Le combat catholique sur l’immigration : l’Église défend les droits des migrants et les frontières — Edward Feser
8 novembre 2025

Voici une traduction d’un article intitulé The Catholic fight over immigration The Church upholds migrant rights — and borders du philosophe catholique thomiste Edward Feser. Il y explique comment l’enseignement officiel de l’Eglise Catholique enseigne à la fois le devoir d’accueillir le migrant dans sa dignité et de préserver l’ordre public, le bien-être économique et l’identité culturelle de la nation. Il cite dans ce sens le Catéchisme et des prises de parole des papes Pie XII, Benoît XVI, Jean-Paul II, François et Léon XIV.


L’Église catholique s’engage dans un bras de fer avec l’administration Trump et de même avec les gouvernements des pays développés qui renforcent leurs frontières et procèdent — ou au moins menacent de procéder — à des expulsions massives d’immigrés en situation irrégulière. Dans un discours prononcé jeudi, le pape Léon XIV a dénoncé des « mesures inhumaines » et de « graves crimes » contre les migrants, tout en admettant que « les États ont le droit et le devoir de protéger leurs frontières ».

Deux semaines auparavant, le pape avait demandé aux évêques américains d’adopter une position plus ferme pour défendre les migrants pris dans la nasse de l’administration Trump. Selon un évêque présent à la rencontre, le souverain pontife aurait dit qu’il « aimerait » voir une déclaration venant de la Conférence des évêques catholiques des États-Unis. Un autre participant a rapporté que le pape souhaitait que l’Église américaine parle « d’une seule voix et avec force » en faveur des droits des migrants.

Beaucoup d’évêques américains et de groupes catholiques agissent déjà en ce sens. Mais pour que ces prises de position portent leurs fruits, l’Église doit adopter une approche plus globale, plus nuancée et véritablement catholique : une approche qui tienne compte non seulement des besoins des populations quittant les pays du Sud, mais aussi des limites des pays du Nord ; non seulement de la dignité du migrant, mais aussi de celle des travailleurs et des pauvres des pays d’accueil ; non seulement de la menace de la xénophobie occidentale, mais aussi du besoin impératif de préserver un minimum de cohésion culturelle.

Il y a certes bien des raisons de s’indigner de la posture de Washington : la Maison-Blanche qui publie sur X (anciennement Twitter) des photos de « pornographie de la déportation » (deportation porn) montrant des rangées d’hommes enchaînés embarquant dans des avions ; les atermoiements du gouvernement pour rapatrier un homme expulsé par erreur au Salvador malgré l’ordre des tribunaux ; ou encore les difficultés à fournir un accompagnement pastoral aux immigrés détenus au centre de rétention surnommé « l’Alcatraz des alligators » (Alligator Alcatraz) en Floride. Ce sont là quelques-uns des excès qui justifient les critiques adressées aux mesures d’exécution des lois (enforcement efforts) de l’administration Trump.

Mais en ce qui concerne l’application de lois en matière d’immigration, comme dans d’autres domaines, abusus non tollit usum — l’abus d’une chose n’en exclut pas l’usage légitime. Et quand on néglige cet usage légitime pour éviter l’abus, on risque de tomber dans l’excès inverse.

Comme le reconnaissent parfois les évêques eux-mêmes, même brièvement, faire appliquer des lois sur l’immigration est une politique légitime. Et quand bien même les mesures de l’administration Trump ont parfois été trop dures, l’explosion de l’immigration illégale sous le président Joe Biden a été si massive que toute tentative pour la freiner était vouée à paraître inévitablement draconienne par comparaison. Il serait contraire à la raison et injuste de prétendre que seuls les détracteurs de Trump peuvent faire appel à des considérations d’ordre morales (have a moral leg to stand on).

Cela va aussi à l’encontre de l’enseignement constant de l’Église. Le Catéchisme de l’Église catholique enseigne que les nations prospères ont le devoir « d’accueillir autant que faire se peut l’étranger en quête de la sécurité et des ressources vitales qu’il ne peut trouver dans son pays d’origine ». Mais il précise que ces nations y sont tenues seulement « autant que faire se peut ».

