Brève histoire de la piété réformée
24 mars 2022

J’ai eu à cœur de synthétiser une lecture récente: Christ’s Churches purely reformed de Philipp Benedict que je recommande fortement.. C’est une somme académique qui raconte l’histoire « sur le terrain » de la Réforme. Je vais dans une série de prochains articles synthétiser le contenu de ce livre en « histoires très rapide »de la taille d’un article de blog, afin de vous partager les richesses de ce livre, et de l’histoire de nos pères. Cette semaine: un condensé de l’histoire de la piété réformée.


Dans les premières générations de la Réforme, la liturgie réformée très dépouillée et focalisée sur la Bible choquait les catholiques et les luthériens. Les réformés anglais ont poussé encore plus loin les habitudes de lecture personnelle de la Bible, et ont influencé le reste du monde réformé, mais ne définissent pas à eux seuls la piété réformée. Jusqu’où cette transformation de la piété est-elle allée ?

Remarques sur le culte collectif

Benedict présente des extraits de The Parisian Passwind Answering the Roman Pasquino, On the Life of Those who Have Moved to Geneva, and Claim to Live According to the Reformation of the Gospel, une satire romaine qui présente néanmoins des détails authentiques des tous premiers cultes réformés français. Ils feraient un très bon sujet d’article en soi, mais c’est trop long pour que je m’y attèle ici.

Le défi initial des réformateurs est la persistance des pratiques médiévales dans le culte. De ce point de vue, la Réforme est une rupture radicale, surtout dans le calendrier liturgique, qui est quasiment aboli. Pas de jours saints en dehors du dimanche à Genève et en Écosse. En France, au Palatinat, à Zurich, Berne et aux Pays-Bas, on garde Noël, Pâques, l’Ascension et Pentecôte. Le Palatinat et les Pays-Bas fêtent aussi le jour de l’an. C’est tout ce qui reste des soixante jours saints médiévaux.

Pour Noël, la fameuse opposition des puritains à Noël vient du « trop plein » de jours saints gardé dans la demi-réforme liturgique anglaise (vingt-sept en tout). Dans leur opposition à cette demie-mesure, les puritains s’opposent à Noël, et cette opposition s’exporte dans les Pays-Bas au début du XVIIe siècle. Mais il y a des résistances si fortes à l’intérieur même des réformés que cela ne dure guère, même dans les territoires les plus convaincus.

Quand la fête de Noël fut suspendue un temps dans différentes communautés comme à Utrecht, des placards dénonçaient « l’Église juive » qui chassait Christ et son anniversaire. […] Dans bien des endroits, le peuple restait profondément attaché aux rituels de Noël. La pression populaire à Genève a même motivé souvent le Petit Conseil genevois à restaurer la célébration de Noël ; ils finirent par vaincre l’opposition de la Compagnie de pasteurs et restaurèrent les vacances de Noël en 1694.

Benedict Philipp, Christ’s churches purely reformed, pp. 495-6

L’abolition des jeûnes rituels liés au Carême n’a pas fait disparaître le jeûne du culte : ils sont toujours d’actualité pour les jours de prière extraordinaire (à l’occasion d’un désastre) et en préparation des quelques fêtes restantes.

Les cultes en eux-même étaient bâtis autour de la prédication. Les chants n’étaient pas exclusivement des psaumes, jusqu’à ce que Marot et Bèze les versifient, sauf en Hongrie. Les prêches durent environ 1h20 (d’après une étude historique) en exposant systématiquement un livre de la Bible, dimanche après dimanche. L’attention est de mise, car on doit ensuite être capable de restituer et discuter du sermon du matin.

L’espace intérieur des églises est réarrangé pour fonctionner davantage comme un auditorium. À la place des images, des tableaux portant les Dix Commandements et autres versets bibliques. Si l’idée de base est la pleine égalité des membres et le refus des sièges réservés, cette convention ne résiste pas longtemps à la pression sociale, ce qui engendre des conflits de rang, commes les étudiants en théologie de Nîmes qui font la grève de la lecture parce que les sièges réservés aux notables les mettent trop loin du pupitre. La séparation des sexes semble aussi avoir été appliquée à Genève, en France, et aux Pays-Bas.

