Le titre de cet article est un clin d’Ĺ“il au livre de ClĂ©ment d’Alexandrie Quel Riche sera sauvĂ© ? En effet, ainsi que je l’ai moi-mĂŞme exposĂ© chez François Turretin, la tradition protestante la plus ancienne n’est pas tendre envers les lombards, c’est-Ă -dire les prĂŞteurs d’argent professionnels. Turretin lui-mĂŞme enseigne que les lombards (c’est Ă dire les banquiers professionnels) doivent ĂŞtre chassĂ©s des États chrĂ©tiens comme des pestes publiques et des pillards de la sociĂ©tĂ©. Ainsi que je l’avais moi-mĂŞme Ă©crit en 2019, il semblerait qu’il faille cependant tolĂ©rer les banquiers aujourd’hui, ne serait-ce qu’Ă cause de la complexitĂ© qu’a prise la vie Ă©conomique et qui nĂ©cessite aujourd’hui des officiers dont le seul rĂ´le est de gĂ©rer le penchant financier de notre existence.
Mais aujourd’hui j’aimerais revisiter cette position d’une manière beaucoup plus positive Ă la lumière de ma lecture du Routledge Handbook of Economic Theology, chapitre 8 sur la dette par Camilla Sløk. Je veux dĂ©fendre ici que les mĂ©tiers de la banque et de la finance sont avant tout des professionnels de la coopĂ©ration et que lorsque l’on croise cette idĂ©e avec le mandat crĂ©ationnel, on obtient une vision Ă©difiante et je l’espère enthousiasmante des carrières financières. Mon objectif dans cet article est d’Ă©difier les frères chrĂ©tiens qui travaillent dans la finance et la banque de manière Ă ce qu’ils se rendent compte de la façon dont ils contribuent au mandat crĂ©ationnel et dont leur mĂ©tier peut ĂŞtre approuvĂ© par Dieu. Je sais que cela comble un vide au moins en francophonie oĂą ces mĂ©tiers sont soit considĂ©rĂ©s de façon très neutre, comme s’ils Ă©taient totalement Ă©trangers Ă la foi, soit de façon hostile, comme s’ils Ă©taient des agents de subversion.
Je leur demanderai cependant de me pardonner si je m’exprime de façon très vague, car je ne suis pas dans leur branche professionnelle ; aussi je ne peux pas m’imaginer suffisamment ce qu’est leur mĂ©tier particulier. NĂ©anmoins, en parlant des mĂ©tiers financiers en gĂ©nĂ©ral, j’espère que cela les touchera.
Rappel sur la dette et le crédit
Je ne vais pas refaire ici la synthèse qui a Ă©tĂ© faite dans le prĂ©cĂ©dent article. Il suffira que je rĂ©pète ici un Ă©lĂ©ment important de l’argumentation de Camilla Sløk, Ă savoir : la dette et le système de crĂ©dit ont prĂ©cĂ©dĂ© tout système monĂ©taire. Avant que la dette ne soit un chiffre rouge en bas d’un tableau, elle est avant tout un Ă©lĂ©ment normal de notre système relationnel.
« Les anthropologues ne doutent pas de la relation entre la pratique sociale consistant à « devoir quelque chose Ă quelqu’un » et la « dette », qui est devenue plus tard ce que nous comprenons aujourd’hui sous le nom de « monnaie ». Felix Martin et David Graeber dĂ©finissent tous deux la monnaie de cette manière, comme une pratique sociale. Tous deux s’inspirent de Mary Douglas, qui affirmait : « Le crĂ©dit existe avant le marchĂ©. » »
En plus de la dette, il y a aussi la notion de confiance que l’on peut accorder en une personne et sa capacitĂ© Ă honorer sa parole. C’est la première forme du crĂ©dit.
