Voici une traduction d’un article intitulé A Catholic Defense of Enforcing Immigration Laws du philosophe catholique thomiste Edward Feser, où il réagit au débat enflammé au sein de l’Eglise Catholique sur l’ordo amoris ou l’ordre de l’amour (la relation de priorité entre notre amour pour nos proches et notre amour pour les « moins proches »). Il fait suite à l’emploi de cette expression par le vice-président américain J. D. Vance sur la politique d’immigration actuelle aux Etats-Unis. Il y explique comment l’enseignement officiel de l’Eglise Catholique ne cautionne en aucun cas une politique de « l’ouverture des frontières » mais permet en théorie le droit et la possibilité pour les autorités publiques de limiter l’immigration au cas où elle irait à l’encontre du bien-être de ses citoyens. Il cite dans ce sens le Catéchisme et des prises de parole des papes Benoît XVI et Jean-Paul II.
Les efforts constants de l’administration Trump pour faire appliquer les lois américaines sur l’immigration ont suscité la controverse, notamment dans les milieux catholiques. D’un côté, le vice-président J. D. Vance a défendu la politique migratoire restrictive de l’administration en invoquant la notion théologique d’ordo amoris (ou ordre de la charité), selon laquelle nos devoirs les plus pressants concernent d’abord ceux qui nous sont les plus proches, comme nos concitoyens. Mais d’autres font remarquer que le Catéchisme de l’Église catholique enseigne qu’une nation prospère a l’obligation « d’accueillir autant que faire se peut l’étranger en quête de la sécurité et des ressources vitales qu’il ne peut trouver dans son pays d’origine » (2241). Dans une lettre adressée en février aux évêques catholiques américains, le pape François a exprimé son « désaccord » avec l’administration, et semble avoir critiqué le vice-président pour une déformation « idéologique » de l’ordo amoris (sans toutefois le nommer explicitement).
Pourtant, alors que des catholiques progressistes concluent que Vance et d’autres défenseurs catholiques de la politique administrative s’opposent clairement à l’enseignement de l’Église sur l’immigration, je soutiendrai qu’il n’en est rien. En réalité, les progressistes s’appuient sur de simples banalités et des citations tronquées tirées des documents du Magistère. Mais si l’on prend en compte l’enseignement de l’Église dans son ensemble, on voit clairement que — dans des limites bien définies — des catholiques fidèles peuvent raisonnablement avoir des avis différents sur les contours d’une politique migratoire. Il apparaît même que le vice-président Vance se situe non seulement clairement à l’intérieur de ces limites, mais qu’il défend une position bien plus solide que ceux qui, au nom du catholicisme, prônent quasiment « l’ouverture des frontières ».
La nation dans l’Ordo Amoris
Pour bien comprendre et appliquer l’enseignement catholique sur les enjeux moraux qui sont en jeu dans les débats sur la politique migratoire, il est essentiel de prendre conscience de l’importance que la doctrine sociale de l’Église accorde à la nation et à l’identité nationale. Depuis les Lumières, la pensée politique occidentale séculière a tendance à concevoir les êtres humains soit comme des individus atomisés, soit de simples cellules dans « une masse informe collectiviste » (a single collectivist blob). Elle ignore les formations sociales intermédiaires que sont la famille, la communauté locale et la nation. Mais l’Église affirme depuis toujours que c’est précisément dans ces ordres intermédiaires que notre nature d’animaux sociaux trouve sa principale expression.
Dans son livre Mémoire et identité, le pape saint Jean-Paul II a témoigné avec éloquence au sujet de cette thématique traditionnelle. Il a souligné la tendance moderne qu’a l’Occident à favoriser les « structures supranationales et le cosmopolitisme », tout en se montrant « réservé » à l’égard de « l’identité de la nation, affermie par la culture » au point que, « les pays de l’Europe occidentale moderne se trouvent aujourd’hui à un stade que nous pourrions qualifier de “post-identité” » (pp. 84 et 105-106). Face à ces dérives, le pape écrivait :
Il semble toutefois que, comme la famille, la nation et la patrie demeurent des réalités irremplaçables. La doctrine sociale catholique parle en ce cas de sociétés « naturelles », pour indiquer le lien particulier, de la famille ou de la nation, avec la nature de l’homme, qui a une dimension sociale. Les voies fondamentales de la formation de toute société passent par la famille : sur ce point, il ne peut y avoir aucun doute. Mais il semble qu’une observation analogue s’applique aussi à la nation.
Ibid, p. 84.
