Cet article fait suite à ma lecture du chapitre dix du Routledge Handbook of Economic Theology, consacré à la monnaie. Après avoir interagi directement avec le texte, je propose ici une réflexion plus appliquée à travers deux remarques sur les cryptomonnaies (et la blockchain en général).
Pourquoi un site de théologie réformée s’intéresse-t-il à une telle question ? Comme le rappelle la vision de parlafoi.fr, nous cherchons la sagesse de Dieu appliquée à tous les domaines de la vie. Cette sagesse — c’est-à -dire la reconnaissance de l’ordre voulu par le Créateur — ne se limite pas aux sujets ecclésiaux. Puisque Dieu a structuré l’ensemble du réel, discerner la structure des choses, y compris des artifices humains, relève pleinement de la responsabilité chrétienne.
Dans un précédent article, nous observions comment la monnaie fiduciaire témoigne de la sagesse et de l’autorité de Dieu, bien qu’elle soit un élément profane de notre quotidien. Je propose d’aller aujourd’hui un cran plus loin en m’intéressant aux cryptomonnaies, et plus particulièrement au Bitcoin, la plus ancienne et la plus aboutie d’entre elles.
Notre réflexion s’articulera autour de deux questions :
- La légitimité du projet : La gestion de la monnaie n’appartient-elle pas exclusivement au magistrat civil ?
- L’alignement doctrinal : Dans quelle mesure le Bitcoin s’accorde-t-il avec la doctrine économique réformée, et quel intérêt peut-il présenter une fois parvenu à maturité ?
Partie 1 : La gouvernance des cryptomonnaies
Les cryptomonnaies sont nées de la technologie de la blockchain. Ce protocole numérique, auto-organisé par un algorithme prédéfini, fonctionne selon l’analogie classique comme un registre infalsifiable et auto-administré. Dans le cas du Bitcoin, ce réseau enregistre l’ensemble des transactions de ses jetons (tokens) — appelés par métonymie « bitcoins » — sans qu’aucune institution bancaire ou centrale ne soit nécessaire pour les valider ou les authentifier.
Ce fonctionnement ouvre la voie à une finance décentralisée, affranchie du contrôle des États et des banques. La monnaie n’est d’ailleurs qu’une application parmi d’autres : des projets pilotes, notamment pour la gestion des cadastres en Afrique, utilisent la blockchain pour garantir la propriété foncière face aux défaillances administratives locales.
Cela soulève une question fondamentale : est-il légitime de confier la tenue et la garde de nos registres d’échanges à des algorithmes plutôt qu’à des institutions humaines ? N’est-ce pas au magistrat humain que sont confiés la tâche orchestrée, le mandat créationnel et donc la tenue des registres ?
Il faut ici observer que le mandat créationnel n’est pas réservé au magistrat. Donné à Adam (Gn 1.28), il s’adresse directement à l’ensemble de sa descendance. Lorsque cette alliance est précisée avec Noé (Gn 9), seul l’exercice de la justice punitive est confié de manière exclusive à l’autorité civile. L’administration ordinaire des affaires humaines, elle, ne lui est pas réservée : c’est un point crucial.
C’est principalement l’hypertrophie de l’État au XXe siècle qui nous a habitués à croire qu’il lui revient de gérer l’ensemble des registres sociétaux. Jusqu’ici, l’État et ses délégués constituaient le seul tiers de confiance capable d’authentifier les échanges à l’échelle de millions d’individus. L’obstacle était donc purement technique.
En levant cette contrainte, la blockchain rend possible le développement d’une administration directe et décentralisée, exercée par l’ensemble des fils d’Adam plutôt que confisquée par leurs seules élites. Les cryptomonnaies sont donc un projet légitime. J’abandonne ici toutes les questions concernant les développements futurs de cette technologie et de ses applications, c’est hors du champ de cet article, car ces développements sont libres (adiaphora).
Réponses aux objections :
Objection 1 : l’effet noétique du péché
Mon Interlocuteur Artificiel peut suggérer une objection basée sur l’effet noétique du péché :
L’argument repose sur l’idée que le contrat et le registre ne sont pas de simples outils neutres ou « techniques », mais des instruments d’alliance sociale marqués par le péché. En cherchant à remplacer la confiance humaine ou institutionnelle par un consensus algorithmique infalsifiable (« code is law »), le projet du Bitcoin ne présuppose-t-il pas une utopie rationaliste ? Si la création est déchue, le problème de la monnaie et des registres n’est pas simplement un « obstacle technique » d’échelle, mais une crise morale de la parole et de la fidélité humaine. Remplacer l’institution par l’algorithme ne revient-il pas à substituer une idole technologique à la responsabilité morale des hommes ? Peut-on théologiquement concevoir un ordre social où la confiance est extraite du cÅ“ur de l’homme pour être déléguée à une matrice mathématique ?
