Sola Scriptura : une définition
25 février 2026

En vue d’une vidéo à venir sur le sujet du Sola Scriptura, j’ai commencé il y a plusieurs mois à prendre des notes à ce propos. En attendant que la vidéo ne soit réalisée, j’en publie ici quelques extraits. Le style est parfois quelque peu oral, car le texte est conçu comme un script.

I. Introduction : importance du sujet, explication du plan.

Sola Scriptura, un slogan latin qui signifie « l’Écriture seule » et qui caractérise le protestantisme, est probablement l’un des aspects les plus discutés, attaqués et les moins compris du protestantisme. Et pourtant c’est un sujet de la plus haute importance en théologie puisque c’est la réponse protestante à la question : comment fait-on de la théologie ? mais aussi et surtout : comment savoir ce qu’un chrétien est tenu de croire ?

Et c’est également un thème lié à des questions comme « Quelle est la relation entre l’Église et l’Écriture sainte ? » ou « Quelle est la place de la tradition en théologie ? », « L’autorité de l’Église est-elle de l’ordre du ministère ou du magistère ? »

Il y a quelques années, c’est la principale question sur laquelle j’ai été amené à réfléchir lorsque j’ai très sérieusement songé à devenir catholique romain et c’est donc une question que j’ai particulièrement à cœur et pour laquelle j’aimerai prendre tout le temps qu’il faut pour développer. En effet, cette question est déterminante pour le débat entre les confessions chrétiennes. Si Sola Scriptura est vrai, le protestantisme l’est également. Si ce principe est faux, alors restent l’orthodoxie, le catholicisme ou les autres communions orientales.

Sur la chaîne Par la foi, j’ai pour projet de proposer tous les quelques mois une vidéo dossier sur un sujet qui mérite approfondissement. Nous avons publié sous ce format une vidéo d’une heure trente sur l’Eucharistie chez les Pères de l’Église ainsi qu’une vidéo de deux heures trente sur la question du canon et des deutérocanoniques. J’aimerai en proposer à l’avenir sur les miracles eucharistiques, les apparitions mariales, la question des icônes, en réponse au catholicisme et une voire deux sur le baptême des enfants, en réponse aux baptistes. La vidéo sur laquelle je travaille, qui promet d’être longue, examinera donc Sola Scriptura et voici les grandes lignes du plan de la vidéo :

  • Premièrement, nous définirons ce qu’est Sola Scriptura, ce que cela signifie et ce que cela ne signifie pas ;
  • Deuxièmement, nous examinerons les arguments et les objections bibliques et exégétiques ;
  • Troisièmement nous examinerons les arguments et les objections historiques ;
  • Quatrièmement nous examinerons les arguments et les objections logiques ;
  • Enfin, je conclurai en opposant ce que j’ai appelé Sola Roma et Sola Scriptura.

Cet article correspond à la première partie de ce plan.

II. Définition de Sola Scriptura

A/ Suffisance et Clarté de l’Écriture

Sola Scriptura est un slogan latin qui signifie « l’Écriture seule », dans sa forme complète, le slogan est Sola Scriptura canonica est regula fidei, une phrase que l’on retrouve pour la première fois chez Thomas d’Aquin dans son commentaire de l’Évangile selon Jean et qui signifie « l’Écriture canonique seule est règle de foi ». Sola Scriptura signifie en bref que l’Écriture sainte est, non pas la seule autorité, mais la seule autorité infaillible.

Très bien, mais là je n’ai fait que traduire l’expression je n’ai pas encore vraiment expliqué ce qu’elle signifie. Or il est très important de bien définir cette expression car un bon 80% si ce n’est plus des critiques de Sola Scriptura tapent en fait à côté en attaquant non pas ce que le protestantisme historique a cru mais une caricature de ce qu’il a cru. Je vais donc dans un premier temps définir sans défendre Sola Scriptura.

La définition de Sola Scriptura revient en réalité à affirmer deux vérités relativement aux saintes Écritures : (1) les Écritures sont suffisantes et (2) les Écritures sont claires. Alors qu’est-ce que l’on veut dire par là ?

Suffisance

La suffisance de l’Écriture c’est croire que tous les dogmes sont contenus dans la Sainte Écriture, tout ce que le chrétien doit croire pour être sauvé se trouve dans la Bible. S’il existe d’autres autorités théologiques, et nous verrons qu’il en existe, ces autorités n’ont pas pour rôle d’être des sources alternatives de connaissance dogmatique.

Comme le dit la confession de foi de la Rochelle de 1559, à l’article 5 :

Nous croyons que la Parole qui est contenue en ces livres procède de Dieu, duquel seul elle prend son autorité, et non des hommes. Et d’autant qu’elle est la règle de toute vérité, contenant tout ce qui est nécessaire pour le service de Dieu et de notre salut, il n’est pas loisible aux hommes, ni même aux Anges, d’y ajouter, diminuer ou changer.

