Étant à la fois médecin et passionné de théologie, le sujet des miracles eucharistiques est d’un certain intérêt, se situant à la croisée des domaines que j’ai le plus étudié. Aussi, je prévois de publier ponctuellement des articles sur diverses questions surgissant autour de ces miracles allégués. Les premiers articles traiteront des questions les plus simples, puis si le temps me le permet, j’aimerais proposer des analyses au cas par cas des miracles allégués.
Le groupe sanguin divin ?
Débutons avec le cas du groupe sanguin. Divers matériaux réputés avoir été en contact avec le Christ ont subi des tests d’antigènes sanguins. Cinq échantillons sont testés positifs pour le groupe sanguin AB, le plus rare des groupes sanguins, représentant environ 5 pour cent de la population humaine mondiale. Deux concernent des cas de miracles eucharistiques, l’un provenant de Lanciano, en Italie (vers 750), et l’autre de Tixtla, au Mexique (2006). Les autres résultats AB proviennent de linges censés avoir touché Jésus lors de la crucifixion : le Suaire de Turin, la Tunique d’Argenteuil et le Suaire d’Oviedo.
Il semble remarquable que les cinq échantillons révèlent le même groupe sanguin, relève-t-on. Dans son livre de 2021, Un cardiologue rencontre Jésus, le Dr Franco Serafini calcule que la probabilité que les cinq échantillons produisent tous un résultat AB, compte tenu de la rareté de ce groupe sanguin, est d’une chance sur 3,2 millions (il s’agit simplement de 5% à la puissance 5 : 5% pour la prévalence de ce groupe et 5 pour le nombre d’échantillons testés), un élément repris par l’apologète catholique Matthieu Lavagna dans cette vidéo, « en comparaison, la probabilité de mourir frappé par la foudre est estimée à 1 chance sur 79 746 environ ! », ajoute-t-il dans un article intitulé avec un peu trop d’enthousiasme « Le sang de Jésus est présent sur ces cinq reliques ». Un article de 2023 dans Catholic Answers Magazine, va jusqu’à affirmer que cette « impossibilité statistique » constitue une preuve mathématique de la Présence réelle, une preuve que Dieu existe et une preuve que « notre Seigneur a du sang AB ». Un article de 2024 sur EWTN qualifie le type AB de « groupe sanguin divin révélé par les miracles eucharistiques. » Et on y va ensuite de sa glose : le groupe AB est celui du receveur universel, beau symbole pour le Messie (on occulte au passage que l’un des résultats, celui de Tixtla, est revenu AB-, ce qui n’est plus receveur universel, tandis qu’un autre miracle allégué est revenu AB+) !
Le rôle des anticorps anti-ABO ET LES TESTS DE GROUPAGE SANGUIN
Lorsque l’on cherche le groupe sanguin d’une personne, on effectue deux types de tests : une mise en présence des hématies de la personne avec des anticorps pour les faire s’agglutiner. C’est le test dit direct, qui fournit de nombreux faux positifs. On complète alors avec un autre test, le test dit inverse, qui porte bien son nom et consiste à mettre en présence des anticorps du sérum du patient des hématies-types dont on connait le groupe. Aucune transfusion sanguine n’est acceptée à moins d’avoir ces deux tests, et aucune carte de groupe sanguin n’est reconnue par l’établissement français du sang à moins d’avoir été déterminée ainsi. Or, dans les cas des prétendus miracles eucharistiques, seul le test direct a été réalisé, c’est-à-dire celui qui est connu pour ses faux positifs. Ajoutons que ce test a été réalisé de manière dégradée, car aucune hématie (globule rouge) n’a été retrouvé dans les échantillons.
Mais il y a un autre problème : les antigènes A et B ne sont pas propres à l’être humain. Depuis les années 1960, les biologistes savent que les cellules bactériennes possèdent elles aussi des antigènes A et B à leur surface. Ainsi, si un échantillon est contaminé par des bactéries, même s’il ne contient absolument aucun sang, il peut tout de même donner un résultat de groupe sanguin AB dans ce test.
