Au delà du distributisme: où en suis-je dans ma doctrine économique ?
7 juillet 2026

Cet article est dédié à un jeune lecteur qui se reconnaîtra, qui ces derniers mois a lu mes articles sur le distributisme et m’a posé certaines questions qui m’ont amené à faire une mise à jour de ma position. Depuis 2019, en effet, je défends publiquement le distributisme et j’ai même fait une conférence publique à ce sujet.

En quelques mots : Il s’agit d’une doctrine économique qui cherche une troisième voie entre socialisme et capitalisme sur une base chrétienne confessionnelle. L’idée est que l’on rejette la grosse propriété, publique comme privée, et que l’on défende et favorise la petite propriété familiale. C’est le modèle économique de Proverbes 31. Pour une défense complète je vous renvoie vers mon article « Plaidoyer biblique pour le distributisme » et à ma conférence de 2020 « l’Économie appartient au Seigneur ».

Depuis cette cristallisation en 2020, je n’ai pas changé d’un iota quant au principe de la promotion de la petite propriété familiale. Cependant, j’ai découvert que le distributisme est une position assez instable qui a tendance à se résoudre soit vers la droite, soit vers la gauche. Et je dois dire honnêtement aux lecteurs aujourd’hui que j’ai tranché en faveur de la droite et du capitalisme.

Instabilité et limites du distributisme

Sur le papier, pourtant, le distributisme ne semble pas nécessiter ce genre de résolution. Mais c’est en travaillant les détails fins que je me suis rendu compte de l’instabilité. En effet, dès que l’on quitte les auteurs fondateurs tels que Chesterton ou Hilaire Belloc, on tombe sur des critiques du travail ou des propositions d’alternatives qui n’ont rien à envier aux délires les plus socialistes.

Pour donner un exemple de « distributisme de gauche »: l’auteur français Jacques Duboin proposait de remplacer la mécanique des prix par une gestion technocratique des besoins. L’idée était de faire remonter les demandes vers des centres de production pour ajuster l’offre, supprimant ainsi le marché. Mais, ce faisant, il substitue à l’efficacité silencieuse et automatique des prix une organisation basée sur une délibération permanente. Alors même que les associations de parents d’élève ne trouvent pas de bénévole pour une kermesse, ce système exigerait des milliers de réunions hebdomadaires pour déterminer le nombre de bouteilles de shampooing dont mon village a besoin. Mon supermarché local est bien plus efficace dans cette tâche, par la gestion des prix. Et si je veux faire une solution distributiste alternative, je me rapproche en fait de l’économie de marché classique.

Autre problème, l’approche distributiste est trop souvent romantique et n’est pas assez au fait des contraintes économiques contemporaines. C’est le principal point qui m’amène à modérer mon soutien à cette voie. Pour l’illustrer, deux exemples suffiront.

Le premier exemple est celui de Mondragon, la plus grande coopérative ouvrière au monde. Basé au Pays basque espagnol, ce réseau d’entreprises a prouvé, jusque dans les années 1980, qu’une « troisième voie » était possible : une structure qui n’est ni capitaliste (où le capital commande), ni socialiste (où l’État commande), mais détenue et gérée par les salariés eux-mêmes. Mondragon fut un succès éclatant, faisant preuve d’une résilience supérieure aux entreprises classiques.

Pourtant, l’intégration au marché unique européen dans les années 1990 a changé la donne : pour rivaliser avec les géants comme Bosch, Mondragon a dû croître massivement. Cette mise à l’échelle a nécessité un endettement lourd pour racheter des usines à l’étranger, notamment en Pologne. Là, le modèle a buté sur une réalité culturelle : pour ces nouveaux salariés polonais, le modèle coopératif évoquait les anciennes structures communistes imposées par l’URSS, dont ils ne voulaient plus.

La crise de 2008 a transformé cette fragilité financière en tragédie. Accablée par ses dettes, la coopérative a dû se séparer de son fleuron, Fagor. Ce qui est frappant, c’est que les dirigeants de Mondragon n’ont pas commis de faute de gestion : ils ont simplement été contraints par la loi du marché à grossir pour survivre. Cette histoire illustre l’impasse du distributisme dans une économie mondialisée : il exige une taille critique que le modèle coopératif, par essence, peine à soutenir. Enfin, Mondragon demeure une exception culturelle basque difficilement reproductible ailleurs. Si cette anomalie historique, malgré ses moyens exceptionnels, n’a pas pu s’imposer durablement, on peut douter qu’une coopérative puisse réussir là où elle a échoué. Certes, le groupe a survécu, mais il n’est pas en position aujourd’hui de « conquérir le capitalisme ».