« Selon Smith, la propriĂ©tĂ©, la monnaie et les marchĂ©s constituaient le fondement mĂŞme de la sociĂ©tĂ© et rendaient le crĂ©dit possible. RĂ©clamer la prioritĂ© pour le « crĂ©dit » relève Ă son tour d’une perspective anthropologique sur les pratiques humaines d’Ă©change, par opposition Ă l’Ă©conomie classique, qui prĂ©fère considĂ©rer la monnaie comme un objet Ă©changeable. Pour Douglas, Martin et Graeber, la monnaie n’est qu’un effet secondaire de l’Ă©lĂ©ment le plus fondamental de l’interaction humaine en matière d’Ă©change : Ă savoir le crĂ©dit. La force de cette intuition est rĂ©vĂ©lĂ©e par le sens latin de « crĂ©dit », qui vient de credo, dĂ©fini comme croire / penser / accepter comme vrai / ĂŞtre sĂ»r, c’est-Ă -dire faire confiance Ă quelqu’un lors d’un achat ou d’une vente. On considère que la première utilisation de la monnaie comme instrument de mĂ©diation s’est produite chez les Romains. »
Cet aspect relationnel du crĂ©dit et de la dette fait que les premiers organes chargĂ©s de gĂ©rer ces relations de dette et de crĂ©dit ne sont pas des banques, mais les temples. Ce n’Ă©taient pas des banquiers, mais le clergĂ©. Dans l’Ancien Testament mĂŞme, la seule monnaie qui est mentionnĂ©e en IsraĂ«l, c’est le sicle du Temple gĂ©rĂ© par le Temple lui-mĂŞme et adossĂ© aux ressources que l’on y dĂ©posait.
« La perspective thĂ©ologique sur la dette, la monnaie et la comptabilitĂ© se reflète dans le fait qu’en MĂ©sopotamie, au troisième millĂ©naire avant J.-C., c’Ă©tait le clergĂ© qui s’occupait de la comptabilitĂ© des ressources (Martin 2014 : 40, 57-9). L’Ă©mergence de la banque en tant qu’institution s’est produite au Moyen Ă‚ge et a Ă©tĂ© dĂ©battue au sein de la pensĂ©e chrĂ©tienne, par exemple par Thomas d’Aquin et Martin Luther, qui se rĂ©fĂ©raient tous deux Ă la condamnation de l’intĂ©rĂŞt par Aristote. »
Application à la dette et au crédit bancaire
De ce cĂ´tĂ©-ci de l’histoire du capitalisme, il ne s’agit cependant pas d’ignorer Ă quel point les mĂ©tiers financiers ont changĂ© la dĂ©finition initiale de la dette et du crĂ©dit. Après toute la financiarisation de notre Ă©conomie et de nos rapports humains, le crĂ©dit est-il autre chose que ce qu’en font les banques ?
Je dĂ©fends que oui, car la monnaie ne fait que rendre dĂ©nombrable une rĂ©alitĂ© primaire qui est inscrite dans notre nature. Nous avons changĂ© le mode d’expression de cette nature, mais nous n’avons pas aboli l’ancienne nature. Ainsi, le crĂ©dit reste profondĂ©ment une dĂ©marche de confiance vis-Ă -vis d’une autre partie, ancrĂ©e dans l’historique de nos relations avec celle-ci. De mĂŞme, la dette est le transfert du crĂ©dit d’une première partie vers une deuxième partie, crĂ©ant ainsi une relation entre crĂ©ancier et dĂ©biteur qui ne peut ĂŞtre totalement exprimĂ©e par la rĂ©alitĂ© comptable. La rĂ©alitĂ© comptable n’est que la matière de cette relation. Mais en soi, la dette et le crĂ©dit sont toujours les mĂŞmes rĂ©alitĂ©s humaines et relationnelles depuis Hammurabi.
Il ne faut bien sĂ»r pas ignorer Ă quel point il est difficile aujourd’hui de garder la vision de l’ĂŞtre humain sous la montagne de chiffres dont on a voulu habiller la finance. NĂ©anmoins, ainsi que l’enseignent les meilleurs auteurs sur les marchĂ©s financiers, rien n’est jamais un chiffre, tout est dĂ©cision humaine. Qu’il s’agisse des conseillers en clientèle ou des intervenants sur le marchĂ© boursier, aucun ne vit dans un monde pythagoricien. Chacun interagit avec des dĂ©cisions humaines pour prendre d’autres dĂ©cisions humaines en vue d’une coopĂ©ration interhumaine vers des projets qui servent l’humanitĂ© (nous parlerons après des abus).
