232 200. Ce nombre, tragiquement รฉlevรฉ, a rรฉcemment รฉtรฉ rendu public. C’est le nombre d’interruptions volontaires de grossesse pratiquรฉes en France en 2019. Le taux de recours atteint 15,6 IVG pour 1 000 femmes รขgรฉes de 15 ร 49 ans en mรฉtropole et 28,2 en outre-mer. Un record depuis 30 ans. Il est particuliรจrement รฉlevรฉ chez les femmes de 20 ร 29 ans, atteignant 27,9 IVG pour 1 000 femmes (mรฉtropole et outre-mer cumulรฉs). Des chiffres terribles.
Les responsables ? Ils sont nombreux. Mais l’un d’eux a la voix qui porte : l’ONU. Grand dรฉfenseur du droit ร l’avortement, il cherche ร l’รฉtendre dans le monde et ร assurer son maintien dans les pays dรฉjร acquis ร la cause. Heureusement certains pays veillent, refusent cette politique et s’y opposent ouvertement. Ils ne semblent pas trouver รฉcho mais ils continuent nรฉanmoins leur combat. Face au maintien de leur opposition pendant la crise, au moins pour certains, la providence de l’ONU ne s’est pas arrรชtรฉe non plus. Elle a veillรฉ pour ce droit mais aussi pour d’autres.
Mais, contre toute attente, l’ONU semble รชtre pro-vie de jure. Incroyable, non ? Pourtant, c’est la conclusion que l’on peut tirer ร partir de certains de ses textes, partagรฉs par Stephanie Gray lors de cet รฉchange.
Jetons tout d’abord un coup dโลil au Pacte international relatif aux droits civils et politiques, en vigueur depuis le 23 mars 1976. Avant cela, soulignons que l’Observation gรฉnรฉrale nยฐ 36 sur lโarticle 6 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, concernant le droit ร la vie, a รฉtรฉ adoptรฉe en 2018, mais empressons-nous d’affirmer qu’elle n’agit pas sur les mots relevรฉs ni sur la rรฉflexion qui en dรฉcoule. Depuis juillet 2019, ce pacte a 173 parties signataires.
Voici comment dรฉbute ce Pacte, dans son prรฉambule :
Les รtats parties au prรฉsent Pacte,
Considรฉrant que, conformรฉment aux principes รฉnoncรฉs dans la Charte des Nations Unies, la reconnaissance de la dignitรฉ inhรฉrente ร tous les membres de la famille humaine et de leurs droits รฉgaux et inaliรฉnables constitue le fondement de la libertรฉ, de la justice et de la paix dans le mondeโฆ
Nous y apprenons que tous les membres de la famille humaine possรจdent une dignitรฉ inhรฉrente leur confรฉrant des droits รฉgaux et inaliรฉnables. Les fลtus, encore ร l’abri dans le ventre de leur mรจre sont donc concernรฉs. En effet, les enfants proviennent de la procrรฉation humaine, de l’union fรฉconde entre deux รชtres humains. Les fลtus sont donc des humains eux-mรชmes et font partie de la famille humaine.
Le Pacte ne parle pas de personne, notion autour de laquelle le dรฉbat sur l’avortement s’articule souvent. En effet, dans Practical Ethics, Peter Singer dรฉfend l’existence de deux sens de l'ย ยปรชtre humainย ยป qui se chevauchent mais ne coรฏncident pas. Le premier consiste ร รชtre un ยซย membre de l’espรจce Homo sapiensย ยป tandis que le second est une ยซย personneย ยป1. L’รชtre doit avoir certaines facultรฉs pour รชtre appelรฉ une personne. Et pour Singer, ces facultรฉs sont la rationalitรฉ et la conscience de soi2. Ainsi, pour lui, l’embryon, le fลtus avancรฉ, l’enfant profondรฉment dรฉficient intellectuellement, et mรชme le nouveau-nรฉ n’ont pas ces facultรฉs et ne sont donc pas des personnes. Par consรฉquent, il n’est pas nรฉcessairement mal de les tuer. La dรฉfense de l’avortement et de l’infanticide par Singer s’articule autour de cette distinction.
