Quand les Jésuites se vantaient d’avoir implanté l’Arminianisme
3 décembre 2025

Dans un ouvrage de William Prynne du XVIIe siècle, dont le titre fait 14 lignes (et que je ne reproduirais donc pas intégralement !), se trouve produit une lettre d’un jésuite adressée au recteur de Bruxelles, en mai 1628, à propos des troubles politiques que l’Angleterre d’alors connaissait. Dans cette lettre, il est déclaré comment l’Arminianisme, qui reprend plusieurs thèses du théologien jésuite Molina, est un instrument employé par les jésuites pour affaiblir la cause protestante dans ces terres.

Depuis l’avènement de Jacques Ier Stuart (Jacques VI d’Écosse), roi d’Angleterre à partir de 1603, puis surtout sous Charles Ier (devenu roi en 1625), l’Angleterre traverse une période de fortes tensions religieuses et politiques. D’un côté, le Parlement (et en particulier un courant puritain au sein des Communes) conteste les tentatives royales d’imposer des réformes religieuses, des innovations liturgiques, et un ton plus « catholique » ou « arminien » à l’Église d’Angleterre. De l’autre, la couronne, soutenue par des ecclésiastiques favorables à un anglicanisme plus « haut », rapprochements ou influences catholiques latentes, essaie d’affirmer la prérogative royale, voire d’imposer des taxes ou impôts sans passer par le Parlement (ce qui est très mal vu par les parlementaires). La nomination en 1628 de William Laud (un des promoteurs de l’« arminianisme / anglicanisme haut ») comme évêque de Londres marque clairement cette orientation. Beaucoup de Puritains et de protestants craignent que cette évolution ne prépare un retour à un catholicisme romain, ou du moins à une monarchie absolutiste et pro-catholique. En mars 1628, dans ce climat de défiance, le roi convoque un nouveau Parlement.

Dans la lettre, ces correspondants envisagent explicitement de lever un impôt (excise) sans passer par le Parlement, puis d’engager une armée étrangère pour maintenir l’ordre — ce qui trahit un plan de contournement de l’autorité parlementaire. Ils évoquent aussi l’arminianisme comme « fondation » idéologique, entendue comme un instrument de « mutation » — un moyen de changer l’ordre religieux et politique en Angleterre, de marginaliser les protestants/puritains et de favoriser un retour vers un ordre plus catholique — voire une « monarchie catholique universelle ». Voici un extrait choisi de la dite lettre, traduite pour la première fois en français. Vous retrouverez le texte anglais de William Prynne ici et un fac-similé du manuscrit de la lettre à ce lien.


MARS 1628. LETTRE ENVOYÉE AU RECTEUR À BRUXELLES CONCERNANT LE PARLEMENT À VENIR.

Père Recteur, que la stupeur soudaine ne glace point votre âme ardente et zélée à l’annonce de la convocation promptement et inopinément décidée d’un Parlement. Nous ne nous y sommes pas opposés, mais l’avons plutôt favorisée, de sorte que nous espérons autant de ce Parlement que nous en redoutions autrefois sous les jours de la reine Élisabeth. Vous devez savoir que le Conseil s’est engagé à assister le roi par voie de prérogative, dans le cas où la voie parlementaire viendrait à échouer ; vous verrez que ce Parlement ressemblera au pélican, qui prend plaisir à s’ouvrir les entrailles de son propre bec1.

L’élection des chevaliers et des bourgeois s’est faite dans une telle confusion, avec des factions si manifestes, que ce que nous avions coutume d’obtenir autrefois par beaucoup d’art et d’industrie (lorsque le mariage espagnol était en négociation) éclate maintenant de manière naturelle, comme un furoncle qui perce, recrache et vomit sa propre rancœur et son propre venin.

Vous vous souvenez comment ce très fameux et immortel homme d’État, le comte de Gondomar, entretenait les fantaisies du roi Jacques et l’endormait au son doux et suave de la paix, afin de maintenir la négociation espagnole. De même, nous étions grandement redevables à certains hommes d’État de notre propre pays, qui gagnèrent du temps en obtenant ces cessations d’armes si avantageuses dans le Palatinat, tout en faisant progresser l’honneur et l’intégrité de la nation espagnole, et en avilissant les Hollandais. Ils remontraient au roi Jacques que cet État était des plus ingrats envers ses prédécesseurs (la reine Élisabeth) et envers sa sacrée Majesté ; que les États étaient plus dangereux que le Turc, et qu’ils blessaient continuellement les sujets aimants de Sa Majesté dans les Indes orientales ; qu’ils avaient également usurpé sur Sa Majesté la souveraineté et l’inestimable profit des mers étroites, pêchant sur les côtes anglaises, etc.

Ce grand homme d’État n’avait qu’un seul moyen principal pour favoriser leurs grands et bons desseins, à savoir persuader le roi Jacques que seuls les Puritains — qui ne tramaient qu’anarchie et ruine — s’opposaient à cette union si heureuse. Nous avons suivi la même route, et avons tiré grand profit de cette élection anarchique ; nous avons préjugé et prévenu le Grand (le roi), lui faisant croire que seuls ses ennemis — et les nôtres — avaient été élus dans ce Parlement, etc.

