John-Henry Newman, la peine de mort et le développement doctrinal
20 août 2025

Le pape Léon XIV a récemment annoncé que le cardinal John-Henry Newman serait proclamé docteur de l’Église romaine. Ce transfuge de l’anglicanisme est notamment célèbre pour son développement de la doctrine du… développement doctrinal. Le développement doctrinal est une notion invoquée aujourd’hui par les cathologètes (les apologètes catholiques) comme un joker dès qu’une contradiction est relevée entre une affirmation antérieure du magistère et une affirmation plus récente.

L’actualité autour du cardinal Newman est l’occasion de relever comment ce dernier comprenait le développement et pourquoi cette notion est indûment invoquée par nos amis cathologètes.

Il y a quelques temps, nous relevions en grand détail comment l’Église antique, médiévale et l’Église romaine ainsi que ses papes avaient enseignés la légitimité de la peine de mort en certains cas. Tous les docteurs de l’Église romaine qui se sont prononcés sur le sujet en ont affirmé la licéité. Pourtant, depuis 2018 avec la modification du Catéchisme de l’Église catholique puis avec Fratelli Tutti et enfin Dignitas Infinita, Rome condamne la peine de mort comme « contraire à l’Évangile », « incompatible avec la dignité humaine » et cela « en toutes circonstances »1. Rome appelle maintenant tous les catholiques à lutter pour son abolition dans le monde entier et considère également que la prison à perpétuité est une forme de peine de mort cachée.

Sans surprise, Newman était quant à lui un défenseur de la licéité morale de la peine de mort. Comme le relève le philosophe catholique Edward Feser :

Dans une série de lettres à son neveu, Newman s’interroge sur l’immoralité de l’Église au fil des siècles. Il souligne notamment la nécessité de distinguer, d’une part, le pouvoir de l’État de punir à juste titre les coupables de mort et, d’autre part, les cas précis où ce pouvoir a été utilisé de manière cruelle. Il écrit :

« Vous vous intéressez principalement à l’Inquisition ; la question est de savoir si une cruauté aussi atroce, comme on le lui attribue communément, doit être considérée comme le fait de l’Église. Quant au Dr Ward, dans la Dublin Review, il ne s’agissait pas (je crois) de la cruauté, mais de l’injustice des persécutions, comme en Espagne. Or, compte tenu de la peine capitale prévue par la loi mosaïque pour l’idolâtrie, le blasphème et la sorcellerie, et du transfert par saint Paul du pouvoir de l’épée aux magistrats chrétiens, il semble difficile de qualifier la persécution (communément appelée ainsi) d’injuste. Je suppose que de la même manière, il ne nierait pas, mais condamnerait, la ruse et la cruauté, et le caractère général du massacre de la Saint-Barthélemy ; mais il argumenterait néanmoins de manière abstraite en faveur du fait que le magistrat porte l’épée, et que l’Église sanctionne son utilisation, sous l’aspect de la justice, comme Moïse, Josué et Samuel pourraient l’utiliser, contre les hérétiques, les rebelles et les ennemis cruels et rusés. »

Newman, en quelques mots, concède que l’épée a été utilisée de manière injuste par des magistrats chrétiens dans l’histoire, mais il affirme que le mauvais usage n’abolit pas l’usage légitime. Bref, Newman ne tient ici qu’un discours très banal et représentatif des convictions chrétiennes au travers de l’histoire, et il tente d’appliquer ce raisonnement admis au cas des atrocités romaines.

Mais pourrait-on considérer que les enseignements récents de Rome sur la peine de mort constituent un développement doctrinal au sens où Newman l’entendait ? À cette question, le philosophe catholique Edwards Feser répond :

Clairement non, car Newman, comme saint Vincent de Lérins (l’autre grand théologien du développement doctrinal), insiste sur le fait qu’un développement authentique ne peut jamais contredire l’enseignement passé. Newman écrit :

« Un véritable développement [de la doctrine] peut donc être décrit comme celui qui conserve le cours des développements antérieurs, étant en réalité ces antécédents et quelque chose qui leur est complémentaire : c’est un ajout qui illustre, et non obscurcit, corrobore, et non corrige, le corpus de pensée dont il procède ; et c’est là sa caractéristique par opposition à une corruption… Une doctrine développée qui renverse le cours du développement qui l’a précédée n’est pas un véritable développement, mais une corruption. (Essai sur le développement de la doctrine chrétienne, chapitre 5) »

Clairement, lorsque l’on passe de la bulle Exsurge Domine qui condamne la proposition suivante :

Que les hérétiques soient brûlés, c’est contre la volonté de l’Esprit2.

À des propos comme :

Aujourd’hui, nous disons clairement que « la peine de mort est inadmissible » et l’Église s’engage résolument à proposer qu’elle soit abolie dans le monde entier3.

Il ne peut pas s’agir d’un développement, car les propositions sont contraires.

Ainsi, le docteur en philosophie catholique Scott M. Sullivan déclare très à propos :

Pie XII avait raison. Et s’il avait tort, c’est tout le système catholique qui est remis en question.

C’est l’enseignement constant de l’Église depuis 2 000 ans. L’Écriture l’affirme. Les Pères l’ont prêché. Thomas d’Aquin l’a défendu. Trente l’a codifié. Pie XII l’a confirmé. Le Catéchisme du Concile de Trente l’énonce clairement : une juste punition, y compris la mort, n’est pas un meurtre, c’est la justice.

Et voilà que, soudain, on nous déclare que cet enseignement est « inadmissible ». Pire encore : on nous dit qu’il est « en soi contraire à l’Évangile » lui-même.

Ce n’est pas une évolution. C’est une contradiction. C’est une rupture. Et si 2 000 ans d’enseignement magistériel clair, universel et universel peuvent être simplement déclarés erronés, alors pourquoi y croire ?

Si l’Église a pu se tromper à ce point, pendant si longtemps, sur un sujet aussi grave, pourquoi la croire sur quoi que ce soit ?

Il ne s’agit pas d’opinions. Il s’agit de crédibilité. Il s’agit de savoir si la doctrine catholique a un sens, si elle est contraignante et vraie, ou si elle n’est qu’une maison de papier que chaque nouveau pape démolira.

Pie XII avait raison. La tradition a raison. La foi ne peut se contredire.

Tenez bon. Ou regardez tout s’effondrer.

De même, avant ce renversement dans l’enseignement romain, le cardinal Dulles déclarait :

Le renversement d’une doctrine aussi bien établie que la légitimité de la peine capitale soulèverait de sérieux problèmes quant à la crédibilité du magistère. La cohérence avec l’Écriture et la tradition catholique de longue date est importante pour le fondement de nombreux enseignements actuels de l’Église catholique ; par exemple, ceux concernant l’avortement, la contraception, la permanence du mariage et l’inéligibilité des femmes à l’ordination sacerdotale. Si la tradition sur la peine capitale pouvait être renversée, de sérieuses questions seraient soulevées concernant d’autres doctrines4

  1. Les références sont données dans cet article.[]
  2. Exsurge Domine, Proposition condamnée numéro 33.[]
  3. Pape François, Fratelli Tutti.[]
  4. Dulles, “Catholic Teaching on the Death Penalty : Has It Changed ?”, in OWENS Erik, CARLSON John et ELSHTAIN Eric, Religion and the Death Penalty, Eerdmans, 2004.[]

Maxime Georgel

Maxime est médecin à Lille. Fondateur du site Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leurs quatre enfants, sont membres de l'Église de la Trinité (trinitelille.fr) et sont moniteurs de la méthode Billings.

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