Les êtres humains ne développent pas d’anticorps contre les antigènes ABO de sorte que nous mourrions si nous recevions une transfusion sanguine provenant d’un donneur incompatible. Le rôle des anticorps est de nous protéger contre les agents pathogènes, et nous développons ces anticorps parce qu’ils ressemblent aux antigènes présents sur des éléments susceptibles de nous nuire, comme les bactéries. C’est pour cela que notre système immunitaire a appris à les attaquer. En conséquence, de nombreux organismes (ou des fragments d’organismes morts) peuvent donner un résultat de « groupe sanguin » lors d’un test ABO. Cela inclut les bactéries, les virus, les champignons, les plantes et d’autres animaux. Les personnes peuvent même développer un « groupe sanguin acquis » à cause d’une infection bactérienne, ce qui peut leur faire obtenir, lors d’un test sanguin, des résultats différents de ceux attendus d’après leurs gènes.
l’origine non humaine probable de ces résultats
La bactérie Serratia marcescens, dont la présence a déjà été établie sur des hosties devenues rouges, revient par exemple à elle seule positive à l’antigène B. Ce fait sur la possibilité d’un résultat AB en raison d’autres organismes que du sang humain est bien connu. Même le très enthousiaste Dr Zugibe reconnaît : « Il est bien connu que les faux positifs sont fréquents lors du typage de sang ancien en raison de nombreux facteurs, notamment la présence d’antigènes provenant d’autres organismes tels que des insectes1. »
Autrement dit, le test ABO n’est pas un test pour déterminer si le prélèvement est du sang. Il est un test qui suppose que l’on sait déjà qu’il s’agit de sang non contaminé et que l’on veut savoir quels antigènes il présente.
Ainsi, le Dr Trasancos, catholique et auteur d’un ouvrage sur les miracles eucharistiques, relève que « les enquêteurs savaient que les échantillons étaient sales, manipulés par plusieurs personnes et contaminés par des micro-organismes. Le Dr Linoli a rapporté, il y a cinquante ans, la présence de résidus de petits insectes morts et de larves sur les échantillons de Lanciano. Les fibres sanguines du Suaire ont été trouvées contaminées par des bactéries et des champignons. L’échantillon de Tixtla a été manipulé par plusieurs personnes au cours des sept années qu’a duré l’enquête. »
De même, le Dr Kearse, également catholique, et ayant pendant 20 années été mandaté comme laïc pour distribuer l’Eucharistie en l’absence de prêtre (pas tout-à-fait un vilain protestant ni un sceptique athée, donc), a publié un article académique sur ce sujet dans une revue de médecine légale à comité de relecture2 qui conclut :
En résumé, le présent article a évalué l’idée selon laquelle les résultats de typage AB observés dans divers reliques et miracles eucharistiques indiqueraient une origine commune de ces objets. Comme les antigènes AB sont exprimés à la fois par les bactéries et par les humains, cette affirmation ne peut être scientifiquement étayée. En réalité, l’explication la plus probable de telles observations est qu’elles résultent de la présence d’antigènes communs présents chez les bactéries.
Dans le corps de l’article, l’auteur précise d’ailleurs :
Dans son ouvrage consacré à l’examen scientifique des miracles eucharistiques, Serafini affirme que “le risque global d’une détermination incorrecte du groupe sanguin pour ces échantillons de sang analysés [provenant d’événements miraculeux] devient de plus en plus faible” à mesure que les méthodes se sont améliorées et ont été réalisées dans divers laboratoires. Il s’agit là d’une simplification excessive du fait que, même si les techniques peuvent légèrement varier, les principes moléculaires de la reconnaissance des antigènes par les anticorps demeurent inchangés. Aucun des échantillons susmentionnés n’étant stérile (bien au contraire), il est raisonnable de proposer que des antigènes AB communs issus de bactéries puissent aisément expliquer le groupe sanguin partagé observé.
Quelques mois plus tard, le même auteur a co-publié avec le Dr Ligaj un autre article3, afin de déterminer un protocole objectif qui permettrait à l’avenir de distinguer le sang des bactéries. Dans celui-ci, plusieurs paragraphes traitent notamment des deux prétendus miracles eucharistiques mentionnés en introduction. Relativement à celui de Lanciano, voici ce qu’affirme l’article :
Le miracle de Lanciano a été évalué par Linoli en 1971, qui a publié ses résultats dans la revue médicale italienne Quaderni Sclavo di Diagnostica. Bien qu’un peu daté, un bref examen de ce rapport est important, car de nombreux événements modernes s’y réfèrent souvent comme à une forme de preuve corroborante.
