Ecclesia Reformata, semper catholica -l’apologie historique de Larroque

Une des plus anciennes accusations catholiques contre la foi rรฉformรฉe fut qu’elle est une innovation totalement coupรฉe des siรจcles passรฉs. Au 16e siรจcle, cela รฉtait une autre faรงon de dire quโ€™elle รฉtait fausse.

Contre cela, les rรฉformรฉs ont deux lignes dโ€™argumentation. La premiรจre รฉtant de nier toute importance de la tradition et d’assumer la rupture. La deuxiรจme consiste ร  contester au contraire l’attaque catholique et prouver quโ€™ils ont une continuitรฉ historique avec l’ร‰glise ancienne. Si, comme on le verra, des premiรจres tentatives maladroites dรฉcrivaient divers groupes trรจs diffรฉrents comme rรฉformรฉs pleinement matures, une gรฉnรฉration ultรฉrieure a su corriger ces excรจs et utiliser de faรงon plus critique et nuancรฉe l’hรฉritage historique.

Vers la fin du 17e siรจcle, cette accusation d’innovation est devenue un enjeu majeur. Sous la pression de l’ร‰glise catholique et le grignotage progressif des prรฉrogatives protestantes de l’รฉdit de Nantes, Il est devenu essentiel pour les pasteurs de cette gรฉnรฉration de prouver que l’ร‰glise protestante รฉtait non seulement lรฉgitime, mais qu’elle รฉtait aussi la meilleure hรฉritiรจre de l’ร‰glise passรฉe. Le combat a รฉtรฉ principalement intellectuel et thรฉologique, mais un pasteur a aussi dรฉveloppรฉ un argument purement historique en faveur du gouvernement de l’ร‰glise rรฉformรฉe.

En effet, on accusait alors la discipline des ร‰glises rรฉformรฉes de France, soit les lois canoniques de l’ร‰glise rรฉformรฉe, d’รชtre des innovations sans prรฉcรฉdent dans l’histoire. Le systรจme presbytรฉral, l’รฉlection des pasteurs, lโ€™รฉgalitรฉ des ร‰glises entre elles รฉtaient des chiffons rouges pour les apologรจtes catholiques qui dรฉfendaient le systรจme de gouvernement papal tridentin. Ils dรฉployaient alors quantitรฉ d’arguments destinรฉs ร  prouver que la religion rรฉformรฉe n’รฉtait qu’une religion prรฉtendument rรฉformรฉe, une RPR sans lรฉgitimitรฉ, dont sa Majestรฉ le roi de France ferait bien de rรฉvoquer le statut.

Ce fut dans ce contexte quโ€™un pasteur normand, Matthieu de Larroque (1619-1684), compila, puis publia un commentaire de la discipline des รฉglises rรฉformรฉes.  
Pasteur ร  Vitrรฉ puis principale figure du consistoire de Rouen, Larroque nโ€™est pas seulement un ministre du culte, mais un รฉrudit de premier plan. En 1669, il publie son ล“uvre maรฎtresse sous le nom de La conformitรฉ de la discipline des รฉglises rรฉformรฉes de France avec celle des anciens chrรฉtiens. Cet ouvrage, comme on le verra, compile des centaines d’exemples et de sources soit mรฉdiรฉvale, soit antique ; soit latine, soit grecque. Cet ouvrage de qualitรฉ acadรฉmique est aussi un ouvrage d’apologรฉtique. Il fut en quelque sorte lโ€™expert en histoire de lโ€™ร‰glise parmi les rรฉformรฉs de sa gรฉnรฉration.

La dissertation prรฉsente se propose d’รฉtudier la faรงon dont Matthieu de Larroque argumente la continuitรฉ historique dans son contexte. Il est donc proposรฉ la problรฉmatique suivante : Ecclesia reformata, semper catholica : comment les pasteurs huguenots dรฉfendaient-ils leur lรฉgitimitรฉ par lโ€™Histoire ? 

Dans la premiรจre partie, nous rappellerons le contexte des annรฉes 1660 pour le protestantisme et notamment l’enjeu de pouvoir revendiquer l’histoire face aux attaques catholiques de l’รฉpoque. Ensuite, nous analyserons les mรฉthodes d’argumentation et la rhรฉtorique utilisรฉe par Mathieu De Larroque pour atteindre son objectif. Enfin, on รฉtudiera le rapport ร  l’histoire qui se dรฉgage de cet ouvrage particulier.

Partie I : la nรฉcessitรฉ vitale de dรฉfendre la continuitรฉ avec lโ€™ร‰glise universelle

Contexte : L’รฉtouffement progressif de la minoritรฉ protestante

Dans le cadre de cette dissertation, il n’est pas nรฉcessaire de remonter beaucoup plus haut que l’รฉdit de Nantes signรฉ en avril 1598 par Henri IV. Par cet รฉdit, lโ€™รฉpoque troublรฉe des Guerres de Religion trouve enfin une forme de cristallisation et dโ€™รฉquilibre. Aprรจs de nombreuses guerres รฉpuisantes, les protestants franรงais trouvent enfin un rรฉgime qui garantit la tolรฉrance de leur minoritรฉ. Mais il faut bien prendre garde ร  ne pas se mรฉprendre sur le sens de tolรฉrance qui s’applique aux protestants du seize et dix septiรจme siรจcle. Tout d’abord, il s’agit de consacrer une victoire totale du catholicisme sur le protestantisme, Ainsi que le commente Cabanel ร  propos de l’article 3 :

La religion catholique, stipule lโ€™article 3, sera ยซ remise et rรฉtablie ยป en tous les lieux oรน son exercice avait รฉtรฉ interrompu, ยซ pour y รชtre paisiblement et librement exercรฉe, sans aucun trouble ou empรชchement ยป. Il est interdit ร  quiconque de gรชner, molester ou inquiรฉter les ecclรฉsiastiques dans la cรฉlรฉbration de la messe, mais aussi dans la perception des dรฎmes et revenus de leurs bรฉnรฉfices ; le parlement de Paris a ajoutรฉ lโ€™interdiction expresse de tout prรชche ou exercice protestant dans les รฉglises et habitations des ecclรฉsiastiques. Premier ร  apparaรฎtre aprรจs ceux qui organisent le devoir dโ€™oubli, lโ€™article 3 suffit ร  montrer que lโ€™รฉdit de Nantes nโ€™est ni un ยซ privilรจge ยป consacrรฉ aux protestants, ni une charte organisant lโ€™รฉgalitรฉ pluraliste des confessions : il signe une victoire majeure du catholicisme, qui rรฉinvestit lโ€™ensemble du territoire national โ€“ Bรฉarn compris, au moins sur le papier. Cโ€™est le retour ร  la norme dโ€™un royaume catholique[1]

L’รฉdit de Nantes n’est donc pas la garantie de l’รฉgalitรฉ de la religion protestante avec la religion catholique, mais la codification de la gestion des minoritรฉs protestantes dans le royaume catholique franรงais. Cette gestion inรฉgalitaire amรจne Cabanel ร  utiliser comme sous-titre ยซ Huguenot sous lโ€™รฉdit : des Dhimmis de l’Occident ? ยป, en rรฉfรฉrence au statut lรฉgal des chrรฉtiens en terre musulmane, et plus particuliรจrement ottomane ร  cette รฉpoque.

