Dรฉfinition des termes
Les jeux de hasard sont des activitรฉs de type ludique oรน un รฉvรจnement alรฉatoire tient le rรดle principal et final. Selon les termes de Lambert Daneau, un thรฉologien genevois du XVIe siรจcle,
Entre les jeux oรน l’on use de cartes et de dรฉs, les uns sont oรน l’industrie du joueur semble pouvoir beaucoup pour emporter la victoire et [d’autres] qui de fait semble n’รชtre entiรจrement dรฉpendant de l’รฉvรฉnement du sort, comme en dรฉpend totalement. Tout jeu donc oรน la victoire dรฉpend entiรจrement du sort et de son รฉvรฉnement est dรฉfendu. C’est le jeu de sort que nous condamnons ici.
Quant ร la forme, il s’agit d’une convention ludique et artificielle par laquelle des agents rationnels acceptent de soumettre la rรฉsolution d’une dispute ou d’une partie ร une rรจgle unique.
Quant ร la cause matรฉrielle, nous restreignons notre examen, suivant Lambert Daneau, au seul hasard dรฉterminant, oรน l’รฉvรฉnement fortuit impose par lui-mรชme la victoire ou la dรฉfaite. Nous excluons de cette question le hasard incident (ou hasard circonstanciel), oรน l’alรฉa ne fait que gรฉnรฉrer des conditions changeantes pour l’exercice de l’industrie, de la sagacitรฉ et de la libertรฉ du joueur.
Quant ร la cause efficace, la cause prochaine et instrumentale est l’acte volontaire des joueurs qui dรฉclenchent le mรฉcanisme (le jet du dรฉ, le mรฉlange des cartes). La cause rรฉsolutive et ultime de l’รฉvรฉnement physique est la Providence de Dieu, selon la dรฉfinition de la Question 27 du Catรฉchisme de Heidelberg qui enseigne que rien ne vient du fait du chrรฉtien ou du hasard, mais de la main paternelle de Dieu. Le problรจme รฉthique rรฉside donc dans la volontรฉ humaine de solliciter cette main divine pour une fin rรฉcrรฉative ou vรฉnale.
Quant ร la cause finale, il convient de distinguer la fin propre de l’acte, qui est la manifestation immรฉdiate d’un sort pour clore le jeu, et la fin accidentelle de l’agent, qui est l’espoir d’un enrichissement par le pari monรฉtaire, au dรฉtriment d’autrui et sans l’intermรฉdiaire d’un travail lรฉgitime.
Objections
Futilitรฉ du temps consacrรฉ au jeu
Il semblerait d’abord que non seulement les jeux de hasard, mais toute espรจce de jeu, soient en contradiction avec l’idรฉe qu’il nous faille vivre tout entier pour la gloire de Dieu. Par consรฉquent, non seulement le hasard, mais toutes sortes de jeux doivent รชtre exclus de la vie des chrรฉtiens, qui doivent se consacrer entiรจrement ร l’exercice du culte, de la lecture de la Bible, l’assistance aux pauvres et tout exercice spirituel est prescrit par notre Seigneur.
C’est ce qu’enseigne l’Apรดtre en Ephรฉsiens 5.15-16 Faites donc bien attention ร la faรงon dont vous vous conduisez: ne vous comportez pas comme des fous, mais comme des sages: rachetez le temps, car les jours sont mauvais et 1 Corinthiens 10.31 Ainsi donc, que vous mangiez, que vous buviez ou quoi que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu.
Ainsi, St Ambroise dans son livre des Offices, chapitre 23 et son commentaire du psaume 118 condamne toutes les sortes de jeux, sans nuance. Chrysostome fait de mรชme dans son homรฉlie 6 sur Saint Matthieu.
Risque de blasphรจme et d’idolรขtrie
Ensuite, dans la pratique du jeu, l’homme est naturellement enclin ร invoquer la chance, la fortune ou le destin, espรฉrant d’une puissance aveugle la concession de la victoire (ยซย la chance va tournerย ยป etc). Cette attitude relรจve de l’idolรขtrie condamnรฉe par le Seigneur en รsaรฏe 65.11, oรน il frappe d’opprobre ceux qui ยซ dressent une table pour la Chance ยป. Cโest pour cette raison que Saint Augustin combat le culte de la dรฉesse Fortuna dans la Citรฉ de Dieu. ร leur suite, Lambert Daneau expose comment les instruments du jeu (cartes et dรฉs) rรฉactivent des superstitions et des structures mondaines incompatibles avec la piรฉtรฉ.
C’est pour cela qu’Augustin condamne les invocations ร la Fortune dans la Citรฉ de Dieu. Lambert Daneau expose le lien entre les figures sur les cartes et l’รฉsotรฉrisme mรฉdiรฉval, des liens occultes que l’on pourrait mettre ร jour dans notre contexte.