Selon la tradition, alors que le prêtre prononçait la prière de consécration, le pain de communion se transforma en chair vivante et le vin en sang vivant. Lors de l’examen dans les années 1970, l’échantillon s’est révélé contenir des particules blanchâtres (champignons) et présentait « d’importantes accumulations de spores et d’hyphes d’hyphomycètes ». Le sang avait une consistance « uniformément dure, si bien que ce n’est qu’en exerçant une forte pression avec le tranchant qu’il fut possible de détacher avec difficulté quelques petites parties ». Les tests primaires de Teichman et de Takayama, qui évaluent la présence d’hémoglobine, furent tous deux négatifs. Comme les premières tentatives pour détecter la présence de sang humain par la méthode d’Ouchterlony (une technique d’immunodiffusion) s’avérèrent problématiques, une technique moins sensible, la diffusion zonale, fut utilisée. La fiabilité de tels résultats demeure quelque peu incertaine, étant donné la difficulté d’obtenir un échantillon d’une grande dureté et potentiellement faiblement soluble, analysé par une technique fondée sur la diffusion. D’éventuels problèmes de réactivité croisée constituent également une préoccupation (voir ci-dessous). Dans un récent ouvrage consacré à la nature scientifique des miracles eucharistiques, A Cardiologist Examines Jesus, Serafini affirme qu’« il est qualitativement indiscutable que le miracle de Lanciano contient du sang humain véritable ». Toutefois, il ne peut malheureusement pas être déclaré que les résultats sont spécifiques au sang humain, car très peu d’éléments sont fournis concernant la possible réactivité croisée des antisérums utilisés, seulement deux autres espèces ayant été testées : bovine et lapin. En effet, cette étude repose sur une préparation d’anticorps polyclonaux obtenus par une immunisation relativement peu raffinée utilisant du sang humain entier ; de telles préparations peuvent raisonnablement présenter des réactivités croisées avec le sang d’autres espèces. L’évaluation histologique préliminaire suggérait que le tissu était d’origine cardiaque et des études ultérieures ont conduit à la conclusion que l’endocarde et le tissu adipeux étaient présents, ainsi que des structures artérielles et veineuses. Un groupage sanguin ABO fut réalisé, donnant un résultat de type AB ; cependant, des doutes ont été émis quant à la validité de tels résultats, car les bactéries expriment également des antigènes AB. Comme récemment examiné, des techniques plus contemporaines capables de distinguer entre les antigènes AB bactériens et humains pourraient aider à clarifier l’exactitude des observations de l’expression AB commune entre divers miracles eucharistiques et reliques chrétiennes.
L’enquête de Lanciano est louable en ce qu’elle représente la première tentative scientifique majeure d’évaluer objectivement les propriétés physiques d’un miracle eucharistique dans le détail. Il est regrettable que, dans les années suivantes, des activités frauduleuses (par d’autres) aient été associées à ces conclusions. Il a été rapporté par plusieurs que des tests ultérieurs (plus de 500 !) auraient été réalisés sur ces échantillons, confirmant la présence physique de véritable chair et de véritable sang. Les expériences auraient été conduites, selon ces allégations, par une commission médicale de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et des Nations unies (ONU) ; les résultats auraient été rendus publics à New York et à Genève et consignés dans un long rapport de synthèse. Il y a plusieurs années, nous avons cherché en vain (ainsi que d’autres) des résultats ou des documents provenant de ce rapport et avons contacté l’OMS et l’ONU, qui n’avaient trace d’aucune enquête à cette période. Plus récemment, le médecin italien Franco Serafini a découvert l’emplacement de ce rapport, conservé dans un coffre à l’intérieur d’un monastère de Lanciano. Il demanda la permission d’examiner les documents et, à sa grande consternation, découvrit que quelqu’un avait attaché une première et une dernière page concernant Lanciano à des centaines de pages sans rapport, portant sur des tests effectués sur des momies égyptiennes. Après seulement quelques minutes d’examen, il était évident que le rapport était « une terrible fraude, une terrible supercherie, très triste ».
