Au moment où paraîtra ce texte, il sera prononcé par notre ami et co-contributeur, Pierre-Sovann Chauny, professeur de dogmatique à la Faculté Jean Calvin. Nous le félicitons sincèrement pour sa soutenance de thèse doctrinale. Bravo, Docteur Chauny!
Mesdames, Messieurs, chers professeurs, chers collègues, chers amis, chère famille,
Je voudrais d’abord vous remercier très sincèrement d’être présents aujourd’hui pour cette soutenance. Votre présence compte beaucoup pour moi.
Permettez-moi également d’adresser un mot en français à celles et ceux qui ont fait le déplacement sans nécessairement parler anglais : « Merci d’être là. Votre soutien et votre amitié au fil des années ont été précieux dans ce long parcours doctoral. » Dans cette présentation, je vais procéder en deux temps. Je commencerai par expliquer les principaux termes de mon sujet, afin de clarifier précisément de quoi il est question. Puis je dirai ce que je pense avoir mis en évidence au terme de cette recherche, et en quoi ce travail m’a personnellement fait évoluer.
Je commence donc par les termes du sujet.
La christologie est la discipline de la théologie qui étudie la personne centrale de la foi chrétienne : Jésus-Christ. Le christianisme confesse que Jésus est le Fils éternel de Dieu, qui s’est fait homme lorsque les temps furent accomplis. Dès lors, une question théologique majeure s’impose : comment comprendre l’union en lui de la divinité et de l’humanité ? Comment peut-il être véritablement Dieu et véritablement homme ? Comment ces deux réalités s’articulent-elles sans se confondre ni se diviser ? C’est pour répondre à ces questions qu’une discipline entière s’est développée au fil des siècles : la christologie.
Les écrits christologiques désignent les ouvrages et articles dans lesquels des théologiens se consacrent explicitement à cette réflexion. Ce sont des livres portant des titres comme The Incarnation of the Son of God, Dissertations Connected with the Incarnation, The Lord of Glory ou simplement Jesus Christ. Ce sont des travaux qui cherchent à exposer, défendre, préciser ou réviser la manière dont l’Église comprend le mystère de l’incarnation.
Troisième élément : la controverse kénotiste. Il s’agit d’un débat théologique du XIXe siècle et du début du XXe siècle autour des théories dites de la kénose. Le terme provient du verbe grec de Philippiens 2,7, selon lequel le Christ « s’est dépouiller lui-même ».
Certains théologiens ont proposé d’interpréter ce texte de manière forte : pour devenir véritablement homme, le Fils éternel aurait dû renoncer, d’une certaine manière, à certains attributs divins jugés incompatibles avec une existence humaine authentique, comme l’omniscience, l’omnipotence ou l’omniprésence. Il ne s’agissait pas de nier sa divinité, mais de penser l’incarnation comme impliquant une réelle auto-limitation. Cette proposition a suscité une controverse importante, notamment parce qu’elle semblait affaiblir la divinité du Christ et, plus profondément encore, remettre en cause l’immutabilité divine.
Enfin, les deux figures centrales de ma recherche : Charles Gore et B.B. Warfield. Charles Gore est le principal défenseur anglican du kénotisme. Il développe une doctrine de la double conscience du Christ : dans la sphère de son existence incarnée, le Christ vit authentiquement comme homme ; dans la sphère divine et cosmique, le Logos continue d’exister comme Fils éternel. Son objectif est de préserver l’authenticité de l’expérience humaine de Jésus. B.B. Warfield est un opposant déterminé du kénotisme. Il refuse toute idée de renoncement ontologique aux attributs divins. Il élabore en réponse une doctrine appelée gemina mens : le Christ possède simultanément un esprit humain et un esprit divin. Les limitations observées dans l’Évangile relèvent de son esprit humain, tandis que son esprit divin demeure pleinement omniscient et omnipotent.
Quant au titre de ma thèse, Entre tradition et modernité, il s’agit d’exprimer une tension structurelle. « Tradition » renvoie ici au dogme christologique classique, tel qu’il s’est formulé notamment à Chalcédoine. « Modernité » renvoie aux nouvelles questions apparues au XIXe siècle : la critique historique, la psychologie moderne, la remise en question de certaines catégories métaphysiques. Gore et Warfield ne sont pas simplement l’un du côté de la modernité et l’autre du côté de la tradition. Tous deux se situent entre les deux. Tous deux revendiquent une forme d’ancrage dans la tradition chrétienne. Et tous deux sont marqués, consciemment ou non, par leur contexte moderne. Ma thèse analyse comment cela est le cas, de manière certes bien différenciée, des deux théologiens. Et le prolongement que j’en tire, c’est que cette situation d’« entre-deux » n’est pas une faiblesse accidentelle, mais la condition normale de tout travail théologique.
J’en viens maintenant à la seconde partie, plus personnelle. Ce travail m’a fait évoluer. J’ai commencé cette recherche comme partisan convaincu de Warfield et comme opposant déterminé de Gore. Warfield était, intellectuellement, mon héros. Gore me semblait dangereux. Mais l’analyse patiente de leurs textes a déplacé mon jugement. J’ai développé une critique du biblicisme et du manque de profondeur théologique de la christologie de Warfield. Sa défense de la tradition m’apparaît aujourd’hui parfois trop peu attentive à la richesse conceptuelle et métaphysique de la grande tradition chrétienne. Inversement, j’ai appris à apprécier chez Gore son attention profonde à la tradition ancienne. Loin d’être simplement un innovateur moderne, il cherche à répondre à des questions nouvelles en puisant aux sources mêmes de la tradition. En ce sens, il apparaît comme un précurseur d’une théologie du ressourcement (retrieval theology) pour laquelle j’ai désormais tant d’estime.
Ce cheminement m’a conduit à une conviction plus large. Il est devenu banal de dire que toute théologie est située historiquement. Mon travail m’a permis d’en prendre conscience concrètement : Warfield comme Gore sont profondément marqués par leur contexte. Mais une théologie que l’on pourrait qualifier de post-post-moderne ne peut se contenter de constater que tout est situé. Elle doit aussi reconnaître que l’ancrage dans la tradition chrétienne est souvent théologiquement fécond. Pour justifier ses affirmations, pour éviter l’arbitraire, pour penser avec profondeur, le recours à la tradition n’est pas un obstacle, mais une ressource.
Ma thèse, certes, ne propose pas une nouvelle solution christologique qui répondrait à toutes les questions. Il s’agit plutôt de proposer un diagnostic : notre œuvre théologique se déploie toujours entre tradition et modernité. Apprendre à habiter cette tension avec lucidité est peut-être l’une des tâches permanentes de la réflexion théologique. Je vous remercie de votre attention.




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