4 positions sur la relation entre l'Église et l'État
13 octobre 2018

Article écrit avec Pierre-Sovann Chauny, professeur de dogmatique réformée à la Faculté Jean Calvin d’Aix-en-Provence.


La relation entre l’Église et l’État a, au cours de l’histoire, suscité plus d’un débat et été l’origine de plus d’un abus. J’aimerai ici, de façon synthétique, résumer 4 positions principales sur la relation entre l’Église et l’État puis défendre celle que je juge biblique.

La position papiste ultramontaine

La position que j’appelle papiste considère que le pape est le chef de l’Église sur terre et que, le pouvoir spirituel étant au-dessus du pouvoir temporel, l’Eglise a une supériorité sur l’État. Le pouvoir du pape est double ici : premièrement, le pape est un souverain : il est chef d’État sur certaines terres d’Italie (pour des raisons historiques) ; deuxièmement, comme chef de l’Église et vicaire du Christ, il a une suprématie sur les autres états (pour des raisons théologiques, diront les papistes).

On invoquera, en faveur de cette position, le fait que Christ ait dit à ses disciples (et donc à Pierre) d’acheter une épée (Luc 22 :36), cela constituerait une preuve que le pouvoir temporel est soumis à l’Église et au pape. On appliquera aussi au pape le passage de 1 Corinthiens où Paul dit que l’homme spirituel juge de tout et n’est jugé par personne (2 :15). Cette interprétation n’est pas sans histoire : de mémoire, Irénée déjà considérait que l’homme spirituel désigne ici les membres du clergé, mais il en tire des conclusions bien différentes. Il est clair que cette exégèse est insoutenable aujourd’hui. La bulle papale Unam Sanctam exprime le plus clairement ce point de vue.

La postion érastienne

La position érastienne partage avec le papisme la considération qu’il y a sur terre une personne ou une institution qui a la suprématie à la fois sur l’Église et sur l’État, mais cette fois-ci la logique est inversée : c’est l’État qui est chef de l’Église. C’est, par exemple, le cas dans l’anglicanisme où, actuellement, la Reine d’Angleterre est considérée comme tête de l’Église.

Je n’ai pas assez étudié l’argumentation érastienne pour en proposer un résumé fidèle.

La position volontariste

La position volontariste est sans doute la plus courante aujourd’hui dans les milieux évangéliques français. Elle considère qu’il y a une séparation de l’Église et de l’État et que l’un ne doit pas intervenir dans les affaires de l’autre. Par ailleurs, elle considère que l’État ne doit pas favoriser l’Église, il doit encourager la liberté religieuse et n’est pas tenu de se soumettre à la Loi de Dieu telle qu’exprimée dans les Dix Commandements. Cela peut s’exprimer concrètement par la création d’un État laïque, mais pas nécessairement par une société laïque : l’État ne prend pas partie mais n’empêche pas nécessairement les expressions religieuses dans l’espace public.

On invoquera couramment les paroles du Christ « rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » ou encore « mon royaume n’est pas de ce monde ».

La position presbytérienne

La dernière position, celle à laquelle j’adhère, partage avec la position volontariste l’idée que l’Église et l’État sont deux entités séparées, qui ont chacune leur juridiction propre et ne doivent pas intervenir dans les affaires de l’autre de manière directe. Toutefois, elle considère que l’Église doit adresser certaines exhortations à l’État, que l’État est aussi l’objet de la prédication de l’Église, c’est-à-dire que l’Eglise doit aussi prêcher à l’Etat. Elle considère, par ailleurs, que l’État est tenu de se soumettre à la Loi de Dieu, qu’il doit administrer la vengeance de Dieu, cesser toute rébellion envers le Christ et favoriser le culte véritable. L’Etat doit veiller à ce que l’Église puisse se réunir, organiser des synodes et doit agir contre les calomnies et les hérésies, en particulier lorsqu’elles troublent l’ordre public. L’Etat n’est pas chef de l’Eglise ni l’Eglise au-dessus de l’État. Il s’agit de deux règnes différents. Mais ces deux règnes ont le même Roi : Christ est Roi des rois et Chef de l’Église. L’État a pour loi transcendante la Loi de Dieu et il doit assurer à l’Église les conditions idéales de son développement. Il n’y a pas d’union entre l’Eglise et l’Etat mais une alliance, basée sur la reconnaissance de la Seigneurie du Christ sur toutes choses. L’indépendance de l’Eglise et de l’Etat implique que l’Etat n’a pas le droit de nommer les anciens, ni l’Eglise le droit de voter les lois ou de rendre la justice. Tout comme les gallicans ont résisté face au papisme romain, les presbytériens résistaient face à l’érastianisme anglican en maintenant l’indépendance de l’Église.