Concernant le miracle allégué à Tixtla, l’article affirme :
Ici, une religieuse distribuait la communion lorsqu’elle remarqua une substance rougeâtre semblable à du sang suinter d’une hostie. Le prêtre fut averti, et l’hostie fut réservée en un lieu séparé. Trois ans plus tard, une enquête scientifique commença sous la direction de Ricardo Gomez, qui avait accompli des tâches similaires lors de l’incident de Buenos Aires. Les expériences de groupage révélèrent que l’échantillon était positif pour le type AB, et les expériences d’immunochromatographie furent rapportées comme positives pour l’hémoglobine humaine (Hb). Dans le type de test réalisé pour l’hémoglobine, l’échantillon est placé dans une chambre où il migre vers une zone contenant des anticorps (anti-Hb), lesquels sont ensuite entraînés en aval pour rencontrer des anticorps immobilisés sur une ligne de test (pour vérifier si l’échantillon est positif) et une ligne de contrôle (pour démontrer le bon fonctionnement du test) ; beaucoup seront familiers de tests similaires utilisés à domicile pour évaluer une grossesse ou une exposition au COVID. Un résultat positif pour l’hémoglobine suggère que quelque chose d’extraordinaire pourrait s’être produit et mérite un examen approfondi, en particulier quant aux détails de la technique. La réactivité croisée des anticorps avec l’hémoglobine d’espèces autres qu’humaines n’est généralement pas un sujet de préoccupation dans de tels tests diagnostiques chez des personnes connues ; cependant, dans ce scénario, il est important de vérifier que les anticorps utilisés sont réellement spécifiques du sang humain. Il est également essentiel de souligner que ces tests sont optimisés pour du sang liquide, qui possède une consistance/densité et un pH spécifiques. Parce que certains événements eucharistiques ont été attribués à des bactéries produisant un fluide visqueux et mucilagineux, il est possible que l’augmentation de la viscosité d’un tel échantillon puisse entraîner une liaison non spécifique des anticorps, conduisant à un faux positif. Comme peu ou pas de détails furent fournis pour ces tests, en dehors du résultat lui-même, il n’est pas clair si des différences de fluidité ont pu jouer un rôle. Les techniques d’immunochromatographie se sont également révélées significativement affectées par le pH de l’échantillon ; on ignore si cela fut pris en compte dans l’interprétation des résultats. Dans de tels tests d’immunochromatographie, il aurait été approprié de faire fonctionner en parallèle des échantillons témoins d’hosties (propres et contaminées). Comme suggéré ci-dessus, des événements extraordinaires exigent que les scientifiques prennent en compte tous les moyens ordinaires disponibles dans leur enquête.
Des tests histologiques furent réalisés (menés une fois de plus par Gomez), en consultant plusieurs pathologistes et cardiologues. Des interprétations similaires à celles d’avant furent rapportées, en faveur d’un tissu cardiaque avec la présence de globules rouges et de globules blancs, notamment des macrophages, neutrophiles et basophiles. Un problème récurrent dans bon nombre de ces rapports histologiques est qu’ils reposent uniquement sur l’inspection visuelle. Bien que cela puisse convenir dans la routine normale d’examen d’échantillons provenant de personnes dont de nombreuses informations sont connues, l’identification de certains types cellulaires ou de tissus dans des cas tels que celui-ci nécessite des études complémentaires avec des marqueurs spécifiques. À cette fin, les enquêteurs rapportèrent que les échantillons étaient positifs pour la glycophorine A (un marqueur des globules rouges) mais négatifs avec des sondes pour la desmine musculaire et la myosine (toutes deux spécifiques du muscle). Ce dernier résultat fut inattendu, compte tenu de la nature supposée du matériel. Le résultat à la glycophorine A est intéressant, bien que, comme précédemment, aucun contrôle de spécificité n’ait été présenté. Comme indiqué plus haut, il est primordial d’inclure des contrôles négatifs et positifs garantissant que les résultats sont sans ambiguïté scientifiquement valides. La coloration avec l’anti-glycophorine A peut être relativement courante dans l’examen de tissus cardiaques provenant d’échantillons humains connus, mais on peut se demander si une liaison non spécifique surviendrait dans des échantillons témoins d’hostie. La présence de cellules végétales dans l’échantillon de Tixtla fut reconnue, « aperçue de temps à autre en arrière-plan ».
Comme pour l’événement de Buenos Aires, des études d’ADN furent réalisées, avec la conclusion que l’ADN était « complètement dégradé et fragmenté ». Serafini affirme que cela va une fois de plus dans le sens de l’idée que « le matériel génétique échappe aux sondes génétiques et ne se prête pas à être reconnu ». La possibilité que de l’ADN non humain soit présent ne fut pas envisagée. Le groupage ABO fut effectué par deux groupes distincts, utilisant à la fois des techniques d’agglutination et d’immunofluorescence, et un résultat AB fut donné, bien qu’aucune démonstration de contrôles de spécificité pour l’échantillon n’ait été fournie. Comme souligné précédemment, la contribution d’antigènes AB par des bactéries ne peut être exclue avec l’une ou l’autre technique sérologique et devrait être prise en compte dans l’interprétation des résultats. Enfin, l’échantillon fut déclaré Rh négatif ; ironiquement, on a passé sous silence que cela contredit le concept d’un phénotype de receveur universel, proposé sur des principes théologiques. »
Oui, vous avez bien lu, plutôt que de conclure à l’absence d’ADN humain, le Dr Serafini affirme que cela témoigne que cet ADN ne souhaite pas être reconnu… certains y voyant une preuve de sa divinité. Comme le dit le Dr Transacos dans l’article cité précédemment :
Une autre préoccupation concerne l’affirmation d’un ADN divin. Seuls les échantillons de Buenos Aires et de Tixtla ont subi un test ADN médico-légal, connu sous le nom de test PCR amplifié (réaction en chaîne par polymérase). L’étude de Buenos Aires a indiqué qu’« une concentration très faible d’ADN humain a été retrouvée » et que l’échantillon contenait une bonne quantité d’ADN d’« origine non humaine ». Pour l’échantillon de Tixtla, aucun ADN humain n’a pu être détecté.