L’assiduité est compliquée à obtenir pour la première génération, mais s’améliore avec le temps :

L’obligation d’assister chaque semaine à de longs sermons a d’abord rencontré une certaine résistance dans de nombreux endroits. L’absentéisme était un problème majeur tant dans le comté de Neuchâtel que dans le Palatinat dans la seconde moitié du XVIe siècle. Dans le Palatinat, les pasteurs se plaignaient que ceux qui se présentaient pour le sermon lisaient trop souvent Till l’Espiègle [conte humoristique de l’époque], riaient, ou mangeaient des noix et jetaient les coquilles depuis le balcon sur ceux qui étaient assis en dessous. Le compte-rendu des visites laisse entendre que les foules aux offices du dimanche sont devenues plus nombreuses et plus respectueuses avec le temps. À Deux-Ponts, en 1608-09, l’assistance aux principaux offices dominicaux est jugée bonne dans soixante-cinq paroisses, acceptable dans neuf et insuffisante dans quatorze. À la fin du XVIIe siècle, les taux de fréquentation élevés semblent être la norme en Écosse, et les kirk sessions [consistoires] s’efforcent d’obtenir une fréquentation parfaite. Les registres d’absentéisme effectués par les anciens d’une paroisse font état d’un nombre déjà faible de quarante-quatre absentéistes dans les années 1690, mais quatre décennies plus tard, ce nombre n’était plus que de cinq, et un nombre croissant de ces cas mentionnent que les voisins étaient « offensés » par ceux qui travaillaient le dimanche.

Ibid., pp 499-500

Là où l’assistance n’est pas obligatoire, nous n’avons que les journaux intimes pour nous renseigner. Nous avons aussi bien des « bêtes de culte » qui assistaient à 112 sermons par an, jusqu’à trois le jour de Noël, que d’autres qui ne vont qu’à dix-sept ou vingt services dans l’année (soit un peu moins de la moitié).

En plus du sermon principal le dimanche matin, il y avait souvent une exposition du catéchisme ou un deuxième sermon l’après-midi, et un autre sermon en milieu de semaine. Cependant, les niveaux de fréquentation étaient bien inférieurs, au point que la pratique du sermon de milieu de semaine cesse progressivement.

La Cène

Pour le rituel de la Cène, chaque figure de la première ou deuxième génération en a proposé un. Pour Zwingli et la suisse allémanique, c’est la lecture des textes pertinents avec prière antiphonée, récitation du credo, puis distribution du pain et du vin. Pour Calvin, la Suisse Romande, et la France, le rituel est décrit dans l’ouvrage satirique mentionné plus haut :

Trois ou quatre fois par an, selon les règles édictées par les autorités, on dresse dans l’église deux tables recouvertes chacune d’une nappe, et l’on place beaucoup d’hosties à gauche, et trois ou quatre tasses ou verres à droite, avec beaucoup de carafes pleines de vin blanc ou rouge sous la table. Après le sermon, le prédicateur descend de la chaire et va au bout de la table, du côté où se trouvent les hosties, et, la tête découverte et debout, il place un morceau dans la main de chaque personne, en disant : « Souvenez-vous que Jésus-Christ est mort pour vous. » Chaque personne mange son morceau tout en marchant jusqu’à l’autre bout de la table, où elle prend quelque chose à boire à l’un des anciens, ou à une autre personne déléguée à cette tâche, sans rien dire, tandis que les diacres, la tête découverte, versent le vin et fournissent des hosties supplémentaires s’il n’y en a plus. Pendant tout ce temps, quelqu’un d’autre lit en chaire, en langue vernaculaire et la tête découverte, l’évangile de Saint Jean, depuis le début du treizième chapitre, jusqu’à ce que tout le monde ait pris son morceau, hommes et femmes, chacun à sa table… et après cette collation, tous vont dîner.

Ibid., pp. 491-2.

