Le cardinal Newman, après être devenu bienheureux puis saint, est désormais considéré comme Docteur de l’Église dans la communion romaine. On peut espérer que ce nouveau statut suscite chez les membres de la communion romaine un regain d’intérêt pour ses écrits et quelques surprises également alors qu’ils le découvriront. Sans trop de commentaires, cet article vise à relever comment John Henry Newman a introduit, par sa théorie du développement, une rupture consommée avec l’Église antique, donnant à la théologie son autonomie vis-à-vis de la Tradition qu’il prétendait défendre.
Newman concédait que les pères argumentaient à partir de l’Écriture seulement
John Henry Newman, dans les années 1830, relatait son constat sur l’usage que les Pères font des Écritures en ces termes :
Plus je lis Athanase, Théodoret, etc., plus je vois que les anciens prenaient réellement les Écritures pour base de leur foi. […] Je crois qu’il serait extrêmement difficile de démontrer que la tradition ait jamais été considérée par eux (en matière de foi) comme autre chose qu’une interprétation de l’Écriture. Il semble que, lorsqu’une hérésie surgissait, ils disaient aussitôt : « Cela n’est pas conforme à l’enseignement de l’Église », c’est-à-dire qu’ils tranchaient la question par une sorte de prescription d’autorité.
De même, lorsqu’ils se réunissaient en concile, ils invoquaient le témoignage de la tradition comme un fait, mais lorsqu’ils discutaient la question en concile, éclaircissaient leurs vues, prouvaient leur position, ils se référaient toujours à l’Écriture seule. Ils ne disaient jamais : « Il faut que ce soit ainsi, parce que saint Cyprien dit cela, ou que saint Clément l’explique dans son troisième livre du Pédagogue, etc. » — et avec raison ; car les Pères ne sont qu’un témoignage collectif, une seule voix, non dans leurs cas individuels, et encore moins dans des passages isolés ; tandis que chaque mot de l’Écriture est inspiré et utile1.
Deux années plus tard, il réitérait ce constat :
Tout ce que j’ai dit, c’est que les Pères en appellent, dans toutes leurs controverses, à l’Écriture comme à une autorité finale. Que cela se produise une seule fois pourrait n’être qu’un hasard. Mais lorsque cela se reproduit sans cesse, de manière constante, cela confère à l’Écriture le caractère d’une règle de foi exclusive. De plus, ils employaient des expressions fortes à propos de l’Écriture2.
Newman prend de la distance avec la notion de consensus des pères
Alors que le jeune Newman, comme on l’a vu, se surprenait à constater l’épistémologie scripturaire des Pères de l’Église, plus tard dans sa vie il devint catholique, comme on le sait. Une notion cruciale dans son cheminement fut la théorie du développement dont il fut lui-même l’artisan. Cette théorie du développement est fréquemment critiquée comme une contradiction du principe du consensus des pères.
En bref, le consensus des Pères est l’idée que la foi catholique est ce qui a été cru toujours, par tous et partout. Cette idée est fameusement formulée par saint Vincent de Lérins. C’est cette idée que nous opposions à l’Immaculée Conception de Marie, quand les données imposent de constater que l’Immaculée Conception était dans l’Antiquité crue nulle part et par personne.
L’idée de développement doctrinal est naturellement en tension avec celle du consensus des Pères, puisque celle-ci admet au contraire que certaines conclusions qui n’étaient pas crues par le passé doivent l’être aujourd’hui. Et cette tension, c’est tout l’intérêt de la citation qui suit, n’est pas simplement perçue par quelques apologètes protestants mais revendiquées par Newman lui-même. Voici ce qu’il dit à propos de cette règle de saint Vincent de Lérins :
Ce défaut général dans sa capacité à rendre service a déjà été ressenti par ceux qui y ont fait appel. […] Par exemple, que signifie “enseigné toujours” ? Veut-on dire à chaque siècle, ou chaque année, ou chaque mois ? “Partout” signifie-t-il dans chaque pays, ou dans chaque diocèse ? Et “le consentement des Pères” nous oblige-t-il à produire le témoignage direct de chacun d’entre eux ? Combien de Pères, combien de lieux, combien d’exemples constituent l’accomplissement du critère proposé ? C’est donc, par nature, une condition qui ne peut jamais être pleinement satisfaite3.
- John Henry Newman, Letter to Rev. R.H. Froude (1835), Letters and Correspondence of John Henry Newman, 1891, 126-127.[↩]
- John Henry Newman, Letter to F. Rogers (1837), Letters and Correspondence of John Henry Newman, 1891, 243.[↩]
- John Henry Newman, An Essay on the Development of Doctrine, 1878, page 13. Les questions posées sont rapportés par Newman d’un autre auteur, qu’il rapporte avec approbation.[↩]




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