Les marchés existaient-ils avant la Chute?
Nous poursuivons notre projet de construction d’une théologie du marché compatible à la fois avec l’état de l’art économique et avec les standards confessionnels réformés. Après avoir posé la définition du marché et l’avoir défendue, je reviens à une question plus scolastique: quel est son point d’origine? Est-il antérieur à la Chute (ce qui en ferait un élément naturel), ou lui est-il postérieur (étant alors une marque ou une conséquence du péché)?
Je rappelle ici notre définition de travail:
Le marché est le cadre institutionnel par lequel des biens, services ou droits appropriables font l’objet d’échanges commutatifs à titre onéreux entre des parties distinctes, au moyen d’un étalon d’équivalence institutionnel (prix ou unité de compte) rendant les objets de l’échange commensurables.
1. Origine virtuelle et non réelle
Certes, disons-le d’emblée, les marchés n’existaient évidemment pas du temps où l’humanité se limitait à Adam et Ève, à une si petite unité de taille familiale, où le don et l’échange non monétaire suffisaient amplement. Même après la Chute et dans les premières générations de l’humanité, il est peu probable qu’il y ait eu un marché. La division du travail et une forme de propriété privée semblent être venues dès la première génération, entre Abel et Caïn, mais il y a loin de cela à l’instauration d’un office public qui administre un espace d’échange impersonnel.
La première mention explicite d’un marché dans le texte sacré remonte à l’histoire de Joseph lorsqu’il est vendu comme esclave à une caravane ismaélite (Genèse 37). C’est la première fois que l’on rencontre, à ma connaissance, une transaction proprement marchande et un espace de vente où un bien (en l’occurrence, de manière tragique, une personne) fait l’objet d’un contrat de propriété.
Cela implique bien sûr que je ne compte pas tirer du récit biblique l’histoire matérielle des origines des marchés; je la déduis des principes dogmatiques déjà explicités dans mon premier article. Pour rappel:
- L’homme a été créé avec des capacités de coopération (la symbiose d’Althusius) et une finitude naturelle.
- Dieu a dispersé ses dons dans toute la lignée humaine de sorte qu’il existe une hétérogénéité naturelle dans les productions, empêchant quiconque de vivre en autarcie absolue.
- Pour surmonter son indigence et remplir le mandat créationnel, l’homme doit procéder à la mise en commun et à l’échange des biens, des services et des fruits du travail. L’échange n’est donc pas une invention marchande tardive ni un calcul égoïste, mais l’expression première de la sociabilité humaine ordonnée à la conservation de l’espèce et à la conduite d’une vie honnête et paisible.
Si des échanges simples suffisent dans les premiers stades de l’humanité, au fur et à mesure que les sociétés deviennent plus grandes et plus complexes, trois obstacles apparaissent:
- Le besoin de transiger avec des inconnus, hors du réseau de confiance familial ou amical.
- L’administration d’une unité de mesure commune pour arbitrer entre des biens hétérogènes.
- La définition d’une autorité d’arbitrage pour garantir soigneusement les droits de chaque partie dans la transaction.
Ces besoins sont remplis par le Marché, établi et garanti par les magistrats du lieu. Il prend d’abord une forme rudimentaire, puis s’impose comme un espace de vie économique essentiel.
Aucune de ces étapes de développement n’est un effet direct du péché; c’est au contraire le déploiement naturel de l’état initial de l’homme. Bien sûr, je n’enseigne pas non plus que le péché n’a pas affecté le marché, c’est pourquoi il convient d’établir une seconde distinction.
2. Les effets de la Chute sur le Marché
2.1 L’effet de la rareté
Certains auteurs soutiennent que le marché est une institution purement thérapeutique destinée à pallier la raréfaction des ressources survenue après la Chute. Dans cette perspective, le marché aurait été inutile sans le péché, l’humanité ayant été créée dans une abondance telle qu’aucun échange structuré n’aurait été nécessaire.
Je ne souscris pas à cette thèse. Tout d’abord, il n’est pas évident que la Chute ait créé la rareté en elle-même. Ce que dit Genèse 3, 18, c’est que des épines et des chardons pousseront en plus des plantes légitimes et rendront le travail pénible. Le texte ne dit rien d’une disparition soudaine de la matière ou des ressources mises à notre disposition. La Chute ajoute de la pénibilité, mais elle ne retire pas la finitude de la création ni la répartition inégale des ressources selon les géographies.
Bien sûr, il ne s’agit pas de nier la réalité des pénuries survenues après la Chute; notre expérience commune est bien assez claire là-dessus. Ce que je veux souligner, c’est que la rareté relative (fondement de toute allocation de ressources) est une condition de la finitude créée, tandis que la Chute l’a rendue douloureuse et angoissante. Sans le péché, on peut concevoir que la rareté aurait été vécue sans mettre en danger notre subsistance ou notre avenir. Les raretés relatives qui forment la base des allocations marchandes auraient été plus stables, moins chaotiques et plus aptes à permettre des prévisions sereines. Il y aurait donc eu rareté relative même sans la Chute, mais exemptes de la pénibilité destructive que nous connaissons. (Il faut bien avoir conscience que je décris là une expérience spéculative, aucun homme n’ayant expérimenté le Marché dans l’état d’innocence).
Reprenons le fil de l’argument: il existe de bonnes raisons d’instituer un marché, même en l’absence de raréfaction catastrophique. On remarquera d’ailleurs que notre époque, qui connaît la plus grande abondance matérielle de l’histoire de l’humanité, est aussi celle où les marchés sont les plus développés, animés et puissants. C’est en réalité l’inverse: la raréfaction extrême ou la pénurie destructrice empêche le marché de fonctionner.