  • L’espace public est entiรจrement catholique. Les protestants sont tenus de respecter les jours fรฉriรฉs catholiques, quโ€™importe leur conscience.[2]
  • Les protestants doivent payer la dรฎme pour l’entretien du clergรฉ catholique.[3]
  • Les activitรฉs d’รฉcole et d’รฉdition protestante sont limitรฉes aux villes pourvues dโ€™une ร‰glise protestante.
  • En รฉchange, la libertรฉ de culte leur est garantie par les autoritรฉs, ainsi qu’une grande dose de sรฉcuritรฉ personnelle. L’article 19 exonรจre les protestants de toute abjuration ou promesses religieuses catholiques. L’article 18 interdit l’enlรจvement d’enfants protestants par les catholiques. L’article 28 et 29 leur garantit l’accรจs ร  un cimetiรจre. Cependant, le nombre d’รฉglises est figรฉ par le dรฉcret et ne pourra dรฉsormais n’รชtre que rรฉduit et trรจs exceptionnellement augmentรฉ.

Ce statut, ร  la fois protรฉgรฉ et dรฉfavorable, fait dire ร  Patrick Cabanel le commentaire suivant.

Un cercle dโ€™airain sโ€™est refermรฉ, avec lโ€™รฉdit de Nantes, sur le protestantisme franรงais. Il est protรฉgรฉ, certes, mais comme tout groupe bรฉnรฉficiaire dโ€™un privilรจge (= loi privรฉe) sous lโ€™Ancien Rรฉgime : le voici cantonnรฉ, enclos, sans espoir de sortie, de progrรจs, de conquรชte. Lโ€™รฉdit le fige au moment oรน il le sauve. Dรจs lors, deux lectures de son destin peuvent รชtre faites. Sauvรฉ, il pouvait espรฉrer durer, se fortifier, sรฉduire, gagner des รขmes plutรดt que des places, croรฎtre numรฉriquement, donc, ร  dรฉfaut de le faire gรฉographiquement ; et voir grossir des noyaux urbains ou suburbains, dรจs lors que lโ€™exercice y รฉtait autorisรฉ โ€“ jusquโ€™ร  ce que la pression de cette croissance aboutรฎt, รฉventuellement, ร  la nรฉgociation dโ€™un รฉdit plus gรฉnรฉreux. Figรฉ, il pouvait craindre de dรฉpรฉrir, de se voir attaquรฉ, rongรฉ, usรฉ, dรฉpouillรฉ, peau de chagrin dans le carcan dโ€™une lรฉgislation mortifรจre.[4]

La protection juridique garantie par l’รฉdit de Nantes est au dรฉpart servi par des institutions telles que des tribunaux bipartites pour appliquer lโ€™รฉdit, mais aussi la possibilitรฉ pour les รฉlites protestantes d’avoir des places de sรปretรฉ, soit des forteresses militaires entretenues par le roi, garantissant un droit de dรฉfendre son statut par les armes. Mais dรจs 1620 ร  l’occasion de l’annexation du Bรฉarn par la France, la situation dรฉgรฉnรจre en conflit, ร  nouveau en conflit avec le parti protestant, et Louis XIII attaque les forteresses protestantes et rase La Rochelle, puis publie la paix dโ€™Alรจs en 1629, retirant dรฉfinitivement tout moyen de rรฉsistance ร  la minoritรฉ protestante. Dรจs lors, les protestants ne peuvent plus compter que sur la bienveillance des autoritรฉs royales pour exister, car il a perdu toute existence politique organisรฉe.

Nรฉanmoins, l’objectif principal de l’รฉdit de Nantes, ร  savoir la rรฉunification des protestants avec le reste du royaume dans l’ร‰glise catholique, restait ร  atteindre du point de vue des รฉlites catholiques. Puisqu’il n’รฉtait pas possible de l’obtenir par la violence et la coercition, L’ร‰glise catholique et la monarchie franรงaise ont dรฉployรฉ plusieurs moyens pour provoquer la dissolution de la minoritรฉ protestante dans la majoritรฉ catholique franรงaise. Sur toute l’histoire de l’ร‰glise de Nantes, cette politique fut efficace. On constate un dรฉclin de la population huguenote, passant de 10 ร  12,5% de la population franรงaise dans les annรฉes 1560 ร  environ 4% en 1670.

Cette รฉrosion a รฉtรฉ rรฉalisรฉe par plusieurs moyens.

  • Tout d’abord, une guerre judiciaire, dite ยซย guerre de chicaneย ยป afin de rรฉduire l’exercice du culte protestant au strict minimum. Tous les leviers juridiques sont utilisรฉs pour faire passer le nombre d’รฉglises protestantes de plus de 2000 au moment de l’รฉdit de Nantes jusqu’ร  environ 4 ou 500 en 1684, ร  la veille de sa rรฉvocation.
  • Les nobles protestants รฉtaient approchรฉs par des apologรจtes catholiques pour proposer une conversion en รฉchange d’avantage matรฉriels et sociaux (promotion, somme numรฉraire etc) en plus de lโ€™argumentation proprement religieuse. Ces efforts apologรฉtiques entraรฎnent une guerre des plumes qui reprรฉsentent une littรฉrature importante du cรดtรฉ rรฉformรฉ. Par exemple, Le pasteur Jean Claude publie en 1671 sa Rรฉponse au livre de Monsieur Arnaud directement suite ร  un effort de conversion d’une noble protestante importante quโ€™il mentionne en introduction. La conversion de ces nobles prive les รฉglises protestantes des derniรจres ressources financiรจres importantes qui peuvent leur rester, mais aussi de relais auprรจs des รฉlites et des autoritรฉs.
  • Sur un versant plus public, certains apologรจtes catholiques tels que l’รฉvรชque Bossuet proposent d’amรฉnager le dogme et la pratique catholique pour faciliter la conversion des grandes figures protestantes dans son livre Exposition de la foi catholique (1671). Cette tentative n’est pas sans accueil favorable chez certaines franges de la communautรฉ rรฉformรฉe, ร  l’image du marรฉchal de Turenne qui se convertit au catholicisme en 1668, ou mรชme de faรงon plus surprenante, le pasteur Isaac dโ€™Huisseau, qui est par ailleurs l’รฉditeur de la version finale de la discipline des รฉglises rรฉformรฉes dont on parlera aprรจs. Par ailleurs, il fleurit beaucoup de joutes verbales apologรฉtiques entre clergรฉ catholique et clergรฉ rรฉformรฉ, ร  tel point que la discipline a un article spรฉcifique sur la faรงon de choisir les apologรจtes rรฉformรฉs pour les dรฉbats.

