Dans la tradition réformée, il n’est pas fait de difficulté à ce que d’autres choses que la croix de Jésus-Christ soient nommées des sacrifices. Par exemple, en Romains 12,1, l’apôtre Paul exhorte les croyants à offrir leurs vies comme des sacrifices. En Hébreux 13, il est question du « sacrifice de louange, c’est-a-dire le fruit de lèvres qui confessent son nom. »
La Cène comme sacrifice
La tradition réformée n’objecte pas non plus à ce que la célébration de la sainte Cène soit appelée un sacrifice de reconnaissance (Eucharistie signifie d’ailleurs action de grâce), en tant qu’elle est une louange pour la Passion du Christ. Ainsi, Pierre Martyr Vermigli, Réformateur italien, déclare par exemple :
Dans la mesure où, par le même acte [c’est-à-dire l’Eucharistie], nous célébrons la mémoire de la mort du Christ, Lui rendons grâces pour les dons reçus, et nous consacrons et nous offrons nous-mêmes à Dieu, cela est — et peut être appelé — un véritable sacrifice, par lequel nous présentons à Dieu lui-même des offrandes très agréables1.
Vermigli, néanmoins, puisque l’Écriture n’emploie pas ce terme, dit qu’il préfère ne pas l’utiliser, bien qu’il admette son adéquation si les choses sont définies.
Un autre Réformateur italien, Jérôme Zanchi, utilise quant à lui abondamment le langage sacrificiel alors qu’il décrit la Cène :
[L’Eucharistie est un] sacrifice non sanglant pour les péchés — pour les péchés, dis-je, non par propitiation, mais en tant que, la propitiation accomplie par le Christ étant représentée, elle est un sacrifice de repentance envers Dieu, et de foi en le Christ, accompagné d’une prière pour le pardon par le moyen du Christ2.
Eric Parker résume ainsi la pensée de Zanchi, qui va jusqu’à employer (avec qualifications comme nous le verrons), le langage de propitiation :
Puis Zanchi, à l’instar de Vermigli, qualifie l’Eucharistie de quadruple sacrifice : d’action de grâces et d’aumônes, de soi-même, et de commémoration, en y ajoutant un cinquième aspect, celui de la participation. Il affirme que « nous jugeons à juste titre qu’il est préférable d’appeler la Cène le sacrifice non sanglant du Christ, bien que le véritable corps du Christ ne soit pas offert réellement en lui-même ». Pourquoi, dès lors, si le corps réel du christ n’est pas offert, s’agit-il d’un véritable sacrifice ? Sur ce point, Zanchi cite un long passage de la Somme de Thomas d’Aquin (q. 83, art. 1), afin de soutenir, avec lui, que l’eucharistie est une image du véritable sacrifice du christ, image qui devient elle-même un véritable sacrifice en tant qu’elle participe à la réalité. Car « les images sont appelées du nom des choses dont elles sont les images ». Ainsi, par cette participation sacramentelle de l’image à la réalité (signum et res), l’Eucharistie peut être appelée à bon droit un « sacrifice ». Zanchi déclare que « tout ce qui se trouve ici [dans l’argument de saint Thomas] est plus pur que ce qui a été transmis par le concile de Trente ».
Bien que Zanchi ne pense pas que le Christ soit véritablement offert dans le sacrifice de l’eucharistie, il considère néanmoins que l’image du Christ — laquelle participe véritablement à l’offrande réelle du Christ au Calvaire — est offerte. Ainsi, par la communication des propriétés entre l’image et la réalité, il n’est pas impropre de parler d’offrir le Christ, pourvu que la distinction entre image et réalité soit clairement établie par voie d’explication. Il écrit :
« Que dire si quelqu’un affirme que ce sacrifice [de l’Eucharistie], qualifié de propitiatoire, est offert à Dieu par toute l’Église, ou même par le prêtre (comme ils disent) lui-même au nom de toute l’Église dans l’assemblée publique ? [Si cela est dit] en ce sens, à savoir que chacun, se contentant du seul sacrifice du Christ, offert une fois pour toutes au Père pour nos péchés, rapporte à celui-ci l’ensemble [du sacrifice], et implore ainsi le Père qu’il daigne se tenir pour satisfait de cet unique sacrifice, dont la commémoration publique est célébrée dans la Cène du Seigneur, tant par les paroles que par les rites, à la place de toutes les oblations, satisfactions, œuvres, et enfin de tout ce que l’homme peut imaginer comme étant nécessaire à l’expiation de nos péchés et au salut éternel — [si quelqu’un parle] ainsi, nous ne contesterons en aucune manière avec lui. Car qui, pour peu qu’il considère la chose elle-même, pourrait désapprouver cela ? En vérité, toute la piété chrétienne consiste dans l’offrande (oblatio) d’un tel sacrifice. »
On voit ici jusqu’où Zanchi est prêt à aller pour accommoder le langage traditionnel du sacrifice eucharistique transmis par les pères de l’Église. Il ne rejette pas l’expression de sacrifice propitiatoire appliquée à l’Eucharistie, pourvu qu’il soit parfaitement clair qu’elle est employée de manière figurée, en raison du rapport entre l’image et la réalité, de sorte que rien ne soit retranché à l’unique véritable sacrifice du Christ, qui ne requiert aucune répétition. Toute l’assemblée, y compris le ministre qui offre en son nom, présente l’image du sacrifice propitiatoire du Christ, en suppliant le Père de considérer toutes nos offrandes d’action de grâces (ou toute autre chose que nous penserions offrir pour notre salut) à la lumière de l’unique véritable sacrifice du Christ.