Ce rituel sert de bases au rituel du Palatinat, qui est la base du rituel allemand. Les Églises néerlandaises, écossaises, certaines Églises allemandes suivent le rituel de Jan Łaski où la cène est servie aux membres assis autour d’une table. Les Anglais et les Hongrois, avec leurs demi-réformes liturgiques, gardent des éléments médiévaux comme l’autel, la génuflexion et l’élévation de l’hostie.

Seuls les professants pouvaient être admis à la Cène. Les jeunes ne pouvaient la prendre qu’après avoir montré qu’ils maîtrisaient le catéchisme (Genève, pays de Vaud), ou bien qu’ils savaient réciter les Dix Commandements, le credo, et le Notre Père (Écosse, certaines Églises françaises). Il y avait un vrai temps de préparation et de réflexion sur soi avant de prendre la Cène. Cela dit, à moins d’être formellement suspendu par le consistoire, il n’y avait pas d’autre obstacle pour celui qui en était secrètement indigne.

À la fin du Moyen Âge, on en était venu à la prendre une fois par an. Calvin était pour la prendre chaque semaine, mais le Conseil de Genève ne l’a autorisé qu’une fois par trimestre. Ce fut la pratique retenue dans la plupart des Églises réformées continentales, avec des variations allant de une fois par mois (Bâle, Nassau-Dillenberg, congrégationnalistes anglais et américains) à une ou deux fois par an en Écosse, sachant que le pasteur pouvait la retenir s’il jugeait que son assemblée n’était pas digne, au point où il se passait parfois cinq ans sans que personne ne prenne la Cène. Par conséquent, quand c’était un dimanche de Sainte Cène, absolument tous les membres de l’Église étaient présents.

La grande rareté des services de Cène écossais en faisaient des occasions de grand rassemblements et de si grande fièvre religieuse que c’étaient des réveils avant le Réveil. On estime aujourd’hui que ces services eucharistiques écossais sont les ancêtres des services de réveils évangéliques modernes.

Baptême

Le baptême n’était pas considéré comme absolument nécessaire pour le salut, contre la théologie et la pratique médiévale. Pourtant, les parents étaient très pressés de baptiser leurs enfants dans les quarante-huit heures suivant la naissance, ou de les faire baptiser par la sage-femme. Contre cela, les pasteurs réformés exigent que les baptêmes se fassent devant toute l’assemblée. À la première génération, il y eut pas mal d’oppositions voire d’insultes de la part de parents qui gardaient cette angoisse de savoir leur petit en enfer (rappelons qu’à cette époque la mortalité infantile était horriblement normale). En Écosse, il y eut le cas d’un père cherchant à baptiser d’urgence son enfant illégitime parce que la mère était morte en couches, et qu’aucune nourrice ne voulait prendre soin d’un enfant non baptisé. Mais pour les générations suivantes, quoique l’angoisse reste vaguement présente, il semblerait que les assemblées aient accepté cette exigence, et que les enfants soient baptisés de plus en plus tard, quitte à ce que certains meurent sans baptême. En parlant de la France, le synode de 1607 (La Rochelle) ordonne que le baptême conféré par les sages femmes à la naissance soit considéré comme nul. Visiblement, il était courant à cette époque que les gens parviennent jusqu’à la vieillesse dans l’Église réformée sans autre baptême que celui-là.

Divers

La discipline française interdisait les noms non bibliques, ou ridicules1. Par conséquent, mesurer le taux de prénoms « conformes » donne une bonne mesure de l’adhésion sincère des familles à la Réforme. Jusqu’à un tiers des prénoms donnés à Neuchâtel et Genève dans la décennie 1560 sont tirés de l’Ancien Testament, alors qu’ils étaient inexistants avant la Réforme. Il y a davantage de ces prénoms « identitaires » à Lausanne que dans le village vaudois d’Avenches, ce qui montre que la Réforme était plus enracinée dans le chef-lieu que dans sa campagne. Mais plus tard, ces prénoms « identitaires » ont décru, par crainte d’imposer une marque trop visible sur les enfants. Les puritains connurent la mode de prénoms « hortatoires » (exhortant à la vertu) comme Praise-God Barbon, lui même le père de Nicolas If-Jesus-has-not-died-for-thee-thou-hast-been-damned Barbon. Ces prénoms faisaient partie de la démarche séparatiste puritaine, les mettant à part de ces chrétiens charnels qui se contentaient d’appeler leurs enfants James, comme l’infâme serviteur du pape James II etc.