La raison pour laquelle il est difficile de trouver des anciens qui acceptent le mĂ©tier de banquier, c’est qu’Ă cette Ă©poque-lĂ , il ne semblait pas nĂ©cessaire. En effet, il suffisait que l’on se rencontre Ă l’Ă©chelle d’une mĂŞme ville pour que le maĂ®tre imprimeur prĂŞte de l’argent Ă un jeune compagnon pour dĂ©velopper une nouvelle mĂ©thode d’impression et qu’ainsi ils collaborent, se financent et dĂ©veloppent petit Ă petit les entreprises technologiques et commerciales qui sont essentielles au Mandat CrĂ©ationnel. Je rappelle que le mandat crĂ©ationnel est le commandement donnĂ© par Dieu Ă Adam de croĂ®tre, se multiplier et de dominer la terre, c’est-Ă -dire de faire progresser la civilisation selon une juste gestion.
Or depuis au moins le XIXe siècle, la complexitĂ© du monde, des entreprises technologiques, des projets industriels, fait que l’on ne peut plus s’entendre entre simples artisans d’une citĂ©. Il nous a fallu passer Ă un niveau de coopĂ©ration supĂ©rieur afin d’allouer les capitaux d’une manière plus efficace qu’au dĂ©but de l’ère moderne. C’est grâce Ă cette efficacitĂ© et cette montĂ©e en Ă©chelle que nous avons pu faire un saut technologique majeur qui a assurĂ© une sociĂ©tĂ© d’abondance oĂą nous n’avons plus Ă craindre les famines et les maladies de la mĂŞme façon. On se fixe facilement sur la technologie ou la puissance, mais la vĂ©ritable force de la montĂ©e technologique du XIXe siècle, c’est la coopĂ©ration dans l’allocation des capitaux.
Les banquiers modernes, qu’ils soient bons ou mauvais, nuisibles ou nĂ©fastes, ont Ă©tĂ© les officiers de cette coopĂ©ration, les routeurs de cette allocation. Les banques ont Ă©tĂ© l’infrastructure indispensable de la modernisation du monde et le demeurent aujourd’hui.
- Si un boulanger industriel veut fixer son prix du blĂ© Ă l’avance afin de se prĂ©munir d’un risque de variation du prix, il faut un officier qualifiĂ© dont le mĂ©tier est de s’assurer artificiellement de la fixation de ce prix.
- Si par la providence de Dieu un excĂ©dent d’Ă©pargne vous est donnĂ©, nous ne sommes plus Ă une Ă©poque oĂą il suffisait de construire un grenier en plus pour ĂŞtre plus riches. Avec le foisonnement de la richesse gĂ©nĂ©rale est venue une complexitĂ© de l’Ă©pargne, et les conseillers bancaires nous sont utiles lorsqu’ils font bien leur mĂ©tier, afin de choisir ce qui nous convient le mieux.
- MalgrĂ© les abus que l’on critique Ă l’Ă©gard des prĂŞts immobiliers, il n’empĂŞche que les banques sont Ă ce jour indispensables dans l’accession Ă la propriĂ©tĂ©, qui est un bien primordial.
- Les assurances (une invention de protestants) nous permettent aussi d’ĂŞtre plus sereins face Ă l’avenir et de prendre des risques pour dĂ©velopper le mandat crĂ©ationnel — si l’on parle des entreprises — que l’on n’oserait pas prendre s’il n’y avait pas d’assurance.
Quel que soit l’aspect des mĂ©tiers financiers que l’on considère, il y a toujours une saine application au mandat crĂ©ationnel. Les mĂ©tiers financiers sont donc bons, et les chrĂ©tiens qui ont ces vocations ont une vocation plaisante devant Dieu.
Réponse aux objections
Voici des objections raisonnables Ă ce que je viens de dire, et comment j’y rĂ©ponds. Je m’appuie ici sur une intelligence artificielle pour formuler des objections, Ă laquelle j’ai interdit de rĂ©pondre Ă ma place (je dis cela par souci de transparence).
Objection 1 : Le parasitage de la Finance
Mon Interlocuteur Artificiel objecte :
Le mandat crĂ©ationnel (Genèse 1-2) charge l’homme de cultiver et de garder le jardin, c’est-Ă -dire d’interagir directement avec la matière et le rĂ©el (agriculture, artisanat, ingĂ©nierie, art). Or, la finance moderne ne crĂ©e pas de valeur rĂ©elle ; elle extrait de la valeur Ă partir du travail d’autrui par le jeu de la rentabilitĂ© exigeante et de l’intĂ©rĂŞt. En qualifiant les banquiers d’« officiers de la coopĂ©ration », ne confondez-vous pas la coopĂ©ration productive avec une intendance parasitaire qui surimpose une rente sur l’effort de ceux qui rĂ©alisent physiquement le mandat crĂ©ationnel ?