Le Catéchisme poursuit en disant que : « Les autorités politiques peuvent en vue du bien commun dont ils ont la charge de subordonner l’exercice du droit d’immigration à diverses conditions juridiques, notamment au respect des devoirs des migrants à l’égard du pays d’adoption. L’immigré est tenu de respecter avec reconnaissance le patrimoine matériel et spirituel de son pays d’accueil, d’obéir à ses lois et de contribuer à ses charges. »

L’Église reconnaît donc qu’un pays peut imposer des conditions à l’immigration, qu’il n’a pas à accueillir tous ceux qui souhaitent y entrer, et que ceux qu’il admet doivent respecter la loi.

Le Catéchisme reflète l’enseignement constant des papes. Par exemple, le pape Pie XII, tout en louant la générosité des États-Unis envers les immigrés, notait en 1946 qu’« aussi, n’est-il pas surprenant que les circonstances changeantes aient conduit à une certaine restriction à l’égard de l’immigration étrangère. Dans cette matière, en effet, ce ne sont pas les seuls intérêts des immigrants, mais aussi la prospérité du pays qui doivent être consultés. ».

Les besoins économiques des citoyens font partie des critères qu’un gouvernement peut prendre en compte pour déterminer combien d’immigrés accueillir. Dans un discours de 1996, le pape Jean-Paul II affirmait qu’« il faut prévenir l’immigration illégale » et que « l’offre de main d’œuvre étrangère devient disproportionnée par rapport aux exigences de l’économie qui a déjà du mal à absorber l’offre interne ». De même, dans un discours de 2011, le pape Benoît XVI reconnaissait que les pays d’accueil ont des « justes préoccupations pour la sécurité et la cohésion sociale », de sorte que « les États ont le droit de réglementer les flux migratoires et de défendre leurs frontières » et « les immigrés ont le devoir de s’intégrer dans le pays d’accueil, en respectant ses lois et l’identité nationale. ».

Et dans un document de 1988 du Conseil pontifical « Justice et Paix » du Vatican, on lit qu’« il revient aux pouvoirs publics, chargés du bien commun, de déterminer le nombre de réfugiés ou d’immigrés que leur pays peut accueillir, en tenant compte de ses possibilités d’emploi et de ses perspectives de développement, mais aussi de l’urgence des besoins des autres peuples. ». Le document avertit que des vagues migratoires trop massives peuvent susciter un « rejet », notamment lorsqu’« une autre culture est perçue comme une menace directe pour l’identité et les coutumes de la communauté locale qui les accueille. »1.

Vous remarquerez que l’Église affirme ici explicitement que ce ne sont pas les hommes d’Église, mais bien « les pouvoirs publics, chargés du bien commun » qui ont le droit et le devoir de déterminer combien d’immigrés il faut laisser entrer. Vous noterez qu’elle reconnaît aussi que, pour prendre cette décision, les autorités peuvent tenir compte non seulement de critères économiques, mais aussi de la cohésion sociale et culturelle.

La tradition catholique a affirmé à maintes reprises que cette préoccupation pour l’identité nationale est légitime. Dans son livre Mémoire et identité, publié pour la première fois en 2005, Jean-Paul II affirmait que le devoir du patriotisme découle du commandement d’honorer ses parents : « Patriotisme signifie amour pour tout ce qui fait partie de la patrie : son histoire, ses traditions, sa langue, sa conformation naturelle elle-même. C’est un amour qui s’étend aussi aux actions des citoyens et aux fruits de leur génie. Tout danger qui menace le grand bien de la patrie devient une occasion pour vérifier cet amour. »2.