Ou, comme le dit un siècle plus tard la confession de Westminster (I.6) :

Tout le conseil de Dieu, concernant tout ce qui est nécessaire à sa propre gloire et au salut, à la foi et à la vie de l’homme, est soit consigné expressément dans l’Écriture, soit doit être déduit de l’Écriture comme une conséquence bonne et nécessaire.

Ainsi, tout ce que nous avons à savoir pour le culte divin et pour être sauvé se trouve dans la Bible, soit en toutes lettres, soit par déduction « bonne et nécessaire ». Voilà ce que l’on entend par suffisance.

Clarté

Pour ce qui est de la clarté, les théologiens protestants ne veulent pas dire par cela que tous les passages sont clairs ni que chaque croyant peut expliquer toutes les parties de la Bible.

Considérons ce que dit la confession de foi de Westminster (I.7) à ce propos :

Tout dans l’Écriture n’est pas également évident, ni également clair pour tous. Cependant, les choses qui doivent nécessairement être connues, crues et observées en vue du salut sont si clairement proposées et exposées dans tel ou tel autre passage de l’Écriture que non seulement les érudits, mais aussi les ignorants peuvent, par un usage convenable des moyens ordinaires, en acquérir une compréhension suffisante.

Donc la confession reconnait que toutes les parties de la Bible ne sont pas d’une égale clarté. Néanmoins, ce qui est nécessaire au salut se trouve clairement exposé si bien que celui qui utilise les moyens ordinaires que sont la lecture, l’écoute de la Bible, la participation au culte, etc. est en mesure de connaître les vérités nécessaires au salut et de savoir qu’elles se trouvent dans la Bible.

En bref donc, Sola Scriptura c’est croire que la Bible est infaillible parce qu’elle émane de Dieu, croire qu’elle contient tous les dogmes révélés par Dieu et c’est croire qu’elle les contient de manière suffisamment claire pour que les vérités nécessaires au salut y soient perceptibles par le croyant.

Mais pour nous aider à mieux comprendre Sola Scriptura, posons quelques questions plus concrètes. Par exemple, quel est le rapport entre l’Écriture et la tradition en terme d’autorité ?

B/ Le rapport entre Écriture et tradition

Clarté de la Bible donc règle de foi

Eh bien la première chose qu’il faut dire c’est qu’il y a un lien logique entre clarté de la Bible et autorité de la tradition. En effet, si la Bible est claire pour moi aujourd’hui, elle l’a été tout autant pour les chrétiens du passé. Ainsi, même si la Bible est d’une richesse insondable et qu’il est toujours possible de comprendre plus profondément son enseignement et même de comprendre mieux que nos prédécesseurs certaines choses, néanmoins il est impossible, si la Bible est claire sur les dogmes nécessaires au salut, que nous découvrions aujourd’hui un dogme inconnu des siècles passés. Comme le dit le théologien réformé Charles Hodge :

Si l’Écriture est un livre clair, et si l’Esprit accomplit la fonction d’un maître pour tous les enfants de Dieu, il s’ensuit inévitablement qu’ils doivent être en accord sur toutes les matières essentielles dans leur interprétation de la Bible. Et de ce fait il s’ensuit également que si un individu chrétien s’écarte de la foi de l’Église universelle (c’est-à-dire, le corps de tous les croyants), il s’écarte tout autant des Écritures elles-mêmes1.

Si je prétendais aujourd’hui avoir trouvé dans la Bible un dogme essentiel, que le chrétien doit croire pour être sauvé, et que ce dogme était inconnu des chrétiens des âges précédents, il s’ensuit soit que la Bible n’est pas claire, soit que je suis le premier à la lire ! Ainsi, la clarté de l’Écriture vient fonder l’autorité de la tradition, mais remarquez la nature de cette autorité : il ne s’agit pas de dire que la tradition devient une source de dogmes qui ne sont pas dans la Bible, mais qu’elle est un guide pour nous apprendre quelles sont les vérités essentielles, les vérités professées par tous depuis toujours. Voilà pourquoi, pour un protestant, la foi véritablement catholique, c’est la foi professée depuis toujours et non pas un ensemble de dogmes promulgués plus ou moins tardivement.

Ce rôle de guide qu’a la tradition, elle l’a exercé en énonçant dès les premiers siècles ce qu’on appelle la règle de foi ou regula fidei en latin et cette règle revient peu ou prou au Symbole de Nicée-Constantinople. Si vous voulez creuser le sujet, je vous invite à écouter notre longue vidéo sur le canon de la minute 13 à la minute 19. Je ne m’étends pas sur ce sujet car je suis précisément en train d’écrire un livre sur la notion de la règle de foi dans l’antiquité, ouvrage qui paraîtra aux éditions CLC cette année.

