Du populisme évangélique
29 janvier 2021

Je republie ici un ancien article de réaction à une prise de position de 2019 de l’Alliance évangélique mondiale, suite à un nouveau communiqué de leur part après les récents événements au Capitole à Washington : « Nous prions tout particulièrement pour que les pasteurs et les dirigeants d’Églises aient la force et la sagesse de servir en première ligne pour bâtir des ponts au sein de communautés divisées et encourager une approche conforme au Christ dans la politique et la vie publique. » En contre point de cette déclaration hâtive, non nécessaire, et remplie de jargon post-moderne, je republie cette mise au point.


La danse incertaine entre évangéliques et populistes

Ce n’est un secret pour personne que Trump et Bolsonaro, les deux figures les plus visibles du populisme aujourd’hui, doivent en grande partie leur élection au soutien massif des communautés évangéliques de leurs pays. Cela a valu en France un article assez mordant de la part d’Henri Tincq qui titrait : « les Églises Évangéliques, alliées du populisme aux quatre coins de la planète ». De même, Brut a commis un reportage assez outrancier à ce sujet. Kévin Dreyfus à ce sujet a posté une belle réponse bien complète. J’en profite pour le féliciter, c’est un honneur qu’il soit des nôtres, et je le remercie pour sa compétence. Le CNEF, inquiet à juste titre, a lui aussi eu une réaction officielle pour se démarquer au plus fort de cette accusation. Leur première réaction m’avait chagriné, car elle concédait trop à nos adversaires. Cependant, au cours de mes recherches, je ne l’ai pas retrouvée et il semblerait qu’ils aient supprimé cette vidéo. Cela prouve qu’ils apprennent très vite et qu’ils sont très à l’écoute, chose pour laquelle je les félicite.

Nous en venons donc à l’occasion de cet article : l’Alliance Évangélique Mondiale a émis une déclaration dans laquelle ils s’engagent contre le populisme. Dans sa déclaration officielle à l’ONU, l’AEM dit : 

Alors que nous affirmons le droit et le besoin pour chaque nation de pourvoir à sa propre sécurité, nous sommes inquiets que des soi-disant valeurs chrétiennes soient utilisées pour susciter de la haine, voire des discriminations contre les autres religions, ou d’autres nationalités ou régions du monde.

Le problème n’est pas dans les mots : ils sont très bien et expriment quelque chose de tout à fait chrétien. Le problème est dans leur ambiguïté. « Haine » est utilisé aussi pour désigner l’opposition aux lobbies LGBT. « Discrimination contre les autres religions » est utilisé aussi pour désigner l’apologétique contre l’islam. De même, prendre position contre le « nationalisme » a l’air d’en condamner toutes les formes, des plus dignes d’éloge jusqu’aux plus idolâtres. Or, il est indéniable que nos frères se retrouvent dans ces catégories.

En bref, l’AEM a l’air de condamner une partie de notre propre communauté et de justifier les accusations que nos frères du Brésil et des États-Unis (et même de France) reçoivent. Le problème n’est d’ailleurs pas que celui de l’AEM. À l’intérieur même des États-Unis, il y a un fossé entre des présidents d’institutions qui s’affirment très never Trump et leur base qui est très pro-Trump. Ce fossé est regrettable et ne devrait pas exister dans le monde évangélique, où les leaders sont censés être au service de leur base.

L’AEM aurait dû utiliser des mots plus précis et moins ambigus, voilà qui est dit. Mais il faut aller au-delà de ce simple événement et se poser la question du lien entre protestants évangéliques et populisme :

Quelle relation devons-nous avoir au populisme ?

Les porte-paroles institutionnels ont raison : cibler un bouc-émissaire (migrants, juifs, etc.) et le persécuter n’est pas conforme aux Évangiles. Pourtant, des centaines de milliers d’évangéliques soutiennent des candidats populistes, et cela ne peut être expliqué par la thèse de la grande apostasie — par ailleurs ridicule et dégradante. Pour résoudre ce puzzle, je vais devoir faire quelque chose de très impopulaire à notre époque : faire des distinctions.

Thèse

L’article va soutenir la thèse suivante : Les évangéliques peuvent être populistes, au sens modal et non moral

Mieux vaut que j’expose vite les distinctions et raisonnements qui aboutissent à cette conclusion.

La difficile définition de « populisme »

Ce n’est pas un grand secret : il y a un définition de populisme par personne. Une référence intéressante sur ce point est l’article du Monde : « Du bon usage du mot populiste dans le Monde » par Franck Nouchi. Il y rapporte la remarque d’Ernesto Laclau :

Le populisme est un concept insaisissable autant que récurrent. Peu de termes ont été aussi largement employés dans l’analyse politique contemporaine, bien que peu aient été définis avec une précision moindre. Nous savons intuitivement à quoi nous nous référons lorsque nous appelons populiste un mouvement ou une idéologie, mais nous éprouvons la plus grande difficulté à traduire cette intuition en concepts.