Dans le dรฉbat sur l’avortement dโautres notions rentrent en jeu dans diffรฉrents arguments mais cette distinction est lโune des plus discutรฉes. Les dรฉfenseurs de lโavortement nโont gรฉnรฉralement pas de problรจme ร reconnaรฎtre que le fลtus est un membre de lโespรจce humaine. Cependant, comme Singer, ils refuseront le statut de personne ร certains membres de cette espรจce.
Cette distinction n’est pas limitรฉe aux discussions entre รฉthiciens mais est aussi fondamentale dans le domaine lรฉgal et judiciaire3. Par exemple, la dรฉcision du tristement cรฉlรจbre arrรชt Roe v. Wade qui a marquรฉ un tournant pour la lรฉgalisation de l’avortement aux รtats-Unis s’est articulรฉe autour du refus du statut de personne au fลtus. Je tenterai donc de revenir sur cette distinction dans un autre article.
Il est donc important de constater que l’ONU ne parle pas de personne ici mais de membre de la famille humaine. Le fลtus a donc une ยซย dignitรฉ inhรฉrente ร tous les membres de la famille humaineย ยป et ยซย des droits รฉgaux et inaliรฉnablesย ยป. L’ONU se doit donc de dรฉfendre รฉquitablement, avec justice, les droits de la mรจre et du fลtus. Il ne peut se contenter d’affirmer comme le fait ici John-Stewart Gordon que le fลtus a un quasi-droit ร la vie, similaire ร celui des animaux.
Je suppose que c’est cette dignitรฉ inhรฉrente qui fait que ce pacte dรฉfend aussi dans l’article 6 le principe suivant :
Une sentence de mort ne peut รชtre imposรฉe pour des crimes commis par des personnes รขgรฉes de moins de 18 ans et ne peut รชtre exรฉcutรฉe contre des femmes enceintes.
On voit ainsi que la mort d’un deuxiรจme รชtre humain veut รชtre รฉvitรฉe lors d’une condamnation ร mort. Le fลtus possรจde bien cette dignitรฉ humaine et l’ONU la dรฉfend dans ce cas-ci. Cependant, l’ONU a depuis rรฉalisรฉ un protocole facultatif pour l’abolition de la peine de mort en 1989. Mais cette proposition ne bouleverse pas le constat que l’homme reconnaissait et reconnaรฎt (seules 88 parties sur 173 adhรจrent ร ce protocole) l’intuition que la condamnation ร mort d’une femme enceinte met fin ร la vie d’une รชtre humain innocent. Une intuition toujours plus refoulรฉe.
Le Pacte international relatif aux droits civils et politiques a jusqu’ici concentrรฉ notre attention. Mais nous pouvons avec joie relever que la ยซย reconnaissance de la dignitรฉ inhรฉrente ร tous les membres de la famille humaine et de leurs droits รฉgaux et inaliรฉnablesย ยป est aussi dรฉfendue dans la Dรฉclaration universelle des droits de l’homme. Les droits de l’homme sont donc aussi les droits des fลtus. Et comme le dit le deuxiรจme paragraphe:
la mรฉconnaissance et le mรฉpris des droits de l’homme ont conduit ร des actes de barbarie qui rรฉvoltent la conscience de l’humanitรฉโฆ
C’est exactement รงa. Tout a commencรฉ par une mรฉconnaissance et un mรฉpris des droits de l’homme qui ont conduit ร un acte de barbarie : l’avortement. Et il devrait encore rรฉvolter la conscience de l’humanitรฉ. Alors pourquoi ? Pourquoi l’ONU contredit-elle ce qu’elle dรฉfend avec fiertรฉ ? Pourquoi ne dรฉfend-elle pas la vie de tout membre de la famille humaine ? Pourquoi choisit-elle de considรฉrer les droit de la mรจre comme absolus, et les droits de son enfant comme mรฉprisables ? Pourquoi choisit-elle de dรฉfendre la mise ร mort de plusieurs dizaines de millions d’innocents chaque annรฉe ?
