Cet article est le troisième d’une série consacrée à la datation des évangiles, traduite des travaux de David Pallman. Voici les articles déjà publiés à cette date :
- Dater les évangiles : la place des données patristiques ;
- Dater les évangiles : le problème synoptique ;
- Dater les évangiles : contre la priorité marcienne.
Je dois proposer une discussion préliminaire de la chronologie des Ier et IIe siècles, en soulignant les événements majeurs afin que nous puissions voir plus clairement à quel moment les Évangiles ont pu être composés par rapport à ces autres événements. Ces événements peuvent servir de repères temporels lorsque les Évangiles semblent les traiter comme passés ou présents, ce qui peut nous donner une idée de la date de leur rédaction. Bien sûr, l’événement qui ouvre le Ier siècle est censé être la naissance de Jésus de Nazareth. On pense, comme on le sait, que le calcul original de Denys le Petit comporte une erreur de quelques années, ce qui signifie que Jésus est probablement né un peu avant le début du Ier siècle, entre 6 et 4 av. J.-C. En effet, il est dit être né durant le règne du roi Hérode, mort en 4 av. J.-C. Jésus commence son ministère vers 30 apr. J.-C., ou peut-être quelques années plus tôt. On croit généralement qu’il a duré environ trois ans. La crucifixion de Jésus est donc généralement située entre 30 et 33 apr. J.-C.
Peu après sa crucifixion, les disciples de Jésus commencèrent à proclamer sa résurrection et fondèrent l’Église de Jérusalem. Nous disposons de preuves assez bonnes, que nous explorerons plus loin, suggérant que les disciples sont restés à Jérusalem pendant 12 ans, ce qui signifie qu’ils se sont dispersés hors de Jérusalem vers 42 apr. J.-C. Durant cette période, l’apôtre Paul se convertit au christianisme – probablement vers 36 apr. J.-C. Il commence à écrire ses lettres au début des années 50 apr. J.-C., sa plus ancienne lettre conservée, généralement considérée comme étant 1 Thessaloniciens, ayant probablement été écrite entre 50 et 51 apr. J.-C. Paul a probablement écrit l’épître aux Romains quelques années plus tard, entre 56 et 58 apr. J.-C. L’existence de l’épître aux Romains, ainsi que certaines des déclarations de Paul qui s’y trouvent, indiquent qu’une Église chrétienne avait été fondée à Rome une dizaine d’années auparavant environ.
Le tournant de la décennie apporta de nouveaux dangers à la jeune religion chrétienne, lorsque l’empereur romain Néron commença à persécuter les chrétiens en 64 apr. J.-C. après le grand incendie de Rome. On croit largement que cette persécution a coûté la vie à Pierre comme à Paul, au plus tard en 67 apr. J.-C. En 66 apr. J.-C., la guerre judéo-romaine éclate et atteint son paroxysme avec la chute brutale de Jérusalem en 70 apr. J.-C. À un moment donné, Clément de Rome écrit sa lettre aux Corinthiens, devenue connue sous le nom de 1 Clément. Alors que la datation dominante place 1 Clément un peu plus tard dans la chronologie, pour des raisons qui deviendront claires plus loin, je pense qu’elle doit être datée entre 64 et 70 apr. J.-C.
Pierre et Paul étant morts, Jean devint le principal dirigeant des premiers chrétiens dans la dernière partie du Ier siècle. Jean fit plusieurs disciples, qui allaient diriger l’Église dans les dernières années du Ier siècle et les premières années du IIe. Les plus importants des élèves de Jean furent Papias de Hiérapolis, Ignace d’Antioche et Polycarpe de Smyrne. Jean lui-même mourut probablement dans les années 90 apr. J.-C., laissant à ses élèves le soin de poursuivre son œuvre.
Peu de leurs écrits nous sont parvenus. Nous savons que Papias a écrit un commentaire en cinq volumes sur les paroles de Jésus, dont seuls des fragments ont survécu jusqu’à nos jours. Les chercheurs débattent de la date exacte de rédaction de cet ouvrage, les estimations médianes la situant vers 120 apr. J.-C. Cependant, pour des raisons que nous considérerons plus loin, cet ouvrage a probablement été écrit bien plus tôt — peut-être entre 95 et 100 apr. J.-C. Ignace nous a laissé quelques-unes de ses lettres, datant de 100 à 107 apr. J.-C., bien que déterminer lesquelles des lettres qui lui sont attribuées sont authentiques se soit révélé difficile. Ignace lui-même fut martyrisé en 107 apr. J.-C.
Polycarpe survécut à Papias comme à Ignace, bien qu’il n’ait qu’un seul écrit conservé, à savoir son Épître aux Philippiens, rédigée peu après la mort d’Ignace, peut-être en 108 ou 109 apr. J.-C. C. E. Hill a soutenu de façon convaincante que l’Épître à Diognète, d’environ 130 apr. J.-C., fut elle aussi composée par Polycarpe. Polycarpe mourut lui-même en martyr vers 155 apr. J.-C. Bien qu’il ne nous ait laissé que très peu d’écrits, Polycarpe forma un élève qui allait devenir un auteur prolifique et le plus grand théologien chrétien que l’Église chrétienne ait connu depuis saint Paul. Il s’appelait Irénée de Lyon et il rédigea son chef-d’œuvre, Contre les hérésies, entre 170 et 180 apr. J.-C. À peu près à la même époque, ou peut-être un peu plus tard, un personnage du nom de Clément d’Alexandrie, converti au christianisme, écrivit lui aussi de nombreux livres défendant la foi chrétienne. Seuls trois de ses livres ont survécu en entier jusqu’à nos jours, mais des fragments d’autres ont été conservés. Nous daterons ces ouvrages d’environ 190 apr. J.-C., concluant ainsi joliment notre chronologie du IIe siècle.
Je m’excuse si ce bref aperçu des deux premiers siècles du christianisme a paru plutôt fastidieux, mais son importance deviendra claire sous peu. Car, lorsque nous nous tournerons vers la question de savoir quand les Évangiles ont été écrits, il sera utile de disposer de ces repères, puisqu’ils nous aideront souvent à déterminer si un Évangile doit être antérieur ou postérieur à tel ou tel événement de la chronologie. Comme le remarque Paul Barnett : « Nous sommes en mesure de fixer des limites à la période durant laquelle [les Évangiles] ont été écrits, c’est-à-dire entre 33 et 100. Il est clair qu’ils sont postérieurs à la crucifixion de Jésus, et ils semblent antérieurs à la fin du Ier siècle, lorsqu’ils commencent à être cités ou évoqués dans ce qu’on appelle les Pères apostoliques, Clément, Ignace, la Didachè et Polycarpe1. » Phil Fernandes ajoute : « Les apôtres ont passé le témoin du leadership aux Pères apostoliques. Puisque les Pères apostoliques ont cité ou évoqué de nombreux livres du Nouveau Testament, les livres du Nouveau Testament qu’ils citent doivent être datés d’avant les écrits des Pères apostoliques2. »
Illustration en couverture : Les quatre évangélistes, Jordaens, Louvre.




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