L’eucharistie chez Ignace d’Antioche — Romel Quintero
13 avril 2021

Romel Quintero est un jeune théologien réformé colombien, responsable du site Irenismo Reformado [Irénisme réformé]. L’article que nous proposons aujourd’hui en traduction a été publié en espagnol en novembre 2020.


Ignace fut le deuxième évêque d’Antioche et l’un des premiers pères de l’Église (les « pères apostoliques »). Il est surtout connu pour son martyre, situé au cours du règne de Trajan (98-117). Sur le trajet de Syrie à Rome, où il serait exécuté, il écrivit sept épîtres : six épîtres à six Églises (aux Éphésiens, aux Magnésiens, aux Tralliens, aux Smyrniotes, aux Philadelphiens et aux Romains) et une pour Polycarpe, évêque de Smyrne. Ces lettres sont le seul témoignage de la doctrine d’Ignace, et on y trouve diverses références à l’eucharistie qui peuvent nous aider à nous faire une idée de ce que croyaient les chrétiens post-apostoliques à ce sujet.

La première chose à dire est que le principal nom que donne Ignace au sacrement de la Cène est eucharistie ; les premiers chrétiens l’ont trouvé dans les récits de l’institution de la Sainte-Cène des Écritures. Selon Matthieu, à cette occasion-là, le Seigneur rendit grâce (εὐλογήσας eulogēsas… καὶ εὐχαριστήσας kai eukharistēsas, Mt 26,26-27) ; Paul répète aussi cela (καὶ εὐχαριστήσας kai eukharistēsas 1 Co 11,24). Le terme grec utilisé dans ces deux passages bibliques, eucharistie, signifie « action de grâce ». C’est aussi le terme qu’utilise Ignace ; il dit par exemple :

Efforcez-vous de vous réunir plus souvent pour rendre à Dieu actions de grâces (εἰς εὐχαριστίαν θεοῦ) et louanges.

Aux Éphésiens, 13.1. 1.

Comme le signal le patrologue espagnol Juan José Ayán Calvo, dans cette phrase, « εὐχαριστία a le sens d’action de grâce en général, même s’il se réfère aussi à l’eucharistie au sens strict. » Ce sens strict du mot est celui qui est le plus fréquent chez Ignace, par exemple dans le passage suivant :

Veillez à ne participer qu’à une seule eucharistie (μιᾷ εὐχαριστίᾳ χρῆσθαι). Une en effet est la chair de notre Seigneur Jésus-Christ, un le calice qui nous unit à son sang, …

Aux Philadelphiens, 4.

Ailleurs, il est encore plus explicite et déclare que l’eucharistie « [est] la chair de de notre Sauveur Jésus-Christ, cette chair qui a souffert pour nos péchés et que dans sa bonté le Père a ressuscitée2 ». Ou, comme nous le dirions aujourd’hui à la lumière des développements ultérieurs, l’eucharistie est le sacrement du vrai corps du Christ.

Mais ce sacrement de l’eucharistie ne peut pas être administré par n’importe qui. Tout au long de ses épîtres, Ignace réaffirme l’obéissance au gouvernement de l’Église, et affirme que seul l’évêque ou quelqu’un qui a reçu de lui délégation peut célébrer l’eucharistie :

Ne faites rien en dehors de l’évêque, de ce qui intéresse l’Église. Ne tenez pour valable que l’eucharistie célébrée sous la présidence de l’évêque ou de son délégué. […] Sans l’évêque, impossile de baptiser ou de faire l’agape.

Aux Smyrniotes, 8.1-2.
Image illustrative de l’article Ignace d'Antioche
Saint Ignace d’Antioche, fresque, monastère de Hosios Loukas (Grèce).

C’est là un indice de poids pour montrer que dans le christianisme, de très bonne heure, on a jugé que l’administration des sacrements était la tâche exclusive du clergé. Comme Paul l’avait déjà dit, les ministres du cultes sont administrateurs des mystères de Dieu (1 Corinthiens 4,1). Si Ignace affirme l’autorité de l’évêque dans la célébration de l’eucharistie, c’est aussi parce que divers groupuscules gnostiques célébraient leur propre eucharistie hors du gouvernement de l’Église visible et en opposition à son enseignement. Par conséquent, leur eucharistie n’était pas la véritable eucharistie. Bien au contraire, « ils s’abstiennent de l’eucharistie et de la prière : ils ne croient pas en effet que l’eucharistie soit la chair de notre Sauveur Jésus-Christ2». C’est pour cela qu’Ignace parle d’un « même pain » qui ne se trouve que dans l’Église qui confesse que Christ est vraiment venu en chair et qui obéit à l’évêque et aux presbytres (anciens). Les paroles suivantes d’Ignace sur l’eucharistie comptent parmi ses plus belles :

Obéissez à l’évêque, aux presbytres, dans une inébranlable unité d’esprit, rompant le même pain, cet adjuvant de notre immortalité, cet antidote de la mort, ce pourvoyeur en Jésus-Christ de la vie éternelle.

Aux Éphésiens, 20.2 (nous soulignons).