Ce faisant, Zanchi rejoint encore un autre élève de Vermigli, John Jewel qui déclare dans une réfutation d’un auteur papiste :
Ainsi offrons-nous le Christ, c’est-à-dire un exemple, une commémoration, un mémorial de la mort du Christ. Ce genre de sacrifice n’a jamais été nié ; mais le sacrifice réel de M. Harding n’a encore jamais été prouvé3.
Mais alors, où est la différence ?
Nous voyons par ces exemples combien la tradition réformée n’a pas rechigné à employer un langage sacrificiel pour désigner la Cène. Si l’on est attentif aux citations qui précèdent, on voit toutefois que les auteurs prennent leurs précautions afin d’écarter précisément une erreur relative à la Cène. Cette erreur serait de considérer la Cène comme l’offrande réelle d’un sacrifice en vue de la propitiation des péchés. Cette erreur, c’est celle qui est enseignée par Rome.
Et la raison pour laquelle ces auteurs veulent éviter cet écueil, c’est que l’Écriture enseigne avec une abondante clarté qu’il n’y a plus aujourd’hui de sacrifice offert pour la propitiation des péchés.
Voici l’alliance que je ferai avec eux, Après ces jours-là, dit le Seigneur: Je mettrai mes lois dans leurs coeurs, Et je les écrirai dans leur esprit, il ajoute : Et je ne me souviendrai plus de leurs péchés ni de leurs iniquités. Or, là où il y a pardon des péchés, il n’y a plus d’offrande pour le péché4.
Tout l’argument des chapitres 9 et 10 de l’épîtres aux Hébreux consiste à contraster deux prêtrises.
- La prêtrise ancienne n’avait jamais fini son œuvre de propitiation, leur service était continu, ils étaient « debout. » (Hébreux 10,1) Jésus, lui, s’est assis car son œuvre est achevée (Hébreux 10,11-12) ;
- Puisque ces sacrifices ne pouvaient pas procurer le pardon, ils étaient réitérés (Hébreux 10,2-4). À l’inverse, Jésus s’est offert « une fois pour toute » (Hébreux 7,27 ; 9,12 ; 9,25-28 ; 10,10 ; ) ;
- Puisque ces sacrifices devaient être réitérés, cette prêtrise devait se transmettre de prêtre en prêtre. À l’inverse, la prêtrise du Christ est incommunicable et intransmissible, et elle n’a pas besoin de l’être car l’œuvre est achevée (Hébreux 7,23-25) ;
- Ces prêtres anciens devaient obtenir propitiation pour eux-mêmes. Jésus est sans péché (Hébreux 7,26-27) ;
- La récurrence des sacrifices avait pour effet de rappeler le souvenir des péchés, et n’apaisaient ainsi pas durablement la conscience (Hébreux 9,9). À l’inverse, en Jésus-Christ la conscience est purifiée une fois pour toute, les croyants sanctifiés pour toujours (Hébreux 10,22).
Le catholicisme romain, en établissant un sacrifice de propitiation, récurrent, offert au nom du Christ, par des prêtres recevant ce sacerdoce et qui doivent eux-mêmes recevoir la propitiation, vient renverser tout l’argument de ces chapitres. La propitiation est accomplie, l’offrande est achevée, désormais c’est par l’intercession que le Christ prolonge son œuvre.
La Pâque ancienne
Si l’on considère le type vétérotestamentaire de la Pâque, archétype du sacrifice de communion, on constate qu’il a consisté, à la sortie d’Égypte dans le sacrifice d’un agneau dont le sang a été appliqué sur les linteaux afin de détourner le jugement du peuple. Le repas, qui vient ensuite, et qui se perpétue, est une célébration, un repas d’alliance et de communion, une commémoration d’une délivrance déjà accomplie (et préfigurant une délivrance à venir).
Les parallèles bibliques entre la Pâque et l’Eucharistie ne manquent pas. C’est au cours même de ce repas que le Christ a institué la Cène. Et tout comme le type, le repas antitypique de la Cène est une célébration de la délivrance déjà accomplie par le Christ. Cette typologie entre la Pâque et la Cène, parfois évoquée même par des apologètes catholiques, se retourne en réalité contre la compréhension romaine de la Cène.
Conclusion
En considérant les auteurs les plus disposés à employer un langage sacrificiel parmi les réformés, nous avons pu préciser où se situe la rupture entre la tradition romaine et la tradition réformée. Elle se situe précisément sur la question de la persistance d’une offrande propitiatoire aujourd’hui. Cette différence qui peut sembler un détail est en réalité la différence entre une œuvre parfaite et une œuvre incomplète, entre une conscience libérée du pécheé et une conscience ramenée sans cesse à celui-ci.
- Pierre Martyr Vermigli, cité McLelland and Duffield, Peter Martyr, page 313.[↩]
- Jérôme Zanchi, cité par Eric Parker.[↩]
- John Jewel, Reply to Harding, 1565.[↩]
- Hébreux 10,16-18.[↩]




0 commentaires