Une « concentration très faible d’ADN humain » est indicative d’une contamination par manipulation. Dans les tests ADN médico-légaux, des traces d’ADN provenant d’humains ayant touché un échantillon peuvent être amplifiées de manière non intentionnelle, et des rapports indiquent que les hosties ont été touchées par plusieurs personnes.
Quant à l’ADN d’« origine non humaine », les rapports du laboratoire médico-légal montrent simplement un « N.R. » (« no result », aucun résultat). Pourtant, au lieu de rapporter le résultat simple selon lequel aucun ADN humain n’a été détecté, les enquêteurs ont pris la direction inverse. Ils ont affirmé que de l’ADN humain était présent mais échappait à la détection parce qu’il serait d’origine divine, expliquant que l’ADN de Jésus ne comprendrait que de l’ADN maternel et aucun ADN paternel provenant d’un père biologique. Si telle est la norme pour tester des miracles, alors n’importe qui peut conclure n’importe quoi.
Et si on faisait le test ?
Mais l’intérêt de l’étude de Kearse ne réside pas principalement dans la critique faite des méthodes d’évaluation des miracles eucharistiques. Elle réside avant tout dans la mise en œuvre d’un protocole contrôlé pour reproduire les conditions dans lesquelles les hosties « miraculeuses » ont rougi. En effet, les hosties miraculeuses ont pour point commun d’avoir été stockées dans des lieux humides et peu lumineux, entre autres choses. En produisant ces conditions, l’équipe du Dr Kearse a constaté qu’environ 15% des hosties rougissaient, en raison de la présence d’une bactérie, Serratia marcescens (qui se trouve être également positive au groupe B, à elle seule) :

Ils ont également placé volontairement cette bactérie sur des hosties non consacrées pour observer comment elle se développe et ont à nouveau constater l’apparence rougeâtre caractéristique (image B) :

L’apparence de ces hosties n’est pas sans rappeler celles de divers miracles eucharistiques :

Dans les miracles eucharistiques, il est encore fréquemment rapporté que l’hostie rougie demeure rougie lorsqu’elle est placée dans l’eau et que l’eau ne se colore pas. L’équipe du Dr Kearse a donc soumis ses hosties rougies aux mêmes conditions et a constaté le même résultat. En revanche, lorsqu’ils ont tenté la même chose avec des hosties sur lesquelles du vrai sang humain avait été ajouté par leurs soins, le résultat a été différent, avec une dilution rapide du sang dans l’eau :

L’étude a poursuivi par l’analyse ADN des hosties contaminées et retrouve des résultats similaires à ceux des hosties prétendument miraculées. En concluant leur étude, les auteurs suggèrent un test HLA, facilement réalisable, infalsifiable, et qui permettrait à la fois d’assurer l’origine humaine du prélèvement et l’origine commune. En effet, si deux miracles eucharistiques reviennent similaires en termes de HLA, cela signalerait non seulement qu’il s’agit d’un produit humain, mais de produits humains issus du même être humain :
Alors que beaucoup d’attention a été portée à l’évaluation d’hosties consacrées supposées manifester des propriétés miraculeuses de sang visible, nous montrons ici pour la première fois que des hosties ordinaires, non consacrées, présentent des apparences similaires lorsqu’elles sont traitées de manière analogue. Comme démontré, bien qu’un faible pourcentage d’hosties non consacrées puisse présenter une apparence physique semblable à du pain qui saigne, des tests scientifiques élémentaires peuvent facilement distinguer les deux, y compris une simple évaluation avec une lampe ultraviolette. Bien que quelques cas aient été décrits dans lesquels des hosties consacrées n’ont pas été immergées dans l’eau avant l’apparition d’un miracle, il est raisonnable de supposer que la contamination et la croissance peuvent aussi survenir par la manipulation, une forte humidité, etc. En outre, de multiples souches de bactéries et de champignons sont connues pour produire des pigments rougeâtres, susceptibles de varier selon l’emplacement spécifique et les conditions environnementales. Ainsi, il est probable qu’il existe une variation dans les cas où l’on estime que des microorganismes sont la cause de certains événements miraculeux. Dans notre cas, l’agent causal fut identifié comme une croissance fongique, Epicoccum sp., très probablement Epicoccum nigrum, présente dans le monde entier.