La rรฉponse courte : l’ONU politise et redรฉfinit les droits de l’homme qu’elle dรฉfend. Et elle ne fait pas seulement cela avec les droits des fลtus. Par exemple, un rapport rรฉcent sur la libertรฉ de religion ou de croyance et l’รฉgalitรฉ des sexes a rรฉcemment รฉtรฉ prรฉsentรฉ au Conseil des droits de l’homme des Nations unies. La libertรฉ de religion est mise sous silence face ร des droits que l’on estime รฉvidemment supรฉrieurs. Voici le rรฉsumรฉ quโen fait Public Discourse :
Ce rapport rรฉcent est l’une des tentatives les plus audacieuses des progressistes au sein de la bureaucratie des droits de l’homme pour affirmer de nouveaux droits, promouvoir l’avortement et affirmer les expressions et les comportements associรฉs ร l’orientation sexuelle et ร l’identitรฉ de genre, tout en sacrifiant au passage le droit internationalement reconnu aux protections de la libertรฉ de religion et de conscience. [โฆ]
L’objectif dรฉclarรฉ du rapport du rapporteur spรฉcial รฉtait d’aborder le sujet de la violence et de la discrimination fondรฉes sur le genre dans le contexte de la libertรฉ de religion. Il aurait pu se concentrer sur les violations substantielles de la libertรฉ de religion que subissent de nombreuses femmes dans le monde, en particulier les femmes issues de communautรฉs religieuses minoritaires qui sont trop souvent la cible de mauvais traitements et de violences. Au lieu de cela, ce rapport s’est concentrรฉ presque exclusivement sur la condamnation de ceux qui croient en la protection de l’enfant ร naรฎtre, au mariage comme รฉtant l’union d’un homme et d’une femme, et ร l’immuabilitรฉ du sexe biologique.
Ironiquement, ce rapport de l’expert putatif โ et dรฉfenseur โ de la libertรฉ religieuse traite la religion et les croyants religieux comme รฉtant le problรจme. Le rapporteur spรฉcial a inclus dans les principales conclusions du rapport une liste de ยซย violences et de discriminations fondรฉes sur le genre rรฉsultant des lois et des politiques de l’รtat qui sont fondรฉes sur des ‘justifications’ religieusesย ยป. Il note en outre ยซย que les รtats qui ont des lois criminalisant les relations homosexuelles consensuelles ont parfois fait rรฉfรฉrence ร des ‘justifications’ religieuses pour les maintenirโฆ au motif que [cette interdiction lรฉgale] prรฉserve les principes de l’islam ou du christianismeย ยป.
Le rapporteur spรฉcial a รฉgalement inclus ยซย les restrictions de l’รtat sur l’accรจs aux droits sexuels et reproductifsย ยป dans la liste des exemples de violence et de discrimination basรฉes sur le genre. Il note avec inquiรฉtude que ยซย dans un certain nombre de pays, les gouvernements continuent de maintenir des interdictions partielles ou totales de l’accรจs ร l’avortement, et des personnalitรฉs religieuses ont ร la fois encouragรฉ ces mesures et plaidรฉ contre les efforts de rรฉforme des loisย ยป. Et il exprime sa dรฉsapprobation envers ยซย les รฉdits religieux discriminatoires [qui] influencent les lois et les politiques qui restreignent les droits sexuels et reproductifsย ยป, y compris ยซย les interdictions partielles ou totales de l’accรจs ร l’avortement et ร la contraception, les interdictions des technologies de reproduction assistรฉe et de la chirurgie de changement de sexe, et les restrictions de diffusion d’une รฉducation sexuelle basรฉe sur la preuveยซย .
Le rapport poursuit en dรฉcrivant les accommodements sur la base de la croyance religieuse comme un domaine particuliรจrement prรฉoccupant, et se demande si l’objection de conscience des praticiens mรฉdicaux ร la pratique de l’avortement devrait รชtre autorisรฉe.
L’ONU semble ainsi avoir l’habitude de dรฉfendre des droits de jure et de faillir de facto. Elle devrait รชtre pro-vie mais ne l’est pas. ยซย Faites ce que je dis, pas ce que je fais.ย ยป Ce n’est pas innocent, c’est lรขche et c’est la source d’un chiffre atroce : 232 200.
Illustration : Lodovico Mazzolino, Massacre des innocents, huile sur toile, vers 1528.





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