Il est tristement cรฉlรจbre que sainte Marie-Marguerite Alacoque, ร qui l’on doit en grande partie la diffusion du culte au Sacrรฉ-Cลur, s’adonna ร divers exercices d’ascรจse extrรชme, dont le fait de s’entailler la peau d’un canif ou encore le fait d’avoir trempรฉ sa langue dans les souillures d’un malade atteint de dysenterie. Rรฉagissant ร ce fait mentionnรฉ dans une vidรฉo ร son propos son notre chaรฎne, un catholique m’a accusรฉ de malhonnรชtetรฉ, dรฉclarant que je m’รฉtais bien gardรฉ de prรฉciser que Jรฉsus lui avait rรฉpondu : ยซ Tu es bien folle d’avoir agi ainsi ! ยป. รtonnรฉ, je lui demande sa source et il me produit effectivement une รฉdition de 1993 de l’autobiographie de Marie-Marguerite Alacoque. Le mรชme รฉditeur avait publiรฉ le mรชme texte en 1989. Je m’apprรชte alors ร conclure que j’ai commis une erreur significative mais, avant cela, jette un oeil ร l’รฉdition que j’avais consultรฉ, pour essayer de comprendre d’oรน venait mon erreur.
Mais voilร , dans cette รฉdition de 1920, je trouve, ร l’inverse, Jรฉsus qui lui rรฉpond : ยซ Tu est bien bonne d’avoir agi1 ! ยป. Avouez que cela change tout ; dans un cas une dรฉsapprobation outrรฉe, dans l’autre une louange. Il se trouve que l’รฉdition de 1920 est celle qui a obtenu l’Imprimatur et le Nihil obstat. L’รฉdition de 1918 porte le mรชme texte. Elle a รฉgalement obtenue l’Imprimatur et le Nihil obstat. Par ailleurs, d’autres textes antรฉrieurs confirment cette lecture. La premiรจre รฉdition de sa biographie, publiรฉe par son monastรจre en 1867 ainsi que la seconde รฉdition de 1876 relatent le mรชme รฉpisode et dรฉclarent que Dieu a approuvรฉ cet acte, ne ยซ manquant pas de lui tรฉmoigner le plaisir qu’il y avait pris. ยป :
Elle รฉtait naturellement dรฉlicate, et la moindre malpropretรฉ lui faisait bondir le cลur. Malgrรฉ cela, une fois qu’elle nettoyait les vomissements d’une malade, pour se surmonter elle voulut y mettre la langue et en avaler, disant en elle-mรชme : ยซ รด mon Dieu, si j’avais mille corps, mille amours, mille vies, je les immolerais pour vous รชtre asservie. ยป Elle y trouva tant de dรฉlices, qu’elle aurait voulu rencontrer tous les jours de semblables occasions pour apprendre ร se vaincre et n’avoir que Dieu pour tรฉmoin, lequel ne manqua pas de lui tรฉmoigner le plaisir qu’il y avait pris.
Par ailleurs, sa propre autobiographie, celle รฉcrite de sa main, porte รฉgalement les lignes qui suivent juste aprรจs le rรฉcit de cet รฉpisode :
Et lors, je trouvai tant de dรฉlices dans cette action, que j’aurais voulu en rencontrer tous les jours de pareilles, pour apprendre ร me vaincre et n’avoir que Dieu pour tรฉmoin. Mais sa bontรฉ, ร qui seule j’รฉtais redevable de m’avoir donnรฉ la force de me surmonter, ne laissa pas de me tรฉmoigner le plaisir qu’i[l] y avait pris. Car la nuit ensuite, si je ne me trompe, il me tint bien environ deux ou trois heures la bouche collรฉe sur la plaie de son sacrรฉ Coeur.
Ainsi, vraisemblablement, les รฉditeurs modernes ont radicalement altรฉrรฉ le sens de l’intervention du pseudo-Jรฉsus des visions de cette dame, la version originale รฉtant trop outranciรจre. En rรฉalitรฉ, dรจs 1729, le premier biographe de Marie-Marguerite Alacoque, aprรจs avoir rapportรฉ en partie cet รฉpisode, dรฉclarait :
Je frรฉmis en rapportant ces pieux excรจs ; jโen supprime mรชme quelques circonstances, par รฉgard pour la dรฉlicatesse des lecteurs.
Cette trouvaille vient en rรฉalitรฉ conforter le propos de ma vidรฉo : les รฉditeurs le sentent bien, le vรฉritable Jรฉsus aurait dรป lui dire ยซ Tu es bien folle d’avoir agi ainsi ! ยป ; mais voilร que le Jรฉsus qui lui est apparue lui a dit ยซ Tu es bien bonneย ยป, la gratifiant d’une vision la nuit suivante, ne manquant pas ยซ de lui tรฉmoigner le plaisir qu’il y avait prisย ยป. Cette lecture n’est en fait pas si รฉtonnante. Comme le relate Jean-Pierre Albert dans un chapitre dรฉdiรฉ ร la coprophagie mystique :
Visitant un hรดpital, saint Franรงois Xavier (1506-1552) sโapprocha dโun malade et avala le pus dโun de ses abcรจs. Rose de Lima (1586-1617) but un jour le sang, dรฉjร moisi et mรชlรฉ de pus, retirรฉ ร un malade. Marguerite du Saint-Sacrement (1619-1648), encore enfant, nettoyait volontiers avec sa langue, ou baisait, les plaies des pestifรฉrรฉs ยซย comme elle eรปt baisรฉ celles de notre divin Sauveurย ยป. Vรฉronique Giuliani (1660-1727) se forรงa ร humer et ร goรปter un poisson pourri… Sans รชtre trรจs frรฉquentes, de telles notations reviennent avec insistance dans les vies de saints, et elles sont assez bizarres pour que les hagiographes รฉprouvent le besoin de justifier ces actes pour le moins surprenants2.
- Page 114.[↩]
- ALBERT, Jean-Pierre, ยซ Coprophagie mystique ยป, in BOHLER, Danielle (รฉd.), La Souillure, Pessac, Presses universitaires de Bordeaux, 2011, https://doi.org/10.4000/books.pub.24161, pages 77-86.[↩]





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