Citoyenneté chrétienne et état de droit — Brad Littlejohn
5 janvier 2021

Nous traduisons la deuxième partie de la réflexion de Bradford Littlejohn sur le devoir chrétien de résistance, publiée sur The Gospel Coalition Canada et intitulée «Christian Citizenship and the Rule of Law: whether, when and how to resist as faithful christian in such a time». Nous remercions TGC Canada pour leur permission, et espérons que cet article sera utile aux Églises francophones.


Dans un article précédent, j’ai offert une brève histoire de la réflexion protestante sur le droit de résister à un règne injuste. Ici, je veux discuter de la façon dont ces principes peuvent s’appliquer aux circonstances présentes — dans lesquelles de nombreuses églises luttent contre les restrictions sanitaires au sujet de leur liberté de culte. Comment devons-nous penser au sujet de si, quand et comment il faut résister en tant que chrétiens fidèles dans un tel temps ?

Les magistrats subalternes d’aujourd’hui

Tout d’abord, nous devons faire la distinction que faisaient les Réformateurs entre les citoyens privés et les « magistrats subalternes » qui est aussi importante aujourd’hui qu’à l’époque. Beaucoup de gens aujourd’hui semblent penser que « l’état de droit » signifie que n’importe quel citoyen doit se sentir libre de désobéir à n’importe quel ordre qui lui paraît illégal ou à une loi qu’il juge inconstitutionnelle.

Nous avons vu cela bien des fois ces derniers mois, particulièrement aux États-Unis : des individus ou des Églises, concluant que les gouverneurs n’avaient en fait aucune autorité pour imposer de porter des masques ou instaurer une jauge d’assistance aux cultes, n’ont pas suivi de tels ordres. Quand on leur rappelle Romains 13, ils répondent qu’ils sont « soumis aux autorités en place » — c’est-à-dire, les lois et la constitution. Mais cela transforme le grand projet de constitutionnalisme en une recette d’anarchie.

Même le système de gouvernement le plus participatif attribue l’autorité pour interpréter les lois à des individus et à des institutions spécifiques. Si « l’état de droit » signifie que chaque citoyen peut se faire son avis sur ce que la loi veut dire, ou quelle loi est valide, il n’y aurait alors ni état ni droit.

Pour les chrétiens convaincus que certaines actions du gouvernement représentent un abus des lois même du gouvernement, la bonne démarche est de faire appel aux tribunaux — les « magistrats subalternes » — pour leur protection. (Bien sûr, il arrive que la façon la plus directe de le faire est de désobéir frontalement pour forcer le procès, mais cela doit être fait avec le plus grand soin et la plus grande humilité.)

Oui mais si les tribunaux nous lâchent ?

Que faire si les tribunaux nous abandonnent ? Après tout, ils ne sont pas infaillibles et si nous sommes assez malchanceux pour vivre sous un régime profondément corrompu, ils sont plus un problème qu’une solution. Même là, l’Écriture et la tradition éthique chrétienne suggèrent que généralement dans de tels cas, nous devons nous soumettre même à ce qui nous semble être une sentence injuste.

Comme Richard Hooker le faisait remarquer dans sa réponse : Dieu lui-même requiert du peuple d’Israël qu’il fasse appel à des juges humains, et de se soumettre humblement à la décision des juges :

Tu te conformeras à la loi qu’ils t’enseigneront et à la sentence qu’ils auront prononcée ; tu ne te détourneras de ce qu’ils te diront ni à droite ni à gauche. L’homme qui, par orgueil, n’écoutera pas le sacrificateur placé là pour servir l’Éternel, ton Dieu, ou qui n’écoutera pas le juge, cet homme sera puni de mort. Tu ôteras ainsi le mal du milieu d’Israël, tu te conformeras à la loi qu’ils t’enseigneront et à la sentence qu’ils auront prononcée ; tu ne te détourneras de ce qu’ils te diront ni à droite ni à gauche. L’homme qui, par orgueil, n’écoutera pas le sacrificateur placé là pour servir l’Éternel, ton Dieu, ou qui n’écoutera pas le juge, cet homme sera puni de mort. Tu ôteras ainsi le mal du milieu d’Israël.

Deutéronome 17:11-12

Hooker fait remarquer qu’assurément à cette époque il y avait des occasions où des Israélites isolés étaient convaincus que les juges avaient injustement jugé, mais Dieu enjoint malgré tout à la soumission — sinon « nous n’éviterions jamais la confusion et n’atteindrions jamais une paix durable » (Laws of Ecclesiastical Polity, préface, 6.3).

Nous devons obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes

Néanmoins, il y a toujours cette clause cruciale : « Nous devons obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. » (Actes 5:29) Il y a des moments où nous devons désobéir même aux plus hautes autorités terrestres, et en effet, il y a des occasions où nous n’avons même pas besoin de perdre du temps à saisir les tribunaux : lorsque nous sommes obligés de désobéir à un commandement clair de Dieu. Mais est-ce le cas ? Les circonstances individuelles et les restrictions locales varient grandement, aussi je me contenterais d’une réponse générale. Mais je vais offrir trois principes qui peuvent nous aider à répondre à la question.

I. Il y a une différence cruciale entre une loi injuste et une loi qui exige de commettre l’injustice.

La première chose qu’il nous faut réaliser est qu’il y a une différence cruciale entre une loi injuste et une loi qui exige de commettre l’injustice. Prenez, par exemple, la différence entre un régime qui permet l’avortement, et une loi qui oblige les docteurs à accomplir des avortements. Alors que les chrétiens peuvent s’opposer ardemment aux deux, seule la dernière nous force à invoquer le principe qu’« il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes ».

