L’Évangile et les évangiles de l’Économie
19 août 2026

Cet article, comme d’autres précédents, est inspiré de ma lecture du Routledge Handbook of Economic Theology. La théologie économique n’est pas une entreprise confessionnelle, mais une entreprise académique. Il s’agit notamment d’utiliser les outils généalogiques proposés par Foucault et Weber pour exposer les liens inattendus et les rapprochements entre religion et économie, démontrant ainsi que notre vie économique n’est pas aussi séculière qu’on le croit, mais qu’elle reste religieuse d’une autre manière. Bien que cette démarche soit séculière, elle présente un intérêt pour le théologien et le croyant, en ce qu’elle nous aide à appliquer notre foi dans un domaine que l’on croit trop facilement être hors de son champ. Dans le chapitre 7, Daniel M. Bell Jr. montre comment la catégorie théologique de la justification existe aussi dans l’ordre économique séculier.

Partie 1 : Synthèse

L’économie n’est pas religieusement neutre

Sa thèse s’oppose à deux approches générales de l’Économie, y compris chez les théologiens :

  1. L’idée que l’Économie est théologiquement neutre, et ne se préoccupe que de mécanismes et de données chiffrées à équilibrer d’une façon ou d’une autre.
  2. L’idée que l’Économie est amorale, et qu’il faut lui insuffler une moralité de l’extérieur car elle n’en possède pas en interne.

Contre cela, Daniel Bell soutient que le Marché actuel contient au contraire une moralité dérivée d’une forme de religion interne à la sphère économique.

Car toute économie implique une théologie. C’est-à-dire que l’économie ne concerne pas simplement l’allocation, la production et la distribution de biens matériels et de services. Au contraire, chaque vision économique comporte, explicitement ou implicitement, une conception de la nature humaine et de ce qui constitue la fin propre de l’humanité — ce que l’on pourrait appeler « la vie bonne ». De plus, chaque vision économique inclut une explication de la manière dont cette vie bonne est atteinte. En d’autres termes, les concepts théologiques de salut et de justification ne sont pas aussi étrangers à l’économie qu’on le pensait à première vue.

Robert Nelson, un économiste qui a beaucoup fait pour faire reconnaître la théologie économique, affirme : « Dans la mesure où tout système d’idées économiques offre une vision alternative des “valeurs ultimes” ou de la “réalité ultime” qui façonne réellement le cours de l’histoire, l’économie propose une autre grande prophétie dans la tradition biblique » (2001: 23). L’économie est, en d’autres termes, une religion.

Comme toujours en théologie économique, la « Religion » est prise en son sens fonctionnaliste : une religion est un système de vie qui offre des prescriptions morales, esthétiques et doctrinales pour orienter nos actions. Peu importe son contenu, c’est son fonctionnement qu’il faut observer.

Au lieu de demander : « Un ordre économique fonctionne-t-il ? », nous devrions demander : « Quel travail moral/théologique accomplit-il ? » C’est-à-dire qu’au lieu de juxtaposer une économie prétendument neutre à une moralité extérieure, nous devrions nous demander : quel travail moral et théologique accomplit-elle par elle-même, indépendamment des contraintes morales ou théologiques imposées par des acteurs et institutions non économiques ou extra-économiques ?

Comment le royaume du PIB, des flux chiffrés et des théorèmes d’offre et de demande peut-il être quelque chose d’aussi humain et supra-rationnel que peut l’être une religion ? Parce qu’en dessous de cette langue mathématique liturgique, l’économie, ce sont avant tout des humains qui décident, et qui décident selon leurs désirs.

En d’autres termes, l’économie concerne la nature même de l’être humain. Plus précisément, l’économie concerne le désir humain — ce qui est désiré et la manière dont ce désir est satisfait. Nous pourrions dire que l’économie concerne la finalité des personnes. Et c’est ici que nous entrons dans le domaine de la théologie ; ou plutôt, l’économie elle-même se révèle être théologique de part en part.

Les trois évangiles économiques

Tout comme le christianisme, l’Économie propose un plan de rédemption, de salut : le Libre Marché nous fait passer de la mort par la rareté à la vie de l’abondance matérielle.