À l’instar de ce qui a été décrit pour diverses hosties miraculeuses, nous avons constaté que l’eau dans laquelle les hosties étaient placées ne se teintait pas avec le temps. Si du véritable sang s’écoulait, il s’agirait d’une propriété relativement étrange, car le sang devrait être facilement solubilisé. En effet, comme montré dans nos études, du sang frais ou du sang fraîchement séché sur des hosties se dissolvait relativement rapidement dans l’eau, comme attendu. Nous avons constaté qu’environ 15 % seulement des hosties non consacrées cultivées dans l’eau développaient des zones rougeâtres semblables à du sang, ce qui soutient l’idée que les rapports de miracles sont relativement rares et ne surviennent pas chaque fois que des hosties abandonnées sont éliminées selon le protocole ecclésial. Bien que nos études n’aient pas incriminé Serratia marcescens comme agent causal, il est compréhensible que cet agent infectieux courant des substances panifiées puisse produire l’apparence d’une hostie saignante. Plusieurs tests élémentaires se sont révélés capables de distinguer aisément une croissance de Serratia d’un véritable sang, notamment la coloration de Wright et la spectroscopie. Nous avons cherché à effectuer des tests similaires sur des croissances rougeâtres d’origine fongique, mais elles ne se solubilisaient pas aisément dans une variété de détergents ou de solvants[…].
Des études de biologie moléculaire sur des hosties miraculeuses ont été tentées, en particulier l’analyse des répétitions courtes en tandem (STR), qui n’a produit aucun résultat et a été attribuée à la nature énigmatique et « divine » de l’ADN impliqué. Comme montré dans le présent rapport, la prévalence d’ADN d’autres espèces (végétale, bactérienne, fongique) dans des hosties non consacrées offre une alternative plausible aux conclusions d’enquêtes antérieures sur des miracles eucharistiques. Des analyses ADN supplémentaires utilisant des séquences à la fois spécifiques à l’humain et variables entre individus seraient nécessaires pour renforcer l’affirmation selon laquelle l’ADN humain présent dans plusieurs miracles eucharistiques partage une origine commune (voir ci-dessous).
La validation scientifique selon laquelle divers miracles eucharistiques partagent une origine commune exige au minimum la démonstration que des identifiants spécifiques sont mutuellement présents. Les antigènes leucocytaires humains (HLA) constituent les systèmes protéiques et génétiques les plus polymorphes de l’homme et offrent l’occasion distinctive de vérifier que des protéines tissulaires et/ou de l’ADN proviennent réellement de la même source. Dans le cas où l’ADN provenant d’hosties miraculeuses serait problématique en raison d’une contamination par plusieurs individus, l’analyse des protéines HLA par des méthodes d’immunohistochimie pourrait fournir une solution alternative.
L’une des propriétés les plus intrigantes des récits de miracles eucharistiques est la présentation de coupes histologiques correspondant à du tissu cardiaque. Si la conversion est réellement valide, l’expression des HLA devrait accompagner cette transformation. Des méthodes d’immunohistochimie multiplex ont montré qu’une évaluation simultanée de multiples biomarqueurs dans une seule coupe tissulaire est possible, ce qui pourrait s’avérer utile dans de telles études. L’évaluation de marqueurs HLA fournit également une vérification cruciale contre la soumission d’échantillons frauduleux : un profil identique devrait être obtenu dans tous les cas, à travers le monde, si l’affirmation d’une origine unique est légitime. Ceci est très important.
Enfin, les auteurs souhaitent préciser que le but de cet article n’est pas de suggérer que tous les miracles eucharistiques doivent être considérés comme fallacieux ; plutôt, l’objectif est de souligner que des pratiques scientifiques rigoureuses doivent être utilisées dans l’évaluation de tels événements afin qu’une véritable appréciation puisse avoir lieu. La foi et la science n’ont pas besoin de se contredire ; cependant, l’un des problèmes majeurs concernant les miracles eucharistiques est qu’aucun protocole scientifique standard n’existe pour leur examen. À cette fin, une procédure minimale suggérée est décrite ci-dessus pour enrichir toute enquête future et servir de point de départ pour standardiser l’évaluation scientifique de tels événements. Il est également envisagé que des critères supplémentaires puissent être inclus pour aider à améliorer la reproductibilité et la fiabilité des résultats.
