Règles générales d’un sermon – Jean Claude (1618-1687)
23 septembre 2025

Cet article est la synthèse d’un des chapitres du livre de Jean Claude, pasteur de Nîmes puis de Charenton-le-Pont juste avant la Révocation de l’Édit de Nantes. Il est un des meilleurs prédicateurs du XVIIe siècle, et un apologète de référence dans les dernières années du siècle de l’Édit de Nantes. Il est l’auteur d’un manuel d’homilétique, le « traité de la composition d’un sermon », qu’il destinait à son fils Isaac, pasteur lui aussi. Ce chapitre peut être trouvé sur dvarim.fr, un site par ailleurs indispensable à tout amoureux des huguenots.


Le sermon doit être explicite et clair et rendre le texte mémorable. Il faut donc éviter de faire un discours obscur et trop complexe : les simples chrétiens n’en seront pas édifié et même les chrétiens instruits préfèrent ne pas avoir à se casser inutilement la tête.

Cette règle va à condamner l’obscurité et l’embarras, qui est la chose du monde la plus importune dans une chaire. Il faut se figurer que la plupart des auditeurs sont des gens simples, à qui pourtant il faut faire profiter la prédication, ce qui ne se peut à moins qu’on soit fort clair. Et quant aux personnes savantes qui vous écoutent, il est certain qu’ils vous estimeront toujours beaucoup plus si vous êtes clair que si vous êtes obscur, et cela pour deux raisons : l’une, qu’ils ont eux-mêmes égard aux simples, et que leur charité n’est point contente si les plus simples ne sont pas satisfaits. L’autre raison est qu’ils sont eux-mêmes bien aisés de n’être pas obligés à une trop grande application d’esprit, ce qui serait, si le discours du prédicateur était obscur. Les esprits des hommes, quels qu’ils soient, savants et ignorants, fuient ordinairement la peine, et les savants sont assez fatigués dans le cabinet, sans l’être encore dans le Temple.

Le sermon doit donner tout le sens du texte.

Cette règle condamne de certaines explications sèches et stériles, dans lesquelles un prédicateur ne marque avoir, ni étude, ni invention, et où il laisse à dire quantité de belles choses que son texte lui pouvait fournir. Ces sortes de prédications sont extrêmement dégoûtantes ; l’esprit ne s’y trouve, ni élevé, ni rempli, et le cœur ne s’en sent nullement ému. Or en matière de religion et de piété, n’édifier pas beaucoup, c’est détruire. Un sermon froid et pauvre fait plus de mal dans une heure que cent beaux sermons ne sauraient faire de bien. Je voudrais donc, non qu’un prédicateur fit toujours ses derniers efforts, ni qu’il prêchât toujours également bien, car cela ne se peut, ni ne se doit – il y a des occasions extraordinaires pour lesquelles il faut réserver toutes ses forces – mais je voudrais au moins que dans ces actions ordinaires et médiocres [4], il y eût un certain degré de plénitude qui laissât l’esprit de l’auditeur content et rempli. Il ne faut pas toujours le porter hors de soi-même, ni le ravir en extase, mais il faut toujours le satisfaire et le maintenir dans l’amour et dans le désir de pratiquer la piété.

Le sermon doit être sage, sobre, chaste :

  1. Sage, par opposition à ces impertinents qui débitent des mots pour rire, des comparaisons burlesques, des quolibets et des extravagances, et tels sont une grande partie des prédicateurs de l’Eglise romaine
  2. Sobre, par opposition à ces esprits téméraires qui veulent tout pénétrer, et qui poussent la curiosité sur les mystères au-delà des bornes de la modestie chrétienne. Tels sont ceux qui ne font pas difficulté de débiter en chaire toutes les spéculations de l’Ecole sur le mystère de la trinité, ou sur celui de l’incarnation, ou sur celui de la réprobation éternelle des hommes. Tels sont ceux qui font en chaire des questions à perte de vue, touchant ce qui eût été si Adam fût demeuré dans son état d’innocence, ou touchant l’état des âmes après la mort, ou sur le sujet de la résurrection future, ou sur notre état dans la gloire éternelle du paradis. Tels sont ceux qui remplissent leurs sermons des diverses interprétations d’un terme, ou des différents sentiments des interprètes touchant le sens d’un passage, ou qui accablent leurs auditeurs par des récits importuns d’histoires anciennes, ou par le rapport des diverses hérésies qui ont troublé l’Eglise sur quelque matière. Tout cela pèche contre la sobriété dont nous parlons, et qui est une des plus belles vertus de la chaire.
  3. Chaste, c’est à dire qu’il faut aborder le moins possible tout ce qui peut choquer la pudeur des gens.
  4. Claude ajoute encore qu’il faut être simple c’est-à-dire, qu’il dise des choses qui sont du sens naturel, sans se jeter dans les spéculations métaphysiques. Car il n’y a rien de plus incommode que ces gens qui débitent en chaire ces sortes de pensées abstraites qui donnent des définitions en forme, qui font des questions scolastiques sur leur texte.
  5. et qu’il faut être grave et qu’il évite toute sorte de pensées et même d’expression basses, toutes sortes de proverbes et de choses trop populaires. La chaire est faite pour le bon sens naturel, mais pour le bon sens des honnêtes gens. Elle ne veut point d’un côté qu’on philosophe trop, mais elle ne veut pas aussi qu’on s’abaisse, ni qu’on rampe dans la lie du peuple.
  6. Le sermon doit instruire l’esprit mais d’une manière pourtant qui touche aussi la conscience, soit en la consolant ou en l’excitant aux actes de la piété, de la repentance et de la sainteté. Or cela se peut faire en deux manières : L’une formelle, en tournant les matières qu’on traite du côté de la morale, et les appliquant semblablement à vos auditeurs. L’autre, par le simple choix des choses qu’on dira. Car il est certain que, si elles sont bonnes, solides, évangéliques, édifiantes d’elles-mêmes, quand on n’en ferait formellement aucune application, les auditeurs ne manqueront pas de se la faire eux-mêmes, parce que ces sortes de choses sont d’une telle nature qu’elles ne sauraient entrer dans l’esprit qu’en même temps elles ne pénètrent jusqu’au cœur.