En 1679, annรฉe de la parution de la Conformitรฉ de la discipline des รฉglises rรฉformรฉes, nous en sommes ร  ce stade d’รฉrosion. Nous avons donc une รฉglise qui est consciente de sa vulnรฉrabilitรฉ, mais refuse absolument de disparaรฎtre et de se voir imposer la dissolution proposรฉe par la majoritรฉ catholique. Les choses vont sโ€™accรฉlรฉrer grandement ร  partir des annรฉes 1680, oรน les tribunaux bipartites sont dissous diffรฉrents รฉdits vont restreindre les professions praticables par les protestants, et notamment les professions du droit, de la santรฉ, de l’รฉdition, soit des professions essentielles pour la dรฉfense de la minoritรฉ protestante. La destruction lรฉgale des temples protestants s’accรฉlรจre. Dรจs 1681, on expรฉrimente les dragonnades dans le Poitou, dโ€™une efficacitรฉ redoutable. Puis en 1685, avec l’รฉdit de Fontainebleau, lโ€™รฉdit de Nantes est officiellement rรฉvoquรฉ, le culte protestant interdit. Lโ€™ouvrage qui sera le cล“ur de notre dissertation peut รชtre vu comme un chant du cygne de lโ€™apologรฉtique protestante du XVIIe siรจcle, dรฉfendant la lรฉgitimitรฉ historique des canons protestants, dans un contexte oรน la lรฉgitimitรฉ judiciaire de leur minoritรฉ รฉtait attaquรฉ de toute part. Ce qui รฉtait en jeu ร  ce moment-lร  รฉtait existentiel pour la minoritรฉ protestante et plus encore pour le clergรฉ protestant.

Avant de conclure cette premiรจre partie, il nous faut parler de la Discipline des รฉglises rรฉformรฉes. Il s’agit tout simplement du recueil des lois canoniques rรฉformรฉes de l’ร‰glise franรงaise du 16e et 17e siรจcle. Elle fut dressรฉe lors du premier Synode National ร  Paris en 1559, en mรชme temps que la confession de foi gallicane dite de la Rochelle. Initialement composรฉe de 40 articles, elle s’est รฉtoffรฉe au fil des synodes nationaux pour atteindre 252 articles au 17e siรจcle. Elle est cรฉlรจbre pour sa codification du rรฉgime presbytรฉro-synodal dans un contexte de minoritรฉ et aussi pour la cohรฉsion de groupe et le contrรดle des mล“urs, ce qui a permis ร  la communautรฉ protestante franรงaise de survivre pendant si longtemps. Mรชme aprรจs la rรฉvocation de lโ€™รฉdit de Nantes, elle a continuรฉ d’รชtre un modรจle et une inspiration pour le gouvernement des รฉglises rรฉformรฉes par la suite.

Pour un pasteur rรฉformรฉ, dรฉfendre la discipline des รฉglises rรฉformรฉes, c’est dรฉfendre la colonne vertรฉbrale et le squelette de l’ร‰glise franรงaise. C’est aussi dรฉfendre les nerfs et le lien qui relient ensemble toutes les รฉglises dispersรฉes et en danger de dissolution. Ainsi, ce document, purement canonique, revรชt aux yeux de Mathieu de Larroque une importance spirituelle de premier ordre. Il considรจre que ces lois sont une application de la Bible au gouvernement de l’ร‰glise contre les tentations catholiques de son temps.

La rรฉponse huguenote de la continuitรฉ

Une des attaques les plus anciennes, les plus persistantes et les plus tenaces des apologรจtes catholiques contre la foi rรฉformรฉe est l’accusation d’innovation. En somme, cela consiste ร  dire que la foi rรฉformรฉe est sortie de nulle part, qu’elle n’a aucune racine historique et donc aucune lรฉgitimitรฉ publique, lรฉgale ou morale, sans mรชme parler de sa lรฉgitimitรฉ religieuse. Nรฉe du caprice humain, elles mรฉritent le mรชme sort que tous les caprices humains, ร  savoir la rรฉpression.

Il faut reconnaรฎtre que les premiรจres apologies purement historiques n’รฉtaient pas des plus heureuses. Ainsi que le document Yves Krunemacker dans son article ยซ Gรฉnรฉalogie imaginaire de la Rรฉforme ยป, Les protestants des premiรจres gรฉnรฉrations ont eu souvent tendance ร  assumer frontalement la rupture avec l’Histoire de l’ร‰glise. Lorsqu’ils cherchaient des prรฉdรฉcesseurs dans l’histoire mรฉdiรฉvale, il cherche avant tout des tรฉmoignages individuels de la doctrine pure contre les dรฉformations romaines. Les racines de l’ร‰glise rรฉformรฉe deviennent alors tout simplement la continuitรฉ de l’opposition au pape ร  travers l’histoire. La premiรจre version รฉlaborรฉe de cette gรฉnรฉalogie historique est proposรฉe par Duplessis-Mornay.

Du Plessis-Mornay se propose, dans son Mystรจre d’iniquitรฉ (1611), de suivre la piste de la vรฉritรฉ tout au long du Moyen ร‚ge en donnant la liste des oppositions historiques ร  la papautรฉ et il suit ainsi les communautรฉs de Bohรชme, de Moravie, de Silรฉsie. Il y a, pour lui, deux types de prรฉcurseurs de la Rรฉforme : ceux qui ont รฉtรฉ l’objet de persรฉcutions romaines, et ceux qui se sont opposรฉs ร  la doctrine pontificale, l’accent รฉtant nettement mis sur le second groupe. Contrairement ร  Vignier qui se fonde avant tout sur la Bible et n’utilise l’histoire que comme une illustration, cet auteur รฉlabore une vรฉritable construction historique, avec une argumentation dรฉtachรฉe de la Bible, ce qui lui permet de dรฉgager une รฉvolution de la papautรฉ vers l’iniquitรฉ ; Luther et Calvin lui apparaissent bien dans la filiation de ceux qui ont voulu mettre l’Evangile au premier plan.[5] – p268

Le grand dรฉfaut de cette gรฉnรฉalogie est que l’on fait feu de tout bois et l’on recrute toutes sortes de figures, parfois contradictoires et surtout anachroniques, pour dรฉfendre la doctrine rรฉformรฉe. Concernant les prรฉformateurs, on manque certes de nuances, mais la faute devient trรจs dommageable lorsque l’on se met ร  classer les Albigeois, une secte dโ€™inspiration manichรฉenne, parmi les prรฉcurseurs des rรฉformรฉs.