Les passages invoqués pour soutenir cette position sont le Psaume 2, qui exhorte les rois de la terre en ces termes :

« Et maintenant, rois, conduisez-vous avec sagesse ! Juges de la terre, recevez instruction ! Servez l’Eternel avec crainte, Et réjouissez-vous avec tremblement. Embrassez le Fils, de peur qu’il ne s’irrite, Et que vous ne périssiez dans votre voie, Car sa colère est prompte à s’enflammer. Heureux tous ceux qui se confient en lui ! »,

Romain 13 qui nous dit :

« Le magistrat est serviteur de Dieu pour ton bien. Mais si tu fais le mal, crains ; car ce n’est pas en vain qu’il porte l’épée, étant serviteur de Dieu pour exercer la vengeance et punir celui qui fait le mal. Il est donc nécessaire d’être soumis, non seulement par crainte de la punition, mais encore par motif de conscience. C’est aussi pour cela que vous payez les impôts. Car les magistrats sont des ministres de Dieu entièrement appliqués à cette fonction. Rendez à tous ce qui leur est dû : l’impôt à qui vous devez l’impôt, le tribut à qui vous devez le tribut, la crainte à qui vous devez la crainte, l’honneur à qui vous devez l’honneur. »,

c’est dans ce contexte que Paul rappelle les Dix Commandements, qui sont le critère par lequel le magistrat peut savoir comment « exercer la vengeance » et quel est le « mal » qu’il doit « punir ». Bien sûr, Paul ne nous décrit pas ici les magistrats de son temps, car ceux-ci persécutaient les chrétiens. Mais il nous explique ce que devrait être le magistrat, ce qu’il est aux yeux de Dieu et quel est son mandat.

Peuvent encore être invoqués les nombreux psaumes et passages des prophètes qui exhortent les rois des nations à se soumettre à l’Éternel et à le servir, ou encore le livre de Daniel tout entier.

Les presbytériens considèrent que, si nous devons rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu, cela n’exempte pas César de rendre à Dieu ce qui lui revient. Et ils comprennent le passage qui dit que le Royaume du Christ n’est pas de ce monde comme signifiant que son origine est céleste mais que cela n’annule certainement pas le fait qu’il est le Roi des rois et que ceux-ci doivent donc obéir à leur Roi.

Objection : l’Etat ne doit pas faire d’alliance avec l’Eglise

Certains pourraient objecter au modèle presbytérien en disant que l’Etat doit en effet veiller et punir ceux qui transgressent la deuxième table (en volant, en tuant, etc.) mais ne peut pas intervenir pour ce qui relève de la première table. Cela mène à encourager une obéissance pharisienne : obéir à la loi en apparence tout en négligeant l’adoration du vrai Dieu. Ce n’est pas ainsi qu’un magistrat sera un « serviteur de Dieu ».

D’autres pourraient être d’accord avec l’idée que les Dix Commandements sont une Loi transcendante pour l’Etat mais refuseraient tout de même une alliance avec l’Eglise, peut-être pas crainte des abus. Mais cela mène à un abus encore plus grand : si l’Etat veut s’assurer seul que les Dix Commandements sont respectés, sans le concours de l’Eglise, alors il se constitue en Eglise et usurpe un rôle qui ne lui appartient pas. Il a besoin de l’Eglise car c’est le « lieu » où l’adoration est rendue.

