Jean Calvin pour la psalmodie exclusive a cappella ?
24 juin 2020

J’étudie ces derniers temps l’épître aux Éphésiens, puisqu’il s’agit du livre que nous parcourons dans notre culte de famille. Je suis arrivé récemment dans mon étude au verset 5:19 où Paul nous exhorte à chanter psaumes, hymnes et cantiques spirituels. Au sujet de ces 3 termes, John Stott note qu’ils sont difficilement distinguables mais que le premier implique un accompagnement instrumental1. Quelle idée contraire à l’exégèse réformée, pensez-vous !

En effet, si l’on restreint la pensée liturgique réformée aux écrits des puritains dans leurs controverses avec Richard Hooker et l’Église (réformée) d’Angleterre, on pensera que Stott s’éloigne de l’exégèse traditionnelle. Une chose est sûre, il ne s’éloigne pas du consensus académique contemporain qui reste tout aussi prudent sur la distinction entre ces trois termes et mentionne parfois la référence aux instruments dans le terme “psaumes”2. Mais que disait Jean Calvin, par exemple, d’un tel texte ? Le but de cet article n’est pas de proposer un survol exhaustif des données sur la pensée liturgique calvinienne, mais de relever certaines données sur lesquelles les défenseurs acharnés de la psalmodie exclusive a cappella, qui en font une marque de l’Église, sont tentés de fermer les yeux.

Quant à savoir quelle différence il y a entre psaumes et louanges, entre louanges et cantiques, il n’est pas facile d’en donner une définition certaine, même si j’en toucherai quelque chose dans l’épître aux Colossiens (chap. 3). L’épithète spirituels, sert à montrer quel en doit être l’argument et le sujet, parce que le plus souvent les chansons qui ont la vogue et qui sont chantées par le commun peuple, sont faites de choses frivoles et mêmes impudiques.

Jean Calvin, commentaire sur Éphésiens 5:19.

Tout comme Stott, Calvin reconnait la difficulté qu’il y a à distinguer ces termes précisément. Notons au passage qu’il comprend ici spirituels comme désignant des chants dont le thème est spirituel, par opposition aux chansons profanes voire immorales. Il glisse en passant qu’il complètera sa réflexion dans son commentaire sur l’épitre aux Colossiens que nous allons considérer désormais.

Au reste, sous ces trois noms, il a compris toutes sortes de cantiques. La distinction qu’on a coutume d’en faire, c’est que le psaume est, quand pour chanter à l’honneur de Dieu, avec la langue on joue de quelque instrument de musique ; l’hymne, que nous traduisons louange, est proprement un cantique de louange, qu’il soit chanté en gorge ou autrement. Le cantique ou chanson, ne contient pas seulement des louanges, mais aussi des admonitions et autres arguments. Or il veut que les chansons des chrétiens soient spirituelles, et non pas composées de vanités frivoles et de choses de néant, car ceci se rapporte à l’argument.

Jean Calvin, commentaire sur Colossiens 3:16.

Pour Calvin, la diversité des noms utilisés désigne ici la diversité des cantiques. Tout comme Stott, il relève que le premier terme semble impliquer l’usage d’un instrument de musique. Il ne pense pas affirmer là quelque chose de nouveau ou de controversé puisqu’il désigne cette interprétation comme coutumière. Il répète que le terme spirituels désigne le thème des chants puisque ceux-ci doivent servir à faire demeurer en nous la “parole de Christ”3, c’est-à-dire la “doctrine de l’Évangile”4.

Les saints cantiques recueillis tant de l’Ancien que du Nouveau Testament,
mis en rime française par Théodore de Bèze, Genève, 1595.

Est-ce à dire que Calvin ne serait pas en faveur du chant des Psaumes a cappella ? Loin de là ! Quoi de mieux que la Parole de Dieu pour faire “demeurer en nous la parole de Christ” ? Notons toutefois que si la pratique a pu être de ne pas utiliser les instruments, Calvin pouvait dire que le terme psaume désigne le chant avec instruments5.

Quant à savoir si Calvin n’admettait que les Psaumes, il est bien connu que le Psautier a intégré de façon définitive les dix commandements et le cantique de Siméon dans l’édition de 15626. Il y eut à Genève, du temps de Calvin, des éditions du Psautier avec des cantiques7. Théodore de Bèze, le successeur même de Calvin publia en 1595 un recueil de “saincts cantiques” tirés de l’Écriture. Il contient des versifications d’Exode 15, Deutéronome 26, 32, Juges 5, 1 Samuel 2, 2 Samuel 7:18, 23:1, Ésaïe 5, 12, 26, 38:10, Jonas 2:3, Habacuc 3, le Magnificat, le cantique de Zacharie et le cantique de Siméon. Et en effet, comment ne serait-il pas profitable, pour que la parole de Christ demeure en nous, de chanter ces passages de l’Écriture ?

