7 arguments contre la lecture papiste de Deutéronome 13
24 octobre 2026

L’un des principaux arguments exégétiques d’Ethan Muse et Joe Schmid, deux apologètes catholiques, contre la possibilité d’un miracle démoniaque confirmant une erreur doctrinale concerne Deutéronome 13. Ce chapitre dit fameusement que si un prophète annonce un prodige, que celui-ci se produit et qu’il déclare « allons adorer d’autres dieux », il ne faut pas l’écouter, car c’est l’Éternel qui met à l’épreuve le peuple.

La lecture proposée par Muse-Schmid considère que ce texte n’envisage pas un prophète prétendant parler au nom de Dieu mais exclusivement au nom des faux dieux. Cette affirmation leur permet de ne pas tenir compte de ce texte lorsqu’un protestant leur objecte que, quand bien même ils auraient des miracles à produire, si ceux-ci confirment une doctrine qui s’oppose à la révélation biblique, alors le protestant peut ignorer le miracle en question. Nous avons traité exhaustivement les divers arguments qu’ils avancent à ce propos dans un long article dédié. Ici, j’aimerais réunir spécifiquement les raisons exégétiques de rejeter cette interprétation de Deutéronome 13.

Premièrement, relevons que c’est à Muse-Schmid de fournir des raisons de restreindre ainsi la portée du texte, ce qu’ils font par diverses raisons non exégétiques que nous avons traitées dans l’article mentionné plus tôt. Si l’on se concentre sur les raisons exégétiques envisagées, la principale, si ce n’est l’unique, est que le prophète demande d’aller rendre un culte à d’autres dieux. L’argument veut qu’un tel message ne pourrait pas être prononcé par quelqu’un qui prétend parler de la part de Dieu.

1. La tentation du syncrétisme

La première raison de rejeter cette lecture, c’est que la tentation principale à laquelle les Israélites faisaient face selon le récit du Pentateuque n’est pas tant l’abandon complet du culte de YHWH que la corruption de son culte et l’association de celui-ci au culte d’autres dieux. Ainsi, l’appel à rendre un culte à d’autres dieux pourrait très bien être proféré par un prophète prétendant parler de la part de YHWH. En échangeant avec Mario Teffner, professeur d’Ancien Testament aux Pays-Bas, il m’a indiqué qu’il s’agissait de l’interprétation majoritaire parmi les commentateurs du Deutéronome. Je fournis dans le long article quelques exemples de commentaires en ce sens.

Rappelons également que les deux exemples les plus marquants d’idolâtrie dans le désert, contexte du deuxième don de la loi (Deutéronome), sont le veau d’or au début du périple et l’idolâtrie dans les plaines de Moab à l’instigation de Balaam à la fin du périple. Or, dans les deux cas, cette idolâtrie était une corruption du culte à YHWH initiée précisément par deux prophètes prétendant parler de la part de Dieu. Le culte au veau d’or a été initié par Aaron (Ex 32,1-6), que l’Exode nomme pourtant prophète auparavant (Ex 7,1). Et Balaam fait également des prophéties au nom de l’Éternel (Nb 22,38 ; 23,12 ; 24,13 ; 31,16). Comme le dit le commentateur Duane Christensen, le veau d’or est décrit par Aaron comme miraculeux : « Et, dans le récit lui-même, Aaron affirme qu’il s’est agi d’un événement miraculeux : « J’ai jeté [l’or] dans le feu, et il en est sorti ce veau » (32:24). »

2. Du milieu de toi

Deuxièmement, le texte de Deutéronome 13 dit précisément qu’il avertit à propos d’un prophète surgissant « du milieu de toi », une expression qui réfère généralement dans le Pentateuque au peuple de l’alliance, c’est-à-dire au peuple de l’Éternel. La menace étant endogène, il n’est pas invraisemblable que le prophète dans ce contexte soit particulièrement pernicieux précisément en prétendant parler de la part de l’Éternel.

3. La supériorité de l’écrit dans les traités hittites

Il a souvent été noté par les exégètes que le Deutéronome reproduisait en divers lieux la structure des traités de suzerain-vassal du Proche-Orient ancien. En ce sens, le commentateur Tigay relève :

Le premier cas est celui où la proposition de l’instigateur est difficile à rejeter, car il semble se prévaloir d’une autorité divine pour ce qu’il avance. Qui plus est, le verset 6 laisse entendre qu’il peut prétendre que sa proposition émane du Seigneur lui-même, et non d’une autre divinité. La Loi impose une limite rationnelle à l’autorité de la prophétie et des miracles. Elle établit que l’interdiction de rendre un culte à d’autres dieux constitue un principe absolu, qui demeure contraignant pour l’éternité ; par conséquent, toute prophétie ou toute preuve, même d’apparence miraculeuse, qui contredirait ce principe doit être écartée. Si l’on garde à l’esprit qu’un prophète est un envoyé de Dieu (voir le commentaire sur le v. 2), il est intéressant de noter que, dans un traité hittite, le suzerain indique à son vassal que, en cas de divergence entre le texte écrit d’un message et la version orale transmise par son envoyé, c’est le message écrit qui fait autorité, et non les dires de l’envoyé. Dans le Deutéronome, la divergence se situe ici entre le texte écrit du Décalogue et les affirmations orales des faux prophètes.