Le 8e synode national, tenu ร  Nรฎmes en mai 1572, envisage que les Cathares ont pu รชtre les ancรชtres des Rรฉformรฉs. Il est en effet demandรฉ aux pasteurs de Montauban de retirer une Histoire des Albigeois รฉcrite en languedocien pour la faire traduire en franรงais ; on ne sait si ce travail a รฉtรฉ rรฉalisรฉ. Dans le mรชme temps, on s’interroge sur l’origine des Vaudois. La Popeliniรจre, dans son Histoire de France parue en 1571, considรจre que les Vaudois, dont les Albigeois sont les successeurs (ce qu’affirmait dรฉjร  Flacius Illyricus), ont la mรชme foi que les Rรฉformรฉs. Nicolas Vignier fait d’eux les descendants de Pierre de Bruys et du bรฉnรฉdictin Henri qui prรชche en Languedoc et en Provence. Jean Chassanion, en 1595, fait des Vaudois et des Albigeois les restes de la primitive ร‰glise. Les Albigeois sont alors trรจs mal connus, la plupart des sources aujourd’hui classiques sur le sujet รฉtant alors ignorรฉes. Ce n’est que dans le contexte des guerres de Religion en Languedoc que des controversistes catholiques publient des extraits de l’Historia Albigensis de Pierre des Vaux de Cernay, la traduction de l’intรฉgralitรฉ de cette source fondamentale est publiรฉe par Arnauld Sorbin en 1569 ร  Toulouse.[6] -271

Cette historiographie populaire se fait dรฉconstruire par les รฉrudits qui, sous l’influence du dรฉbat apologรฉtique, sont de plus en plus pointus et prรฉcis dans l’histoire de l’ร‰glise.

L’ouvrage de Brez est cependant parfaitement anachronique. En effet, cette reconstruction de l’histoire, cette gรฉnรฉalogie imaginaire de la Rรฉforme protestante subit de rudes assauts dรจs la fin du XVIIe siรจcle. Certains viennent des protestants eux-mรชmes. En 1692, le pasteur hollandais Philippe Van Iimborch publie une importante Histoire de l’Inquisition. La seconde partie de ce livre contient toutes les sentences rendues par l’inquisiteur Bernard Gui, ainsi que des sentences rendues par d’autres personnages. Au-delร  du grand intรฉrรชt documentaire de cette publication, il s’agit de rรฉpondre ร  une question prรฉcise : ยซ Si les Vaudois furent les mรชmes que les Albigeois, comme c’est l’opinion commune des Protestants. ยป II dรฉmontre que ce n’est pas le cas : si leurs doctrines sont proches, on peut cependant facilement les distinguer. Bayle, qui avait vu le mรชme manuscrit, est du mรชme avis. Van Iimborch peut conclure : ยซ Les Vaudois semblent avoir รฉtรฉ des gens de vie et de jugement simples, rudes et non instruits. Si l’on examine bien leurs dogmes et leurs institutions, et sans idรฉe prรฉconรงue, il semble que l’on doive dire que parmi toutes les sectes chrรฉtiennes d’aujourd’hui aucune n’a plus d’affinitรฉ avec eux que celle des Mennonites. ยปOr les Mennonites sont proches des remonstrants, dont fait partie Van Iimborch Il rรฉpond donc ร  une quรชte d’identitรฉ, mais qui aboutit ร  une distinction entre Cathares et Vaudois, d’une part, ร  une ressemblance et non ร  une filiation entre Vaudois et Mennonites, d’autre part[7]. -274-275

Il faut donc saluer le travail fait par la conformitรฉ de la discipline ecclรฉsiastique, en ce que la continuitรฉ historique qui est dรฉfendue par Mathieu de Larroque n’est pas une ressuscitรฉ de ce mythe exagรฉrรฉ. C’est une ล“uvre du plus haut standard acadรฉmique de l’รฉpoque qui รฉvite des argumentations trop bien connues et dรฉjร  rรฉfutรฉes par les apologรจtes catholiques.

Ainsi, il dรฉfend que les rรฉformรฉs ont une continuitรฉ historique avec l’ร‰glise qui n’est pas une continuitรฉ des sectes dรฉviantes (une grande faiblesse de la gรฉnรฉalogie dรฉnoncรฉe par Krunemacker). Mathieu de Larroque dรฉfend que l’ร‰glise rรฉformรฉe n’est rien d’autre que l’ร‰glise catholique convenablement organisรฉe.

Quelle catholicitรฉ ?

Attention, cependant, le dรฉbat auquel participe Mathieu de Larroque ne consiste pas ร  savoir quel est le vrai catholicisme. En effet, le dรฉbat du 17e siรจcle รฉtait de savoir quelle รฉtait la vraie rรฉforme et non quelle รฉtait la vraie catholicitรฉ. Ainsi, en France, on traitait les huguenots de religion prรฉtendument rรฉformรฉe, parce que la religion vรฉritablement rรฉformรฉe รฉtait ce que nous appelons les catholiques romains. C’est pour cela que des expressions comme ยซ catholiques rรฉformรฉ ยป existent mais sont tout ร  fait marginales[8].

On notera par exemple qu’ร  la page 323 de la Conformitรฉ, Mathieu de Larroque essaye de dรฉfinir le terme ยซ รฉglise catholique ยป dans certaines sources patristiques. En commentaire de lโ€™article qui prescrit que le baptรชme soit public dans les ร‰glises rรฉformรฉes, il รฉcrit :  

Le canon 59e du sixiรจme concile รฉcumรฉnique dรฉfend l’an 692 d’administrer le baptรชme dans les oratoires qui sont dans les maisons particuliรจres. Il veut que cela se fasse dans les รฉglises catholiques, menaรงant de dรฉposer les ecclรฉsiastiques qui n’obรฉiront pas ร  ce dรฉcret et d’excommunier les laรฏcs qui le violeront [โ€ฆ] Mais la difficultรฉ est de savoir ce que le concile entend par les ร‰glises catholiques, quand il dรฉfend de baptiser ailleurs, expression que je trouve aussi dans les prรฉliminaires du second concile de Nicรฉe, oรน il est dit que les รฉvรชques allรจrent ad lutรฉrum de la Sainte ร‰glise Catholique. Le terme Luter, qui vient du grec ฮปฮฟฯ…ฯ„ฮตฯ, signifie un bassin ou un vaisseau ร  laver les pieds. Et je ne sais si dans les paroles que j’examine, il ne serait pas mis pour la fontaine baptismale. Aprรจs tout, je croirais volontiers que par les รฉglises catholiques dont il est question, il faut entendre les รฉglises destinรฉes ร  tout le peuple universellement, et oรน il y avait des baptistรจres publics. Suivant cela, il est parlรฉ dans les capitulaires de nos rois, des รฉglises baptismales, ainsi nommรฉes parce qu’il y avait un baptistรจre public, comme il paraรฎt par le canon septiรจme du synode que Pรฉpin, pรจre de Charlemagne, fit tenir apud Vernum l’an 750.[9]

C’est la seule discussion sur la dรฉfinition du mot catholique dans toute son ล“uvre. Et on remarquera qu’il s’agit seulement d’un commentaire exรฉgรฉtique sur une loi canonique ancienne et non dโ€™une discussion sur lโ€™identitรฉ catholique. Cela suggรจre que ce n’est pas l’identitรฉ catholique qui est en discussion ici. Mathieu de Larroque dรฉcrit lui-mรชme son intention ร  la page 2.