Jean-Paul II affirme en particulier que la nation et le patrimoine culturel qui la définit ne peuvent être remplacés ni par des institutions politiques ni par de simples liens juridiques entre les citoyens. Car ces structures supposent déjà l’existence de la nation, qui constitue la réalité sociale plus fondamentale.
Par le terme de nation on entend désigner une communauté qui réside dans un territoire déterminé et qui se distingue des autres nations par une culture propre. La doctrine sociale catholique considère que tant la famille que la nation sont des sociétés naturelles et ne sont donc pas le fruit d’une simple convention. C’est pourquoi, dans l’histoire de l’humanité, elles ne peuvent être remplacées par rien d’autre. Par exemple, on ne peut remplacer la nation par l’État, bien que la nation, de par sa nature, tende à se constituer en État […] On ne peut encore moins identifier la nation avec ce qu’on appelle la société démocratique, parce qu’il s’agit (à de deux ordres distincts, bien que reliés entre eux. Une société démocratique est plus proche de l’État que la nation. Toutefois la nation est le terrain sur lequel naît l’État.
Ibid, p. 87.
La nation est si essentielle au bien-être de l’homme que le patriotisme, ou l’amour de sa patrie, constitue un devoir moral inscrit implicitement dans les Dix Commandements. Jean-Paul II écrit :
Si l’on se demande quelle place occupe le patriotisme dans le Déca- logue, la réponse ne laisse aucune hésitation : il se situe dans le cadre du quatrième Commandement, qui nous engage à honorer notre père et notre mère. Il s’agit en effet de l’un des sentiments que la langue latine désigne sous le terme pietas, soulignant la valeur religieuse qui sous-tend le respect et la vénération dus à nos parents. […] Patriotisme signifie amour pour tout ce qui fait partie de la patrie : son histoire, ses traditions, sa langue, sa conformation naturelle elle-même. C’est un amour qui s’étend aussi aux actions des citoyens et aux fruits de leur génie. Tout danger qui menace le grand bien de la patrie devient une occasion pour vérifier cet amour.
Ibid, pp. 82-87.
C’est pourquoi le Catéchisme enseigne lui aussi que le quatrième commandement « s’étend enfin aux devoirs […] des citoyens à l’égard de leur patrie, de ceux qui l’administrent ou la gouvernent. » (2199), et que « L’amour et le service de la patrie relèvent du devoir de reconnaissance et de l’ordre de la charité » (2239). Cela n’implique en aucun cas d’être hostile envers les autres nations ni d’être indifférent à leurs besoins. Un nationalisme excessif ou un chauvinisme serait un vice par excès en ce qui concerne l’amour de sa nation. Mais à l’inverse, un cosmopolitisme radical qui rejette toute attache spécifique à sa propre nation serait un vice par défaut. Le patriotisme se tient à mi-chemin entre ces deux extrêmes.
Le patriotisme implique toutefois que nos devoirs les plus importants sont ceux que nous avons envers notre propre nation, tout comme nous avons des devoirs plus importants envers notre propre famille qu’envers les autres. C’est ici qu’intervient la notion d’ordo amoris. Saint Thomas d’Aquin l’expose ainsi :
Saint Augustin écrit : « Ne pouvant être utile à tous, il faut s’occuper principalement de ceux que des circonstances de temps, de lieu ou d’autres encore, nous ont plus étroitement liés, comme par un choix du sort. » La grâce et la vertu imitent l’ordre de la nature, qui est lui-même établi par la sagesse de Dieu. Or, il est dans cet ordre que tout agent naturel exerce avant tout son action sur les êtres les plus rapprochés de lui. […] Or, être bienfaisant, c’est agir par charité envers les autres. Il faut donc faire plus de bien à ceux qui nous touchent de plus près. Mais la proximité entre les hommes peut être considérée elle-même à divers points de vue, suivant leurs divers genres de relations; ainsi les consanguins communiquent par un lien naturel; les concitoyens, dans les relations civiles; les fidèles, dans les biens spirituels, et ainsi de suite. Selon ces diverses liaisons, notre bienfaisance doit aussi diversement s’exercer; car à chacun il faut plutôt accorder les bienfaits correspondant à l’ordre de choses où il nous est le plus uni, à parler dans l’absolu. Il reste que, toutes choses étant égales, les plus proches ont un droit de priorité.
Thomas d’Aquin, Summa Theologiae, II-II.31.3.