4. La nature synecdochique du premier commandement

Le faux prophète est présenté comme invitant à rendre un culte à d’autres dieux. Il s’agit d’une référence à l’interdit du premier commandement. Or, ce commandement tient lieu dans tout l’Ancien Testament d’une synecdoque pour l’ensemble des commandements divins. Il ne faut donc pas restreindre la portée du passage au seul péché d’idolâtrie. Ainsi, il n’est pas fondé de voir dans cette mention une raison de penser que le prophète entend parler au nom d’un dieu étranger exclusivement.

Dans le Deutéronome, l’évocation du premier commandement fait office de représentation de la Loi divine dans son ensemble. Eugene Merrill soutient que le « Shema » — qui reformule le premier commandement comme un appel à vouer un amour exclusif à Yahvé — constitue l’essence même du Décalogue et de la Loi tout entière ; il entretient avec le Décalogue un rapport analogue à celui que le Décalogue entretient lui-même avec l’ensemble plus vaste des stipulations de l’Alliance. La structure du livre confirme cette analyse. Le chapitre 5 du Deutéronome présente le Décalogue comme l’énoncé fondamental de l’instruction divine, tandis que les chapitres suivants sont généralement interprétés comme un développement de celui-ci. Ainsi, le spécialiste de l’Ancien Testament John H. Walton considère que le long exposé contenu dans les chapitres 6 à 11 correspond au premier commandement, les autres commandements étant abordés en lien avec l’autorité et le statut uniques de Dieu (statut qui est, précisément, établi par le premier commandement).

Le reste du canon biblique emploie ce commandement de la même manière, et ce, même lorsque le peuple se rendait coupable de bien d’autres fautes. Moïse conclut le « Code de l’Alliance » en exhortant Israël à « prêter attention à tout ce que je vous ai dit », pour ne mentionner ensuite qu’une seule chose : ne pas invoquer les noms d’autres dieux (Ex 23,13). Le Deutéronome définit le fait de servir d’autres dieux comme une transgression de l’Alliance (Dt 17,2-3) ; et lorsque, par la suite, certains auteurs expliquent la ruine d’Israël, ils résument l’ensemble des griefs en cette unique accusation : le pays est dévasté parce qu’Israël a abandonné l’Alliance et servi d’autres dieux (Dt 29,22-26 ; 1 R 9,8-9 ; Jr 22,8-9). Le livre des Juges réduit des générations de désobéissance au seul fait de servir les Baals, tout en qualifiant cette faute de manquement à l’observation des commandements (Jg 2,11-23). La chute de Salomon est attribuée au fait qu’il s’est tourné vers d’autres dieux (1 R 11,9-11), bien qu’il ait également, en violation de la loi relative au roi, accumulé des chevaux et de l’or (Dt 17,16-17 ; 1 R 10). Achab fit assassiner Naboth en ayant recours à de faux témoins et s’empara de sa vigne (1 Rois 21,1-16) ; pourtant, le jugement que porte le narrateur sur l’ensemble de sa vie est qu’il s’est tourné vers des idoles (21,26). Jérémie reproche à Juda d’opprimer l’étranger, l’orphelin et la veuve, de verser le sang innocent, de voler, de commettre des meurtres et des adultères (Jér 7,5-9 ; 22,3) ; mais il explique la désolation à venir en affirmant qu’ils ont abandonné l’alliance et servi d’autres dieux (Jér 22,8-9 ; cf. 5,19). Ézéchiel énumère des actes tels que le meurtre, l’oppression, la corruption, l’usure et la profanation du sabbat (Ézéch 22,6-12), pour finalement résumer tout cela par l’oubli de Dieu (v. 12). L’exil lui-même est attribué au rejet des préceptes et de l’alliance — l’idolâtrie étant au premier plan —, les commandements de l’alliance se résumant à cette injonction : « ne craignez pas d’autres dieux » (2 Rois 17,7-23, 35-38). Dans chaque cas, le premier commandement représente la totalité de ce qu’Israël devait à Dieu. Jésus adopte la même démarche lorsqu’il qualifie le Shema de « premier et grand commandement », ajoutant que toute la Loi et les Prophètes en dépendent (Mt 22,37-40). Citer le premier commandement revient donc à invoquer l’alliance dans sa totalité. De fait, le culte d’Israël suit ce même schéma. Dans le Psaume 81 — un psaume liturgique de fête —, Dieu rappelle l’Exode et le Sinaï, puis ne mentionne que le premier commandement : « Qu’il n’y ait point parmi vous de dieu étranger ! Ne vous prosternez pas devant un dieu inconnu ! Je suis l’Éternel, ton Dieu, qui t’ai fait monter du pays d’Égypte » (v. 9-10). Pourtant, le manquement qu’il déplore est total : « mon peuple n’a pas écouté ma voix, Israël ne s’est pas soumis à moi » (v. 11) ; et il exprime son désir de les voir « marcher dans [ses] voies » (v. 13). De tous les commandements, seul le premier est mentionné ; toutefois, le manquement décrit constitue une désobéissance totale, tandis que la bénédiction promise est liée à une obéissance totale (v. 13-16).