Ou bien encore :

Même si le terme a des racines historiques précises, il véhicule aujourd’hui à la fois une connotation “morale” et un sens à la fois trop large et trop flou. Élu sur une vague dégagiste, Emmanuel Macron, qui s’oppose au “système”, et qui contourne les corps intermédiaires, est porteur lui aussi d’une forme de populisme. Il pousse le paradoxe jusqu’à jouer sur des ressorts “populistes” pour échapper à la vague “populiste”

Solenn de Royer

Cependant, beaucoup d’efforts de définitions — que l’on retrouve dans l’article de Wikipédia — semblent se sédimenter autour d’«  une approche politique qui oppose le peuple aux élites politiques économiques ou médiatiques. » C’est ce que j’appellerais la définition modale du populisme, comme celle que Solenn de Royer met en exergue quand elle parle de Macron qui utilise les « ressorts » populistes.

Et il y a le populisme que dénonce l’Alliance évangélique mondiale, avec maladresse. Selon ses propres termes, le populisme est « la haine et la discrimination à l’égard de ceux adhérant à d’autres religions, ou d’autres nationalités et régions du monde ». Et c’est ce que j’appellerais la définition morale dénoncée par Franck Nouchi.

Laquelle de ces deux définitions est la plus vraie ? Pour moi, c’est sans conteste la définition modale.

La définition morale n’est qu’un accident du populisme, dans le sens où il est possible d’opposer le peuple aux élites sans verser dans « la haine et la discrimination ». En France, la France Insoumise est complètement populiste au sens modal, tout en affichant bien à quel point elle se démarque de la définition morale. C’est peut-être pour cette raison que l’AEM a précisé qu’elle s’opposait au populisme « nationaliste ». Pourquoi n’a-t-elle pas dit « nationalisme » tout court par ailleurs ?

Et encore, je suis gentil : la définition morale n’est pas vraiment une définition du populisme. C’est un abus de langage. Seul l’usage me force à nommer « populisme » ce qui n’est que la bonne vieille haine moderne.

Oui, les évangéliques peuvent être populistes

Ce point étant clarifié, il apparaît plutôt normal que beaucoup d’évangéliques soient populistes dans leurs idées ou actions.

La dénonciation des élites corrompues — qu’elles soient politiques, économiques ou religieuses — est même un des traits les plus marquants des évangiles. Le discours de Jésus en Matthieu 23 est un chef d’œuvre de rhétorique populiste — au sens modal. De même, c’est un thème très courant chez les prophètes : Ézéchiel, Nahum, Michée, Ésaïe… tous de grands populistes dans leurs dénonciations des élites d’Israël. S’ajoute à cela le fait que les évangéliques appartiennent souvent aux classes modestes — celles qui souffrent le plus de la mondialisation ; il est normal que beaucoup d’entre eux soient populistes.

Contre cela, je tiens donc à dire que l’Alliance évangélique mondiale a raté la cible dans sa dénonciation publique et officielle. Voulant dénoncer la haine moderne, ils ont livré à la critique une démarche utilisée par Jésus, et leurs frères évangéliques par la même occasion. Au vu de leur importance et de leur visibilité, il serait bon qu’ils nuancent leur propos, affinent leur vocabulaire et enlèvent le mot « populiste » de leur déclaration.

Conclusion

Il est temps d’en tirer des conclusions :

  1. Que nos représentants ne se hâtent pas de se séparer de toute forme de populisme. La solution n’est pas de lever les mains en l’air en criant « Moi pas populiste ! » et par l’occasion de condamner une grande partie de notre communauté.
  2. Plutôt que d’avoir peur, nous devons faire la distinction : Non pas notre éthique (étrangère au populisme dans son sens moral), mais notre engagement envers les opprimés et pour la justice. Si défendre la justice, dénoncer les corrompus et voter pour ceux qui les dénoncent est du populisme… alors oui, nous sommes populistes. Mais que peut-on nous reprocher ?
  3. Avoir de la charité pour la base comme pour nos représentants : l’AEM et ses semblables font face à des pressions immenses, et sont plongés dans un milieu toxique. Il est normal qu’ils dérapent ainsi, pour autant qu’ils changent de conduite. De même, il est normal que la base des évangéliques votent et soutiennent des discours contre les élites : il n’y a rien de plus évangélique, comme le montre Matthieu 23.

Etienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

3 Commentaires

  1. Romuald

    Merci Mr Omnès

    mais “populisme” est un terme déjà .. suranné. Il ne suffit plus. C’est maintenant le tour de : complotiste !

    Salutations.

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    • Etienne Omnès

      Pas sûr. “Populisme” s’oppose à “Globalisme”, alors que complotisme n’a pas du tout cette opposition. On se souviendra du complot russe imaginé par les globalistes américains auquel a succédé le complot démocrate imaginé par les partisans de Qanon.

      Réponse
  2. Romuald

    Oui, mais il me semble que “complotisme” est également instrumentalisé par le “Globalisme” pour discréditer ses opposants. C’est un cran au-dessus du terme “populisme” a priori devenu insuffisant et qui permet de “mieux disqualifier pour mieux dominer”, comme dirait le philosphe F. Lordon (https://www.monde-diplomatique.fr/2017/10/LORDON/57960).

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