Profanation du sort
Dans la Bible, le sort est un outil de gouvernement par lequel Dieu fait manifester sa volontรฉ (Proverbes 16,33) Utilisez le hasard pour un simple usage ludique ou vรฉnal, et par consรฉquent une profanation et un mรฉsusage grave d’un outil pur, bon et convenable. Ainsi que le dรฉfendent certains auteurs anciens, il s’agit d’une infraction du troisiรจme commandement qui prend le nom de Dieu en vain, c’est-ร -dire qui sollicite la providence de Dieu pour une fin vile.
Ainsi que le dit James Balsford, prรฉdicateur puritain :
We are not to tempt the Almighty by a vaine desire of manifesting his power, and speciall Providence: But by using Lotts in sport we tempt the Almighty, vainely desiring the manifestation of his speciall Providence in his immediate disposing; Therefore we may not use Lotts in sport. – A Short and Plaine Dialogue Concerning the Unlawfulnes of Playing at Cards or Tables. p.102
Occasion d’avarice
Le pari, qui s’ajoute nรฉcessairement au jeu de hasard, excite l’avarice en faisant miroiter un enrichissement rapide fondรฉ sur l’illusion d’une รฉgalitรฉ des chances devant l’alรฉa. Cet espoir de gain sans effort enflamme l’amour de l’argent pour lui-mรชme et engendre des dรฉsordres moraux et psychologiques aujourd’hui documentรฉs par les sciences sรฉculiรจres, et condamnรฉs par l’Apรดtre (1 Timothรฉe 6.9-10 ; Proverbes 28.20).
Echange illรฉgitime
L’argent qui est gagnรฉ par le biais des paris et des jeux de hasard ne suit pas l’intention de Dieu pour les transferts รฉconomiques. Nous voyons en effet dans la Bible qu’il n’y a que trois faรงons de gagner honnรชtement de l’argent, soit par le travail (Ephรฉsiens 4.28), soit par le commerce รฉquitable, soit par la charitรฉ. Or, le pari est un transfert d’argent sans mรฉrite, ni contrepartie, ni charitรฉ. Par consรฉquent, il est apparentรฉ ร un vol consensuel, tout comme les duels sont des meurtres consensuels.
Ainsi que le dit Lambert Daneau
Le gain emboursรฉ et acquis fait en jeu est un pur larcin, et gagner par ce moyen, c’est vraiment dรฉrober et possรฉder le bien d’autrui, sans juste cause et en mauvaise conscience, ร quelque jeu que nous ayons gagnรฉ, soit honnรชte, soit mauvais et prohibรฉ
Mauvaise gestion des biens
Nous ne sommes pas les propriรฉtaires ultimes de nos biens, mais ils nous sont confiรฉs pour en faire une gestion responsable et conforme au mandat crรฉationnel. Confier ainsi les dons matรฉriels que Dieu nous fait ร un รฉvรฉnement alรฉatoire n’est pas un usage responsable de nos ressources, puisque Dieu nous les donne pour en faire un usage rationnel, utile et profitable comme l’enseigne l’apรดtre Pierre en 1 Pierre 4.10.
Scandale envers les plus petits.
Enfin, quand bien mรชme l’on imaginerait un usage sage et lรฉgitime des jeux de hasard, nous risquerons par notre exemple d’encourager les plus faibles ร pratiquer une activitรฉ dans laquelle ils ne mettront pas les prรฉcautions qu’il faut. Si notre frรจre plus faible pรชche ร cause de nous, nous sommes nous aussi coupables de ce pรฉchรฉ. (Rom 14.21 ; 1 Co 8.12)
Thรจse
Je rรฉponds qu’il faut distinguer entre le jeu du hasard en soi, et ses consรฉquences.
Pour ce qui concerne l’essence de ce jeu, tout รฉvรจnement alรฉatoire n’est pas destinรฉ ร รชtre une invocation de la volontรฉ divine, mais il peut รชtre aussi un รฉvรฉnement ordinaire descriptible par les lois physiques. Jeter un dรฉ ou provoquer un รฉvรฉnement alรฉatoire n’est donc en soi pas plus illicite que d’utiliser la vapeur pour produire de l’รฉlectricitรฉ. C’est une chose indiffรฉrente.
En revanche, dans son application, l’adjonction du pari excite le risque rรฉel d’รฉveiller la convoitise condamnรฉe par Dieu, particuliรจrement lorsque les sommes deviennent signifiantes. On peut admettre une zone grise pour ce qui concerne les petites sommes. Cependant, c’est en s’accoutumant ร des petites sommes que l’on est prรชt ร faire des paris avec des plus grosses sommes. Aussi est-il recommandรฉ de ne jamais parier d’argent sous aucune sorte.