Les réformés chantent afin de faire demeurer en eux la parole de Dieu. Ils chantent des chants “spirituels”, c’est-à-dire écrits sous l’inspiration du Saint-Esprit et dont le contenu est l’Évangile8. Ce faisant, les Psaumes ont une place de choix, inégalée et principale. Mais l’Écriture comporte bien d’autres cantiques et énoncés dignes d’être chantés dans ce but. Les instruments ont une place légitime et sont raisonnablement inclus dans le vocabulaire utilisé par l’Écriture pour désigner le chant en assemblée, même s’il faut reconnaître que Calvin limitait leur usage pour le culte privé. Si je devais m’adresser aux évangéliques, je plaiderais pour un retour au chant des Psaumes et des autres cantiques scripturaires. Je leur dirai, avec Augustin, que nul ne peut chanter quelque chose de digne de Dieu s’il ne l’a reçu de lui. Je leur dirais avec Calvin qu’il n’y a rien de mieux pour cela que les Psaumes de David9. Mais je veux surtout m’adresser ici à ceux qui font de la psalmodie exclusive a cappella une marque de l’Église et leur demander si Calvin et Théodore de Bèze seraient les bienvenus chez eux.

En illustration : Thomas Webster (1800-1886), The Village Choir (1847).


  1. STOTT John, The Message of Ephesians, Inter-Varsity Press, 1979.[]
  2. Cf. O’BRIEN Peter T., The Letter to the Ephesians, Eerdmans, Grand Rapids, Michigan qui interprète “spirituels” comme désignant ici la source des chants : ils sont inspirés de l’Esprit. Les 3 termes sont utilisés pour désigner les Psaumes de David dans la Septante mais aussi d’autres chants (1 Corinthiens 14:26) ; FOULKES Francis, Ephesians, TNTC, 2008 qui note que psalmos désigne des chants entonnés à la harpe et que les hymnes sont des chants lyriques et festifs difficilement distinguables du troisième terme utilisé. Il note diverses occurrences de tels hymnes dans le Nouveau Testament (Éph 4:4-6, 5:14, 1 Tim 1:17, 2:5-6, 6:15-16, 2 Tim 2:11-13, etc.) ; THIELMAN Frank, Ephesians, BECNT, 2010 explique qu’il est difficile de distinguer entre ces termes.[]
  3. Colossiens 3:16.[]
  4. “Il veut que la doctrine de l’Evangile leur soit familière”, commentaire sur Colossiens 3:16.[]
  5. Comme, par ailleurs, Calvin considère les instruments comme faisant partie des ombres de la Loi, introduites dans l’Ancien Testament pour éduquer le peuple, il est possible qu’il ait en vue ici l’accompagnement instrumental pour le culte privé, le culte de famille ou d’autres formes que le culte public.[]
  6. Le cantique de Siméon a figuré dans toutes les éditions du Psautier depuis 1539.[]
  7. Comme l’édition Jean-Baptiste Pinereul, en 1568[]
  8. Cf. O’BRIEN Peter T., The Letter to the Ephesians, Eerdmans, Grand Rapids, Michigan qui interprète spirituels comme désignant ici la source des chants : ils sont inspirés de l’Esprit.[]
  9. « Que faut donc-t-il faire? C’est d’avoir des chants non seulement honnêtes, mais aussi saints, lesquels nous soient comme des aiguillons pour nous inciter à prier et louer Dieu, à méditer ses oeuvres, afin de l’aimer, le craindre, l’honorer, et le glorifier. Or ce que dit saint Augustin est vrai : nul ne peut chanter quelque chose digne de Dieu, à moins qu’il l’ait reçu de lui. Quand nous aurons bien cherché ici et là, nous ne trouverons meilleurs chants ni plus propres pour ce faire que les Psaumes de David, lesquels le Saint-Esprit lui a dictés. Quand nous les chantons, nous sommes certains que Dieu nous met les paroles à la bouche, comme s’il chantait lui-même en nous pour exalter sa gloire. C’est pourquoi Chrysostome exhorte tant les hommes que les femmes et les petits enfants de s’habituer à les chanter, afin que cela soit comme une méditation pour s’associer à la compagnie des anges » (CALVIN Jean, préface au premier psautier de Genève, 1543).[]

Maxime Georgel

Maxime est étudiant en médecine à l'Université Catholique de Lille. Fondateur du blog Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Vous entendrez souvent dans sa bouche "Thomas D'Aquin", "Jean Calvin" et "Vive la scolastique". Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leur petit Thomas.

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