Face à cette objection, il convient de rappeler cette évidence : la blockchain ne nous affranchit pas du péché. Elle ne prétend résoudre qu’une seule vulnérabilité ciblée : la corruption ou la défaillance du tiers central qui tient le registre.
Pour le reste, les travers de la nature humaine déchue subsistent. L’actualité récente du Bitcoin l’a encore rappelé à l’été 2026, lorsque la faille du générateur aléatoire des portefeuilles froids Coldcard a permis à des hackers de deviner les clés privées d’utilisateurs pourtant très avertis. Il existe mille et une autres façons de spolier son prochain que la seule falsification du registre central.
La posture chrétienne consiste donc à refuser tout romantisme technologique. La blockchain n’est qu’un outil humain parmi d’autres, qu’il convient de manier avec justice et prudence. À l’image d’un couteau, que l’on prend soin de tendre par le manche.
Objection 2 : la responsabilité du magistrat quant aux échanges inéquitables
La monnaie n’est pas un simple outil administratif neutre comme un cadastre : elle est le garant des poids et mesures (Lévitique 19.35-36), c’est-à -dire un instrument d’équité publique et de justice distributive. Or, c’est précisément le magistrat civil qui porte l’Épée pour punir le vol, réprimer la fraude et garantir l’équité des échanges. Sans le sceau et la coercition du magistrat pour arbitrer les litiges du monde réel (car l’algorithme ne peut pas saisir un bien physique ni trancher un différend moral), la monnaie n’a pas d’assise juridique. Dès lors, dissocier la monnaie du magistrat au nom de l’administration décentralisée, n’est-ce pas vider le mandat du magistrat d’un de ses moyens d’action légitimes pour maintenir la justice sociale ? Dieu gouverne les hommes par des alliances, des médiations humaines et des relations de proximité (la famille, l’Église, la cité). Les institutions humaines, bien qu’imparfaites, reflètent une forme de providence commune où les hommes doivent rendre compte à d’autres hommes.
Cette objection trouve déjà une part de réponse dans la distinction établie plus haut entre la fonction judiciaire (l’Épée) et la fonction administrative (le Registre).
Sur le plan judiciaire, le magistrat conserve l’intégralité de son mandat : il doit punir le vol, la fraude technique et l’escroquerie. La blockchain ne rend pas la justice ; elle se contente de sécuriser la tenue du registre. Si un individu vole les accès du portefeuille d’un tiers, la contrainte algorithmique ne substitue en rien la nécessité du magistrat civil pour condamner le voleur et ordonner réparation dans le monde réel.
Bien sûr, le magistrat doit aussi veiller à ce que les poids, les mesures et donc la monnaie soient administrés de façon équitable. Mais il n’est pas nécessaire que le magistrat fabrique lui-même ces étalons, et la blockchain propose certains avantages dans le domaine. Par exemple, le bitcoin a un avantage énorme en ce qu’il empêche la fraude monétaire commise par le magistrat même, c’est-à -dire la dévaluation par impression monétaire.
Certes, certains cyber-libertariens prophétisent l’obsolescence du magistrat au profit d’un monde sans État. Cette utopie anarchisante doit être fermement rejetée au nom de l’article 39 de la Confession de La Rochelle, qui rappelle que « Dieu veut que le monde soit dirigé par des lois et des gouvernements, afin qu’il y ait quelques freins pour réprimer les appétits désordonnés du monde ».
Mais en dehors de cette dérive idéologique, l’outil blockchain ne s’oppose pas par principe à l’office du magistrat. Il ne déshumanise pas plus les échanges que l’invention de l’imprimerie ou du tableur Excel n’a déshumanisé le savoir ou le commerce : il s’agit d’un simple instrument technique au service de l’activité humaine.
Du reste, si le bitcoin vous empêche de dormir la nuit, il existe d’autres protocoles de cryptomonnaies qui, eux, sont soumis aux États, soit directement comme l’euro numérique, soit indirectement comme les stablecoins qui s’adossent à des monnaies administrées par l’État. Le but de cet article n’est pas de développer ce sujet.
Objection 3 : la désincarnation
Mon interlocuteur artificiel propose :
Le modèle décentralisé du Bitcoin repose sur une gouvernance totalement désincarnée, impersonnelle et apatride, fondée sur la puissance de calcul brute et l’intérêt individuel (la théorie des jeux). D’un point de vue théologique, un système qui remplace l’obligation relationnelle et l’imputabilité humaine (accountability) par un mécanisme mathématique froid ne s’oppose-t-il pas à la nature profondément relationnelle et incarnée de l’ordre social voulu par Dieu ? L’administration de la création peut-elle légitimement s’affranchir de toute médiation humaine responsable ?
La blockchain propose en effet un mécanisme purement technique là où s’exerçait jusqu’ici un contrôle humain direct.