Ce même pain est « le pain de Dieu », référence claire à Jean 6,33, où Jésus se qualifie de pain de Dieu. Les mots suivants, toujours sous la plume d’Ignace, sont très beaux eux aussi :

Je ne peux plus savourer les nourritures périssables ou les douceurs de cette vie. C’est du pain de Dieu que je suis affamé, de la chair de Jésus-Christ, fils de David ; et pour boisson, je veux son sang, qui est l’incorruptible amour.

Aux Romains, 7.3 (nous soulignons).

L’autre aspect de la doctrine eucharistique d’Ignace est celui du sacrifice. Oui, l’eucharistie selon Ignace est bien un sacrifice. Cela peut être montré à partir de son affirmation que l’Église est « l’autel du sacrifice ». Contre les schismatiques, il déclare que

S’éloigner de l’autel, c’est se priver du pain de Dieu.

Aux Éphésiens, 5.2?

Juan José Ayán Calvo dit qu’« il faut probablement interpréter l’Église comme communauté de culte ». Le patrologue Johannes Quasten est plus tranchant et dit qu’effectivement, Ignace appelle la communauté qu’est l’Église « autel du sacrifice »3. Ce principe se dégage des mots mêmes d’Ignace, puisqu’il fait référence, comme nous l’avons dit, aux chrétiens qui étaient hors de la communauté de l’Église ou « autel du sacrifice ». Un autre de ses dires peut venir étayer cette idée :

Celui qui demeure à l’intérieur du sanctuaire est pur. Celui qui se tient en dehors ne l’est pas. Autrement dit, celui qui agit à l’insu de l’évêque, des presbytres et des diacres, celui-là n’a pas la conscience pure.

Aux Tralliens, 7.2.

Les schismatiques, comme ils sont hors de l’Église et de son gouvernement, « se privent du pain de Dieu » ; c’est-à-dire qu’ils n’ont ni Christ, ni eucharistie valide. Encore une fois, on comprend par cette expression (« l’autel du sacrifice ») que l’eucharistie est un sacrifice. Pour le dire avec Quasten : « Il semble que ce nom tire son origine de la conception de l’eucharistie comme sacrifice ». L’Église est « l’autel unique » (Aux Magnésiens, 7.1), source d’« un pain unique » (Aux Éphésiens, 20.2). Pour le dire encore autrement, l’Église est le seul lieu où soit offert le sacrifice de l’eucharistie.

Le concept de l’eucharistie comme sacrifice n’était pas une chose nouvelle chez Ignace. De fait, la Didachè qui est antérieure4 appelle l’eucharistie « une offrande pure », en référence à Malachie 1,11. L’eucharistie est un sacrifice au sens où elle est une offrande d’action de grâce pour le sacrifice unique de Christ. Toute la religion chrétienne est une offrande d’action de grâce à Dieu de la part de l’Église ; mais cette offrande de reconnaissance atteint son point culminant au moment de la célébration eucharistique lorsque l’Église, réunie, remercie Dieu pour le sacrifice de Christ et ses bienfaits.

Voilà un résumé de la doctrine eucharistique d’Ignace. Bien qu’y soit cité presque tout ce qu’il a dit à ce sujet, il y a beaucoup à en tirer à notre profit. Il est bien regrettable que les auteurs de l’Antiquité comme Ignace soient parfois critiqués pour leur trop grande simplicité. La réalité est tout autre : dans les épîtres d’Ignace, nous avons une mine de joyaux théologiques et spirituels qui peuvent encore aujourd’hui nous enrichir. C’était sans aucun doute ce que croyaient les protestants orthodoxes des premiers temps, y compris quant à sa doctrine de l’eucharistie. Le scolasticien réformé François Turretin cite par exemple l’exhortation à partager un même pain, pour prouver que le rite eucharistique de la fraction du pain vient des apôtres 5. Étudions donc nous aussi ces épîtres qui ont quantitativement peu à nous offrir, mais beaucoup en profondeur théologique et spirituelle. 


Illustration de couverture : Adolph Treidler, Élisabeth de Brandebourg recevant secrètement la communion sous les deux espèces, gravure d’après un tableau, Zeitschrift für bildende Kunst 9, 1874 (Bretten, Maison Mélanchthon).

  1. Toutes les citations d’Ignace sont tirées de l’édition française de France Quéré, Les pères apostoliques. Écrits de la primitive Église, Paris : Le Seuil, 1980.[]
  2. Aux Smyrniotes, 7.1.[][]
  3. Johannes Quasten, Patrología, t. 1, Madrid : Biblioteca de Autores Cristianos, 2001), p. 75.[]
  4. Le patrologue Juan José Ayán Calvo date la Didachè de l’an 70 environ ; cf. cet autre article de Romel Quintero à ce sujet.[]
  5. Institution de théologie élenctique, 19.25 (t. 3, p. 446 dans la traduction anglaise de G. M. Giger, Philipsburg : Presbyterian and Reformed Publishing) ; Turretin semble citer Aux Philadelphiens 4 et Éphésiens 20.2.[]

Arthur Laisis

Arthur est lecteur dans les Églises réformées de Lituanie, et continue sa formation au ministère pastoral en deuxième cycle de théologie à la faculté Jean Calvin. Également enseignant en linguistique à l'université, il a notamment la charge de la relecture des articles du site et propose fréquemment des traductions. Il s'intéresse principalement à l'ecclésiologie et à la christologie, ainsi qu'à l'histoire de la Réforme en Europe continentale.

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