Le deuxième exemple de l’inadaptation du distributisme m’est apparu à la lecture des Sociétés coopératives de consommation de Charles Gide. Figure du protestantisme social et fondateur de l’École de Nîmes au début du XXe siècle, Gide voyait dans la coopération de consommateurs un levier pour supplanter le commerce traditionnel, qu’il jugeait prédateur. Si son projet pouvait sembler plausible face à la petite épicerie de village des années 1920, il devient totalement impraticable en 2026. Aujourd’hui, nous ne faisons plus nos courses dans le magasin des Oleson, mais dans des supermarchés adossés à des chaînes logistiques d’une puissance industrielle inégalée. Face à une telle efficacité, le modèle de Gide n’est plus une alternative viable, mais une utopie obsolète.

Enfin, il y a une critique que j’ai découverte de manière plus récente et qui vient d’un du site catholique traditionaliste, One Peter Five, c’est de découvrir que Hillaire Belloc et G.K. Chesterton eux-mêmes flirtaient avec le socialisme révolutionnaire lorsqu’ils devaient expliquer la transition du capitalisme sauvage vers leur système distributiste. Leur solution impliquait, comme chez les bolcheviques, que l’État confisque les biens pour les redistribuer aux petits. Pour plus de détails, je vous renvoie vers Against Distributism: Who Does the Distributing ? sur 1 Peter 5.

Ainsi, il m’est apparu douteux, tout d’abord, que le distributisme soit vraiment fonctionnel, et ensuite qu’il soit vraiment une troisième voie. Mais considérant que le sujet n’est pas d’un enjeu majeur, j’ai tout simplement laissé de côté le sujet pendant ces cinq ou six dernières années pour me consacrer à d’autres études.

L’ordolibéralisme en alternative

C’est seulement ces dernières semaines, à cause du lecteur que j’ai mentionné en introduction, que je me suis remis au travail pour vérifier si il n’y avait pas moyen de résoudre ces défauts du distributisme. Lors de mes recherches, j’ai découvert qu’il existait une autre école économique bien plus intéressante, bien plus fonctionnelle, ouvertement favorable au marché libre, mais qui gardait le principe essentiel du distributisme, à savoir : la défense et la promotion de la petite propriété familiale.

Il s’agit de l’ordolibéralisme, et notamment la version que développe Wilhelm Röpke dans son livre Au delà de l’offre et de la demande. Je suis toujours en train de le lire, aussi je me contenterai dans cet article de balayer les principaux éléments de cette école.

L’ordolibéralisme est né dans les années 1930 autour de l’École de Fribourg (avec Walter Eucken et Franz Böhm), en réaction à l’échec du capitalisme de cartels allemand et à la montée des totalitarismes. Face à ces impasses, ils ont posé un postulat simple : le libéralisme économique est sain, mais il nécessite un État arbitre puissant pour définir le « cadre » (l’Ordo) et garantir une concurrence loyale, empêchant ainsi la formation des monopoles qui ont ravagé l’économie européenne au XXe siècle. Ils rejetaient toute planification centrale, mais exigeaient que l’État protège le marché contre ses propres tendances autodestructrices.

Malheureusement, l’Allemagne des années 30 a choisi un modèle encore plus planificateur à travers le national-socialisme et il a fallu attendre la reconstruction de la deuxième guerre mondiale pour que le Premier ministre allemand Ludwig Erhard résiste aux pressions planificatrices de l’époque pour mettre en place une économie de marché en Allemagne. C’est ce que l’on appelle le miracle économique allemand, qui a transformé l’Allemagne de désert dévasté par la guerre à principale puissance économique européenne et une énorme influence industrielle à l’échelle du monde. La doctrine économique qui a opéré ce miracle est donc l’ordolibéralisme.

Là où le théologien est intéressé, c’est par le traitement qu’en fait Wilhelm Röpke en 1958. Röpke est un protestant allemand, professeur d’économie, qui fait remarquer dans son livre, Au-delà de l’offre et de la demande, que le marché présuppose un ordre moral et communautaire avant toute activité économique. Et que c’est dans le cadre de cet ordre communautaire -chrétien- que peut exister le marché libre.

Il argumente que la défense du marché libre nécessite que l’on limite le marché de telle sorte qu’il ne dissolve pas cet ordre communautaire dont il dépend. Or, c’est un ordre bien particulier qui permet le marché libre, un ordre où la petite propriété familiale est défendue et promue avec l’éthique de responsabilité propre au christianisme.