Curieusement, l’abolition du carême n’a pas mis fin à l’idée que le carême était une période néfaste pour les mariages, idée enracinée dans le droit canon médiéval interdisant le mariage pendant cette période. Les huguenots continuaient d’éviter de se marier dans cette période.

La grande austérite des rites funéraires réformés choquaient les contemporains. Mais pour les pasteurs, il s’agissait de tuer toute la superstition romaine qui encombrait particulièrement le moment des funérailles, avec toute une économie impie qui s’était développée autour des funérailles. Cercueil, caveau, fini. De même, l’accompagnement dans l’agonie met l’accent non pas sur le sacrement comme pillule anti-enfer, mais sur le parcours de foi qui certifie que l’on est sur le point de connaître la vie éternelle. Cela dit, ces réformes butent parfois sur des coutumes de commémorations telles que les cortèges funéraires et le glas, qui ont du mal à partir.

Mais tout compte fait, lorsqu’on considère l’ampleur des réformes liturgiques qui ont été faites et le bouleversement qu’elles ont représenté, il y a eu très peu de résistance, et elle s’est dissipée avec le temps. La réforme liturgique a été un succès.

Dévotions familiales, lectures bibliques et catéchisme

Catéchisme et école

Le culte du dimanche n’était que la suite des cultes familiaux. Comme on l’a vu, pour participer à la Cène, il fallait montrer une connaissance basique du catéchisme, et on a très vite organisé l’enseignement de celui-ci. Le tout premier fut le catéchisme de Leo Jud, de Zurich. Il y avait des séances du « petit catéchisme » chaque dimanche après-midi, et un « grand catéchisme » par trimestre pour les adultes, avant la Cène. Connaître son catéchisme devint un critère non seulement pour être admis à la Cène, mais aussi pour recevoir l’aumône, se marier, voire s’installer au Palatinat. L’enseignement du catéchisme a motivé l’établissement d’écoles primaires en Pologne, en Écosse et aux Pays-Bas.

Lors d’une visite de trois « écoles à la maison » huguenotes tenues par des lyonnaises en 1679, il y avait comme manuels le Nouveau Testament, le psautier de Marot, et l’alphabet et catéchisme de Genève. Après le catéchisme, le deuxième effort d’apprentissage était la lecture. Et après seulement, l’écriture. Cet enseignement en primaire allait de pair avec un effort général de lecture de la Bible : à Genève, on demande à ce que toutes les familles possèdent une bible. En Écosse, c’est une obligation à partir d’un certain revenu. Rappelons qu’à cette époque, une Bible complète coûtait trois jours de salaire d’un artisan et cinq jours d’un travailleur non qualifié, soit un équivalent approximatif de 350 €2. Certains riches mécènes achètent des bibles pour les familles plus pauvres.

Autre effort des consistoires : promouvoir les dévotions familiales. Le premier objectif des visites pastorales est de vérifier cette pratique. Nous avons des études qui mesurent le vrai degré de participation des fidèles à ces efforts de catéchisme et dévotion familliale. Dans les premières générations après la Réforme, les résultats sont mitigés. Le Palatinat adopte une loi de 1593 imposant de prouver une connaissance minimale de la religion pour s’installer et se marier : on s’est rendu compte que tout juste un tiers de la population était capable de citer les Dix Commandements, le credo, le Notre Père, et d’expliquer la signification du baptême et de la Cène. Un pasteur locale parle d’aveuglement horrible, coupable et païen. À Deux-Ponts :

À Oppenheim, au moment de la première communion, 34 % des enfants connaissent bien leur catéchisme, 54 % n’en connaissent que des bouts, 12 % n’ont pas pu répondre à une seule question, les filles s’en sortant mieux que les garçons. Un ministre frison (Pays-Bas) a visité trente-six membres sans histoire de son Église : seuls 7 comprenaient bien le catéchisme, 19 en avaient des fragments, 5étaient « ignorants » et 7 carrément opposés à l’idée de l’apprendre ; il les admet quand même à la Cène. Bref, même si les choses vont mieux au fil des générations, l’acquisition du catéchisme est très imparfaite, et les restrictions d’accès sont interprétées (très) largement.