Conclusion

Ainsi, je suis en faveur de la création d’un État chrétien. Mais cela ne veut certainement pas dire un État soumis à l’Eglise ni une Eglise soumise à l’Etat. Il s’agit plutôt d’une alliance entre ces deux règnes : chacun reconnait l’autre, l’Eglise encourage la soumission à l’Etat et peut lui servir de garde-fou en l’exhortant ou le reprenant en cas de violation de la Loi de Dieu ; L’Etat favorise le culte et veille à maintenir l’ordre public, il peut aussi servir de garde-fou et demander à l’Eglise d’organiser un synode afin qu’une controverse troublant le pays soit réglée et que l’ordre public soit maintenu. Concrètement, dans le contexte français, la meilleure façon d’œuvrer à cela est d’annoncer l’Evangile aux individus, de prier pour les autorités, de constituer une Église unie, capable d’assurer les missions décrites et fidèle à la foi réformée et d’exhorter ensuite l’État, avec intelligence et pédagogie, à se soumettre à la Loi de Dieu.

Pourquoi ce bruit au milieu des nations,
Quelle folie ou quel rêve les mène?
Le monde entier soulevé d’ambitions
Est maintenant poussé par la plus vaine.
Les voilà donc, les grands rois de la terre,
Les gens puissants, leur but est bien précis :
Ils sont ligués pour déclarer la guerre
Contre Dieu tous, et contre son Messie.
L’homme ose dire : « Arrachons, détruisons
Le joug auquel ils voudraient nous soumettre ;
Croient-ils pouvoir nous tenir en prison ?
L’humanité n’admet plus Dieu pour Maître ! »
Il rit, Celui qui dans les cieux habite,
Se moquant bien de ces déclarations.
Le Seigneur voit ces foules qui s’agitent,
Et balaiera leurs folles prétentions.
Quand il lui plaît, c’est Lui qui parlera
Dans son courroux plus que tout redoutable.
Le monde entier stupéfait frémira,
Se découvrant tout à coup misérable ;
Et Dieu dira : D’où vient cette entreprise ?
N’ignorez plus que j’ai fait élection
De mon vrai Roi, et que je l’intronise
Sur mon très saint et haut mont de Sion.
Et moi qui suis le Roi qui lui ai plu,
Je publierai la loi qu’il m’a donnée ;
C’est qu’il m’a dit : Tu es mon Fils élu,
Je t’engendrai cette heureuse journée.
Demande-moi, et pour ton héritage
Tous les pays deviendront tes sujets,
Et ton empire aura cet avantage
Que sur le monde entier je l’étendrai.
Car la justice en ta main fleurira,
Sceptre de fer domptant les indociles,
Les soumettant dès que tu le voudras,
Ou les brisant comme un vase d’argile.
Maintenant donc, ô vous tous, rois et princes,
Soyez meilleurs, plus sages gouvernants ;
Juges aussi, des pays, des provinces,
Instruisez-vous enfin en l’écoutant
Ayez pour but de servir le Seigneur,
Cherchant sans cesse avant tout à lui plaire ;
Soyez joyeux d’être ses serviteurs,
Et redoutez surtout de lui déplaire.
Rendez hommage au Fils qu’il vous envoie
Pour éviter son juste châtiment ;
Si vous preniez une mauvaise voie,
Vous périrez trop malheureusement.
(Psaume 2, Psautier de Genève révisé par Marc-François Gonin, strophe 1-6).
 

Maxime Georgel

Maxime est étudiant en médecine à Lille. Fondateur du blog Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Vous entendrez souvent dans sa bouche "Thomas d'Aquin", "Jean Calvin" et "Vive la scolastique". Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leurs deux enfants et sont moniteurs de la méthode Billings.

11 Commentaires

  1. Olivier

    En gros vous êtes proche des positions des gallicans voire un peu des orthodoxes cf byzantin ou la Russie actuelle. Le problème actuelle en France est que la religion historique est le catholicisme. Comme je dis l’or de César vient de Dieu et doit au moins lui rentre des comptes pour les finances.^^

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    • Maxime Georgel

      Proches des gallicans mais pas des orthodoxes qui sont quasi-érastiens parfois. Oui, la France a été catholique, mais cela n’empêche pas de la réformer.

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  2. Mishi Misha

    J’ai adoré et suis totalement du même avis que la conclusion. Excellent travail, bonne continuation !

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    • Maxime N. Georgel

      Merci pour ce retour, pensez à partager nos articles, c’est le seul moyen de se faire connaître !

