Cet article est le troisième d’une série consacrée à la datation des évangiles, traduite des travaux de David Pallman. Voici les articles déjà publiés à cette date :
- Dater les évangiles : la place des données patristiques ;
- Dater les évangiles : le problème synoptique.
Dans l’article précédent, nous avons constaté que suivre le témoignage patristique conduirait à conclure que Matthieu fut le premier évangile écrit. Ce résultat renverse en substance la position consensuelle de la priorité marcienne, ce qui permet de comprendre aisément pourquoi la position dominante dans la recherche voit peu de valeur dans le témoignage patristique. Cependant, il vaut la peine de se demander si l’argumentaire en faveur de la priorité marcienne est de près ou de loin assez solide pour justifier qu’on écarte aussi légèrement le témoignage constant de nos plus anciennes sources. Rendre justice à cette question nous mènerait bien au-delà de ce que je peux raisonnablement accomplir dans cette étude. Dans une vidéo précédente, j’ai critiqué en détail considérable les arguments en faveur de la priorité marcienne. Néanmoins, parce que la priorité marcienne est si profondément enracinée dans la recherche contemporaine, je manquerais à mon devoir si je n’en disais rien. Examinons donc brièvement quelques-uns des arguments les plus courants avancés pour soutenir la priorité marcienne.
A. Évaluer l’argumentaire en faveur de la priorité marcienne
L’argument de l’ordre
Selon l’argument de l’ordre, Matthieu et Luc s’accordent très rarement ensemble contre Marc dans l’ordre de leurs péricopes, et certains ont pensé que cela indique la priorité marcienne parce que cela suggère supposément que Matthieu et Luc suivent plus ou moins l’ordre de Marc. Bien sûr, cet argument est entièrement réversible. On peut tout aussi bien soutenir que Marc suit l’ordre de Matthieu ou de Luc, sauf lorsqu’il suit l’autre synoptique. Comme l’explique R. T. France :
Ici, comme dans une grande part de l’argumentation synoptique, ce qui est évident d’un point de vue est manifestement faux d’un autre. Montrer que les données peuvent « s’accorder » avec une hypothèse n’est pas prouver qu’elles ne peuvent pas aussi s’accorder avec une autre1.
L’argument des sémitismes
Selon l’argument des sémitismes, Marc contiendrait supposément plus de sémitismes que Matthieu ou Luc, ce qui indiquerait supposément que Marc est plus proche des événements réels et donc plus ancien. Cependant, non seulement cette statistique est probablement fausse, Matthieu contenant un nombre bien plus élevé de sémitismes que Marc, mais même si elle était vraie, un nombre élevé de sémitismes nous renseigne probablement davantage sur l’origine ethnique du public visé par un Évangile que sur sa priorité. Ward Powers résume bien les choses :
Il est tout aussi valide de soutenir que Marc a modifié le grec de Matthieu selon son style préféré, ou pour refléter l’usage de tels sémitismes par Pierre dans sa prédication, que de soutenir que Matthieu l’a modifié dans l’autre sens. Nous semblons avoir affaire ici aux préférences personnelles d’un auteur plutôt qu’à une preuve décisive d’ancienneté relative. … De plus, les données concernant les sémitismes en général indiquent que Matthieu présente le plus haut taux de sémitismes du Nouveau Testament (suivi de Luc), tandis que Marc n’en a qu’environ 55 % par rapport à Matthieu. Il est donc très difficile de soutenir que Matthieu et Luc avaient une tendance rédactionnelle à éviter les sémitismes2.
L’argument de la christologie
Selon l’argument de la christologie, Marc aurait supposément une christologie plus basse que Matthieu ou Luc, ce qui indiquerait supposément que Matthieu et Luc améliorent la christologie de Marc. En premier lieu, il est discutable que Marc ait réellement une christologie plus basse que les autres synoptiques. Mais même si c’était vrai, cet argument suppose qu’une christologie élevée a des origines plus tardives qu’une christologie basse. Or cela est manifestement faux, puisque les écrits de Paul sont presque universellement considérés comme antérieurs à Marc, et que Paul a déjà une christologie très élevée. Comme Richard Bauckham l’a dit de façon célèbre :
La plus ancienne christologie était déjà la plus haute christologie3.