En conséquence de tous ces efforts d’éducation, les taux d’alphabétisation montent dans la période, mais pas forcément plus que dans les régions catholiques. En fait, comme l’éducation est orientée vers la lecture pieuse, les gens savent souvent lire, mais pas écrire. Pour ne prendre qu’un exemple, lors du réveil de Cambuslang en 1743, 74 des femmes dont on a gardé l’histoire savaient lire, mais seulement 8 savaient aussi écrire. On apprenait à lire pour lire la Bible, mais pour ce qui était d’écrire, c’était des motivations professionelles plutôt que confessionnelles.

La possession de livres suit cette effort d’alphabétisation, et cette fois, il y a une vraie différence avec leurs voisins catholiques:

On trouve facilement des preuves anecdotiques de simples chrétiens ayant une dévotion personnelle et des habitudes de lecture de la Bible importantes. Bien sûr, il y a les « bêtes de piété » comme Jacques Spon qui fait un sermon d’une heure le matin à sa famille, et une prière et une méditation le soir. Mais George Tross raconte que chez un pasteur français, il n’y avait pas d’autres dévotions que la lecture d’un chapitre de la Bible par le fils, un psaume, et un texte du manuel liturgique d’un dimanche. Si c’est ainsi chez un pasteur français, on peut imaginer qu’il existait plus d’une famille sans aucune habitude de piété familiale.

Ainsi, le seul vrai succès franc est l’apprentissage de la lecture et l’inclusion de la Bible dans les familles, même si elle n’était pas forcément bien connue et utilisée.

La piété puritaine

En plus d’être la tradition de piété réformée la plus complète, c’est aussi celle sur laquelle on a le plus de documentation, par la pratique des journaux intimes, pour mesurer la réelle mise en place de cette piété.

L’histoire typique est la suivante : né dans une famille pieuse, ils en viennent à être convaincus de péché par la lecture ou l’écoute d’un sermon mettant l’emphase sur la nécessité d’avoir en plus des marques de salut. Catastrophe, je n’ai pas de marques de salut ! Il s’ensuit des phases de dépressions et de pensées suicidaires qui se résolvent par une expérience spirituelle forte où ils récupèrent leur conviction de salut. Par la suite, une intense période d’activité religieuse : par exemple, Wallington se levait pour prier de 2 h à 5 h du matin, se recouchait pour se réveiller ensuite à 6 h. Il assistait à 19 sermons par semaine. À plus long terme, leur vie était une alternance de doutes et de réassurance du salut, consignés dans leur journal.

Parce que c’est le modèle de piété le plus documenté et le mieux étudié, on a longtemps cru que c’était représentatif de la piété réformée ordinaire. Ce n’est pas le cas. Certes, ils ont exercé une influence au-delà de l’Angleterre, conquérant l’Écosse, et trouvant des disciples comme Tellinck et Voetius, mais ont aussi été critiqués par les réformés continentaux. On voit ce contraste dans le sort contrasté entre Bayly (Practice of Piety) et Perkins (The Practice of Piety), deux moralistes anglais :

  • Bayly a été traduit en néerlandais (47 éditions), allemand (28 éditions), français (20 éditions), hongrois, tchèque, polonais, roumain, suédois, et même dans la langue des indiens du Massachussets. Il est chaudement recommandé par les pasteurs hongrois et français.
  • Perkins, qui contient davantage cette recherche de marques du salut propre à la tradition « prédestinarienne expérimentale », est moins bien reçu. En Hollande, il est traduit et imprimé 93 fois. En France, on le boude avec 5 éditions. On le trouve aussi dans des traductions allemandes (35 éditions), hongroise (7 éditions), galloise (4), et tchèque (4 éditions).