5. L’usage vétérotestamentaire de Deutéronome 13

Cette lecture de Deutéronome 13 est encore confirmée par la façon dont le texte est mobilisé dans le reste de l’Ancien Testament. En Jérémie 23,25-29, péricope qui se situe dans une section plus large contre les faux prophètes, il est question d’un prophète qui invoque un songe (חָלַ֖מְתִּי). Il s’agit de l’une des rares occurrences de ce terme en lien avec un faux prophète, la seule autre en dehors de Jérémie étant Deutéronome 13. En effet, le faux prophète de Deutéronome 13 est appelé à 3 reprises « songeur de songes » (חֹלֵם֩ הַחֲל֨וֹם). Pourtant, en Jérémie 23, il est clairement question de prophètes qui prétendent parler de la part de YHWH et qui tordent ses paroles. Ainsi, Jérémie 23 semble employer Deutéronome 13 et l’appliquer à une situation où il est question d’un prophète prétendant parler au nom de Dieu.

6. L’usage néotestamentaire de Deutéronome 13

Pour prolonger l’argument précédent, la traduction grecque de Deutéronome 13 emploie à plusieurs reprises σημεῖον ἢ τέρας (« signe ou prodige ») pour décrire les actions du faux prophète envisagé. C’est la seule occurrence à ma connaissance où cette expression est employée dans le contexte de la fausse prophétie dans l’Ancien Testament grec. Or, lorsque le Nouveau Testament avertit à l’égard des faux christs, il emploie la même formule (σημεῖα μεγάλα καὶ τέρατα en Matthieu 24,24 ; σημεῖα καὶ τέρατα en Marc 13,22). Il en va de même pour l’Antichrist (σημείοις καὶ τέρασιν en 2 Thessaloniciens 2,9). Il semble que, à l’instar de l’usage qu’en fait Jérémie, le Nouveau Testament invoque Deutéronome 13 et l’applique à des cas où le faux prophète entend parler de la part de Dieu.

7. Les autres avertissements comparables

De manière générale, cette lecture de Deutéronome 13 est rendue plus probable par l’existence de passages comparables. Lorsque Paul déclare qu’il ne faudrait pas écouter un ange ou même un apôtre s’il en venait à annoncer un autre évangile, lorsque Jésus parle de faux prophètes (terme consacré pour ceux qui annoncent de fausses doctrines dans le Nouveau Testament) qui auront fait des miracles ou lorsqu’il déclare que des gens se diront être le Christ et accompliront des miracles, il est clair qu’il n’est pas question ici de personnes entendant parler exclusivement au nom d’un dieu étranger. Et pourtant, il est question de miracles dans ces textes et de leur caractère trompeur. Rappelons qu’un christ est un oint de YHWH : le terme n’est jamais employé en référence à un envoyé des faux dieux dans l’Écriture.

Conclusion

Si Deutéronome 13 envisage bien un prophète pouvant parler au nom de Dieu, accomplissant un prodige, mais qu’il ne faut pas écouter parce que les paroles qu’il annonce sont contraires à l’alliance divine telle que les Israélites pouvaient en juger d’après la forme écrite qu’elle avait prise depuis le ministère de Moïse, alors la structure d’évaluation des miracles que proposent Muse-Schmid doit être revue. Tous les arguments fournis dans cet article sont exposés de manière plus détaillée dans l’article mentionné en introduction. Toutes les références des auteurs cités également.


Maxime Georgel

Maxime est médecin à Lille. Fondateur du site Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leurs quatre enfants, sont membres de l'Église de la Trinité (trinitelille.fr) et sont moniteurs de la méthode Billings.

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