Le pape François a lui aussi reconnu ce problème. Lors d’une conférence de presse en 2016, il a déclaré que, si « on ne peut pas fermer son cœur à un réfugié […] les gouvernants doivent aussi être prudents […] Ici, on le paie en politique ; de même que l’on  peut faire les frais, en termes politiques, d’une imprudence, dans les calculs, en recevant plus de personnes qu’il n’est possible d’en intégrer. » Il a averti que l’absence d’intégration fait que le migrant « entre dans un ghetto. Et une culture qui ne se développe pas au contact de l’autre culture, cela est dangereux. ».

Plus récemment encore, le pape Léon XIV, dans un discours où il salue la générosité de l’Italie envers les migrants, a aussitôt souligné « l’importance d’intégrer de manière constructive les nouveaux arrivants aux valeurs et aux traditions de la société italienne ».

Certes, il existe des excités et des nationalistes extrémistes (jingoists) qui vont au-delà d’un amour légitime de leur patrie pour tomber dans une hostilité coupable envers les autres peuples. Mais il serait injuste et peu charitable d’accuser tous ceux qui se préoccupent de la cohésion culturelle et des besoins économiques de leur pays d’être mus par cette motivation indigne.

Pour sa part, l’Église a traité la question de l’immigration comme elle traite toute autre grande question de politique publique : non seulement comme une question portant sur les droits et la dignité de l’individu — bien que ceux-ci soient effectivement importants — mais aussi comme une question portant sur les devoirs envers le bien commun de l’ensemble. Vue sous cet angle, la position catholique sur l’immigration ne se prête pas facilement aux postures simplistes du type « pour » ou « contre » (simplistic « pro » or « anti » posturing).

En réalité, le débat sur l’immigration oppose deux positions tout aussi catholiques l’une que l’autre. L’une estime qu’il faut surtout insister aujourd’hui sur le devoir d’accueillir le migrant. L’autre juge plus urgent de préserver l’ordre public, le bien-être économique et l’identité culturelle de la nation. Les deux camps peuvent s’appuyer sur des prémisses morales bien ancrées dans la tradition catholique. Leur désaccord porte sur la manière d’équilibrer ces différents facteurs dans les circonstances actuelles — une question de jugement prudentiel sur laquelle des personnes raisonnables peuvent diverger.

Au XXIᵉ siècle, cette détermination prudentielle doit prendre en compte de nouvelles réalités : comme le fait qu’aujourd’hui, beaucoup des nouveaux arrivants sont des migrants économiques qui sollicitent des systèmes de droit d’asile surchargés pour franchir les frontières, le fait aussi que les économies développées ont perdu leurs emplois industriels stables et bien rémunérés, poussant nombre de travailleurs autochtones vers des secteurs de services fragilisés par une main-d’œuvre immigrée meilleur marché, et le trouble identitaire (identitarian turmoil) provoqué par des décennies d’immigration massive (high migration) et d’échec de l’assimilation.

Les évêques ont obligation pastorale de reconnaître les inquiétudes des deux camps, au lieu de parler comme si seulement un seul incarnait la vraie position catholique. C’est justement quand les gens ont le sentiment qu’on ne prend pas au sérieux leurs inquiétudes légitimes qu’ils deviennent les plus enclins à basculer dans l’extrémisme. Dans son essai « Défense du patriotisme », G. K. Chesterton avertissait que lorsqu’une nation ne cultive pas un « patriotisme de la tête et du cœur », elle sombre à la place dans un chauvinisme brutal « de ses bottes et de ses poings ».

Le remède à cet excès ne consiste pas à tomber dans l’erreur inverse, mais à s’efforcer à trouver un juste milieu — celui du véritable patriotisme que saint Jean-Paul II décrivait comme inclus dans le quatrième commandement qui consiste à honorer père et mère. « Pour combattre et détruire le chauvinisme aveugle et sourd », suggérait Chesterton, « une renaissance de l’amour du pays natal est nécessaire. ».


Illustration : David Teniers le Jeune, Énée fuyant Troie, huile sur bois, 1655-1656 (Londres, Institut Courtauld).

  1. Traduction personnelle.[]
  2. La référence n’apparaît pas dans l’article original, mais la voici au cas où : Mémoire et identité, Jean-Paul II, pp. 82-87.[]

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