Nous pouvons être forcés de penser — et certains chrétiens peu prudents l’ont parfois suggéré — qu’un gouvernement qui légalise l’avortement renonce par là même à son autorité, parce qu’il fait défaut dans son devoir basique de fournir la justice. Mais si nous appliquons ce standard avec cohérence, très peu de régimes dans toute l’histoire humaine garderaient une autorité légitime. En fait, historiquement, les chrétiens ont insisté sur le besoin de se plier à des lois qui impliquaient une injustice, même indirecte.

Prenons, par exemple, les pays qui soutiennent les procédures d’avortement avec l’argent du contribuable. Nous pouvons supposer que dans un tel cas, nous devrions refuser de payer nos impôts pour éviter de collaborer avec le mal. Mais cela signifie-t-il qu’un chrétien doit se retenir de payer ses impôts dès qu’il pense que les impôts sont utilisés pour des buts injustes ? Si c’est le cas, alors encore une fois, quasiment tous les régimes de l’histoire perdraient leur autorité à lever des impôts, et Paul semble prévenir un tel raisonnement en Romains 13:7.

Les éthiciens chrétiens ont donc distingué entre différentes formes de coopération avec le mal et réservé les résistances frontales pour les cas où les chrétiens sont personnellement appelés à agir en violation du commandement de Dieu. Un chrétien peut donc, par exemple, penser que le gouvernement a tort d’exiger de porter des masques. Mais vu que porter un masque n’est pas un péché en soi, il est toujours obligé de s’y soumettre.

II. Distinguer entre ce que Dieu prescrit et ce que Dieu interdit

Le deuxième point est que nous devons reconnaître une asymétrie entre ce que Dieu commande, et ce qu’il interdit. Qu’est-ce que j’entends par là ? Eh bien, prenez la situation présente : certains ont défendu que, puisque Dieu commande à l’Église de se rassembler physiquement pour le culte, nous devons obéir à Dieu et désobéir au magistrat qui nous interdit de faire ce que Dieu commande. Tout comme nous devons désobéir à une autorité civile qui nous commande de faire ce que Dieu interdit (par exemple, l’avortement). Cela semble une évidence au premier regard, mais il faut regarder de plus près.

Voici : Dieu nous ordonne de manger (pas par de longs textes ; mais nous avons de toute évidence une responsabilité morale de soutenir notre vie et notre santé). Un parent peut cependant envoyer un enfant désobéissant au lit sans manger parfois. Est-ce que l’enfant doit obéir à Dieu (et manger !) ou à ses parents (et ne pas manger) ? Eh bien non, parce que le commandement divin de manger nous laisse de la marge (et est donc potentiellement sujet aux autorités humaines) sur le moment où il faut manger. Une interdiction divine est toujours en vigueur — vous devez en tout temps vous retenir de faire ce que Dieu vous interdit de faire. Mais vous ne pouvez pas, par définition, faire en tout temps quelque chose que Dieu commande.

Même « priez sans cesse » ne peut pas être pris au sens littéral, ou alors nous ne ferions rien d’autre que prier. De la même façon, quand Dieu nous ordonne de nous rassembler physiquement pour le culte, il ne nous dit pas quand le faire. Le faire chaque dimanche est une coutume ancienne et vénérable, mais elle n’est pas sans exceptions. Les circonstances peuvent nous empêcher d’accomplir ce commandement parfois (par exemple, vous ne devriez pas prendre la voiture pour aller à l’Église au milieu d’un ouragan).

Il est donc tout à fait possible que le magistrat civil puisse temporairement interdire ce que Dieu commande, sans engendrer une crise quant à l’obéissance chrétienne. Cela si l’interdiction est raisonnable, bien fondée et adoptée en dernier recours.

III. Nous sommes tous faillibles

Mais alors, pouvons-nous résister à une autorité gouvernante qui nous interdit d’accomplir nos devoirs ordinaires, si cette interdiction est hâtive, non nécessaire, et déraisonnable ? Eh bien oui, mais attendez, pas si vite ! Nous devons nous souvenir que ce n’est pas parce que Je pense que c’est hâtif, non nécessaire et déraisonnable que ça l’est nécessairement.

Le gouvernement est faillible, mais nous aussi — y compris les Églises et les pasteurs. Quand nous sommes dans le domaine du raisonnement simplement probable — c’est-à-dire, ce qu’il faut faire ou ne pas faire pour gérer une pandémie — nous devons être réaliste quant à nos propres limites et faire attention à ne pas sauter vers des conclusions catégoriques. Invoquer un commandement de Dieu pour soutenir nos propres jugements privés peut être une façon d’enfreindre le troisième commandement. C’est pourquoi nous devons être reconnaissants envers le « magistrat subalterne ». Précisément parce que nos propres jugements sont limités et faillibles, nous pouvons et devons nous appuyer sur la sagesse des officiers du pouvoir pour interpréter et maintenir les lois.

Nous pouvons et devons faire appel à ceux qui ont l’autorité pour être protégés si nous questionnons la sagesse ou la justice de leurs ordres.  Nous pouvons et devons faire appels aux tribunaux si nous questionnons la légalité ou la constitutionnalité des ordres qui nous sont imposés. Nous pouvons et devons insister sur l’autorité de l’état de droit, même en nous souvenant qu’ils ne peuvent nous donner et ne nous donneront pas une parfaite justice. Seul Dieu peut le faire, mais nous pouvons néanmoins le louer avec reconnaissance d’avoir ordonné des puissances qui sont des agents de relative justice et ordre dans un monde désordonné et pécheur.


Illustration: David Wilkie, Sermon de Knox devant les seigneurs de la congrégation le 10 juin 1559, huile sur bois, 1832 (Londres, Tate Gallery).

Etienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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