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  3. Tribonien Bracton

    Chapeau bas, il est rare de lire un article aussi mûr que celui-ci sur l’épineux sujet de la théologie politique dans la blogosphère protestante francophone.
    J’ai l’impression que la position papiste ultramontaine fut articulée pour la première fois par le patriarche de Rome, Gélase Ier, dans une lettre à l’Empereur d’Orient, Anastase Ier, en 494 (« il y a deux choses … par lesquelles ce monde est principalement régi : l’autorité sacrée des pontifes et le pouvoir royal ; et pour les deux, les prêtres ont une tâche … plus lourde » (cité dans Gilbert Dagron, Empereur et prêtre, p. 310). Connaissez-vous une occurrence plus ancienne de cette position (que l’on peut aussi qualifier d’ecclésiocratie) ?
    Une petite critique qui se veut constructive concernant le terme employé pour désigner la 3ème position (qui est également la mienne) : je ne suis pas sûr que le mot « presbytérienne » soit vraiment adéquat. En effet, de très nombreux épiscopaliens non-érastiens ainsi que de très nombreux congrégationalistes y adhèrent. De plus, maints réformés presbytériens étaient des militants érastiens convaincus & notoires, tels les théologiens John Lightfoot, Thomas Coleman et bien sûr Thomas Erastus lui-même, ou tels les jurisconsultes John Selden, Bulstrode Whitelocke et Hugo Grotius.
    Aujourd’hui, dans les milieux réformés, on réfère surtout à la 3ème position par les vocables « néo-calviniste » ou « kuypérienne » (d’après Abraham Kuyper), quoique les néo-calvinistes /kuypériens ne sont nullement ceux ayant introduits cette approche puisqu’ils eurent une multitude de prédécesseurs (pour rester dans la même veine géographique, mentionnons Groen van Prinsterer → https://monarchomaque.org/2013/04/01/prinsterer/ ). Bon, même si l’usage a passablement consacré le sens de ces deux mots, je ne suis pas dogmatique là-dessus ; je suis ouvert aux propositions d’alternatives. Peut-être la position des « sphères de souveraineté » (si vous êtes familiers avec ce concept) ?

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    • Maxime N. Georgel

      La position s’appelle proprement 2 kingdoms. Mais j’ai voulu simplifier.

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      • Tribonien Bracton

        Je crains que ne nous en dit pas beaucoup plus, car il existe au moins trois positions différentes qui peuvent se ranger sous l’appellation des « deux royaumes »…
        ● Théologie réformée des deux royaumes = néo-calvinisme ou kuypérianisme, c.à.d la position retenue dans votre article.
        ● Théologie modérée des deux royaumes = piétisme mitigé (« école Davenant » → Brad Littlejohn, Steven Wedgeworth, Andrew Fulford, Jake Meador, etc.).
        ● Théologie radicale des deux royaumes (R2K) = antinomisme (« école Escondido » → Meredith Kline, Michael Horton, David VanDrunen, Matthew Tuininga, Darryl Hart, Jason Stellman, etc.).
        Et pour corser les choses davantage, il existe plusieurs auteurs dont la théologie du gouvernement civil correspond à position réformée des deux royaumes mais qui s’objectent frontalement à l’idée même d’une multiplicité de royaumes (John Frame, Nelson Kloosterman, Willem Ouweneel, Joseph Boot, etc.).
        Quand j’y pense, il y a un autre qualificatif utilisé dans la littérature réformée pour désigner ce que vous appelez la position « presbytérienne » : transformationisme(iste). Quoi qu’il en soit, à l’Assemblée de Westminster, il n’y avait pas uniquement des « presbytériens » au sens de votre article, mais aussi… des presbytériens érastiens.

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        • Maxime N. Georgel

          Je suis de l’école Davenant 🙂
          Je compte d’ailleurs traduire leur guide sur les 2 royaumes.

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    • Maxime N. Georgel

      Cette position est encore appelée presbytérienne car c’est celle de Westminster.

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  4. Tribonien Bracton

    Ouin, j’ai oublié de biffer le mot « réformés » au début de la dernière phrase du 3ème paragraphe de mon commentaire ci-dessus ↑.

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  1. Peut-on imposer la morale chrétienne aux non-croyants ? – Par la foi - […] d’être chrétienne permet de réaliser que cette démarche politique n’engendre pas une confusion entre l’Église et l’État. C’est parce…

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