Au reste, l’ouvrage que je vous prรฉsente vous donnera sans doute de la joie et de la consolation, en vous dรฉcouvrant l’antiquitรฉ de la discipline sous les lois de laquelle vous vivez. Car, ร  mesure qu’il dissipera tous ces faux prรฉjugรฉs de nouveautรฉs dont on vous accuse, and les injustes reproches qu’on vous en fait tous les jours, vous y remarquerez des traits et des caractรจres si sensibles de la discipline des anciens chrรฉtiens, que vous bรฉnirez Dieu de voir que vos pรจres ont marchรฉ si religieusement en cela, aussi bien qu’en la doctrine sur les traces de leurs ancรชtres, c’est-ร -dire ceux qui ont vรฉcu dans les siรจcles les plus pur et plus heureux du Christianisme. En effet, si vous prenez le temps de la peine de comparer ensemble ces deux disciplines, vous reconnaรฎtrez aisรฉment que ce sont des enfants d’un mรชme pรจre, des productions d’un mรชme esprit, et, tirant du ciel leur origine, c’est au ciel aussi qu’elles ont dessein de conduire les hommes on les formant ร  la piรฉtรฉ et ร  la sanctification. Aprรจs cela, qu’on blรขme tant que l’on voudra votre police ecclรฉsiastique, vous aurez dรฉsormais de quoi fermer la bouche ร  la calomnie et de quoi confondre tous ceux qui s’efforcent de la noircir. Il suffit, pour la justifier, d’en faire voir la conformitรฉ avec celle de la primitive รฉglise, et vous le pourrez facilement, puisque je crois avoir si bien รฉtablie cette ressemblance qu’elle sautera aux yeux de ceux qui lieront cet รฉcrit avec un esprit libre et qui ne seront pas prรฉvenus contre nous.[10]

L’objectif de Mathieu de Larroque est donc de dรฉfendre la continuitรฉ de la discipline rรฉformรฉe avec la discipline antique. Lโ€™enjeu nโ€™est pas lโ€™identitรฉ catholique (au sens dโ€™appartenance ร  lโ€™ร‰glise universelle) en soi, mais la continuitรฉ de la Rรฉforme protestante avec le christianisme antique, et avec elle la lรฉgitimitรฉ de la Rรฉforme protestante.

 La stratรฉgie de Mathieu de Larroque n’est donc pas dโ€™assumer la rupture et la marginalitรฉ contrairement ร  la gรฉnรฉalogie que nous avons vu prรฉcรฉdemment, ni de se couper de l’histoire pour dire que les rรฉformรฉs ont bรขti de zรฉro un catholicisme parfait. Matthieu de Larroque dรฉfend que le christianisme rรฉformรฉ est conforme, semblable, frรจre du christianisme antique, qu’il est un retour au christianisme antique. Il est d’une certaine faรงon, encore plus conservateur que les catholiques romains.

C’est lร  un renversement notable de l’attaque catholique d’innovation. Loin de cรฉder ร  cette accusation, Mathieu de Larroque la renverse complรจtement par sa documentation. La thรจse de Mathieu de Larroque est donc la suivante : La rรฉforme protestante est la vraie rรฉforme, parce que c’est elle qui est la plus conforme ร  l’ร‰glise catholique historique, contrairement au catholicisme romain. Cela est conforme ร  la formule dรฉtournรฉe dรฉjร  mentionnรฉe en introduction : Ecclesia reformata semper catholica.

Il nous reste maintenant ร  voir de quelle faรงon il atteint le but quโ€™il se fixe.

Partie II : Mรฉthode dโ€™argumentation de Larroque

Quelles sources pour dรฉfendre la catholicitรฉ des huguenots ?

Analyse quantitative

Matthieu de Larroque fait une liste partielle de ses sources dans l’รฉdition de 1846.

  • La Bibliothรจque des Pรจres. โ€” Paris 1644.
  • Les Tomes des Conciles gรฉnรฉraux et particuliers. โ€” Paris 1636.
  • Les Conciles de France par Sirmond. โ€” Paris 1629.
  • Le Supplรฉment des Conciles de France. โ€” Paris 1666.
  • Le Code des Canons de lโ€™Eglise Universelle, qui comprend les Canons des Conciles de Nicรฉe, dโ€™Ancyre, de Nรฉocรฉsarรฉe, de Gangres, dโ€™Antioche, de Laodicรฉe, de Constantinople, dโ€™Ephรจse, et de Chalcรฉdoine. โ€” Paris 1661.
  • Le Code Africain. โ€” Paris 1661.
  • Lโ€™Histoire Ecclรฉsiastique dโ€™Eusรจbe. โ€” Paris 1659.
  • Socrate et Sozomรจne. โ€” Paris 1668.
  • Thรฉodoret, Evagrius, Thรฉodorus Lector. โ€” Paris 1673.

On notera qu’il s’agit d’ouvrages de sources primaires, dans des รฉditions critiques, acadรฉmiques les plus ร  jour. Il utilisera beaucoup les Conciles de France par le jรฉsuite Sirmond, ce qui montre l’intention acadรฉmique de l’ouvrage, sans barriรจre confessionnelle artificielle.

L’oeuvre de Matthieu de Larroque est trรจs dense en citations. Afin d’en donner une idรฉe, j’ai dรฉcomptรฉ toutes les citations pour le seul chapitre 1 de La Conformitรฉ (pp 35-158) en guise de forage[11].

  • On compte 360 citations pour 58 articles, soit 6 citations par article, mais comme on le verra, certains sont abondamment pourvus, tandis que d’autres commentaire sont de simples renvois.
  • 240 citations concernent des sources de l’Antiquitรฉ ; 117 viennent de sources du Moyen-รขge ; 3 citations viennent de sources postรฉrieures ร  la Rรฉforme (y compris le concile de Trente).
  • En ce qui concerne le statut des sources : 107 citations de Pรจres de l’Eglise ; 186 citations de conciles (antique et mรฉdiรฉvaux) ; 18 citations de papes mรฉdiรฉvaux[12] ; 35 citations d’autres figures mรฉdiรฉvales (รฉvรชques ou historiens) ; 1 historien profane.