Vous remarquerez que Thomas d’Aquin enseigne que, toutes choses égales par ailleurs, nous avons des devoirs plus importants envers nos « consanguins » et nos « concitoyens ». C’est précisément ce que le vice-président Vance mettait en avant. Il faut aussi souligner que cela n’implique nullement que nous n’ayons aucun devoir envers les autres, ni que nous ne soyons pas, par nature, des animaux sociaux. Bien au contraire, l’ordo amoris découle justement de notre nature sociale — car, comme le note Jean-Paul II, c’est dans le contexte de la famille et de la nation que cette nature sociale se développe de manière la plus immédiate (most immediately developed).
Apparemment dans l’intention de contester l’usage que Vance faisait de la notion d’ordo amoris, le pape François affirme dans sa lettre que « la personne humaine […] (a une) relation constitutive avec tous » et qu’elle n’est pas « un simple individu relativement expansif, ayant des sentiments philanthropiques ». Pourtant, Vance n’a rien dit qui laisse entendre le contraire, et Thomas encore moins. Il ne s’agit pas de dire que nous n’avons aucun devoir envers les personnes venant des autres nations, mais simplement que nous avons d’abord des devoirs envers notre propre nation, tout comme nous en avons d’abord envers notre propre famille. Thomas reconnaît d’ailleurs lui-même qu’il peut exister des cas particuliers où les besoins d’étrangers prennent le dessus sur ceux de nos proches. Mais, dit-il, « il n’est pas possible alors de déterminer par une règle générale à qui il faut plutôt venir en aide, car il y a des degrés divers d’indigence et de proximité ; c’est à la prudence de décider » (Somme théologique II-II.31.3).
Les immigrés dans l’Ordo Amoris
Penchons-nous maintenant sur ce que l’Église dit au sujet de l’immigration et des immigrés. On peut commencer par ce qu’affirme le Catéchisme — y compris les passages que les progressistes ont tendance à ne pas citer, que j’ai mis en gras :
Les nations mieux pourvues sont tenues d’accueillir autant que faire se peut l’étranger en quête de la sécurité et des ressources vitales qu’il ne peut trouver dans son pays d’origine. Les pouvoirs publics veilleront au respect du droit naturel qui place l’hôte sous la protection de ceux qui le reçoivent. Les autorités politiques peuvent en vue du bien commun dont ils ont la charge de subordonner l’exercice du droit d’immigration à diverses conditions juridiques, notamment au respect des devoirs des migrants à l’égard du pays d’adoption. L’immigré est tenu de respecter avec reconnaissance le patrimoine matériel et spirituel de son pays d’accueil, d’obéir à ses lois et de contribuer à ses charges.
Le Catéchisme enseigne bien que les nations doivent accueillir les immigrés — ce qui est parfaitement logique, étant donné que nous avons effectivement des devoirs envers les autres nations, qui font partie d’une même famille humaine à laquelle appartiennent toutes les nations. Il ne s’agit là, en réalité, que d’une extension de l’ordo amoris. Mais c’est précisément pour cette raison que le Catéchisme place des limites au autour de ce devoir d’accueil. Ce devoir n’est pas absolu. Les nations doivent accepter des immigrés seulement « autant que faire se peut ». Les autorités qui gouvernent une nation peuvent poser des « conditions » à l’immigration, précisément parce qu’elles sont responsables du bien commun de leurs citoyens. Les immigrés désireux d’entrer dans un pays sont tenus d’en « respecter avec reconnaissance le patrimoine […] spirituel ****» et « d’obéir à ses lois ». A la seule lecture du Catéchisme, il est donc clair que l’Église n’enseigne ni qu’une nation est tenue d’accepter tous les immigrés, ni qu’elle doit tolérer l’immigration illégale, ni qu’elle doive consentir à la disparition du patrimoine culturel qui la définit. Là encore, ces précisions sont tout à fait raisonnables, puisque dans l’ordo amoris, nos devoirs envers les étrangers — bien que réels — sont moindres que ceux que nous avons envers notre propre nation.