Les traditions extra-scripturaires

Nous avons donc posé un premier point relativement à la tradition, à savoir qu’il existe une tradition interprétative qui fait autorité pour ce qui est des dogmes essentiels, que cette tradition découle logiquement de la clarté de la Bible et qu’elle concerne ces dogmes qui ont été cru de tout temps par les chrétiens, c’est-à-dire les doctrines du Symbole des apôtres. Outre cette tradition interprétative, la Réforme n’objecte pas non plus aux traditions apostoliques, c’est-à-dire aux traditions qui remontent effectivement aux apôtres et non pas aux traditions qui sont apparues plus tardivement. Ainsi, le Réformateur Jérôme Zanchi déclare :

En revanche, les traditions dont on sait manifestement qu’elles proviennent des apôtres et qu’elles ont été observées dans toutes les Églises, comme le fait de sanctifier le jour du Seigneur à la place du sabbat et d’autres pratiques similaires, devraient être conservées dans l’Église2.

Enfin, la Réforme n’objecte pas même aux traditions apparues plus tardivement, pour autant que celles-ci n’entendent pas être un dogme nécessaire au salut. Par exemple, les Églises de la Réforme vont célébrer l’anniversaire de la Réforme. C’est une tradition qui ne remonte évidemment pas aux apôtres. Simplement, aucune Église réformée ne va prétendre que c’est un commandement divin de se souvenir de cet évènement ou qu’il est nécessaire de respecter cette tradition. En effet, tout ce qui est nécessaire au salut se trouve dans l’Écriture.

Tradition 0 et Tradition 1

Maintenant que ces précisions sont faites, je vais pouvoir introduire deux expressions qui sont employées dans le monde académique pour qualifier deux rapports à la tradition. Ce sont des expressions inventées par l’historien Heiko Oberman et désormais largement diffusées. Il s’agit des notions de Tradition 0 et Tradition I. Plus tard dans cet exposé (c’est-à-dire dans les sections suivantes de ce qui deviendra la vidéo que j’évoquais), nous examinerons les notions de Tradition II et Tradition III.

L’expression Tradition 0 désigne la croyance qui consiste à penser que la Tradition n’a aucune autorité d’aucune façon. La Bible est non seulement la seule autorité infaillible, dans cette compréhension, mais c’est également la seule autorité tout court. Il importe peu, dans cette conception, de savoir ce que les chrétiens du passé ont pensé, comment ils ont compris le texte biblique, il faudrait à l’inverse essayer autant que possible de se soustraire à toute influence de ce qui nous précède pour aborder le texte biblique avec une fraîcheur. Cette conception n’est pas la conception protestante, même si le protestantisme est souvent caricaturé ainsi. Cette conception est celle des anabaptistes et d’autres groupes indépendants qui sont indûment associés au protestantisme. Donnons-en quelques exemples.

Tradition 0

L’historien Alister McGrath résume ainsi l’approche des Écritures des anabaptistes :

Pour les radicaux (ou « fanatiques », comme les appelait Luther), comme Thomas Muntzer et Caspar Schwenkfeld, chaque individu a le droit d’interpréter la Bible comme il lui semble bon, sous la conduite du Saint-Esprit. Pour le radical Sebastian Franck, la Bible est « un livre scellé de sept sceaux que nul ne peut ouvrir à moins de posséder la clé de David, qui est l’illumination de l’Esprit. » La voie fut ainsi pavée pour l’individualisme, le jugement privé de l’individu étant porté au dessus du jugement corporatif de l’Église3.

Cette attitude vis-à-vis de la tradition a été par la suite l’attitude constante de la totalité des groupes qui ont enfanté des Églises hérétiques. Donnons quelques exemples4.

A.B Grosh, clerc universaliste, affirmait :

Pour la foi religieuse, nous n’avons qu’un seul Père et une seul Maître, et la Bible, la Bible, est notre seule confession.

Alexander Campbell, fondateur des Disciples of Christ :

J’ai entrepris de lire les Écritures comme si personne ne les avait lues avant moi, et je m’applique à faire de même aujourd’hui et à me garder de les lire au travers de mes propres convictions d’hier ou de la semaine dernière, je ne veux être influencé par aucun nom, autorité ou système étrangers.

Simeon Howard, clerc libéral :

Mettez de côté tout attachement à des systèmes humains, toute partialité envers des noms, des conciles, des Églises et demandez-vous honnêtement ce qu’enseignent les Écritures.