La pénibilité introduite lors de la Chute affecte les marchés en rendant l’activité commerciale plus chaotique. On croit à tort qu’en cas de pénurie, les profits commerciaux sont plus sains. Mais si tel était le cas, pourquoi notre époque d’abondance est-elle infiniment plus favorable au commerce et au marché que les époques de disette? Pourquoi les bourses prospèrent-elles en période de paix et s’effondrent-elles en période de guerre?
Les gains immenses réalisés lors des crises récompensent des qualités qui ne sont pas des virtuosités marchandes, mais des compétences d’aventuriers ou de spéculateurs du chaos. Les marchés, quant à eux, prospèrent dans des cadres stables, prévisibles et lisibles pour les acteurs ordinaires. C’est dans l’ordre, et non dans le chaos, que le marché s’épanouit. Or, la disette et la crise sont des facteurs de chaos qui font souvent disparaître le marché réglé au profit du marché sauvage ou clandestin.
C’est donc la proposition inverse qu’il faut soutenir: le marché a besoin d’une certaine abondance et d’une stabilité pour fonctionner de façon optimale. Il n’est pas un simple remède à la rareté; il existe plutôt malgré la pénibilité de la rareté. La Chute a rendu difficile l’établissement, le maintien et la justice des marchés, comme de toutes les autres institutions humaines.
2.2 Le foyer d’avarice
Comme nous le verrons plus tard, le marché est un instrument utilisé par la providence divine afin que chaque homme accède aux ressources nécessaires à sa subsistance. Partant de là, le péché vient pervertir ces dons excellents pour les dresser en idole — le Mammon dénoncé par les Écritures. C’est le drame spirituel qui consiste à se servir des dons de Dieu pour se détourner de Dieu lui-même.
Le marché constitue un espace où l’avarice trouve un vecteur d’amplification redoutable: étant un lieu d’échanges impersonnels, ses règles formelles peuvent être instrumentalisées à des fins d’accaparement. Parce qu’il est structuré par l’artifice institutionnel humain — bien que fondé sur des ressorts naturels —, il devient aisé pour la convoitise d’en détourner les mécanismes.
Ainsi, le marché, qui est à l’origine un outil de la providence commune, devient un foyer d’expression et de propagation du péché d’avarice, sévèrement condamné par le Christ et les apôtres.
Il demeure toutefois essentiel de souligner qu’il s’agit là d’une perversion du marché, d’un détournement égoïste de cet espace commun. Certes, les avares exploitent le marché, mais la participation au marché ne fait pas d’un homme un avare. La Chute a introduit une maladie spirituelle qui s’insinue dans le milieu marchand, mais qui ne constitue pas son essence créée.
2.3 Les limites mal gardées
Lorsqu’Adam a failli à garder les limites du Jardin, laissant le serpent s’y introduire et inciter à la transgression du commandement divin, l’humanité a perdu sa capacité à maintenir chaque chose dans ses justes bornes.
Comme nous l’avons posé, le marché est un espace d’échange impersonnel géré par des arbitres. Il n’a pas vocation à régir la totalité des relations, des biens ou des logiques d’existence. Or, et cela caractérise particulièrement notre temps, nous assistons à une expansion de la logique marchande hors de son domaine propre, venant piétiner d’autres sphères de l’activité humaine. Cela se manifeste notamment sur:
- Les objets du marché: La gestation humaine est désormais soumise à contrat et à transaction financière (GPA), violation grave de l’inviolabilité de la personne.
- Les parties: L’introduction de logiques purement mercantiles au sein de la sphère familiale (par exemple, la mise en compétition explicite des héritiers).
- Les arbitres: Le recours systématique au pouvoir d’arbitrage externe au détriment des régulations relationnelles directes, entraînant soit l’étatisme, soit la dissolution de la société dans le marché — dérivres dénoncées en leur temps par Wilhelm Röpke et les ordolibéraux.
- Les méthodes d’évaluation: La charité ou l’action sociale se trouvent désormais sommées de se justifier par des métriques d’efficience calculables à court terme (à l’imitation de métriques financières comme le ROIC, Return on Invested Capital), détruisant la logique du soutien fidèle et désintéressé inscrit dans la durée.
Cette énumération n’a pas prétention à l’exhaustivité. Ce qu’il importe de retenir, c’est que la Chute fait peser un risque permanent de débordement du marché hors de son ordre propre. Mais ce débordement impérialiste n’est pas imputable au principe créationnel du marché; il relève de sa perversion fallen (déchue).
Conclusion
Le marché existait virtuellement avant la Chute; il appartient à l’ordre naturel et créationnel de la sociabilité humaine. Néanmoins, il faut reconnaître qu’il n’a jamais existé en acte dans l’histoire des hommes sans la présence du péché.
Cette double constatation fixe la feuille de route méthodique pour la suite de nos travaux:
- Reconnaître le principe du marché comme bon et voulu par Dieu, en cherchant la sagesse divine qui sous-tend son fonctionnement naturel.
- Ne jamais oublier qu’il n’existe aucune manifestation empirique du Marché qui soit exempte de corruption, ce qui impose de conserver une vigilance critique constante à l’égard des structures marchandes, qu’elles soient anciennes ou contemporaines.
C’est dans l’examen des pratiques concrètes et des institutions historiques que ces principes trouveront leur application.





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