Röpke propose donc que l’État soit fort non pas pour intervenir dans l’économie, mais pour garder les règles, l’ordre économique en luttant en particulier contre l’inflation et les monopoles qui ruinent la petite propriété privée. On n’empêche pas les gros propriétaires d’être gros, on les empêche seulement de nuire aux petits.

Je ferai une synthèse de ce livre lorsque j’aurai fini de le lire, mais il suffit de retenir pour le moment que les ordolibéraux défendent la même chose que les distributistes, mais avec quelque chose qui fonctionne réellement et qui est explicitement en faveur de l’économie de marché. Ils partagent donc le même diagnostic que les distributistes, mais leur remède est beaucoup plus réaliste et efficace.

Pourtant, je ne crois pas être prêt encore à me dire ordolibéral. Il y a des objections importantes.

Tout d’abord, cette philosophie politique n’est pas seulement une politique de l’Allemagne des années 60. C’est aussi la philosophie économique de référence de l’Union européenne et la raison pour laquelle la Banque centrale européenne, par exemple, a une gouvernance absolument indépendante des États, ou bien toutes les réglementations sur la concurrence qui nuisent à nos entreprises françaises. Loin de défendre la petite propriété familiale, on remarque que les lois européennes ont tendance à la stériliser davantage. C’est donc qu’il y a un problème dans cette école.

On peut défendre, bien sûr, que l’ordolibéralisme européen est une perversion de l’ordolibéralisme original, à l’image du principe de subsidiarité, qui est un principe européen fondateur, et qui pourtant fonctionne aujourd’hui complètement à l’inverse de ce qu’il est censé être. Ce qui est décidé à Bruxelles s’applique brutalement et également à tous les pays, alors que la subsidiarité est censée être du bas vers le haut. De la même façon, la politique économique européenne fonctionne à l’inverse de ce que fait le vrai ordolibéralisme, et on ne peut pas le lui reprocher.

Mais dans ce cas, quelle est la différence avec la défense du communisme qui consiste à dire que les bolcheviques, c’est pas le vrai communisme, et que le vrai communisme n’a jamais été essayé? N’est-ce pas l’erreur de pensée que l’on appelle no true Scotsman, à savoir une redéfinition ad hoc de ce qu’est l’ordolibéralisme pour éviter artificiellement une objection ? Il est aussi possible que l’ordolibéralisme européen actuel est réellement en continuité avec l’ordolibéralisme originel, et que c’est seulement le changement d’échelle qui a rendu inopérant un principe qui n’était pas censé être appliqué au-delà d’une nation.

Une autre objection à laquelle je n’ai pas toutes les réponses est que avoir un état arbitre qui intervient contre les monopoles, c’est malgré tout avoir un État fort qui intervient dans l’économie, autrement dit un État socialiste. Cette objection d’origine libertarienne ne me convainc cependant pas pleinement, parce que, de fait, le marché est littéralement une création légale définie par des statuts publics. La question ne me semble donc pas être : peut-on avoir des marchés sans État, c’est impossible, mais : quelle sorte d’État pour les marchés? Cela dit, je n’ai pas encore réponse à la question de comment un état ordolibéral fait pour ne pas dégénérer en état socialiste. Il est probable qu’il n’y ait pas de réponse théorique à cette question, mais seulement une réponse pratique: il n’y a pas de distinction magique qui empêche cette dérive, seulement une ascèse du pouvoir de nature religieuse qui fait que l’on s’interdit de dériver.

Conclusion : nos confessions sont libres

Il est temps de conclure cet article. Je crois et je suis toujours fermement convaincu que la Bible et nos confessions de foi obligent nos consciences à défendre et promouvoir la petite propriété privée familiale. Le socialisme est non seulement interdit par la Bible, mais aussi par l’article 40 de la confession de foi de La Rochelle. Cependant, une certaine pratique du capitalisme que l’on pourra appeler «capitalisme sauvage », « capitalisme de connivence », en bref tout ce qui désigne le fait d’une grosse propriété qui stérilise et empêche la petite propriété privée, est elle aussi interdite par les mots du prophète Ésaïe : « Malheur à vous qui ajoutez champ à champ et maison à maison, il n’y a de place que pour vous seuls dans le pays. » (Esaïe 5.8)

En dehors de ces deux excès, toutes les positions sont libres, aussi longtemps que l’on respecte les frontières confessionnelles. Ainsi que vous soyez distributistes ou ordolibéral, économiquement de droite ou économiquement plutôt à gauche, aussi longtemps que vous ne versez pas dans le socialisme ou les excès de marché, je n’argumenterai pas contre cela. En dehors de quelques écrits de synthèse, je ne développerai pas davantage ma doctrine économique. Cet article est, je l’espère, ma synthèse finale.

Étienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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