Dans ce qui suit, je soutiens que l’économie occidentale moderne incarne une doctrine du salut, c’est-à-dire une vision de la vie bonne rachetée de la rareté, ainsi qu’une doctrine de la justification, soit la manière dont cette vie bonne est atteinte.>

Mais dans l’état actuel de la pensée économique, il faut distinguer trois « évangiles » (le terme est de l’auteur) :

Il existe trois variantes majeures de la doctrine économique de la justification et du salut, trois évangiles différents concernant la manière dont le libre marché sauve, la manière dont il justifie : l’évangile de l’efficacité, l’évangile de la liberté et l’évangile de la distinction.

L’évangile de l’efficacité

Le « péché » effacé par le Messie-Marché est ici l’inefficacité du travail qui nous faisait manquer de ressources et de biens auparavant.

L’évangile de l’efficacité met l’accent sur le marché en tant que moyen le plus efficace d’accroître le bien-être humain. Il est sans doute le mieux représenté par Paul Samuelson, dont l’œuvre a été façonnée par le milieu progressiste qui a fleuri avec Ely et le mouvement du Social Gospel, et dont le travail a à son tour façonné une génération d’économistes et de décideurs politiques dans la première moitié du XXe siècle. […] En fin de compte, l’évangile de l’efficacité revient à une doctrine de la justification qui présente le marché comme l’outil le plus puissant pour améliorer le bien-être économique, lequel est la pierre angulaire sur laquelle repose toute autre forme de bien-être.

L’évangile de la liberté

Ici, on rend hommage plutôt au fait que la prospérité apportée par le libre marché nous rend libres de pouvoir faire ce que nous avons à cœur, et c’est l’exercice de la liberté qui constitue la rédemption.

L’évangile de la liberté présente lui aussi le marché comme le moyen d’atteindre le salut, mais ce qui constitue le salut est redéfini non pas en termes de bien-être général, mais d’autonomie individuelle ou de « liberté de choisir ». C’est une vision qui trouve son expression paradigmatique chez des figures plus libertariennes comme Friedman et Hayek. […] L’évangile de la liberté rend la doctrine de la justification indissociable de l’optimalité au sens de Pareto, où, par le mécanisme du marché, la liberté de choix de l’individu motivé par son propre intérêt est maximisée d’une manière compatible avec la liberté d’autrui. Cet équilibre de marché ne peut tout simplement pas être amélioré par une quelconque intervention sociale, aussi bien intentionnée ou moralement motivée que soit l’intervenant.

L’évangile de la distinction

La prospérité du libre marché a pour but de nous offrir les moyens d’une « ascension » vers la distinction sociale par les artefacts innombrables du marché. C’est la dignité personnelle, rendue accessible par le marché, qui constitue la régénération de cette religion.

Enfin, la troisième variante de la doctrine de la justification, l’évangile de la distinction, attribue un pouvoir justificateur au marché grâce à la capacité de ce dernier à accorder la reconnaissance ou la distinction. Comme l’a observé Adam Smith, ce qui motive le comportement de marché n’est pas tant le matérialisme brut ou l’hédonisme, mais le désir d’approbation, de reconnaissance, la consolidation de son identité en tant que personne valorisée. En somme, l’évangile de la distinction conçoit la justification en termes de capacité des individus à obtenir une reconnaissance, c’est-à-dire à accumuler du capital social, par le biais d’une consommation médiatisée par le marché. Démentant l’image qu’elle se donne d’elle-même en tant que discipline amorale et athéologique de purs moyens, l’économie occidentale moderne proclame la bonne nouvelle d’un salut — qu’il s’agisse du bien-être matériel, de l’autonomie d’action ou de la reconnaissance — par le libre marché. Le libre marché est le moyen oint par lequel l’humanité est justifiée, rendue juste alors qu’elle est introduite dans un royaume terrestre de prospérité, de liberté et de dignité.

Les réponses chrétiennes actuelles

Contre cela, les théologies chrétiennes ont tendance à adopter une vision « moraliste », qui cherche à compenser un marché dont elle ne perçoit pas suffisamment qu’il est DÉJÀ théologique.