L’unitarien Noah Worchester affirmait que les chrétiens rejetteraient la doctrine de la Trinité s’ils étudiaient simplement les Écritures sans les confessions de l’Église. Ce phénomène poussa le théologien réformé Samuel Miller a remarquer en 1839 que « les opposants les plus zélés aux confessions ont généralement été des hérétiques5. »

Tradition I

L’expression Tradition I, en revanche, désigne le fait que l’Écriture est la source du dogme tandis que la tradition est une tradition d’interprétation de la Bible. Autrement dit, la tradition n’est pas une deuxième source, mais c’est une certaine façon d’interpréter la Bible. Cette conception est la conception protestante. La Tradition fait autorité, non pas comme une source alternative à la Bible mais comme une façon d’interpréter la Bible. Dans cette compréhension, les efforts des chrétiens des siècles passés pour interpréter la Bible sont d’une grande valeur. Nous ne sommes pas les premiers à lire la Bible, Dieu bâtit son Église depuis 2000 ans et honorer les chrétiens du passé et leurs réflexions doctrinales et éthiques c’est honorer l’œuvre de Dieu dans tous les âges. Contrastez cela avec l’attitude de l’anabaptiste Sebastian Franck qui disait en 1530 :

Insensés Ambroise, Augustin, Jérôme et Grégoire – pas un d’entre eux ne connaissait le Seigneur (aide-moi donc mon Dieu !) ni ne fut envoyé par Dieu pour enseigner. Ils furent bien plutôt tous des apôtres de l’Antichrist6.

En pratique, lorsque vous lisez un livre doctrinal ou exégétique protestant historique, vous verrez que quasiment à toutes les pages les pères de l’Église, les docteurs médiévaux ou ceux des siècles suivants sont cités. Par exemple, lorsque l’on considère l’Institution de la Religion Chrétienne de Jean Calvin, le simple fait de lister les références à saint Augustin, c’est à dire à un seul Père de l’Église, prend 4 pages à double colonne soit environ 750 références.

L’un des premiers exposés complets de la doctrine de l’Écriture par un protestant fut la Clavis scripturae sacrae de Matthias Flacius Illyricus, en quelques 550 pages. Dans cet exposé, il explique ainsi :

Toute compréhension et exposition de l’Écriture doit s’accorder avec la foi[…]. Car tout ce qui est dit concernant les Écritures ou sur la base de celles-ci doit s’accorder avec ce que déclare le catéchisme ou ce qui est enseigné dans les articles de foi7.

De même Charles Hodge déclare :

De même qu’il y a eu une tradition ininterrompue de la vérité depuis le protévangile jusqu’à la clôture de l’Apocalypse, il y a également eu un courant d’enseignement traditionnel se déployant dans l’Église chrétienne depuis le jour de la Pentecôte jusqu’à nos jours. Cette tradition constitue en ce sens une règle de foi telle que rien de contraire à elle ne peut être vrai. Les chrétiens ne se tiennent pas isolés, chacun professant son propre credo. Ils forment un seul corps, possédant une confession commune. Rejeter cette confession, ou l’une quelconque de ses parties, c’est rejeter la communion des chrétiens, ce qui est incompatible avec la communion des saints et avec l’appartenance au corps de Christ.

En d’autres termes, les protestants reconnaissent qu’il existe une foi commune de l’Église, que nul n’est libre de rejeter, et que nul ne peut rejeter tout en demeurant chrétien. Ils reconnaissent l’autorité de cette foi commune pour deux raisons. Premièrement, parce que ce que tous les lecteurs compétents d’un livre clair reconnaissent comme étant son sens doit en être le sens véritable. Deuxièmement, parce que le Saint-Esprit a promis de conduire le peuple de Dieu dans la connaissance de la vérité ; par conséquent, ce sur quoi ils s’accordent à croire, sous l’enseignement de l’Esprit, doit être vrai.

Il existe certaines doctrines établies parmi les chrétiens, comme il en existe parmi les juifs et les mahométans, qui ne sont plus des questions ouvertes. Les doctrines de la Trinité, de la divinité et de l’incarnation du Fils éternel de Dieu ; de la personnalité et de la divinité du Saint-Esprit ; de l’apostasie et de la condition pécheresse du genre humain ; les doctrines de l’expiation du péché par la mort de Christ et du salut par ses mérites ; de la régénération et de la sanctification par le Saint-Esprit ; du pardon des péchés, de la résurrection du corps et de la vie éternelle, ont toujours fait partie de la foi de toute Église reconnue et historique à la surface de la terre, et ne peuvent désormais être légitimement remises en question par quiconque se prétend chrétien8.