L’argument pourrait d’ailleurs se retourner contre la priorité marcienne. En effet, il est avancé, par exemple, que Marc déclare qu’en raison de l’incrédulité de la foule « [Jésus] ne put faire là aucun miracle » (Marc 6,5). Tandis que Matthieu se contente de dire qu’« il ne fit là » aucun miracle, en raison de leur incrédulité (Matthieu 13,58). Dans cette théorie, Marc aurait une basse ou petite christologie, que Matthieu corrigerait par un portrait plus exalté du Christ. Mais dans l’histoire du paralytique guéri, c’est à l’inverse chez Marc que l’on trouve la version qui suggère que Jésus est Dieu, puisqu’il peut pardonner (Marc 2,5-7 ; comparer avec Matthieu 9,2-3). De même, lors de son procès, Marc rapporte que Jésus a dit « Je le suis » à la question « Es-tu le Messie ? » (Marc 14,61-62), tandis que Matthieu se contente d’un plus énigmatique « Tu l’as dit » (Matthieu 26,63-64). Cet argument repose donc sur un choix sélectif des données.
L’argument de la fatigue éditoriale
Selon l’argument de la fatigue éditoriale, Matthieu et Luc contiendraient supposément des erreurs de continuité qui peuvent s’expliquer par leur dépendance à l’égard de Marc, puisqu’ils apporteraient prétendument une modification au récit de Marc dès le début, oublieraient qu’ils ont fait cette modification, et finiraient par recopier certains des détails originaux dans leurs propres récits, trahissant ainsi leur dépendance à l’égard de Marc. Mais ces prétendus exemples d’erreurs de continuité négligent des harmonisations plausibles. Cet argument suppose aussi que les auteurs des Évangiles ont des motivations contraires à celles qu’expriment les auteurs des Évangiles eux-mêmes. Il ignore en outre le fait que beaucoup de ces prétendues incohérences peuvent s’expliquer en sens inverse, par Marc corrigeant des erreurs de continuité présentes chez Matthieu et Luc. Il exige aussi que nous croyions à la thèse invraisemblable selon laquelle Matthieu et Luc sont si obtus qu’ils oublient leurs propres modifications de Marc, généralement une phrase ou deux seulement plus loin. Enfin, l’argument de la fatigue rédactionnelle, pris conjointement avec l’idée que Matthieu et Luc corrigent supposément les erreurs de Marc, montre à quel point la priorité marcienne est tout à fait infalsifiable. Comme l’observe Powers avec un certain humour :
Goodacre compare… les « leçons plus difficiles » de Marc avec Matthieu et Luc, puisque la façon dont ceux-ci adoucissent ses aspérités et corrigent ses erreurs indiquerait qu’ils sont postérieurs à Marc. Ainsi, lorsque Matthieu et/ou Luc ont quelque chose qui a apparemment plus de sens que la version de Marc, cela plaide pour la priorité marcienne. Goodacre affirme aussi que Matthieu comme Luc souffrent pas mal de la « fatigue rédactionnelle » et oublient où ils en sont lorsqu’ils copient Marc. … Goodacre croit que ces éléments indiquent que Matthieu et Luc… « travaillaient à partir d’une source », c’est-à-dire Marc. Ainsi, lorsque le matériau de Marc a plus de sens que celui de Matthieu et/ou de Luc, cela plaide aussi pour la priorité marcienne. Donc, quelle que soit la tournure de la situation, l’explication est la priorité marcienne ! Pour ceux qui cherchent à prouver la priorité marcienne et à réfuter la postériorité marcienne, de tels éléments sont toujours de leur côté : « Pile je gagne, face tu perds. »4.