On remarque l’รฉvidente domination des sources antiques dans son oeuvre, ce qui est assez รฉvident considรฉrant la nature mรชme du dรฉbat : quitte ร  prouver les racines historiques de la Discipline Rรฉformรฉe, autant remonter le plus loin qu’on peut. Le plus surprenant ici est la grande quantitรฉ de citations mรฉdiรฉvales qui est aussi ajoutรฉe, taillant ainsi une brรจche dans l’idรฉe que les rรฉformรฉs รฉtaient tout entier hostiles ร  toute l’Eglise catholique mรฉdiรฉvale. Mieux mรชme : les papes mรฉdiรฉvaux sont citรฉs en exemple, ainsi que les capitulaires des rois francs pour l’Eglise catholique mรฉdiรฉvale.

Autre curiositรฉ : Matthieu de Larroque cite ร  plusieurs reprises les canonistes grecs Balsamon et Zonaras qui ont fait eux aussi des commentaires sur les lois canons orientales. Cela montre un effort de recherche qui dรฉpasse la seule tradition occidentale, puisqu’il a aussi inclut des auteurs grecs du XIIIe siรจcle. A dโ€™autres endroits, il peut citer des sources adverses tel que le jรฉsuite Pรฉteau ou le cardinal Borromรฉe dans un concile romain de 1576.[13]

Le message ainsi transmis est surprenamment oecumรฉnique, et fait passer en creux le message qu’ร  l’inverse c’est la tradition romaine qui est isolรฉe et pleine de particularitรฉs. Voilร  pour ce que l’on peut dire sur la quantitรฉ des sources.

Analyse qualitative

Cependant, le plus important est dans la forme des arguments et la faรงon de mobiliser les sources. Matthieu de Larroque a un style trรจs descriptif et accumulatif. Il ne ressent pas non plus le besoin de justifier chaque article, mais il se sent libre de dire que tel article n’est que le dรฉveloppement d’un autre[14] ou bien qu’il s’agit tout simplement de l’application du ยซย principe de charitรฉย ยป[15]. Il ne cherche donc pas ร  ยซย recruterย ยป l’histoire en sa faveur mais ร  documenter les prรฉcรฉdents historiques quand ils existent, dans une dรฉmarche de ยซย laisser parlerย ยป les pรจres. On notera cependant qu’il est trรจs complet dans sa recherche puisqu’il trouve des prรฉcรฉdents historiques mรชme sur des sujets aussi pointus que les lettres de recommandation ร  donner aux personnes assistรฉes par l’Eglise[16].

Plutรดt que des commentaires gรฉnรฉraux, il semble plus utile de commenter un exemple d’argumentation particulier. Le commentaire de l’article 6, chapitre 1 dรฉfendant l’รฉlection populaire est assez dรฉveloppรฉ pour servir d’exemple.

Ce n’est pas sans raison que Matthieu de Larroque dรฉveloppe beaucoup ce point : chez les catholiques romains, les รฉvรชques sont investis sans consultation de la paroisse ou du diocรจse. Dans la Discipline Rรฉformรฉe, le candidat au pastorat doit prรชcher trois dimanches de suite dans la paroisse oรน il candidate, et les paroissiens sont libres d’objecter ร  son institution, introduisant ainsi un รฉlรฉment d’รฉlection de la paroisse dans son investiture.

Aprรจs avoir reformulรฉ briรจvement le contenu de l’article canonique, de Larroque le justifie en disant que c’est par rรฉciprocitรฉ d’un article prรฉcรฉdent qui autorise le pasteur ร  refuser une affectation dans une Eglise particuliรจre, ร  la maniรจre d’un mariage qui requiert le consentement des deux parties. Il cite alors Grรฉgoire de Naziance, discours 8, qui propose le principe de consentement de l’assemblรฉe dans le choix du pasteur, avec son argument : l’autoritรฉ du pasteur ne doit pas se faire par force et contrainte mais par consentement volontaire de l’assemblรฉe.

 De Larroque mentione alors que les canons anciens avaient prรฉvu le cas oรน les รฉvรชques seraient refusรฉs par le peuple d’une paroisse dans le canon 18 du concile d’Antioche en 341. Matthieu de Larroque mentionne alors en toute candeur une diffรฉrence entre discipline ancienne et rรฉformรฉe : les anciens ordonnaient d’abord puis proposaient aux assemblรฉes, alors que les rรฉformรฉs proposent d’abord puis ordonnent dans l’assemblรฉe locale. En dehors de cela, le canon 36 des constitutions apostoliques dit la mรชme chose que le canon 18 du concile d’Antioche.

Matthieu de Larroque ajoute deux tรฉmoignages papaux ร  cette nรฉcessitรฉ du consentement populaire en citant le pape Cรฉlestin Ier (Ve siรจcle) dans une รฉpรฎtre aux รฉvรชques de Vienne et de Narbonne, qui prescrit le consentement populaire. Le pape Lรฉon Ier รฉcrit la mรชme chose ร  l’รฉvรชque de Thessalonique, en faisant remarquer qu’un รฉvรชque non choisi pourrait dรฉmotiver le peuple dans sa pratique religieuse. Cet avis papal est suivi en 549 par le concile d’Orlรฉans qui punit de dรฉposition tout รฉvรชque qui n’a pas รฉtรฉ choisi par le peuple, et c’est la mรชme chose pour le concile de Paris en 557.

de Larroque รฉlargit alors le florilรจge : Il cite Eusรจbe de Cรฉsarรฉe, Histoire Ecclรฉsiastique 6.43 oรน Corneille รฉvรชque de Rome raconte l’ordination de Novatien รฉlu par le peuple ; Apud Theodoret 1.9 citant une รฉpรฎtre synodale de Nicรฉe ; le mรชme 1.20 citant l’empereur Constantin prescrivant aux รฉvรชques de Nicomรฉdie d’รชtre รฉlus par le peuple ; un jugement du concile de Chalcรฉdoine prescrit ร  l’รฉglise d’Ephรจse d’รฉlire un รฉvรชque et une autre action mentionne l’รฉlection populaire. Matthieu de Larroque mentionne sans citer les histoires ecclรฉsiastiques suivante : Thรฉodoret 4.20 ; Socrate 5.15 ; Sozomรจne 8.19 ; Evagrius 2.12 ainsi que les รฉpรฎtres 67 et 76 de Synรฉsius.

Matthieu de Larroque avance alors dans l’ordre chronologique pour s’arrรชter au IXe siรจcle : il mentionne l’existence d’un traitรฉ tout entier consacrรฉ ร  l’รฉlection des รฉvรชques รฉcrit par Flore, diacre de Lyon, consultable dans les oeuvres de l’รฉvรชque Agobard de Lyon. Il prรฉcise mรชme l’รฉdition et la page[17]. Ainsi, Larroque fait remarquer que mรชme dans l’Eglise romaine du IXe siรจcle, c’รฉtait encore la coutume au dรฉbut du Moyen-ร‚ge. Il passe ensuite au XIIe siรจcle, oรน il mentionne un traitรฉ d’Arnulphe, รฉvรชque de Lisieux contre Gรฉrard รฉvรชque d’Angoulรชme, il cite alors le chapitre 2 et 7. Puis Larroque passe au XIIIe siรจcle, oรน il remarque que le concile d’Avignon interdit l’รฉlection populaire impliquant par rรฉciproque que la pratique existant encore en cette รฉpoque tardive. Matthieu de Larroque รฉmet alors l’hypothรจse que c’est en rรฉaction aux albigeois, et qu’ร  partir de lร  l’usage de l’รฉlection populaire cessa. Fin du commentaire.