Plus loin, il précise la nature de cet accord, qui se constate dans l’histoire :

Le consentement commun auquel les protestants font appel ne concerne que les doctrines essentielles ; c’est-à-dire les doctrines qui entrent dans la nature même du christianisme en tant que religion, et qui sont nécessaires à son existence subjective dans le cœur, ou bien qui, si elles ne font pas essentiellement partie de l’expérience religieuse des croyants, sont néanmoins si étroitement liées aux doctrines vitales qu’elles ne peuvent en être séparées. […] La foi commune de l’Église, pour laquelle les protestants plaident, est une foi portant sur des doctrines clairement révélées dans l’Écriture. Elle ne s’étend pas au-delà de ces doctrines. Elle doit toute son autorité au fait qu’elle constitue une compréhension commune de la Parole écrite, acquise et conservée sous cet enseignement de l’Esprit qui assure aux croyants une connaissance suffisante du plan du salut qui y est révélé9.

Expliquant alors les différences avec la compréhension romaine, voici la quatrième différence qu’il relève :

Les protestants ne considèrent pas le « consentement commun » ni comme une source d’information, ni comme un fondement de la foi. Pour eux, la Parole écrite est l’unique source de la connaissance de ce que Dieu a révélé pour notre salut, et son témoignage en elle constitue l’unique fondement de notre foi.

Chez les romanistes, au contraire, la tradition n’est pas seulement une source d’information quant à ce qu’il faut croire, mais elle est aussi le témoin sur l’autorité duquel la foi doit être accordée.

C’est une chose de dire que le fait que tous les vrais enfants de Dieu, sous la direction de l’Esprit, croient que certaines doctrines sont enseignées dans l’Écriture, constitue un argument irréfutable qu’elles y sont réellement enseignées ; c’en est une tout autre de dire que, parce qu’une société extérieure, composée d’hommes de toutes sortes, à laquelle aucune promesse de direction divine n’a été faite, s’accorde à soutenir certaines doctrines, nous sommes dès lors tenus de recevoir ces doctrines comme faisant partie de la révélation de Dieu10.

Ainsi, il semble clair que dans le protestantisme historique, l’autorité de la tradition est réelle et concerne ce que l’on appelle la règle de foi : les doctrines essentielles au christianisme, qui sont résumées dans le Symbole apostolique. Comme le dit le catéchisme de Heidelberg :

22. Que doit croire un chrétien ?

Tout de qui est promis dans l’Évangile et que les articles de la Foi universelle et indubitable des chrétiens expriment en abrégé dans le Symbole apostolique.

C/ Le rapport entre Écriture et Église

Autorité et infaillibilité.

Nous avons vu que Sola Scriptura signifie que la Bible contient tous les dogmes et qu’elle les contient, pour ce qui est des vérités essentielles, avec clarté. Nous avons vu que la tradition conserve un rôle complémentaire de transmission d’une juste compréhension des Écritures. La tradition, comme disait Chesterton, c’est le droit de vote des morts. Mais qu’en est-il des vivants ? Quelle est l’autorité, non pas seulement des docteurs du passé mais également de l’Église en tant qu’institution passée et présente ?

La première distinction à poser, c’est celle entre autorité et infaillibilité. La plupart des autorités dans ce monde, chacun doit l’admettre, sont des autorités faillibles. Cela vaut pour les autorités établies par Dieu. Les parents sont établis par Dieu comme autorité sur leurs enfants. La Bible dit également que les époux le sont sur leurs épouses. Elle dit encore que les magistrats civils et les rois sont établis sur leurs sujets. Pourtant, des parents, des rois, des époux peuvent être très mauvais et faillir.

Néanmoins, l’ordre naturel des choses veut qu’il faille respecter ces structures, au risque de l’anarchie. Ainsi, dans cette présentation de ce qu’est l’autorité de l’Église (et je rappelle que je ne fais ici que présenter, je défendrai plus tard), gardons en tête que ce n’est pas tout ou rien. Ce n’est pas autorité infaillible vs. pas d’autorité du tout. En fait, même les catholiques et les orthodoxes doivent concéder cela car ils admettent la légitimité de centaines de conciles qui ont eu lieu dans l’histoire et qui étaient pourtant des conciles locaux, régionaux et faillibles même selon leurs critères à eux.

Ces choses sont bien distinctes : l’infaillibilité implique une incapacité d’errer ; l’autorité implique la capacité de rendre des décisions ayant force obligatoire. La première est une catégorie qui relève plutôt de la métaphysique ; la seconde une catégorie plus pratique. Tout ce qui est infaillible fait autorité, mais tout ce qui fait autorité n’est pas infaillible. Par exemple, l’arbitre lors d’un match de baseball a l’autorité de rendre une décision définitive quant à savoir si un lancer est une balle ou une prise, mais il n’est pas infaillible. Il peut se tromper. Un autre exemple est la Cour suprême des États-Unis, qui a l’autorité d’interpréter la Constitution, mais peut se tromper et se trompe effectivement dans l’exercice de cette responsabilité. Quand on y réfléchit, presque toutes les autorités que nous rencontrons dans ce monde sont faillibles11.