La réception élevée des puritains est à mettre en parallèle avec la frustration des efforts de réforme morale de la nadere reformatie: ne pouvant obtenir des magistrats qu’ils réforment les lois publiques, ils ont investi doublement sur le comportement privé, et ils ont beaucoup apprécié la littérature anglaise sur ce point. Il s’est développé une vraie tradition puritaine néerlandaise, semi-séparatisme compris.

Pendant ce temps, en France, Moïse Amyrault critique l’aspect « mécanique » de la piété puritaine, comme si la piété était un travail de professionnel. Ce n’est pas leur salut que les Français craignent de perdre, mais leur liberté de culte, entre les griffes des catholiques. Plongé dans un environnement de controverses apologétiques, les pasteurs français ont une approche plus doctrinale (affirmer la doctrine du salut par la foi seule) et moins experimentale (sentir ce salut) de la grâce de Dieu. La piété huguenote se pratique par la participation scrupuleuse aux assemblées, plutôt que par l’autocritique et la méditation solitaire. Lorsque Trosse le puritain a visité un pasteur français, non seulement il était choqué que les dévotions familiales fussent si laxistes, mais en plus, ce barbare laissait sa fille danser le dimanche après-midi ! Lorsque ledit pasteur mourut en tombant d’une tour qu’il construisait un dimanche, Trosse nota que c’était un jugement de Dieu contre ceux qui brisaient le sabbat.

Entre les deux extrêmes, l’Allemagne développe des poches du piété puritaine autour de la Suisse alémanique et de la frontière hollandaise. Dans tous les cas, la piété réformée dépasse de loin la question des marques du salut et les pratiques puritaines. Les puritains ne sont pas non plus le développement nécessaire et logique de la Réforme, ils n’en sont qu’une des branches.

Pour quel impact ?

Dans les premières générations « héroïques » de réformés, où le risque était réel pour qui était protestant, les convertis choisissaient une nouvelle identité puissante, qu’ils marquaient par des prénoms tirés de l’Ancien Testament donnés à leurs enfants, en rupture avec les traditions familiales. Dans cet esprit de rejet du papisme, ils ont accepté de grands changements liturgiques. Cependant, comme le remarquait Bèze en 1572, dans les Églises françaises il rencontrait facilement des anti-papistes, mais peu qui comprenaient ou maîtrisaient vraiment les détails doctrinaux.

Avec le temps et le passage des générations, les barrières confessionnelles sont moins fortes : les registres de consistoire se remplissent de huguenots étant les parrains de baptisés catholiques, qui envoient leurs enfants au collège jésuite. Mais ils gardent tout de même un sens de la séparation d’avec les catholiques, refusant toute image dans leur maison. Ils assistent au culte et lisent des ouvrages de piété. Leur attachement à la religion réformée est prouvé par l’émigration massive des huguenots hors de France à la Révocation.

Mais ces huguenots héroïques, à quel point maîtrisaient-ils leur propre doctrine ? Pierre Lézan est un petit notable cévenol qui vit son fils se convertir au catholicisme et son temple être détruit en 1678. Il rédige alors en 1700 une « fidèle déclaration » où il dit à ses enfants en quoi consiste sa foi, afin qu’ils s’en souviennent. Le document est très court:

  1. Nous ne prions que Dieu, alors que les catholiques prient aussi les saints.
  2. Nos cultes sont en langue ordinaire, alors que les catholiques font des cultes dans une langue qui couvre leurs mensonges.
  3. Nous faisons la Cène comme l’a toujours fait l’Église jusqu’au concile de Constance (au Moyen Âge), alors que les romains ont retiré la coupe du peuple après Constance.

Son zèle à transmettre la tradition réformée n’a d’égal que son manque de connaissances des détails de celle-ci, et la nature de cette tradition est surtout négative : nous, nous ne faisons pas ceci, etc.

