisme pour conférer une façade de respectabilité éthique à des pratiques financières injustes (le piège du « greenwashing » ou du « ethics-washing » chrétien).

C’est un risque réel, mais c’est aussi un raccourci que d’imaginer que c’est inévitable. Par le passé, les chrétiens ont su imposer le sabbat à un marché qui ne demandait qu’à tourner le jour du Seigneur. Les manufacturiers quakers ont été parmi les premiers à proposer des participations des travailleurs à la propriété de l’usine. L’alliance entre Marché et Église ne peut pas être totale, parce que le Marché est tout entier tourné vers ce monde, alors que l’Église est orientée vers le Ciel.

Cela ne veut pas dire que l’Eglise détourne le regard de la terre et qu’elle est insensible aux tentations. Cela veut juste dire que si les pasteurs font bien leur travail de prédication de la parole et que les chrétiens sont sincèrement attachés à glorifier Dieu dans leur travail, cela ne peut pas être sans effets sur le Marché.

2.2.5 L’échelon régulatoire

L’article pose à juste titre que le marché mondial ne peut plus être réformé de manière centralisée (par l’État). Mais proposer en face une solution purement décentralisée et individuelle (des croyants bien éduqués qui agissent chacun de leur côté) oublie que seules des règles institutionnelles dures et coercitives peuvent réguler des externalités de marché. Compter sur la bonne volonté, l’éthique ou l’ascèse individuelle de quelques opérateurs pour contrer la logique systémique du profit global revient à demander à des automobilistes de rouler plus lentement par civisme sur une autoroute sans limitation de vitesse ni radars : les plus vertueux ralentissent, se font doubler ou écraser, tandis que les autres continuent de foncer. Sans contrainte structurelle externe, l’éthique individuelle est un handicap concurrentiel.

Mais qui mettra en place ces règles institutionnelles, sinon des magistrats ? Et qui sont les magistrats, sinon des humains de chair et d’esprit, qui ont comme tous les autres un système de vie qui les anime et guide leurs actions ? Ce que je propose est beaucoup plus ambitieux que de tutorer quelques traders : c’est aussi former la conscience des magistrats et décideurs publics, assis le dimanche sur les bancs de l’Église.

2.2.6 Le fantasme de la chrétienté

L’auteur concède lui-même qu’il s’agit d’un « fantasme » pour l’instant et qu’il écrit pour un temps où l’Église aura retrouvé une position culturelle centrale (une Église nationale capable d’influencer sa culture). Une telle hypothèse repose sur une vision nostalgique ou prospective d’une nouvelle chrétienté. Or, dans un monde globalisé, hyper-diversifié, post-chrétien et multiculturel, l’idée d’unifier normativement les consciences des acteurs économiques mondiaux autour d’une doctrine ecclésiale commune est sociologiquement irréalisable.

Certes, et l’abandon du respect du sabbat comme la disparition des forces économiques confessionnelles dans l’essor des Sociétés Anonymes témoigne que la restauration de la chrétienté carolingienne (qui va de 800 à 1800) ne suffira pas.

C’est pour cela que j’ai essayé d’avoir un ton mesuré, et d’insister sur le fait que je parle au niveau des principes et des idées. Comme je l’ai dit plus haut, je vis dans l’espérance d’une humanité soumise tout entière au Christ, et j’anticipe le moment où l’on demandera à nouveau à l’Église comment gouverner. Je n’ignore pas les impossibilités sociologiques, je suis simplement mon espérance eschatologique.

Enfin, même si le grand soir chrétien est hors de portée, dès aujourd’hui, des chrétiens engagés dans la sphère économique peuvent appliquer partiellement les principes chrétiens, à l’image de Chick-Fill-A.

Conclusion : vers une sphère du marché

En termes néo-calvinistes : Ce que je propose est que le marché soit traité comme une sphère selon la théorie de la souveraineté des sphères. Elle est autonome, elle tire sa régulation d’elle-même et non de l’État ou de l’Église, mais en soumission à Dieu, et en coordination avec les autres sphères sans les empiéter ni les dominer.

Contrairement au monde académique, le marché peut potentiellement fonctionner sur un système de piliers confessionnels, ne serait-ce que si les acteurs font le choix de privilégier des acteurs économiques confessionnels proches (privilégier un fournisseur chrétien à un fournisseur non chrétien). Mais cette pillarisation ne doit pas être la seule stratégie envisagée.

Étienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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