On note ร  quel point Matthieu de Larroque a le souci de l’accumulation documentaire, et d’inclure le plus grand nombre de rรฉfรฉrences possibles. Il cherche ร  la fois les rรฉfรฉrences les plus ancienness possibles et les plus rรฉcentes possibles. Lorsqu’il y a une discontinuitรฉ, il la mentionne aussi et le pourquoi. Il ne se contente pas de faire une liste mais l’articule aussi avec un peu de contexte pour une comprรฉhension correcte, et il prend soin de citer dans les rรจgles de l’art de l’รฉpoque, de maniรจre aussi prรฉcise que possible pour vรฉrification. On remarquera aussi quโ€™il cite lโ€™histoire comme exemple, mais pas comme prescription.

Ayant ainsi balayรฉ les caractรฉristiques principales de l’argumentation de Larroque, il nous faut maintenant nous tourner vers une synthรจse de son approche.

Partie III : Rupture et continuitรฉ historique chez Matthieu de Larroque

Outre les exemples tirรฉs de ses argumentations particuliรจres, Matthieu de Larroque dรฉcrit briรจvement sa mรฉthode dans l’รฉpรฎtre au consistoire de Bรจgle et dans sa prรฉface.

Matthieu de Larroque n’argumente pas en faveur d’une continuitรฉ institutionnelle, mais en faveur d’une continuitรฉ gรฉnรฉtique. Par cela, il faut entendre qu’il revendique que l’Eglise Rรฉformรฉe est fille de l’Eglise ancienne en ce qu’elle a la mรชme disposition d’esprit et de conduite. Pour bien comprendre cette intention, il faut saisir que le pasteur de Larroque รฉcrit pour les fidรจles de sa confession, ainsi qu’il en paraรฎt par sa prรฉface.

L’ouvrage que je vous prรฉsente vous donnera sans doute de la joie et de la consolation, en vous dรฉcouvrant l’antiquitรฉ de la discipline sous les lois de laquelle vous vivez, car, ร  mesure qu’il dissipera tous ces fraux prรฉjugรฉs de nouveautรฉs dont vous vous accuse, et les injustes reproches qu’on vous ont fait tous les jours, vous y remarquerez des traits et des caractรจres si sensibles de la discipline des anciens chrรฉtiens, que vous bรฉnirez Dieu de voir que vos pรจres ont marchรฉ si religieusement cela, aussi bien en la doctrine sur les traces de leurs ancรชtres, c’est-ร -dire ceux qui ont vรฉcu dans les siรจcles les plus purs et les plus heureux du christianisme. En effet, si vous prenez la peine de comparer ensemble ces deux disciplines, vous reconnaรฎtrez aisรฉment que ce sont les enfants d’un mรชme pรจre, des productions d’un mรชme esprit, et que tirant du ciel leur origine, c’est au ciel aussi qu’elles ont dessein de conduire les hommes.[18]      

Il y a donc autant de continuitรฉ entre l’Eglise Ancienne et l’Eglise Rรฉformรฉe qu’il y en a entre une grande soeur et une petite soeur. La continuitรฉ dรฉfendue par Matthieu de Larroque est triple :

  • Enfants du mรชme pรจre : Cela explique l’aspect oecumรฉnique de son oeuvre, qui recherche des ressemblances dans toutes les รฉglises, anciennes ou contemporaines (mรชme chez Trente), orientales ou occidentales.
  • Production d’un mรชme esprit : Cette rรฉfรฉrence au Saint Esprit met l’accent sur la relation ร  Dieu plutรดt que la continuitรฉ institutionnelle. La continuitรฉ historique revendiquรฉe est donc que les rรฉformรฉs honorent le mรชme Dieu de la mรชme faรงon que les anciens, et que leur conduite en suit donc des traces parallรจles.
  • tirant du ciel leur origine : La discipline rรฉformรฉe n’entend pas รชtre une reformulation de l’ancienne discipline. Plutรดt qu’une continuitรฉ documentaire, c’est une convergence indรฉpendante que Matthieu de Larroque met en avant.

C’est le terme de ยซย parallรจleย ยป qui convient mieux pour dรฉsigner la vision de Larroque que celui de continuitรฉ. Chaque gรฉnรฉration de chrรฉtien tรขche d’obรฉir ร  Dieu selon sa parole, et il est normal de s’attendre ร  un ยซย parallรฉlisme des saintsย ยป autour de la mรชme conduite et la mรชme morale. Dans la prรฉface, il argumente que la discipline chrรฉtienne vient d’abord de la loi naturelle et des rรจgles rรฉvรฉles par les apรดtres, et que l’Eglise ensuite a appliquรฉ d’une faรงon parallรจle ร  chaque รฉpoque. Ce parallรฉlisme est trรจs visible ร  la page 10 oรน il รฉcrit que l’inflation de rรจglements vient d’un mรชme mouvement de corruption d’une gรฉnรฉration ร  l’autre :

Comme la corruption augmentent insensiblement, on vit croรฎtre aussi le nombre des canons et des ordonnances, car il arrive d’ordinaire que les mauvaises actions multiplient les bonnes lois, sans laquelle il serait impossible de remรฉdier ร  tous les dรฉsordres et ร  tous les scandales que la licence introduit partout oรน elle rรจgne, and les pรฉchรฉs demeurent impunis. Il est arrivรฉ quelque chose de semblable dans notre rรฉformation, qui a eu beaucoup de rapport avec le premier รฉtablissement du Christianisme. Car on peut dire que par une grรขce particuliรจre du ciel, les premiers rรฉformรฉs รฉtaient si sains en leur vie, si pure en leur conversation, si sage en leur conduite, si modestes en leur parole, and si humble en leur actions, que toute leur รฉtude et leur application est en dรฉcalage piรฉtรฉ et la vertu, sans quโ€™il y fut nรฉcessaire de les y porter un grand nombre de rรจglement. Aussi, leur discipline consistait au commencement en 40 petits articles qui furent dressรฉs par le premier synode national qui se tint ร  Paris en l’an 1559, au lieu que celles que nous avons aujourd’hui en renferme, en 14 chapitres 222, et bien plus ample et plus รฉtendue que les premiers.[19]