Lorsque la Réforme est une religion obligatoire, il y a très peu d’enthousiastes au départ, la majorité est même hostile. Éraste estime à 30 % le nombre de gens qui connaissent la religion réformée au Palatinat de 1560, peu après qu’elle est devenue la religion officielle. Dans la campagne vaudoise, seuls 5 % de prénoms sont tirés de l’Ancien Testament. Les consistoires écossais doivent traiter des chrétiens participant au festival du solstice d’hiver, on demande des baptêmes d’urgence pour les enfants. Dans la vallée d’Aspe, foyer catholique dans le Béarn protestant, 83 % des testaments demandent des messes commémoratives, contre 2 % ailleurs.

Dans ces territoires, il faut plus de temps pour acculturer la Réforme. Le catéchisme pénètre petit à petit, sans jamais être parfaitement connu et maîtrisé. Les paysans se mettent à lire la Bible, mais ce n’est pas le rêve de Tyndale non plus. Quand arrive le XVIIe siècle, le Palatinat ne veut pas changer de confession et reste réformé. Ce ne sont pas des changements superficiels, mais l’adhésion qui vient d’une habitude prise sur plusieurs générations, au lieu de décisions tranchées comme chez les huguenots.

Et puis enfin, il y a la piété puritaine élitiste, qui a été en fin de compte un phénomène d’« élite spirituelle ». Même si elle a des équivalents luthériens et catholiques, elle a un caractère qui lui est tout à fait propre. Les luthériens basent leur piété sur une piété émotionnelle et mystique basée sur la visualisation de la vie et du sacrifice de Christ. Les catholiques utilisent la mortification physique, et font appel aux sens d’une façon parfois plus graphique : « Souviens-toi que le joli visage de cette tentation va pourrir dans la tombe et se détacher par plaques pour découvrir un affreux crâne. » La piété puritaine a un style et une psychologie différente.

Avec toutes les limites que ce processus a rencontrées, la refonte culturelle des réformés a été réelle et profonde. Lorsque les folkloristes du XIXe siècle ont cherché à retranscrire les comptines traditionnelles des Cévennes, ils n’en n’ont pas trouvé, parce que l’on berçait les bébés au chant des psaumes. Et en même temps, c’est en vain que les consistoires ont disciplinés les « bandes de jeunes » de l’époque.

Dans une société complexe, l’intensité et le caractère de la vie religieuse individuelle varie beaucoup selon le profil et les circonstances traversées. Benedict prend l’exemple du journal d’un fermier frison nommé Dick Jansz. Tout au long de son journal, il ne note que le temps qu’il fait et l’état de son champ. Il n’assiste au culte que quand ça lui chante, et sans s’intéresser à la doctrine. Mais lorsque sa femme décède, il y écrit :

Si la propriété est perdue, rien n’est perdu ;
Si le courage est perdu, rien n’est perdu ;
Si l’honneur est perdu, rien n’est perdu ;
Si l’âme est perdue, tout est perdu.

Bref, il est compliqué de conclure sur le degré d’avancement de la réforme morale réformée. Même des huguenots militants s’avèrent parfois être des anti-papistes acharnés plutôt que des croyants en l’Évangile, comme l’a expérimenté Bèze en 1570. Même là où la Réforme s’enracine dans le temps, il s’agit davantage du psautier, des habitudes de lecture et de dévotion familliale, plutôt que des dissertations sur les canons de Dordrecht.

La Réforme a transformé le monde. Mais cela ne veut pas dire qu’elle a achevé sa tâche.

Et nous voici aujourd’hui appelés à la recevoir et la transmettre. Courage mon frère, car ton tour est venu de participer à cette noble et belle tradition. Ne défaille pas, sois fort, car lorsque tu auras fini ta course, tu seras accueilli et félicité par la plus glorieuse et la plus noble de toutes les assemblées, et ton nom sera sur toutes leurs lèvres : prépare-toi à la communion des saints, et transmets la foi réformée.

  1. Discipline des Églises réformées de France, chapitre 11, article 14.[]
  2. Calcul à partir du salaire minimal journalier.[]

Étienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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