En ce qui concerne la justification ou la manière dont la vie bonne est atteinte, le modèle dominant, du moins parmi les théologies chrétiennes de l’Occident moderne, comme suggéré précédemment, est celui du moralisme — prônant une vision morale sous la forme d’une intervention ou d’une contrainte extra-économique imposée au marché. Cela prend fréquemment la forme de la défense d’une version de l’État-providence libéral pour atténuer et compenser les défaillances du marché ; parfois, cela prend la forme d’un plaidoyer pour des institutions culturelles de la société civile plus robustes, servant de garde-fou moral contre les excès potentiels du marché. Occasionnellement, cela prend la forme d’un plaidoyer en faveur du socialisme (comme chez les premiers théologiens de la libération en Amérique latine).

Bell propose alors une théologie économique différente, qui est celle de Milbank, Cavanaugh, Bruni et Zamagni. Je ne commenterai pas aujourd’hui cette vision que j’ignore par ailleurs.

L’économie théologique émergente conçoit le salut en termes de renouvellement de la communion/communauté. En tant que telle, elle place le concept chrétien classique du bien commun au cœur de l’économie, la circulation des biens et des services étant comprise comme destinée à étendre et à enrichir la communauté. Cela intègre nécessairement, tout en les approfondissant (on pourrait dire en les « rachetant »), les évangiles économiques dominants du bien-être, de l’autonomie et de la reconnaissance. […] Une telle économie, il vaut la peine de le noter, ne supprime ni les marchés, ni la production, ni les profits, mais les élève dans le cadre d’un marché moral, une économie vertueuse que ses partisans appellent une « économie civile » ou même — en accord avec la reconnaissance de l’importance de la grâce — une « économie divine ».

Fin de la synthèse.

Partie 2 : Commentaire

Contre les trois évangiles

J’ai trouvé sa lecture théologique de l’Économie rafraîchissante et intéressante, y compris sur les « 3 évangiles » du marché. D’une certaine façon, Thomas d’Aquin avait déjà réfuté les bases de ces religions au XIIIe siècle. Je vais ici reprendre mon article de 2019.

Contre l’évangile de l’efficacité, il disait :

Le bien de l’homme doit consister à conserver la béatitude plutôt qu’à la laisser échapper. Or, dit Boèce « les richesses brillent davantage à se répandre qu’à s’amasser ; car l’avarice rend les riches odieux, et la générosité les rend illustres. » Donc la béatitude ne consiste pas dans les richesses.

Je synthétisais la suite ainsi : les richesses naturelles sont elles-mêmes soumises à un autre but, elles ne sont que des instruments pour obtenir un bonheur supérieur. Et les richesses artificielles servent uniquement à acquérir des richesses naturelles, qui sont elles-mêmes soumises à un autre bien. Si vous êtes millionnaire, c’est fort bien, mais ce n’est jamais qu’un post-it avec un numéro dessus. Ce qui fait la valeur de votre compte en banque, c’est ce que vous pouvez acheter avec, et ce n’est pas le bonheur ultime. Malheur donc aux avares, car ils se trompent de bonheur.

Contre l’évangile de la liberté (définie comme la puissance de faire), Thomas disait :

La béatitude est un bien parfait, et la puissance est chose souverainement imparfaite. Comme le dit Boèce : « La puissance humaine ne peut éviter ni la morsure des soucis, ni l’aiguillon des craintes. » Et il ajoute : « Le trouves-tu puissant, celui qui s’entoure de gardes et qui, devant les gens qu’il terrifie, est apeuré plus qu’eux ? »

Deux problèmes sont identifiés par Thomas d’Aquin :

  1. La puissance est un principe, pas une fin en soi. « Être puissant » n’est pas un but, c’est juste une façon d’atteindre un but. Or la béatitude est un état final. Donc la béatitude ne peut pas être dans la puissance.
  2. La puissance peut faire le bien comme le mal. Or la béatitude est un bien parfait, et ne peut pas coller avec cette neutralité morale que l’on trouve dans le concept de puissance. Donc la béatitude n’est pas dans la puissance.

Contre l’évangile de distinction, Thomas disait :

La béatitude est pour l’homme un bien véritable ; or il arrive que la renommée ou la gloire soit fausse. « Plusieurs, dit encore Boèce, attachent souvent aux fausses opinions du vulgaire la gloire d’un grand nom. Et que peut-on concevoir de plus honteux ? Car ceux qui sont faussement célébrés ne se sentent-ils pas forcés de rougir eux-mêmes des louanges ? » La béatitude ne peut donc pas consister dans la renommée et la gloire de l’homme.