On notera qu’il ne dit pas que les rรจgles anciennes ont donnรฉ les rรจgles rรฉformรฉes, mais que des mรชmes coeurs engendrent des mรชmes rรฉglements dans des รฉpoques diffรฉrentes. Il utilise par ailleurs le terme de ยซย parallรจleย ยป ici:

Ils confesseront de bonne foi que mes parallรจles sont justes, et que j’ai fait si bien ressembler le portrait avec son original, qu’il sera difficile de discerner l’un d’avec l’autre tant il y a de rapport et de conformitรฉ entre les deux.[20]

Cette approche permet la souplesse que l’on constate dans le reste de l’oeuvre. Les rรฉformรฉs peuvent se permettre de citer avec approbation un pape mรฉdiรฉval, le concile de Trente ou un รฉvรชque romain aprรจs Trente. Les rรฉformรฉs sont libres de revendiquer la continuitรฉ avec des grecs du XIIIe siรจcle, quand bien mรชme il n’y a aucun lien organique avec eux. Lorsqu’un usage ancien s’est rompu, on peut le confesser librement. Cela n’est possible que parce que la continuitรฉ est spirituelle, et non institutionnelle.

Mais alors, quel est l’usage de ce parallรฉlisme spirituel en face des prรฉtentions de continuitรฉ organique et institutionnelle des รฉglises catholiques romaines ? Matthieu de Larroque recherche en fait ร  faire un amalgame entre discipline rรฉformรฉe et discipline ancienne de telle sorte qu’en condamnant les rรฉformรฉs, les catholiques condamnent les anciens mรชmes dont ils se prรฉtendent descendants.

Vous bรฉnirez Dieu de voir que vos pรจres ont marchรฉ si religieusement en cela , aussi bien qu’en la doctrine sur les traces de leurs ancรชtres , c’est-ร -dire de ceux qui ont vรฉcu dans les siรจcles les plus purs et les plus heureux du christianisme.

On notera qu’ici, de Larroque n’adhรจre pas non plus ร  la thรจse d’une disparition du christianisme quelque part entre le dรฉbut du Moyen-ร‚ge et la Rรฉforme. Les dรฉviations s’accumulent tout au plus, les divergences augmentent, mais il n’y a pas de rupture nette dans l’histoire de l’Eglise.

En rรฉsumรฉ, Matthieu de Larroque ne propose pas une continuitรฉ organique dans l’histoire de l’Eglise, oรน chaque gรฉnรฉration tient sa lรฉgitimitรฉ d’une mรชme rรฉalitรฉ matรฉrielle ou institutionnelle ; il propose une continuitรฉ gรฉnรฉtique, oรน c’est l’origine de la foi qui tient lieu de lรฉgitimitรฉ. La discipline rรฉformรฉe ne tient pas sa lรฉgitimitรฉ d’une continuitรฉ juridique avec l’Eglise ancienne, mais d’une continuitรฉ d’alignement : elle est lรฉgitime parce qu’elle obรฉit au mรชme Dieu qui inspire des rรจglements trรจs semblables ร  travers les รฉpoques.

Conclusion

Nous avons posรฉ dans l’introduction la problรฉmatique suivante : comment les pasteurs huguenots dรฉfendaient ils leur lรฉgitimitรฉ par l’histoire ? Nous pouvons rรฉpondre ร  prรฉsent en peu de mots qu’ils n’utilisent pas l’histoire comme une source de validation, mais comme une source de confirmation. L’histoire vient fortifier leurs prรฉtentions ร  la continuitรฉ apostolique, mais elle ne la fonde pas. Ils sont donc toujours lรฉgitimes d’abord par leur conformitรฉ ร  la volontรฉ de Dieu, conformรฉment aux premiรจres apologies protestantes. Leur lรฉgitimitรฉ dรฉjร  รฉtablie est ensuite renforcรฉe par les multiples prรฉcรฉdents historiques qu’ils trouvent dans les conciles et exemples anciens : si les saints des temps passรฉs ont fait la mรชme chose que nous, alors il est encore plus probable que nous ayons raison.

L’accusation d’innovation est ainsi vidรฉe de sa substance : il n’y a pas de dรฉviation par rapport aux voies anciennes, mais une continuitรฉ de pratique. Les rรฉformรฉs ne dรฉvient que des perversions qui ont pu venir ร  travers les siรจcles, et cela ne compte donc pas.

La question n’est pas intรฉrรชt dans le contexte protestant actuel. L’accusation d’innovation est toujours vivante dans la sphรจre publique, ne serait-ce qu’ร  travers le rรฉseau social X. Sur ce rรฉseau social, les apologรจtes catholiques attaquent rรฉguliรจrement la foi รฉvangรฉlique en l’accusant d’รชtre une innovation. Mathieu de Larroque fournit ici ร  tous les protestants un modรจle de rapport ร  l’histoire qui permet tout ร  la fois d’รชtre honnรชte, vrai, structurรฉ, tout en dรฉfendant l’authenticitรฉ de notre foi rรฉformรฉe en vue d’une vie pure et pieuse sous le regard de Dieu.

Ce travail รฉtait une dissertation d’histoire pour la Facultรฉ Jean Calvin.


[1] Cabanel, Patrick, Histoire des protestants en France : XVIe-XXIe siรจcle, Paris, Fayard, 2012. Chap. 4

[2] Article 20 รฉdit de Nantes

[3] Article 25 รฉdit de Nantes

[4] Cabanel, Histoire des protestants, chap 4

[5] Krumenacker, Y. (2006). La gรฉnรฉalogie imaginaire de la Rรฉforme protestante. Revue Historique, 308(2 (638)), 259โ€“289. http://www.jstor.org/stable/40957746 – p.268

[6] Ibid. p. 271

[7] Kruenemacker, p. 274-275

[8] Le catholique rรฉformรฉ, pamphlet de 1621 https://www.jstor.org/stable/community.35244805 et William Perkins, A reformed catholike, 1601.

[9] Matthieu de Larroque, Conformitรฉ de la discipline ecclรฉsiastique, 1669, p. 323

[10] Ibid. p.2

[11] Ce dรฉcompte pourrait รชtre รฉtendu ร  toute l’oeuvre, mais ce chapitre est suffisamment reprรฉsentatif des tendances de cette ล“uvre.

[12] Grรฉgoire I et Lรฉon I, souvent citรฉs, sont ici comptรฉs parmi les pรจres de l’Eglise.

[13] Conformitรฉ, p. 217 et p.308

[14] Cf Conformitรฉ, p.291.

[15] Cf Conformitรฉ, p.276

[16] Cf Conformitรฉ, pp.194-199

[17] ยซ page 254 etc, que l’on doit aux soins de M. Baluze ยป Conformitรฉ , p. 55

[18] Conformitรฉ, p. 2

[19] Conformitรฉ, p.10

[20] Conformitรฉ, p.29

ร‰tienne Omnรจs

Mari, pรจre, appartient ร  Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reรงois.

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