De quelle proportion parle-t-on ?
La contamination bactérienne peut donner des faux positifs pour le groupe AB, soit. Mais ne serait-ce pas étrange que l’erreur conduise, de manière répétée, à un résultat AB ? Drôle de coïncidence, non ?
Eh bien, pas tout à fait, si l’on en croit la littérature forensique. En effet, dans les années 1970 et 1980, les sérologies, comparables à celles que Linoli a employées, ont donné des résultats similaires dans certaines séries contaminées. Par exemple, en 1977, une étude portant sur 68 squelettes anciens (dont 55 ont permis d’obtenir des résultats) a retrouvé 51% de groupe AB, un taux bien au-delà de ce qui était attendu. Plus étonnant encore, le taux de O était inférieur à 4%4. Ces résultats ont été interprété comme signalant une contamination bactérienne des échantillons et ainsi, ces dernières années, divers articles ont conclu que les sérologies ABO devaient être abandonnées dans la science forensique, en particulier pour les échantillons dégradés, ce qui est toujours le cas des échantillons anciens5.
Cette conclusion est tout à fait raisonnable, car si nous postulions une prévalence du groupe AB de 15% (ce qui est largement trop élevé, mais posons les choses de manière aussi défavorable que possible), la probabilité d’obtenir 50,9% de AB dans un groupe de 55 personnes prises dans cette population est de 1 chance sur 50 800 milliards. Autrement dit, la chose est beaucoup plus improbable que les 1 chance sur 3,2 millions avancés par Franco Serafini et Matthieu Lavagna. Dès lors, si la contamination des échantillons peut produire des résultats encore plus improbables, il n’est pas étonnant qu’elle puisse susciter des résultats plus probables ! Ces considérations suffisent à répondre à l’argument de Franco Serafini qui, bien obligé d’admettre que le risque de contamination existe, plaidait que cela restait très improbable que 5 reliques soient typées AB6. Le docteur Serafini affirmait encore qu’appliquer un tel critère conduirait non seulement à écarter les résultats obtenus sur les reliques en question mais également à devoir écarter des résultats précieux dans l’histoire des sciences, et il cite alors deux études relatives à des momies égyptiennes. Kearse a brillamment répondu à cette confusion, dans un nouvel article publié dans une revue à comité de relecture, en soulignant que les conditions de conservation exceptionnelle des momies ne sauraient être comparées à des reliques manipulées par de nombreuses personnes et conservées dans des conditions bien moins qu’optimales :
Serafini commence sa discussion sur ce sujet en citant les résultats de deux études importantes réalisées dans les années 1980 sur des restes conservés de momies, à l’aide de techniques sérologiques. Il expose les limites potentielles de ces travaux, tout en mettant en garde contre le fait que cela ne doit pas conduire à « rejeter irrémédiablement une grande page de l’histoire de la science ». Une lecture, même rapide, (ou une relecture) de mon article initial, ou même un simple coup d’œil à la bibliographie, montre que ces résultats n’ont jamais été évoqués, ni en bien ni en mal ! Serafini fait peut-être confusion avec un article plus ancien que j’avais publié il y a plusieurs années, qui portait spécifiquement sur le Suaire de Turin et dans lequel ces études étaient effectivement mentionnées, mais sans aucune intention dénigrante.
Un passage pertinent de cet article plus ancien précise : « Le groupage sanguin sérologique d’artefacts anciens est particulièrement difficile lorsqu’on dispose de peu ou pas d’informations de fond sur le génotype de l’échantillon en question. Dans le cas de restes squelettiques ou de momies relativement bien conservées, des données environnementales ou familiales peuvent être disponibles pour corroborer les résultats du groupe sanguin. Pour des objets comme le Suaire, où les taches de sang constituent des éléments relativement isolés en termes de preuves de typage, la fiabilité des données est essentielle pour pouvoir avoir confiance dans les résultats. Chaque artefact étant accompagné de circonstances uniques et particulières de conservation, de stockage et d’exposition aux conditions environnementales, les limites des techniques doivent être déterminées au cas par cas. Ainsi, ce qui fonctionne pour un objet ne garantit pas le succès avec un autre. »
Cet extrait met clairement en lumière la faiblesse scientifique du raisonnement actuel de Serafini. En effet, il suggère que, puisque certaines études antérieures sur des tissus et des restes squelettiques de momies bien conservées ont donné des résultats prometteurs, cela devrait suffire à valider n’importe quelle étude future sur des matériaux totalement différents, tels que des reliques religieuses ou des miracles eucharistiques. C’est une simplification excessive du problème : chaque cas doit être examiné individuellement, car leurs historiques environnementaux et la nature physique des substances sont radicalement différents.