On se rappellera donc qu’il ne faut pas mordre aux raisonnements qui voudraient que dès lors qu’une autorité peut se tromper, alors cela reviendrait à annuler totalement cette autorité. Un enfant peut avoir raison contre son parent. Néanmoins, la plupart du temps, le parent sera plus sage que l’enfant et il est donc bon que son enfant y soit soumis. Par ailleurs, même lorsque le parent a tort, un enfant ne peut pas prendre cela pour prétexte et piétiner totalement l’autorité parentale. Il y a des voies respectueuses par lesquelles un enfant peut faire entendre raison à un parent qui se trompe. Il en va de même dans l’Église.

Qui tranche ?

Et cela nous mène à la question très concrète : Qui tranche une controverse doctrinale dans l’Église selon le protestantisme historique ?

Les anciens, les synodes

La première chose à dire, c’est que le protestantisme constate que, dans le Nouveau Testament, sont établis à la suite des apôtres deux ministères distincts : celui des anciens ou presbytres qui sont également appelés évêques et celui des diacres. Or, la charge d’enseigner est spécialement confiées aux anciens. Ces anciens sont établis sur les Églises par imposition des mains d’un collège d’anciens (1 Timothée 4,14).

Ces anciens ou pasteurs disposent d’une réelle autorité spirituelle sur les Églises dont ils ont la charge, à la fois pour ce qui est de l’enseignement et de la discipline. S’il survient une controverse dans une paroisse donnée, c’est donc à eux que revient la charge de la traiter.

Mais que se passe-t-il lorsque des paroisses ou Églises sont agitées à une échelle plus grande ? Eh bien, nous voyons dans le Nouveau Testament, en Actes 15, un modèle de résolution de ces conflits : les anciens d’une zone plus étendue se réunissent, délibèrent et rendent un jugement. Ils formalisent ce jugement par écrit et font connaître leur décision aux Églises concernées.

C’est exactement ce qu’il s’est produit tout au long de l’Antiquité. Des dizaines de conciles ont été convoqués à Carthage, Orange, Sardique, Rome, Nicée, Constantinople, Chalcédoine, Hiéra, Hippone, Elvire, Éphèse, Antioche, Ancyre, Arles, Néo-Césarée, Gangres, Sirmium, Milan, Béziers, Rimini, Séleucie, Paris, Alexandrie, Laodicée, Valence, Aquilée, Nîmes, Turin, Francfort, etc. Tous ces conciles traitaient de questions doctrinales et morales. Au Second Concile d’Orange, par exemple, il a été question du rapport entre la foi, la grâce et la prédestination. Ce n’était pas un concile oecuménique. Ce concile ne prétendait pas à l’infaillibilité. Mais il rendait pourtant des jugements doctrinaux ayant force obligatoire.

Et c’est également ce qu’il s’est produit à la Réforme protestante. Des assemblées d’ecclésiastiques se sont tenues dans toute l’Europe et de nombreuses Églises ont formalisé à ces occasions le contenu de leur foi. En réaction, Rome a également convoqué le concile de Trente pour formuler sa foi. Ainsi, en France, la confession de foi de La Rochelle, en Suisse la confession Helvétique Postérieure, Aux Pays-Bas et en Belgique la confessio Belgica, en Angleterre la confession de Westminster, et encore ailleurs les catéchismes de Heidelberg, de Genève, de Cracovie, la confession écossaise, les canons de Dordrecht, etc. sont autant de documents rédigés ou adoptés par des assemblées d’ecclésiastiques pour résumer la foi réformée. Toutes les confessions que je vous ai mentionné contiennent une même doctrine et sont des jugements nationaux ou régionaux rendus en faveur de cette doctrine.

La norme normée

Ces documents, tout comme les symboles antique de Nicée, d’Éphèse, de Chalcédoine, revêtent une autorité particulière pour les protestants historiques, dans la mesure où il ne s’agit pas simplement des idées d’un docteur ou d’un pasteur mais spécifiquement du jugement des Églises de Jésus-Christ rendu sur une question précise leur étant posée.

Ces documents, nous les appelons standards surbordonnés ou norma normata par opposition à norma normans pour l’Écriture sainte. Rassurez-vous, je vous explique tout de suite ce que cela signifie.