Thomas part de la définition de « gloire » telle que la prend Ambroise de Milan : « Notoriété éclatante accompagnée de louanges ». Si l’on part de la gloire des hommes, on retrouve le même raisonnement que précédemment : la gloire humaine est décernée à ceux qui sont déjà bienheureux, qui ont déjà pleinement accompli leur nature. Elle ne peut donc pas être la béatitude elle-même.

Mais si l’on parle de la gloire que Dieu donne, alors on peut dire qu’elle est la cause de la béatitude, parce que c’est cette même connaissance glorieuse que Dieu a de nous qui crée en nous l’accomplissement parfait de notre nature — notre béatitude. Cependant, même dans ce cas, la gloire n’est pas la béatitude elle-même.

Enfin, il y a l’argument du sed contra déjà cité : on peut avoir de la gloire sans qu’il y ait forcément l’accomplissement qui correspond à cette gloire. Et du coup, il n’y a pas de lien essentiel entre gloire et béatitude.

Le vrai bonheur, enseigne la Tradition chrétienne, depuis les pères de l’Église jusqu’aux évangéliques du XIXe siècle, c’est de connaître Dieu et de le glorifier pour toujours. Je renvoie ici aux nombreux traitements théologiques anciens et contemporains existant déjà sur le sujet.

Une économie chrétienne est-elle possible ?

J’ai récemment écrit un article où je présentais l’ordolibéralisme comme une philosophie économique chrétienne. Est-il plus qu’un « offset moral », une compensation extérieure d’un marché qui a déjà sa propre moralité ? Est-il destiné à l’échec pour cela ?

Il pourrait bien l’être en effet, si cet ordolibéralisme est conçu comme un carcan purement légal que l’on ajoute à l’activité économique pour la domestiquer. Si c’est tout le projet, alors il est tout autant destiné à l’échec que d’essayer de passer une corde autour d’un fleuve pour l’empêcher de couler.

Mais si cet ordolibéralisme est associé à une vision morale qui contient en elle-même une éducation du désir de l’homme — et la version de Wilhelm Röpke défend cela —, alors ce n’est pas un offset moral extérieur, mais une transformation de la nature même de l’économie à travers la transformation de l’homme.

Ainsi que le ferait remarquer Kuyper, la religion réformée est précisément capable d’opérer ce changement civilisationnel. Mieux même : loin d’être une théorie intéressante, le travail de Max Weber prouve que la religion réformée est une des sources du capitalisme contemporain, et aucun auteur du livre que je synthétise ne conteste cette conclusion.

Comment a-t-elle fait cela ? En éduquant le désir des croyants, justement : en enseignant aux fidèles qu’il fallait tout à la fois mépriser le monde et beaucoup le travailler, désirer son salut en manifestant les oeuvres des élus (travail, persévérance, frugalité etc). les pasteurs réformés ont développé un habitus d’épargnant et de gestionnaire discipliné qui a lancé le premier mouvement vers la modernisation économique. Nous enseignons toujours les mêmes doctrines aujourd’hui. Cependant, pour être tout à fait juste, il faut aussi noter que l’objectif des pasteurs puritains n’était pas de créer le capitalisme, et qu’il ne faut absolument pas sous-estimer la puissance du sécularisme qui a déchristianisé cette ascèse chrétienne.

Certes, cette éducation du désir est très difficile à mettre en place aujourd’hui, à cause de la complaisance du confort, de l’acédie de la vie en ligne et des distractions innombrables des écrans, pour ne citer qu’eux. Mais ce ne sont que des obstacles à l’exécution et non au principe. C’est compliqué, mais pas impossible, et cela peut être renforcé par des lois justes et sages.

Si cette éducation du désir est relancée, alors la théologie de l’Économie elle-même va changer, et ce ne sera pas un simple offset moral, mais une régénération du monde économique lui-même que nous pouvons espérer.

Quant à sa forme, son mécanisme et sa fin, je ne peux malheureusement pas les imaginer aujourd’hui.

Référence

Daniel M. Bell Jr, « Justification », in Stefan Schwarzkopf (dir.), The Routledge Handbook of Economic Theology, Routledge, 2020, p. 87-94. DOI : 10.4324/9781315267623-35.

Étienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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