Il ne s’agit pas non plus d’รชtre aveugles face ร ceux qui font un art de scandaliser les รขmes plus faibles pour qu’elles dรฉpensent le maximum d’argent. Ainsi, les casinos, les sites de paris en ligne et tous ceux qui font leur mรฉtier du jeu de hasard doivent รชtre condamnรฉs. Les chrรฉtiens travaillant pour des entreprises de loteries, des casinos etc doivent mis sous discipline d’รฉglise s’il y a lieu.
Quant aux chrรฉtiens qui pratiqueraient les paris, il faut dรฉployer un accompagnement progressif et adaptรฉ ร leur situation , et venir en aide ร ceux qui seraient dรฉpendants malgrรฉ eux aux paris de la faรงon la plus sage et prudente qui convienne.
Rรฉponse aux objections
Sur la futilitรฉ du temps consacrรฉ au jeu.
Lambert Daneau a trรจs bien dit :
Nous croyons avec Saint Augustin au deuxiรจme livre de la musique que c’est le devoir d’un homme sage quelquefois de recrรฉer et rรฉjouir son esprit pour pouvoir durer, prendre ร l’aine et revenir plus aprรจs, plus allรจgrement ร son travail ordinaire. Et pour rรฉpondre aux raisons prรฉcรฉdentes, nous disons qu’il faut faire distinction entre les choses dont l’homme chrรฉtien doit faire รฉtat et ordinaire, et celles qui lui sont permises et octroyรฉes de Dieu pour le soulagement de son infirmitรฉ. Comme est de se reposer et en รฉtant las, dormir aprรจs le travail et jouer aprรจs une longue peine. Pourtant, l’รcriture Sainte, laquelle est la rรจgle du bien et du mal, fait mention de jouer, et le permet aux chrรฉtiens, en Zacharie 8,5, aussi qu’en Saint Paul en 1 Corinthiens 10, 31, dit ยซย Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, faites tous ร la gloire de Dieuย ยป. Nous pouvons, sous ce mot, faire autre chose, comprendre une honnรชte rรฉcrรฉation qui nous a certes autant licite et permise ร cause de notre infirmitรฉ, qui est le boire, le manger et le dormir quand nous avons besoin. – Brรจve remonstrance sur les jeux de sorts, ou de hazard, et principalement de dez ou de cartes.
Sur le risque de blasphรจme et d’idolรขtrie
Il convient en effet de rester vigilant sur les risques de contamination culturelle et spirituelle qui peuvent รชtre amenรฉes par les rรฉfรฉrences culturelles ajoutรฉes au jeu. Cependant, sur le principe, un jeu de hasard n’implique pas par essence un culte quelconque. C’est lร plutรดt une corruption de son usage sur laquelle il faut รชtre vigilant.
Quant aux invocations, un simple avertissement peut suffire, il n’est pas essentiel non plus au jeu.
Profanation du sort
L’argument de Barmsford s’entend dans un contexte oรน le sort est considรฉrรฉ comme une rรฉponse extraordinaire et divine ร une sollicitation humaine. C’est la comprรฉhension antique et mรฉdiรฉvale des locations des sorts. Cependant, ร partir des travaux de Blaise Pascal et la comprรฉhension de la nature mathรฉmatique des probabilitรฉs, nous devons aujourd’hui tenir compte du fait que les รฉvรฉnements alรฉatoires sont eux aussi descriptibles par des lois physiques, qu’ils ont une sorte de rรฉgularitรฉ ordinaire, et que tous les lancers de dรฉ ne sont pas des invocations au divin pour qu’il rรฉponde.
C’est toute l’essence du dรฉbat entre Gattacker et Balmsford qui est racontรฉ dans l’article Probability in the Sixteenth and Seventeenth Century and An Analysis of Puritan Casuistry par D. R. Bellhouse. Nous nous rangeons ici dans le camp de Gattacker.
Il est donc possible de concevoir un usage ludique, ordinaire et sain, du hasard, tel qu’on le retrouve dans les jeux de sociรฉtรฉ. Que le hasard soit dรฉterminant ou circonstanciel, son intรฉgration dans les jeux de sociรฉtรฉ ne pose donc aucun problรจme.
Pour ce qui concerne les autres arguments, nous les acceptons en entier et prescrivons qu’aucun รฉchange, particuliรจrement monรฉtaire, ne soit fait sous forme de paris.
Cet article a รฉtรฉ pour moi l’occasion de m’entraรฎner ร un usage responsable de l’IA. Par souci de transparence, j’ai passรฉ environ 1 heures ร lire le livre de Lambert Daneau. 45 minutes pour des lectures complรฉmentaires, et deux heures pour la rรฉdaction de ce prรฉsent article d’environ 2000 mots. Ces mots sont les miens. Je n’ai utilisรฉ l’IA que pour vรฉrifier la soliditรฉ des arguments et les fautes d’orthographe. On peut dire en effet que l’intelligence artificielle est un levier de productivitรฉ, sans nรฉcessairement cannibaliser l’intellect humain, pour peu qu’elle soit droitement utilisรฉe.





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