Nous avons maintenant plusieurs cordes à notre arc, et fortifié puissamment notre faction, lui ajoutant deux bastions supplémentaires. Car lorsque le roi Jacques vivait (vous le savez), il se montrait très violent contre l’Arminianisme, et interrompait (par son esprit perçant et son érudition profonde) nos puissants desseins en Hollande, étant grand ami de ce vieux rebelle et hérétique qu’était le prince d’Orange.

À présent, nous avons planté ce souverain remède qu’est l’Arminianisme, lequel, espérons-nous, purgera les protestants de leur hérésie ; il prospère et porte fruit en sa saison.

Les matériaux qui composent notre autre bastion sont les projeteurs et mendiants de tout rang et qualité. Ces deux factions coopèrent à détruire le Parlement et à introduire une nouvelle espèce et forme de gouvernement, qui est l’oligarchie.

Elles servent de moyens et d’instruments directs à notre fin, qui est la monarchie catholique universelle. Notre fondation doit être le changement ; ce changement produira un relâchement, lequel servira de maladie violente — telle la pierre, la goutte, etc. — menant à la destruction rapide de notre perpétuelle et insupportable angoisse corporelle, pire que la mort elle-même.

Nous délibérons maintenant, avec conseil et mûre considération, sur la manière et le moment d’agir sur la jalousie et la vengeance du duc ; et à cet égard nous rendons honneur à ceux qui le méritent, à savoir les catholiques.

Il y a une autre affaire importante qui requiert notre attention et notre soin empressé : écarter les Puritains, qu’ils ne s’attachent point aux oreilles du duc ; ce sont des gens impudents et subtils.

Et l’on peut craindre qu’ils ne négocient une réconciliation entre le duc et le Parlement ; il est certain que le duc eût volontiers recherché la réconciliation avec le Parlement à Oxford et à Westminster ; mais maintenant, nous nous assurons que nous avons conduit la chose de telle manière que le duc et le Parlement sont irréconciliables.

Pour mieux prévenir les Puritains, les Arminiens ont déjà verrouillé les oreilles du duc, et nous avons parmi les nôtres des hommes qui demeurent sans cesse à la chambre du duc, afin de voir qui entre et qui sort ; nous ne pouvons être trop circonspects et vigilants à cet égard. Je ne puis m’empêcher de rire en voyant comment certains de notre propre habit se sont si bien déguisés que vous auriez peine à les reconnaître si vous les voyiez : et il est admirable de constater, dans la parole et le geste, comme ils jouent les Puritains. Les étudiants de Cambridge, à leurs dépens, verront que nous savons jouer les Puritains un peu mieux qu’ils n’ont joué les Jésuites ; ils ont moqué notre saint patron Ignace pour plaisanter, mais nous les ferons payer sérieusement ce badinage. J’espère que vous excuserez ma joyeuse digression, car je vous l’avoue, je suis en cet instant transporté de joie de voir combien heureusement tous les instruments et moyens, tant grands que petits, coopèrent à nos desseins. Mais pour revenir à notre principale fabrique : notre fondation est l’arminianisme, les arminiens et les projeteurs, comme il apparaît ci-dessus, affectionnent le changement ; nous secondons cela et l’appuyons par des arguments vraisemblables.

En premier lieu, nous considérons l’honneur du roi et sa nécessité présente, et nous montrons comment le roi peut se libérer de sa tutelle, comme le fit Louis XI, et, pour son grand éclat et sa splendeur, comment il peut lever un revenu immense sans être redevable à ses sujets, à savoir par l’imposition d’un droit d’accise. Alors nos catholiques procèdent à montrer les moyens d’établir cet excise, ce qui doit se faire par une armée mercenaire de cavalerie et d’infanterie. Pour la cavalerie, nous avons assuré la chose : elle sera composée d’étrangers et d’Allemands, qui dévoreront les revenus du roi et ravageront le pays partout où ils passeront, quand même ils seraient bien payés ; quel ravage feront-ils donc lorsqu’ils ne recevront point leur solde, ou qu’elle leur sera versée avec retard ? Ils feront plus de mal que nous n’espérons que l’armée elle-même n’en fera.

Nous prenons soin que cette armée mercenaire de deux mille chevaux et vingt mille fantassins soit levée et entretenue avant que l’accise soit établie. Lors de la fixation de l’accise, il est très probable que le pays se soulèvera ; si l’armée mercenaire soumet le pays, alors les soldats et les projeteurs seront payés sur les confiscations ; si le pays est trop fort pour les soldats, alors ceux-ci devront nécessairement se mutiner, ce qui nous est tout aussi avantageux.

Notre dessein suprême est d’amener tant les protestants que les catholiques à accueillir volontiers un conquérant, et voici par quel moyen : nous espérons dissoudre promptement les métiers et empêcher la construction des navires, en imaginant des projets vraisemblables et en lançant l’État dans diverses expéditions — comme celle de Cadix — et en saisissant les navires des marchands, afin qu’ils ne puissent aisément découvrir ni atteindre la flotte des Indes occidentales, etc.


Illustration en couverture : Coutume des jésuites, anonyme, 1762

  1. Il était cru à cette époque que le pélican nourrissait ses petits de son propre sang, voilà pourquoi le pélian symbolise le Christ dans plusieurs œuvres sacrées.[]

Maxime Georgel

Maxime est médecin à Lille. Fondateur du site Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leurs quatre enfants, sont membres de l'Église de la Trinité (trinitelille.fr) et sont moniteurs de la méthode Billings.

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