J’ai été contraint d’être bref dans mon survol et mes critiques des arguments en faveur de la priorité marcienne. Je ne m’attends pas à ce que ce que j’ai dit ici convainque ceux qui sont déjà fortement persuadés de la priorité de Marc. Mais, pour ceux qui ne sont pas fermement engagés dans un sens ou dans l’autre, j’espère avoir montré que l’argumentaire en faveur de la priorité marcienne n’est en rien concluant, et qu’il n’est certainement pas assez fort pour justifier qu’on rejette sans scrupule tous nos plus anciens témoignages sur les origines des Évangiles simplement parce qu’ils contredisent les conclusions à la mode de la recherche dominante moderne.
B. La conflation chez Marc
Le temps m’empêche de construire un argumentaire positif complet en faveur de l’hypothèse des Deux Évangiles, ou hypothèse de Griesbach, bien que j’aie plusieurs vidéos sur ma chaîne qui défendent cette thèse. Permettez-moi simplement de faire quelques observations, tirées de facteurs internes aux Évangiles synoptiques, qui rendent plausible la postériorité de Marc, puisque, si les Pères de l’Église ont raison, nous devrions nous attendre à des indices internes qui la soutiennent.
Le plus fort indicateur interne de la postériorité de Marc est, bien sûr, l’argument de Thomas Longstaff tiré de la conflation. Dans 17 cas différents, Marc semble alterner entre le récit de Matthieu et celui de Luc, contenant des passages de l’un puis de l’autre Évangile. On voit mal pourquoi Matthieu et Luc auraient choisi de conserver indépendamment précisément les portions de Marc qui n’avaient pas été conservées par l’autre rédacteur, surtout si l’on pense que Matthieu et Luc sont indépendants l’un de l’autre. Thomas Longstaff formule ainsi la difficulté fondamentale :
C’est un peu comme si [Matthieu et Luc] n’étaient libres de réécrire le récit marcien que dans les détails où l’autre avait substantiellement conservé le contenu et la langue de cette source. Une telle explication serait incompatible avec l’idée que Matthieu et Luc sont indépendants l’un de l’autre. De plus, même si l’on suppose qu’ils se connaissaient, une telle méthode rédactionnelle serait très difficile à comprendre. Et on n’en connaît aucun exemple5.
Je ne donnerai qu’un seul exemple de ce phénomène. Considérons Marc 1,29-34, le récit de la guérison de la belle-mère de Pierre par Jésus. Dans cet exemple, j’ai coloré en bleu le texte de Matthieu et en rouge le texte de Luc, tout en colorant Marc en bleu là où il s’accorde avec Matthieu et en rouge là où il s’accorde avec Luc. Cela, je l’espère, offrira aux spectateurs une illustration visuelle saisissante du phénomène auquel nous avons affaire chez Marc.

Remarquez comment, en plus de présenter un accord alterné entre Matthieu et Luc, Marc présente aussi, au verset 32, une redondance, en disant : « Le soir venu, après le coucher du soleil ». L’expression « le soir venu » suit Matthieu, et l’expression « après le coucher du soleil » suit Luc. Et ce ne sont, en substance, que deux manières de dire la même chose. La redondance est une caractéristique connue de la conflation, ce qui rend probable ici une conflation de Matthieu et de Luc. De plus, l’argument devient encore plus convaincant lorsque l’on considère que l’expression grecque traduite ici par « le soir venu » est une expression rare. Elle n’est employée que sept fois dans le Nouveau Testament, dont six dans l’Évangile de Matthieu, l’autre occurrence étant ici chez Marc. Il est clair que cette expression est caractéristique du style de Matthieu, ce qui rend plus probable que Marc emprunte l’expression à Matthieu ici plutôt que l’inverse. Comme Longstaff le conclut à juste titre :
On peut donc conclure que, bien que cette analyse ne prouve pas que la déclaration sommaire de Marc soit effectivement une conflation de celles de Matthieu et de Luc, une telle hypothèse est plausible, et semble mieux expliquer l’alternance complexe d’accord et de désaccord dans cette péricope que ne le fait l’hypothèse des deux sources généralement acceptée6.