D’autres documents du magistère clarifient encore davantage ce point. Le document de 1988 L’Église et le racisme : pour une société plus fraternelle, publié par le Conseil pontifical « Justice et Paix » du Vatican, admet ceci :
Il revient aux pouvoirs publics, chargés du bien commun, de déterminer le nombre de réfugiés ou d’immigrés que leur pays peut accueillir, en tenant compte de ses possibilités d’emploi et de ses perspectives de développement, mais aussi de l’urgence des besoins des autres peuples. L’État doit également veiller à ce qu’un déséquilibre social grave ne soit pas créé, déséquilibre qui pourrait s’accompagner de phénomènes sociologiques de rejet tels que ceux qui peuvent apparaître lorsqu’une concentration trop importante de personnes issues d’une autre culture est perçue comme une menace directe pour l’identité et les coutumes de la communauté locale qui les accueille.1
L’Église reconnaît ici que les préoccupations d’une nation concernant le bien-être économique de ses propres citoyens, ainsi que la préservation de sa propre culture et identité, peuvent faire partie des éléments à prendre en compte par les autorités publiques dans leur décision sur le nombre d’immigrés à accueillir. Des papes récents ont dit la même chose. Par exemple, lors d’une allocution en 2010, le pape Benoît XVI a reconnu que les nations ont des « justes préoccupations pour la sécurité et la cohésion sociale », de sorte que « les Etats ont le droit de réglementer les flux migratoires et de défendre leurs frontières », et qu’en outre « les immigrés ont le devoir de s’intégrer dans le pays d’accueil, en respectant ses lois et l’identité nationale. ».
De même, malgré son souci bien connu pour les migrants, le pape Jean-Paul II reconnaissait lui aussi qu’il y a des limites à l’accueil que peut leur offrir une nation, sans nuire à son propre bien-être. Dans son message pour la Journée mondiale des migrants de 2001, il admettait que même « les pays les plus développés ne sont pas toujours en mesure d’absorber tous ceux qui veulent immigrer », et que, si l’Église affirme avec force le droit d’émigrer, elle a dit ceci : « Il est vrai que l’exercice d’un tel droit est à réglementer, car son application incontrôlée pourrait être dangereuse et préjudiciable au bien commun des communautés qui accueille les migrants ». Dans son message pour la Journée mondiale des migrants de 1995, Jean-Paul II constatait que « la migration est en train de prendre le caractère d’une urgence sociale, surtout en raison de l’augmentation des migrants en situation irrégulière », et que ce problème est « délicat et complexe ». Il affirmait que « l’immigration illégale doit être prévenue » et qu’une des raisons pour laquelle elle est problématique réside dans le fait que « l’offre de main d’œuvre étrangère devient disproportionnée par rapport aux exigences de l’économie qui a déjà du mal à absorber l’offre interne ». Il indiquait enfin que, dans certains cas, il pouvait être nécessaire d’encourager les migrants à « chercher accueil dans d’autres pays ou pour reprendre le chemin du retour dans leur patrie ».
Il ne s’agit bien sûr pas de nier que Jean-Paul II, tout comme le pape François et, plus largement, les évêques de l’Église, ont particulièrement mis l’accent sur l’accueil des migrants. Mais tout le monde est déjà au courant de cela. Ce que beaucoup ne savent pas, en revanche, c’est que l’Église a néanmoins tout autant rejeté explicitement une politique de « l’ouverture des frontières », qu’elle a reconnu explicitement que les autorités publiques ont le droit de prévenir l’immigration illégale, de limiter le nombre d’immigrés qu’un pays accepte et de prendre en compte en tant que facteurs les préoccupations relatives à la sécurité, aux besoins économiques de leurs propres citoyens et à la préservation de sa propre identité culturelle propre quand ils prennent des décisions sur leur politique migratoire.
Il serait intellectuellement malhonnête et même contraire à la justice et à la charité d’accuser de dissidence vis-à-vis de l’enseignement de l’Église les catholiques qui invoquent de telles considérations pour défendre l’application des lois américaines sur l’immigration. En vérité, l’ensemble de cet enseignement — non seulement ce qu’il dit à propos du devoir d’accueillir l’étranger, mais aussi ce qu’il dit des limites de ce devoir — doit éclairer nos jugements sur le nombre de migrants à accueillir et sur les conditions de cet accueil. Et comme l’enseigne Thomas, en la matière « il n’est pas possible alors de déterminer par une règle générale » ces quotas et ces conditions, qui est requis, c’est l’exercice de la vertu de prudence. Des catholiques de bonne volonté peuvent raisonnablement être en désaccord sur ce que commande la prudence. Ceux qui exigent de faire preuve de miséricorde envers les immigrés devraient faire preuve de la même courtoisie vis-à-vis de leurs frères catholiques qui expriment simplement une divergence légitime d’opinion sur une question de politique publique.
Illustration : David Teniers le Jeune, Énée fuyant Troie, huile sur bois, 1655-1656 (Londres, Institut Courtauld).
- Traduction personnelle.[↩]




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