L’idée selon laquelle j’aurais « rejeté » ces anciennes études et cette « grande page de l’histoire de la science » est absurde. Je pense exactement le contraire : ces résultats passés ont, au contraire, beaucoup plus de chances d’être exacts, précisément parce que leur potentiel de contamination était relativement limité. Cela ne permet cependant pas d’assimiler des études sérologiques réalisées sur des os ou des tissus extraits à des examens pratiqués sur divers textiles manipulés par un nombre incalculable de personnes au fil de l’histoire et conservés dans des conditions bien moins rigoureuses7.
Ainsi, en 2023, dans un article publié dans le International Journal of Forensic Sciences et ne portant pas sur les miracles eucharistiques, Kearse synthétisait ainsi les résultats attendus lors de la réalisation d’une sérologie selon le groupe d’origine et selon que le sang est ancien ou récent, pour la méthode dite directe que nous avons expliqué plus tôt8 :

Ainsi, avec ces sérologies, le résultat attendu est A ou AB si le sang d’origine est A ; B ou AB si le sang d’origine est B et A, B ou AB si le sang d’origine est O. Cela colle tout à fait aux résultats de l’étude de 1977 mentionnée plus tôt : le O était largement sous représenté, le AB largement surreprésenté. Cette conclusion est largement reconnue en science forensique. Ainsi, le professeur et chimiste Al Adler disait déjà en 1996 à propos du Suaire de Turin :
Le groupe sanguin retrouvé était AB, mais de nombreux échantillons anciens sont testés AB – ce résultat pouvant être confondu avec une contamination par des fragments de paroi cellulaire bactérienne. On réalise des tests immunologiques pour deux raisons : les protéines possèdent des séquences de sucres, appelées saccharides, auxquelles réagissent les anticorps sanguins courants. Or, les parois cellulaires des bactéries sont effectivement composées de saccharides. De nombreuses protéines sont des glycoprotéines. Il s’avère que les antigènes sanguins courants des groupes ABO sont des glycoprotéines, et le test repose donc sur la présence de ces sucres9.
Conclusion
Cet article est loin de se prétendre complet sur la question des miracles eucharistiques et vise à ne répondre qu’à une question : pourquoi ces échantillons reviennent avec des résultats comparables au sang « AB » ? La réponse donnée par différents chercheurs, dont les deux docteurs catholiques mentionnés dans cet article, est celle d’une contamination bactérienne des échantillons.
Dans d’autres articles, nous évaluerons les miracles eucharistiques allégués séparément, en débutant par celui de Lanciano, puis nous offrirons quelques considérations générales sur ces miracles, selon les conclusions atteintes pour chacun des cas évalués.
- Zugibe, Frederick T., The Crucifixion of Jesus: A Forensic Inquiry, Second Edition, 2005.[↩]
- Kearse, K.P. The relics of Jesus and Eucharistic miracles: scientific analysis of shared AB blood type. Forensic Sci Med Pathol 21, 1507–1510 (2025).[↩]
- Kearse K, Ligaj F., Scientific Analysis of Eucharistic Miracles: Importance of a Standardization in Evaluation. J Forensic Sci Res. 2024; 8(1): 078-088.[↩]
- Micle S, Kobilyansky E, Nathan M, Arensburg B, Nathan H, ABO-typing of ancient skeletons from Israel, Am J Phys Anthropol, 1977 Jul, 47(1), pages 89-91.[↩]
- Gosh S, ABO Typing in Forensic Analysis: to be or not to be in the epoch of genotyping, International Journal of Forensic Science & Pathology, 2022, 9(3), pages 487- 494.[↩]
- Serafini F., Praising a glorious page of forensic pathology: a reply to Kelly Kearse, Forensic Sci Med Pathol, 2025.[↩]
- Kearse K.P., Scientific analysis of shared AB blood type among relics and eucharistic miracles: A reply to Franco Serafini’s commentary. Forensic Sci Med Pathol, avril 2025.[↩]
- Kearse Kelly, Inadequacies in Serological ABO Typing of Ancient Artifacts, International Journal of Forensic Sciences, 2023.[↩]
- Cité par Thomas W. Case, The Shroud of Turin and the C-14 Dating Fiasco : A Scientific Detective Story, Cincinnati, White Horse Press, 1996, page 56.[↩]




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