Les mĂ©tiers financiers sont effectivement des fonctions support du mandat crĂ©ationnel et non une contribution directe Ă celui-ci. Comme toutes les fonctions support, ils peuvent subir des abus de telle sorte qu’ils vampirisent la mission principale au lieu de l’aider. On trouvera facilement des exemples d’abus, aisĂ©ment listĂ©s depuis 2008.
NĂ©anmoins, il n’est Ă©crit nulle part que le support au mandat crĂ©ationnel soit interdit ou extĂ©rieur Ă lui. Par exemple, on pensera au fait que la musique (Gen 4.21-22), qui est une rĂ©crĂ©ation pour l’homme et agrĂ©mente son repos, n’aide pas Ă cultiver et garder le jardin. Pourtant, elle Ă©merge assez rapidement après la Chute et sa fonction d’ornement est, en fin de compte, un support Ă notre mission principale. S’il n’y avait pas les loisirs et la musique, notre vie serait vite bien trop pĂ©nible pour continuer Ă travailler.
Par consĂ©quent, le fait qu’une activitĂ© n’ait pas une empreinte matĂ©rielle directe sur la crĂ©ation n’est pas une bonne objection. AssurĂ©ment, le système financier peut devenir un parasite de l’Ă©conomie et de l’industrie rĂ©elle. Mais l’abus ne supprime pas l’usage : notre mission est alors de corriger l’abus, pas de supprimer l’usage.
Objection 2 : Les financiers n’agissent pas en fonction du mandat crĂ©ationnel
Mon interlocuteur artificiel objecte encore :
Vous prĂ©sentez l’activitĂ© financière comme une Ĺ“uvre d’intendance orientĂ©e vers le bien du prochain. Pourtant, la thĂ©ologie biblique rappelle que la valeur morale d’une action dĂ©pend aussi des dispositions du cĹ“ur. La motivation première des acteurs de la finance (traders, gestionnaires, analystes) demeure la recherche de l’enrichissement personnel, la maximisation du gain et la convoitise. Peut-on qualifier une vocation de « bonne et agrĂ©able Ă Dieu » sur la seule base de retombĂ©es providentielles involontaires (l’allocation de capital), alors que le moteur intĂ©rieur de cette industrie relève du service de Mammon et de la recherche de trĂ©sors terrestres ?
Je suis obligĂ© de me rabattre sur l’explication ancienne d’Adam Smith, qui avait recours Ă une forme de doctrine de la providence plus faible que celle que j’aurais, mais suffisamment proche pour que j’envisage un jour de la re-thĂ©ologiser.
Ainsi qu’il est Ă©crit, Dieu a fait toute chose pour une fin, y compris le mĂ©chant pour le jour du malheur (Pr 16.4). De la mĂŞme façon, Dieu a fait les traders pour fournir de la liquiditĂ© aux marchĂ©s, les conseillers en gestion de patrimoine pour optimiser le patrimoine privĂ© et les analystes pour expliquer après coup les erreurs des deux premiers en en commettant une troisième. Cela ne dĂ©pend pas de la foi personnelle de ces agents dans la providence ou dans le mandat crĂ©ationnel. C’est la providence de Dieu qui coordonne toutes ces actions humaines en une chose bonne. Ainsi que le disait Joseph, ce que vous avez conçu en mal, Dieu l’a conçu en bien. (Gn 50.20)
Mais je ne peux pas m’arrĂŞter lĂ , sans quoi je laisserais entendre que les mĂ©tiers de la finance sont un mal nĂ©cessaire, ce que je ne dĂ©fends pas. Il faut distinguer ici le principe de ce mĂ©tier d’avec son mode de fonctionnement.