Un standard subordonné, premièrement :

  • Standard parce qu’il s’agit d’un étalon par lequel nous allons juger de l’orthodoxie. Si quelqu’un s’écarte du Symbole de Nicée Constantinople, il n’est pas dans l’orthodoxie. De même, si quelqu’un s’écarte des confessions de foi réformées que j’ai mentionné précédemment, il ne peut pas enseigner dans une Église réformée. Ces documents sont donc un standard.
  • Mais c’est un standard subordonné, car ces documents ne sont pas des normes d’orthodoxie par eux-mêmes, mais uniquement dans la mesure où ils rendent témoignage de la vérité de l’Écriture.

Et ici, certains diront que puisqu’ils sont subordonnés à l’Écriture, alors cela revient à dire que chacun peut rejeter librement ces autorités. Vous savez, le fameux « si c’est pas infaillible alors ça n’est pas une autorité du tout ». Eh bien, en fait il n’en est rien. En effet, s’il est vrai qu’un synode peut se tromper, cela ne veut pas dire que c’est le rôle de l’individu de le corriger, mais cette mission incombe aux anciens et évêques, réunis dans un autre synode ultérieur.

J’avais dit que j’expliquerai également les expressions norma normans et norma normata. Les crédos, les conciles et les synodes sont des norma normata, c’est-à-dire des normes normées. Là encore, le sens est très proche : ce sont des normes doctrinales, mais elles sont elles-mêmes normées par l’Écriture. À l’inverse, la Bible est la norma normans, la norme qui norme les autres. On ne corrige pas la Bible par autre chose, on corrige les autres normes par la Bible.

Une façon d’énoncer la conception protestante de l’autorité ecclésiastique est ce qui suit :

  1. L’Écriture est la norma normans (la norme qui norme) ;
  2. Les conciles œcuméniques sont des norma normata (normes normées) de premier ordre ;
  3. Les confessions et conciles de corps ecclésiastiques particuliers sont des norma normata de second rang ;
  4. Les doctrines embrassées par des individus (y compris ceux considérés comme des docteurs dans l’Église) […] sont des theologoumena, ou opinions théologiques12.

Cette façon d’énoncer la conception protestante de l’autorité est tout à fait standard dans l’histoire.

Exemple concret

Ici, il peut être utile de prendre l’exemple d’un individu réformé laïc comme moi. Ma paroisse est en communion avec les autres paroisses réformées du monde et, en particulier, elle est communion de foi et de discipline avec les autres paroisses réformées du même synode. En effet, les synodes sont des assemblées locales, nationales de pasteurs, et parfois elles débordent les frontières d’une seule nation comme dans le cas du synode dont dépend ma paroisse.

Parmi le corpus de confessions réformées que j’ai nommé et qui expriment toutes la même doctrine, le synode de ma paroisse a adopté formellement comme norme subordonnée (norma normata) la confession de foi de Westminster, les grand et petit catéchismes de Westminster, la confessio Belgica, le catéchisme de Heidelberg et les canons de Dordrecht. Très concrètement, les pasteurs des paroisses déclarent donc que ces documents sont un résumé fidèle de l’enseignement biblique et que c’est la doctrine qui sera enseignée dans nos paroisses. Ils ne font pas que le déclarer : ils prêtent serment avant leur ordination en s’engageant à conformer leur enseignement à ces normes. Et si un pasteur vient à changer d’avis sur une matière dont traite ces normes doctrinales, il a le devoir de le reporter au synode pour être examiné d’une part et, d’autre part, si quelqu’un l’accuse d’avoir contredit ces documents, le synode a la compétence pour examiner et trancher. Ainsi, si un pasteur s’écarte de cet enseignement, le synode a l’autorité de lui retirer son ministère. L’autorité est donc bien réelle puisqu’elle aboutit à une décision ayant force obligatoire.

Imaginons que moi, individu d’une paroisse, j’en vienne à être en désaccord avec ces confessions. Eh bien, tant pis pour moi en quelque sorte, ça ne va pas changer la doctrine de l’Église. Bien entendu, le rôle de mon pasteur sera alors de me suggérer des lectures, de me donner plus amples explications, etc. Mais quand bien même il ne parviendrait pas à me convaincre, la doctrine officielle de l’Église n’a toujours pas changé d’une part et ce qui sera enseigné dans les paroisses ne changera pas d’autre part. Ainsi, on voit que ces documents ont une autorité tout à fait concrète et réelle. enseignement à ces vérités. Une précision au passage : ce jugement par les conciles et synodes s’opère selon un mode subsidiaire, c’est à dire qu’une assemblée de pasteurs dans une ville peut voir sa décision être défaite par une assemblée des pasteurs d’une zone plus étendue et ainsi de suite.