Faut il faire les applications au fil de l’eau, après chaque doctrine, à l’image de ce que faisait Jean Daillé. Jean Claude ne le désapprouve pas, mais pense que ce n’est pas optimal. Premièrement, parce que ce qui se tourne en coutume ne fait presque plus d’effet, l’esprit de l’auditeur y étant préparé. Deuxièmement, parce que cela même interrompt en quelque manière le cours de l’explication que vous devez donner à votre texte, et par conséquent interrompt aussi l’attention de votre auditeur, ce qui est un inconvénient assez fâcheux. Néanmoins, quand cela se fera rarement et à propos, on en tirera sans doute quelque avantage Il propose de réserver les application en un seul bloc qu’il dit être d’application perpétuelle.

Le prédicateur doit éviter plusieurs excès.

  1. Il n’y faut point mettre trop d’esprit, je veux dire, trop de ces sortes de choses brillantes, surprenantes et agréables, car cela fait plusieurs méchants effets : l’auditeur ne manque jamais de dire : « C’est un homme qui fait le bel esprit et qui se prêche soi-même ; ce n’est point l’Esprit de Dieu, mais l’esprit du monde qui l’anime. » D’ailleurs, l’auditeur en est accablé : l’esprit humain a ses bornes et ses mesures, et comme l’œil est ébloui et offensé d’un trop grand éclat de lumière, notre esprit de même l’est d’un trop grand amas de belles choses.
  2. On doit aussi prendre bien garde de [n’exagérer] jamais aucune matière particulière, soit en voulant l’épuiser absolument, soit en voulant la trop pénétrer. Si on la veut épuiser, il faut dire quantité de choses communes, sans choix et sans discernement. Et si on la veut trop pénétrer, on ne saurait éviter qu’on ne tombe dans des questions curieuses, et dans des subtilités peu édifiantes, souvent même, pour trop subtiliser, on s’évapore, et l’auditeur ne vous peut plus suivre.
  3. Il ne faut pas pousser trop loin les métaphores et les parallèles.
  4. Il ne faut pas pousser trop loin les raisonnements : Ou en faisant des raisonnements longs et composés de quantité de propositions enchaînées les unes dans les autres, de principes et de conséquences : cela est embarrassant et donne trop de peine à l’auditeur ; ou en faisant des raisonnements de plusieurs branches, qu’on établit ensuite l’une après l’autre : cela aussi est ennuyeux et fatigue trop l’esprit. L’esprit humain demande d’être conduit par un chemin plus uni et plus facile. Attention cependant à ne pas saborder non plus les arguments en voulant faire trop court. Atttention à ne pas multiplier les preuves, mieux vaut deux preuvesbien explicites qu’une accumulation courante dans la méthode des lieux (celle de Turretin).
  5. Eviter autant que possible tout observation étrangère à la théologie

Je mets en ce rang les observations grammaticales de quelque nature qu’elles soient, lesquelles n’étant pas de la connaissance du peuple, ne font que l’ennuyer et le rebuter. On s’en peut néanmoins servir quand elles fournissent un beau sens, ou qu’elles donnent lieu à quelque importante observation touchant la chose même, pourvu que cela se fasse rarement et bien à propos. Je mets (2) en ce rang les observations de critique, ou de la variété des ponctuations, ou autres telles choses. On peut si on veut se servir des lumières que la critique donne, mais il faut encore épargner à un peuple le menu, qui ne lui peut être que très désagréable. (3) Il faut encore mettre en ce rang les observations philosophiques ou historiques, ou celles qui appartiennent à la rhétorique, et si on s’en sert, il faut au moins y insister très peu et choisir celles qui peuvent donner quelque lumière pour l’intelligence du texte, ou en rehausser l’éclat et la beauté, et rejeter les autres. (4) Je dis la même chose des passages des auteurs profanes ou des rabbins, ou des Pères, dont plusieurs enrichissent leurs sermons. Tout cela n’est qu’une vaine ostentation du savoir qu’on a acquis par la lecture, et le plus souvent ceux qui remplissent les actions de ces sortes de choses ne le savent que par le rapport d’autrui. Je ne blâmerais pourtant pas un homme qui en userait discrètement ; une allégation non commune et faite bien à propos fait un assez bon effet.

Étienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *