Voici une traduction d’un article de Scott Hubbard, rédacteur en chef chez Desiring God (ministère lié au pasteur évangélique baptiste John Piper). Il y étudie Proverbes 31, le fameux passage qui célèbre le travail de la femme au sein de son foyer.
Si vous deviez dresser la liste des plus grandes héroïnes de la Bible, qui choisiriez-vous ? Quelles femmes font preuve de la bravoure et de la force dignes du mot héroïsme ?
Certains d’entre nous citeraient des femmes comme Débora et Jaël, qui dirigeaient des armées et maniaient des pieux de tente. Ou peut-être nous tournerions-nous vers Esther, dont le courage la poussa à se présenter devant le roi en disant : « Si je dois périr, je périrai » (Esther 4,16). Nous aurions raison de le faire. Ces femmes « échappèrent au tranchant de l’épée, guérirent de leurs maladies, furent vaillantes à la guerre, mirent en fuite des armées étrangères » (Hébreux 11,34). Quand aucun homme d’Israël n’en avait la volonté ou la capacité, ces héroïnes sacrifièrent leur sécurité pour délivrer le peuple de Dieu.
Et pourtant. Lorsqu’une des mères d’Israël a composé une ode à la femme héroïque, elle n’a pas tourné son regard vers le champ de bataille ou la salle du trône. Elle a plutôt observé une arène qui nous semble le lieu le plus improbable de tous : le foyer.
Une maîtresse de maison héroïque
Les chrétiens perçoivent la femme de Proverbes 31 de diverses manières. Pour certains, elle incarne le parangon de la féminité ; pour d’autres, elle représente un idéal révolu. Certains y puisent l’inspiration ; d’autres la fuient, intimidés. Mais quoi que nous en pensions, une chose reste vraie : l’auteur de ce poème, la mère du roi Lémuel (Proverbes 31,1), veut que nous la considérions comme une héroïne.
Bruce Waltke, avec d’autres érudits, soutient que Proverbes 31,10-31 appartient « à la poésie héroïque d’Israël, caractérisée par le récit des hauts faits du héros, généralement ses exploits militaires » 1. Cette épouse et mère pieuse, écrit Erika Moore, figure comme « l’héritière spirituelle des anciens héros d’Israël » 2 — ou, pour reprendre les mots de Robert Alter, « une sorte de guerrière domestique » 3. Autrement dit, elle est une maîtresse de maison héroïque.
Les mots qu’emploie notre auteur, dont plusieurs empruntés au champ de bataille, prouvent cette affirmation. Considérez, par exemple :
- Cette femme est « vaillante » ou « forte » (Louis Segond traduit par « vertueuse », verset 10), un mot souvent appliqué à la force militaire (comme dans les « vaillants hommes », 2 Rois 24,14).
- La nourriture, les vêtements et les revenus qu’elle fournit à sa maisonnée reçoivent le qualificatif de « butin » (Louis Segond traduit par « bénéfice », verset 11), un autre terme martial (voir, par exemple, Nombres 31,11 ; Deutéronome 2,35 ; Josué 8,2).
- Lorsqu’elle aborde son travail, elle « ceint ses reins de force » (verset 17), une image frappante associée à « une action héroïque ou ardue » (Book of Proverbs, p. 526).
- Elle « se rit » (verset 25) de l’avenir « comme un guerrier ou un roi victorieux », selon l’expression de Peter Leithart (« Proverbes 31:10-31, Introduction »).
- Son mari déclare qu’elle a « agi vaillamment » (Louis Segond traduit par « se sont surpassées », verset 29), une autre expression liée à la guerre (1 Samuel 14,48 ; Psaumes 60,12 ; Psaumes 118,15-16).
Du début à la fin, la femme de Proverbes 31 n’est donc pas une simple maîtresse de maison. Elle sort victorieuse sur le champ de bataille féminin.
Les marques d’une héroïne
Situer l’héroïsme de cette femme au sein du foyer peut irriter certains lecteurs modernes, y compris des chrétiens, qui ont grandi dans un milieu féministe ressentant une légère gêne face au travail domestique. Certes, la femme de Proverbes 31 élargit toute conception étriquée que nous pourrions avoir de la gestion d’un foyer. Elle génère des revenus substantiels (versets 11, 18), s’engage dans un travail manuel (verset 16) et méprise la simple beauté physique (verset 30), par exemple. Cependant, elle coud (versets 13, 19, 22). Elle cuisine (verset 15). Elle agit comme l’aide de son mari (versets 11-12, 23).
Dès lors, comment les lecteurs modernes peuvent-ils comprendre son héroïsme ? Plus encore, comment pouvons-nous nous joindre à la mère du roi Lémuel pour ériger cette femme en modèle que nos filles imiteront et que nos fils admireront ? Nous pouvons le faire d’au moins trois manières.
1. Voir les femmes avec les yeux de Dieu
Considérez d’abord que les héros aux yeux de Dieu correspondent rarement aux héros aux yeux de la société. Comme c’est souvent le cas dans le royaume de Dieu, le héros ne répond pas à nos attentes : ce n’est pas l’orgueilleux, mais l’humble ; non pas le célèbre, mais l’inconnu ; non pas la femme sur le trône, mais la femme au foyer.
Cet héroïsme à contre-courant s’avérait tout aussi vrai à l’époque d’Israël qu’à la nôtre. Waltke, à la suite d’Al Wolters, écrit : « Ce poème héroïque fonctionne comme une polémique… contre l’éloge de la femme dans les littératures du Proche-Orient ancien » 2. Les voisins d’Israël célébraient couramment les femmes pour leur attrait érotique. Bien que l’Écriture célèbre cet attrait dans le cadre de l’alliance du mariage (Proverbes 5,15-19), Proverbes 31,30 aurait paru étrange à un Cananéen : « La grâce est trompeuse, et la beauté est vaine ; La femme qui craint l’Éternel est celle qui sera louée. ».
En d’autres termes, la femme de Proverbes 31 ne s’oppose pas seulement à la culture actuelle ; elle s’opposait déjà à la culture de l’époque. Une femme qui craint l’Éternel le fera toujours. Par conséquent, si nous n’arrivons pas à percevoir l’héroïsme de cette maîtresse de maison, la société façonne probablement davantage nos conceptions de l’héroïsme et de la féminité que ne le fait l’Écriture. Comme l’écrit Alastair Roberts : « Notre incapacité à voir l’héroïsme et la force d’une femme aussi diligente et active souligne notre incapacité à voir le monde tel que Dieu le voit » (“Why We Should Jettison the ‘Strong Female Character’”).
Ainsi, alors que beaucoup considèrent la femme de Proverbes 31 comme la victime d’un ordre obsolète, ceux qui regardent avec les yeux de Dieu contemplent une femme aussi redoutable que l’épouse de Salomon — une femme « qui apparaît comme l’aurore, belle comme la lune, pure comme le soleil, mais terrible comme des troupes sous leurs bannières » (Cantique 6,10).
2. Admirer ses multiples vocations
Deuxièmement, si nous évaluons honnêtement l’activité de cette femme, l’idée que le travail domestique freine d’une manière ou d’une autre la force ou les dons d’une femme commencera à sonner creux. Le foyer de la femme de Proverbes 31 ne constitue nullement une « sphère mesquine et restreinte », écrit Derek Kidner. « Il offre un champ d’action pour des pouvoirs formidables et de grandes réalisations » 4. Le foyer n’entrave pas les grandes femmes — il les libère.
G. K. Chesterton, dans son essai « L’émancipation domestique »5, observe que tout travail en dehors du foyer nous transforme nécessairement en spécialistes d’une sorte ou d’une autre. Il tend à nous restreindre plutôt qu’à nous élargir. Nous ne trouverons pas d’« homme de la Renaissance » dans les offres d’emplois ; nous y trouverons plutôt « responsable marketing », « courtier en assurances », « électricien » ou « mécanicien ». Chacun de ces métiers cultive les dons d’une personne, mais dans un nombre limité de directions.
Une épouse et mère, en revanche, se retrouve « en général, enfermée dans une maison, en compagnie d’un être humain en âge de poser toutes les questions possibles ou même impossibles, comment pourrait-elle conserver l’étroitesse d’esprit du spécialiste ? » Lorsqu’une femme dit qu’elle est maîtresse de maison, elle annonce en réalité qu’elle exerce une douzaine de métiers à la fois : maîtresse d’école, décoratrice d’intérieur, cuisinière, gestionnaire financière, artisane, femme de ménage, jardinière, coach de vie, et j’en passe. À ce titre, elle « ne « donne pas le meilleur d’elle-même », elle donne tout ce qu’elle est ».
Un simple coup d’œil aux verbes de notre poème confirme l’observation de Chesterton. Pour ses enfants, cette héroïne confectionne des vêtements, prépare la nourriture et enseigne la sagesse (versets 15, 19, 26). Pour son mari, elle gère les finances du foyer, apporte un revenu supplémentaire et honore son bon nom parmi les anciens de la ville (versets 16, 18, 23, 24). Pour ses voisins, elle ouvre la main avec générosité (verset 20). Elle passe aisément du filage du lin à la plantation d’une vigne, de la vente de ses marchandises à l’instruction de ses enfants.
Tandis que son mari part construire une machine, une clôture ou une chaussure, elle bâtit quelque chose de bien plus grand : un foyer (Proverbes 14,1).
3. Traiter la maternité comme un acte de guerre
Cependant, aucune des observations présentées jusqu’ici ne rend pleinement justice à l’imagerie héroïque et martiale qui imprègne Proverbes 31. Il est vrai que les héros de Dieu diffèrent souvent des héros de la société, et que les maîtresses de maison doivent s’investir pleinement — mais pourquoi notre poète décrit-il cette femme comme amassant un butin, riant triomphalement et se ceignant les reins ? Pourquoi la dépeindre comme une guerrière ? Parce qu’elle mène, en réalité, une guerre.
Aux portes de l’Éden, Dieu a parlé au serpent :
« Je mettrai inimitié entre toi et la femme, entre ta postérité et sa postérité : celle-ci t’écrasera la tête, et tu lui blesseras le talon. » (Genèse 3,15)
Aucune guerre n’égale celle qui oppose le serpent et la femme. Les conquêtes mongoles et les guerres napoléoniennes, la guerre de Sécession et les deux guerres mondiales ne sont que des écrans de fumée comparées au danger, à la sauvagerie et à la destruction qu’engendre la bataille entre ce dragon ancien et les filles d’Ève. Ainsi, Leithart écrit : « En prenant soin de leur foyer, les femmes sages se tiennent sur la ligne de front de la guerre sainte de Dieu » (« Proverbs 31:10-31 »).
Soudain, notre liste d’héroïnes de l’Écriture inclut des noms que nous n’aurions peut-être jamais choisis : non seulement Débora, Jaël et Esther, mais aussi Sara et Rebecca, Rachel et Léa, Jokébed et Ruth, Anne et Abigaïl. Puisque ces femmes aimaient leurs maris, élevaient leurs enfants et bâtissaient leur foyer dans la crainte de l’Éternel, elles ont remporté une victoire comparable à celle de David qui a abattu Goliath.
Puis, « lorsque les temps ont été accomplis, Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme » (Galates 4,4). Et quel genre de femme ? Ni une soldate ni une juge, ni une dirigeante ni une reine, mais plutôt une femme qui a entendu la parole de Dieu et l’a reçue, qui a chéri la promesse tout en travaillant dans son foyer, qui a combattu le serpent par la foi en Dieu, et qui a ainsi accueilli le Sauveur du monde à Bethléhem.
Dans les guerres entre nations, les femmes restées au foyer pensent à leurs hommes sur la ligne de front. Dans la guerre cosmique de ce monde, les mères occupent la ligne de front. Le foyer est le lieu où se trouvent les héroïnes.
Se lever pour la louer
Certes, l’héroïsme féminin ne se limite pas aux maîtresses de maison. Pour une raison ou une autre, de nombreuses femmes chrétiennes doivent travailler à l’extérieur, du moins pour un certain temps : les femmes célibataires, les mères isolées, les épouses qui doivent compléter les revenus de leur mari. Loin de nous l’idée de minimiser l’héroïsme de ces femmes qui, après s’être dévouées à leur travail, gardent le meilleur d’elles-mêmes pour aimer leur famille (ou, dans le cas des femmes célibataires, pour se préparer à le faire si Dieu leur accorde une famille).
Mais quelle tragédie de voir de nombreuses femmes chrétiennes, l’esprit dominé par les voix d’une société féministe, délaisser le foyer pour chercher l’héroïsme ailleurs. Les femmes n’ont pas besoin d’être (pour reprendre les termes de Chesterton) « des impératrices domestiques et des employées compétitives en même temps » pour être des héroïnes. Il leur suffit de bâtir leur foyer dans la crainte de l’Éternel.
Toutefois, si nous voulons remédier à cette tragédie, nous devons d’abord en résoudre une autre : les hommes, et les maris en particulier, doivent reconnaître la gestion du foyer pour l’héroïsme qu’elle représente. Dès que nous le ferons, nous nous soucierons moins de savoir si nos épouses imitent la femme de Proverbes 31, et davantage de savoir si nous imitons l’homme de Proverbes 31 — le mari qui valorise les dons de sa femme, que sa force n’intimide pas, et qui n’hésite pas à la louer (Proverbes 31,28-29).
Les femmes qui ressemblent à l’héroïne de Proverbes 31 — ne serait-ce qu’à des degrés divers — sont des femmes dont le monde n’est pas digne. Et lorsque les hommes le remarquent et le déclarent, ils anticipent le jour où la lumière révélera tout ce qui est caché, où l’on proclamera tout secret sur les toits, et où les véritables héroïnes du monde brilleront comme le soleil.
Illustration : Vincent van Gogh, Cabane avec paysan rentrant chez lui, huile sur toile, 1885.
- Book of Proverbs, Chapitres 15–31, p. 516.[↩]
- Book of Proverbs, p. 517.[↩][↩]
- The Hebrew Bible: A Translation with Commentary, p. 451.[↩]
- Proverbs, p. 179.[↩]
- Nous renvoyons à la traduction française du livre de Chesterton, Le monde comme il ne va pas qui contient cet essai, malheureusement épuisée et maintenant chère.[↩]





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