Dans la pratique actuelle des mĂ©tiers financiers, il ne faut pas ignorer l’importance d’un excès de compĂ©tition individuelle, sans frein et sans rĂ©fĂ©rence Ă une moralitĂ© extĂ©rieure. Dans le mode de fonctionnement de la finance actuelle, l’efficacitĂ© et le pragmatisme sont la seule religion reçue. Mais cela n’est que la pratique actuelle et il faudrait une rĂ©forme Ă l’intĂ©rieur de ces mĂ©tiers vers d’autres principes d’Ă©valuation des compĂ©tences, qui laissent la place Ă une meilleure considĂ©ration des personnes et de la rĂ©alitĂ© humaine de ces mĂ©tiers, trop souvent oubliĂ©s derrière des chiffres verts. Certes, l’efficacitĂ© individuelle est une mesure souvent pertinente pour beaucoup de tâches, mais son excès doit ĂŞtre corrigĂ©.
Mais si l’on se contente des principes des mĂ©tiers financiers (Ă©valuer le risque, allouer les ressources, orchestrer la confiance), il n’y a rien dans aucun mĂ©tier financier qui soit honteux, malhonnĂŞte ou nĂ©cessairement mauvais. En somme, il s’agit d’un abus, et l’abus ne supprime pas l’usage.
Objection 3 : La domestication de la providence
Mon Interlocuteur Artificiel objecte :
Dans vos exemples, vous citez l’assurance et les marchĂ©s Ă terme comme des outils permettant d’Ă©liminer le risque pour mieux se projeter. Or, une posture thĂ©ologique classique souligne que la condition humaine dans un monde dĂ©chu implique la dĂ©pendance envers la Providence divine et l’acceptation de la prĂ©caritĂ©. La finance moderne, en cherchant Ă chiffrer, titriser et vendre le risque, ne tente-t-elle pas de construire une forteresse humaniste, un sentiment d’auto-sĂ©curitĂ©, se substituant ainsi Ă la confiance en Dieu ?
De nouveau, je pense que c’est lĂ un abus et non l’usage du monde financier.
Tout d’abord, le principe de se prĂ©munir contre le risque n’est pas opposĂ© Ă la foi. Ainsi, bien que Dieu puisse envoyer la pluie pour Ă©teindre les incendies, nous avons tout de mĂŞme structurĂ© le corps des pompiers afin de gĂ©rer les incendies. L’artifice humain n’est pas opposĂ© Ă l’intervention divine lorsqu’on parle de mandat crĂ©ationnel.
Ensuite, si l’on ne peut pas nier certains discours absolument dĂ©lirants quant Ă la sĂ©curitĂ© apportĂ©e par l’ingĂ©nierie financière, il faut tout de mĂŞme faire remarquer que de ce cĂ´tĂ©-ci de la crise de 2008, ce genre d’optimisme bĂ©at n’a plus cours. Certes, la crise de 2008 aurait pu ĂŞtre Ă©vitĂ©e si les institutions financières n’avaient pas Ă©tĂ© aussi ivres de leur propre sentiment de sĂ©curitĂ©. Il n’en a pas Ă©tĂ© ainsi, bien malheureusement. Par des outils mathĂ©matiques, on a pensĂ© pouvoir dompter le risque des crĂ©dits subprimes. Le monde entier a appris qu’on ne badine pas avec le monde rĂ©el. C’est d’ailleurs un problème de crĂ©dit et de confiance humaine qui s’est posĂ© lors de la crise. Ă€ trop vouloir maĂ®triser le risque par la seule technique, on en avait oubliĂ© le facteur humain et relationnel. La technique pure s’est rĂ©vĂ©lĂ©e impuissante.
Par consĂ©quent, on observe un net changement de ton depuis cette Ă©poque. Par exemple, on dit maintenant « Quand les cours chuteront », comme une Ă©vidence qu’ils baisseront de façon inĂ©vitable. Les baisses de marchĂ© sont dĂ©sormais apprĂ©hendĂ©es comme des rĂ©alitĂ©s physiques incontournables qu’il convient de respecter avec crainte, et non plus comme de simples dĂ©sagrĂ©ments que l’on neutraliserait d’un coup de ratio mathĂ©matique. De mĂŞme, l’essor des prĂ©ceptes de la finance comportementale amène aujourd’hui une luciditĂ© bien plus grande quant Ă la fragilitĂ© intrinsèque des structures financières.
Certes, cet aveuglement pourrait revenir avec l’oubli progressif des leçons de 2008 et l’Ă©mergence de nouveaux objets financiers spĂ©culatifs. Mais quand bien mĂŞme cet oubli surviendrait, il s’agirait d’un abus et non du principe fondamental des mĂ©tiers financiers. Il faut donc rappeler que les financiers eux-mĂŞmes devraient ĂŞtre les premiers Ă ne pas s’intoxiquer d’un faux sentiment de sĂ©curitĂ©.