Cette automatisation des tâches administratives est pourtant parfaitement légitime. Le système bancaire traditionnel s’est lui-même numérisé bien avant l’apparition des cryptomonnaies : aucune transaction par carte ne nécessite aujourd’hui qu’un petit humain prenne son petit stylo pour enregistrer dans son petit cahier et dire d’une petite voix « C’EST VALIDE ». Il y a assurément un meilleur usage à faire d’un être créé à l’image de Dieu que de le cantonner à la saisie répétitive d’un registre.
Nous avons d’ailleurs pleinement accepté cette évolution pour d’autres médias. L’imprimerie a totalement automatisé la reproduction des textes sans qu’aucune loi divine ne soit enfreinte lors du passage du manuscrit à la rotative. L’outil s’est mécanisé, mais la responsabilité du contenu est restée humaine.
Cela nous mène à la partie finale de l’objection. L’usage de la blockchain ne déshumanise ni n’abolit la responsabilité humaine. Il déplace simplement son acte. Au lieu de prendre une responsabilité morale dans des milliers de petits actes d’enregistrement, elle intensifie cette responsabilité dans la conception même du protocole ou du code. La conception de cette blockchain reste un acte purement humain, même avec tous les outils d’assistance technologique (IA comprise, mais je ne rentre pas dans cette question ici). C’est désincarné dans le sens où l’on ne pourra jamais rencontrer les concepteurs de cette blockchain. Mais a-t-on crié au scandale lorsque les pompistes ont disparu et que c’est un automate qui gère la distribution à la pompe ? Est-ce un scandale qu’il n’y ait pas une validation humaine systématique de toutes nos transactions monétaires (cf. l’exemple de la carte bancaire plus haut) ? L’inconfort que l’on ressent ne semble pas basé sur une infraction à la loi divine, mais seulement sur une nouveauté de fonctionnement.
Partie 2 : Une décentralisation bienvenue
Je rentre ici dans une partie plus doctrinale et plus ouverte au débat. Je prends pour acquis le contenu de mon article précédent, Au-delà du distributisme, qui propose l’ordolibéralisme de Wilhelm Röpcke comme cadre économique. D’autres chrétiens proposeront d’autres pistes ; celle-ci est la mienne, et le développement qui suit n’engage que moi.
Dans le chapitre final de son ouvrage Au-delà de l’offre et de la demande, Wilhelm Röpcke analyse la tension fondamentale entre centrisme et décentrisme. Je reprends ici ma note de lecture :
- Le Centrisme (Rationalisme social) : Héritier du jacobinisme, il conçoit la société du haut vers le bas. Il idolâtre le construit, la planification, le gigantisme urbain, et réduit l’homme à une variable statistique.
- Le Décentrisme : Il conçoit la société du bas vers le haut. Il défend les structures organiques, le temps long, l’artisanat, la paysannerie, la propriété privée largement dispersée et les contre-pouvoirs (famille, Église, communes).
Wilhelm Röpcke s’oppose avec détermination à toutes les structures centralisatrices qui déshumanisent notre vie économique. C’est sur cette ligne que je sympathise en partie avec certains discours entourant le Bitcoin et les cryptomonnaies : non pas pour prôner l’abolition de toute autorité, mais pour la redistribution du pouvoir que permet la technologie.
Bien conçue et bien utilisée, la blockchain est un moyen de réduire l’État là où il se montre le plus obèse et le plus stérilisant : son pouvoir administratif, directement dérivé de sa fonction de registre. Je mentionnais plus haut les expérimentations cadastrales en Afrique — comme l’initiative pionnière Bitland au Ghana ou les projets de Medici Land Governance au Rwanda et en Zambie. Ces projets partent d’un constat lucide : la corruption, l’inefficacité et la fragilité des administrations locales. Dans ce contexte, la blockchain permet de contourner la défaillance des institutions pour offrir aux familles ordinaires des titres de propriété infalsifiables. Bien que cela ne résolve pas la question de l’arbitrage judiciaire des litiges, c’est un pas décisif pour sécuriser la propriété privée, qui est un élément essentiel de la Loi Naturelle.
Je n’ai ni la prétention ni l’imagination nécessaire pour concevoir tous les moyens par lesquels la blockchain pourrait dégonfler « Notre Sainte Mère l’Administration », cette grande castratrice dénoncée par Alain Peyrefitte. Mais je compte sur d’autres, et en particulier sur mes frères et sÅ“urs chrétiens, pour se saisir de ces enjeux. Je les invite, selon les dons, les responsabilités et les opportunités confiés par la Providence, à mettre en Å“uvre ces registres décentralisés pour restituer du pouvoir aux familles face au gigantisme étatique.
Dieu a confié la gérance de la création à la famille d’Adam, non à un gigantesque Léviathan. Il est temps que le pouvoir des registres revienne entre les mains des familles. Allez avec la force et l’intelligence que Dieu vous donne, soyez forts, et travaillez à restaurer l’ordre créationnel.





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