Outre cette autorité réelle du synode et cette norme doctrinale, les norma normata façonnent l’enseignement de l’Église de manière plus organique. Les catéchismes que j’ai mentionné, par exemple, vont être utilisés pour enseigner les enfants et les nouveaux convertis.

Aujourd’hui, ma vie de laïc père de famille réformé je ne la vis pas en me demandant chaque matin quelle conviction doctrinale va changer pour moi aujourd’hui. Je vais à l’Église, la Bible m’est exposée conformément à la règle de foi du Symbole de Nicée et des confessions réformées, mes enfants mémorisent le catéchisme de Heidelberg et en tant que parent je leur lis la Bible et leur explique. Il est absolument erroné de rêver un réformé sans cesse balloté entre des opinions théologiques toutes d’égale valeur.

Résumé

Comme je le disais, je n’ai toujours pas défendu Sola Scriptura, tout ce que j’ai fait jusqu’à maintenant c’est de présenter ce que ça veut dire et ce que ça ne veut pas dire.

Sola Scriptura, c’est dire que l’Écriture est la source du dogme, Dieu nous a donné par les auteurs sacrés tout ce que nous devons savoir pour notre salut. Cette Écriture néamoins, ne s’interprète pas sans regard pour ce que les chrétiens avant nous ont dit. Et ici intervient la notion de tradition. Par ailleurs, cette doctrine ne signifie pas non plus que l’individu est en charge de rendre les jugements doctrinaux ou éthiques, des anciens et des pasteurs sont établis pour cela et ils peuvent convoquer des synodes pour cette mission.

Alors, vous me direz peut-être : « Mais toi, individu, tu as bien dû choisir la tradition réformée avec ton petit jugement privé ». Et je vous dirai que c’est l’histoire de la vie. Celui qui devient catholique romain ou orthodoxe a aussi dû, en évaluant des arguments bibliques, historiques, logiques, etc. conclure pour lui que le catholicisme romain ou l’orthodoxie étaient véritables. Dire : « Je crois que l’Église romaine est vraie car le jugement de l’Église romaine me le dit » serait une pétition de principe, c’est bien parce que votre jugement privé a été convaincu que vous êtes de telle ou telle tradition. Et le fait que le jugement privé intervienne nécessairement pour la conversion à une tradition, ce qui est de plus en plus fréquent à une époque de pluralisme religieux comme la nôtre, ne signifie pas qu’une fois cette tradition choisie ce jugement privé règne en maître.

Ainsi, le cardinal Newman lui-même dans son essai sur le jugement privé concède :

Il ne faut pas nier que ceux qui sont en dehors de l’Église doivent nécessairement commencer par exercer leur jugement privé ; ils s’en servent afin de pouvoir, en fin de compte, s’en affranchir, tout comme un homme se sert d’une lampe en pleine nuit lorsqu’il est dehors, puis l’éteint une fois rentré chez lui13.

Effectivement j’ai un jour conclu que la tradition réformée était la plus solide bibliquement, historiquement et logiquement, et j’ai conclu cela par mon petit jugement privé. Mais c’est une chose de reconnaître quelque chose comme son maître, une autre de la reconnaître comme son esclave. J’ai reconnu la tradition réformée comme fidèle dépositaire de la révélation scripturaire pour m’y soumettre, pas pour régner sur elle.


  1. Charles Hodge, Théologie Systématique, I, 184.[]
  2. Girolamo Zanchi, De Religione Christiana Fides, I, XII.[]
  3. Alister McGrath, Reformation Thought, Oxford, 1993, page 144.[]
  4. Les exemples qui suivent proviennent tous de l’ouvrage de Keith Mathison, The Shape of Sola Scriptura, Canon press, 2001, pages 144-145.[]
  5. Samuel Miller, The Utility and Importance of Creeds and Confessions, Greenville, 1991, page 15.[]
  6. Alister McGrath, Reformation Thought, Oxford, 1993, page 146.[]
  7. Cité par Richard Müller, PRRD, volume 2, Grand Rapids, Baker, 1993, page 100.[]
  8. Charles Hodge, Théologie Systématique, I, 113-114.[]
  9. Charles Hodge, Théologie Systématique, I, 115.[]
  10. Charles Hodge, Théologie Systématique, I, 116.[]
  11. Gavin Ortlund, What it Means to be Protestant, Zondervan, 2024, pages 72-73.[]
  12. Gavin Ortlund, What it Means to be Protestant, Zondervan, 2024, page 73.[]
  13. John-Henry Newman, Essays Critical and Historical, Volume 2, chapitre « Private Judgment », pages 203–204.[]

Maxime Georgel

Maxime est médecin à Lille. Fondateur du site Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leurs quatre enfants, sont membres de l'Église de la Trinité (trinitelille.fr) et sont moniteurs de la méthode Billings.

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