Objection 4 : La déshumanisation par la finance
Mon Interlocuteur Artificiel objecte :
Vous soulignez que la dette est Ă l’origine une relation humaine. Mais la financiarisation a prĂ©cisĂ©ment pour effet de transformer une relation humaine (qui implique misĂ©ricorde, ajustement et contexte) en un titre exĂ©cutoire froid et impersonnel. Lorsqu’une banque saisit un bien ou applique des pĂ©nalitĂ©s, la relation d’origine est niĂ©e au profit du tableau d’amortissement. Le banquier n’est-il pas devenu l’instrument principal de la dĂ©shumanisation de la dette plutĂ´t que le garant de son ancrage relationnel ?
C’est justement l’apport de Camilla Sløk. L’exĂ©cution d’un recouvrement de dette n’est pas en elle-mĂŞme un abus. Son exĂ©cution peut ĂŞtre abusive, exagĂ©rĂ©ment dommageable, parfois discutable. Mais le principe du recouvrement de dette ne peut pas ĂŞtre considĂ©rĂ© comme moralement mauvais.
Par exemple, il est bon de se souvenir que la loi de MoĂŻse propose le mĂ©canisme du go’el, le parent rĂ©dempteur, pour payer les dettes qu’un membre de la famille ne peut honorer. En l’absence de go’el, la dette n’est pas annulĂ©e, mais il est proposĂ© une servitude temporaire et amĂ©nagĂ©e. Ces mĂ©canismes ne pourraient pas exister si le recouvrement de dettes Ă©tait intrinsèquement mauvais.
Par ailleurs, il faut avoir conscience de ce qui se passe lorsqu’un contrat n’est pas honorĂ©. Il ne s’agit pas de la simple transgression d’une règle comptable abstraite, mais de la rupture d’un engagement de confiance. Si ce dĂ©sĂ©quilibre n’est ni reconnu ni redressĂ©, c’est l’ensemble du corps social qui en pâtit. Banaliser le dĂ©faut de paiement ruinerait la confiance mutuelle et bloquerait toute possibilitĂ© de coopĂ©ration ultĂ©rieure, y compris pour les acteurs Ă©conomiques les plus honnĂŞtes. Il s’ensuivrait une paralysie du crĂ©dit dĂ©vastatrice pour notre sociĂ©tĂ©. C’est Ă ce titre que les Églises rĂ©formĂ©es des Pays-Bas punissaient par la discipline ecclĂ©siastique la banqueroute. Oui, la banqueroute Ă©tait considĂ©rĂ©e comme un pĂ©chĂ© au XVIIe siècle.
Ainsi, l’administration de la dette n’est pas dĂ©shumanisante et un titre exĂ©cutoire n’est pas inhumain. Son exĂ©cution peut l’ĂŞtre, mais son principe ne l’est pas.
Naturellement, je parle lĂ en thĂ©orie et la pratique en est loin. L’excessive complexitĂ© de la chaĂ®ne hiĂ©rarchique des institutions financières n’aide pas Ă garder le contact avec les rĂ©alitĂ©s humaines du recouvrement de dettes, et cela est assurĂ©ment un chantier de rĂ©forme dans le monde financier.
Objection 5 : Contre la création monétaire
Mon interlocuteur artificiel objecte :
Vous prĂ©sentez le banquier comme un simple intendant qui administre un capital prĂ©existant confiĂ© par la Providence. Or, la monnaie moderne fonctionne sur la crĂ©ation monĂ©taire par le crĂ©dit : la banque ne prĂŞte pas un bien rĂ©el qu’elle possède, mais crĂ©e la monnaie ex nihilo au moment mĂŞme oĂą elle accorde le prĂŞt. En s’attribuant le pouvoir d’appeler Ă l’existence ce qui n’Ă©tait pas et en exigeant un intĂ©rĂŞt sur une illusion comptable qui n’a coĂ»tĂ© aucun labeur, le système bancaire ne viole-t-il pas le principe biblique de la vĂ©ritĂ© des poids et des mesures (Proverbes 20,10) ? Peut-on dĂ©clarer « bon et juste devant Dieu » un office qui repose sur l’usurpation d’une prĂ©rogative crĂ©atrice et sur la perception d’un fruit sans travail prĂ©alable ?
Il y a lĂ une confusion, comme si le mĂ©tier de prĂŞteur d’argent consistait Ă gĂ©rer de la monnaie matĂ©rielle. Or, comme nous l’avons dit, les mĂ©tiers financiers sont des gestionnaires du crĂ©dit et de la coopĂ©ration, qui sont des objets immatĂ©riels dont la monnaie n’est qu’une mesure.
Ce qui est prĂŞtĂ© lorsque la banque vous fait crĂ©dit, ce ne sont pas des brouettes de lingots d’argent, c’est le crĂ©dit mĂŞme de la banque, sa capacitĂ© Ă obtenir la confiance. Qui dit que cet argent sera vraiment payĂ© si le dĂ©biteur ne peut pas payer ? C’est la banque qui assume le risque de dĂ©faut de paiement. L’Ă©change n’a donc rien d’illusoire ni d’imaginaire : il s’agit d’un engagement bien rĂ©el, mais exprimĂ© en confiance immatĂ©rielle plutĂ´t qu’en pièces d’or.
D’autre part, il est faux d’imaginer que les banques crĂ©ent du crĂ©dit sans Ă©gard pour leurs rĂ©serves et leur soliditĂ©. Depuis la crise de 2008, elles sont soumises aux ratios stricts de Bâle III, qui imposent des exigences minimales de fonds propres et de liquiditĂ©s pour absorber les pertes et prĂ©venir les paniques. Naturellement, comme toute règle technique, ce cadre peut ĂŞtre contournĂ©, fraudĂ© ou ignorĂ©. Mais cela relève encore une fois de l’abus, non du principe de l’institution. D’ailleurs, si un Ă©tablissement abusait de sa crĂ©ation de crĂ©dit au mĂ©pris de sa solvabilitĂ©, le marchĂ© interbancaire lui couperait immĂ©diatement l’accès Ă la liquiditĂ©, prĂ©cipitant sa faillite.
Objection 6 : Contre la croissance infinie
Mon interlocuteur artificiel objecte :
Vous attribuez Ă l’allocation efficace des capitaux la sortie de la famine et la crĂ©ation d’une « sociĂ©tĂ© d’abondance ». Cependant, le système bancaire moderne exige un rendement composĂ© continu pour rĂ©munĂ©rer le capital, ce qui force une croissance Ă©conomique perpĂ©tuelle et l’Ă©puisement des ressources naturelles. La finance moderne ne semble pas respecter la finitude de la crĂ©ation que Dieu a sagement imposĂ© Ă l’Homme.
La croissance infinie dans un monde fini est très certainement une attente rĂ©elle de nombreux acteurs du système financier actuel. Cependant, il ne faut pas rĂ©duire le monde financier aux seules attentes de croissance. Rien que dans le monde de la Bourse, l’investissement pour la croissance n’est qu’une des mĂ©thodes d’enrichissement par les marchĂ©s financiers. Il y a aussi les investissements pour les dividendes, qui ciblent gĂ©nĂ©ralement des entreprises matures dont il est dĂ©raisonnable d’attendre de la croissance, mais dans lesquelles on investit son argent pour les dividendes relativement fixes qu’elles reversent dĂ©sormais.
On pensera aussi Ă tout le secteur des assurances, pour qui la notion de croissance n’est tout simplement pas un sujet, au contraire de celui du risque et de sa mutualisation. Ou bien encore aux mĂ©tiers liĂ©s au conseil : qu’il s’agisse des conseillers clientèle ou des gestionnaires de patrimoine, s’ils peuvent viser la croissance du patrimoine privĂ©, ils ne dĂ©pendent pas nĂ©cessairement de la croissance globale. Les marchĂ©s des matières premières ne reposent pas sur l’hypothèse d’une croissance infinie des prix. Au contraire, nul ne pourrait tolĂ©rer un cours du pĂ©trole qui grandit Ă l’infini. Les gestionnaires de ces marchĂ©s ne visent pas une croissance, mais l’exploitation des mouvements de prix.
Et c’est le cĹ“ur du sujet. Les mĂ©tiers financiers ne vivent pas d’une croissance des mouvements financiers, mais des mouvements eux-mĂŞmes. Certes, une Ă©conomie en expansion est beaucoup plus rentable et lucrative pour les institutions financières que ne l’est un monde en stagnation, mais si la croissance cesse pour des raisons dĂ©mographiques ou autres, le besoin fondamental d’intermĂ©diation financière ne disparaĂ®trait pas. Cela imposerait une restructuration profonde et la disparition de certains mĂ©tiers spĂ©culatifs, mais la finance en elle-mĂŞme — comme art d’Ă©valuer le risque et de liquider les crĂ©ances — peut parfaitement exister sans croissance.
Je conclus donc en rĂ©pĂ©tant que les mĂ©tiers financiers sont des mĂ©tiers profondĂ©ment humains : ce sont des professionnels de la coopĂ©ration qui sont aujourd’hui indispensables au mandat crĂ©ationnel ordonnĂ© par Dieu en Adam.
Ouverture pastorale
Je m’adresse maintenant aux frères et sĹ“urs en Christ qui travaillent dans les milieux financiers ou bancaires. Il est remarquable en effet de voir que parmi toutes les filières universitaires, la filière financière est celle qui est la moins hostile Ă la foi chrĂ©tienne. Je ne traiterai pas ici des raisons profondes de cette curiositĂ©, mais je prends pour acquis qu’il existe bien des frères et sĹ“urs dans ces mĂ©tiers-lĂ qui seront intĂ©ressĂ©s par ce que je vais dire.
Cessez de considĂ©rer votre mĂ©tier de la semaine et votre foi chrĂ©tienne comme deux mondes sĂ©parĂ©s. Il s’agit d’un seul et mĂŞme monde, créé par Dieu pour ĂŞtre sauvĂ© par Dieu. Dieu a tant aimĂ© le monde qu’il l’a ornĂ© de beaucoup de complexitĂ©s, et cette complexitĂ© oblige le gĂ©nie humain Ă dĂ©velopper de nouveaux modes de coopĂ©ration dont vous ĂŞtes l’artisan incontournable.
Je n’ignore pas que vos mĂ©tiers sont parfois dĂ©shumanisants, que vous ĂŞtes en première ligne de la numĂ©risation et du froid technologique. Je n’ignore pas que la culture de ce secteur est souvent hostile Ă certains aspects de votre foi, voire Ă votre nature humaine. Je n’ignore pas non plus les dĂ©faillances Ă©thiques considĂ©rables qui touchent ces professions. Enfin, je sais combien mon discours reste incomplet pour rendre compte de vos situations particulières, et je vous prie de pardonner mon ignorance.
Mais que vous soyez conscients de la beautĂ© de votre vocation ou non, que vous soyez influents ou modestes, que vous ayez d’importantes responsabilitĂ©s ou non, Dieu s’appuie sur vous chaque jour pour ordonner sa crĂ©ation, contenir les Ă©pines de la ruine et permettre aux familles humaines de prospĂ©rer.
Aujourd’hui, vous qui lisez ces lignes, n’endurcissez pas votre cĹ“ur, mais laissez-vous toucher par cet appel. Vous faites partie du plan de Dieu pour administrer la crĂ©ation. Il s’appuie sur vous, il demande votre travail. Faites tous vos efforts, selon votre part de responsabilitĂ© et dans le respect de votre hiĂ©rarchie, pour accomplir une Ĺ“uvre excellente et utile Ă tous. Ne laissez pas croĂ®tre les mauvaises herbes du pĂ©chĂ© dans vos mĂ©tiers : refusez la malhonnĂŞtetĂ©, agissez toujours dans l’intĂ©rĂŞt de vos clients et dans le respect de vos institutions.
Ne vous laissez pas abuser par les seuls instruments et technologies que l’on vous met entre les mains. C’est le flux battant de l’humanitĂ© que vous manipulez. Que vous soyez un exĂ©cutant anonyme ou un responsable Ă©crasĂ© sous la charge, travaillez aujourd’hui Ă faire une Ĺ“uvre excellente, comme pour le Seigneur, et Ă manifester la souverainetĂ© du CrĂ©ateur sur sa crĂ©ation.
N’hĂ©sitez pas Ă me contacter par ailleurs. Il est très probable que j’aie besoin de corrections et d’explications de votre part, et cela sera, j’en suis sĂ»r, utile Ă tous.
Que le Seigneur vous équipe, renouvelle vos forces et vous bénisse.





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