Malheureusement, je n’ai pas le temps de parcourir ici les 17 exemples de ce phénomène, mais j’espère que les lecteurs saisissent l’idée : Marc ressemble beaucoup à quelqu’un qui mêle Matthieu et Luc en ces endroits, ce qui s’explique bien mieux dans l’hypothèse où il a écrit en dernier. L’alternative consisterait à supposer que Matthieu et Luc ont choisi indépendamment de conserver des moitiés opposées du récit de Marc pour des raisons inconnues.
C. Autres indices de la dépendance de Marc
La fin de Marc
Un autre indice de la dépendance de Marc à l’égard de Matthieu et de Luc se voit dans la fin abrupte de Marc. Il est assez étrange qu’après avoir annoncé les apparitions de Jésus ressuscité, Marc s’arrête sans les rapporter. Il est très difficile de croire que, si Marc avait été le premier à consigner la vie de Jésus, il aurait omis les apparitions de la résurrection au risque qu’elles ne soient peut-être jamais consignées. En revanche, si Marc savait déjà que ces apparitions étaient consignées chez Matthieu et chez Luc, alors, au moins, cette difficulté disparaît.
L’intérêt pour les chiffres chez Matthieu
Observons aussi que l’auteur de l’Évangile de Matthieu manifeste un intérêt plus grand pour les nombres et pour l’argent que les autres synoptiques. Le matériau propre à Matthieu tend à inclure ce genre de références avec une fréquence bien plus grande que Marc ou Luc. Et pourtant, il existe quelques endroits, comme l’histoire de la veuve qui donna deux petites pièces de cuivre en Marc 12 ou la mention d’un parfum valant 300 deniers en Marc 14, où Marc fait une référence précise à de l’argent et où Matthieu n’en fait pas. Étant donné que Matthieu est l’auteur qui a clairement une préférence pour l’inclusion de ce genre de détails, on ne voit pas pourquoi il n’aurait pas inclus cette information lorsqu’elle était présente chez Marc, à moins que Matthieu n’ait été écrit avant Marc et n’ait donc pas eu accès à ces détails.
La préférence matthéenne
Enfin, la préférence extrême manifestée par les premiers chrétiens pour l’Évangile de Matthieu s’explique au mieux par le fait qu’il a été écrit en premier. Comme le suggère R. T. France :
Dans le siècle qui suivit les écrits de nos évangiles du Nouveau Testament, c’est Matthieu qui s’imposa rapidement comme l’évangile par excellence, le lieu naturel où s’attendre à trouver le récit faisant autorité des paroles et des actes de Jésus. Vers le milieu du IIe siècle, l’évangile de Luc était davantage utilisé aux côtés de Matthieu, et dans certains cercles Jean était très apprécié. Mais ni l’un ni l’autre ne semble jamais avoir rivalisé avec Matthieu, dans aucune partie de l’Église pour laquelle nous disposons de documentation, pour la place de « premier évangile ». … Un certain nombre de facteurs se sont probablement combinés pour donner à Matthieu cette place prééminente dans le christianisme primitif. L’un était sans doute la croyance, quelle qu’en soit l’origine, que Matthieu fut le premier évangile à être écrit, et se tenait donc au plus près de la source7.
Conclusion
Là encore, je défends ces arguments de manière beaucoup plus détaillée contre leurs critiques dans diverses vidéos sur ma chaîne. Mais j’espère avoir persuadé les lecteurs que l’ordre des Évangiles indiqué par les Pères de l’Église est au moins défendable et que, par conséquent, nous devrions au moins considérer ce qu’ils ont à dire sur l’époque où les Évangiles ont été écrits. Je pense maintenant en avoir dit bien assez sur le problème synoptique pour le moment. Le reste de cette étude tiendra donc pour acquise la vérité de l’hypothèse des Deux Évangiles, ou de Griesbach. Ceux qui demeurent sceptiques sont néanmoins invités à nous accompagner dans l’aventure.
Pour conclure notre discussion du problème synoptique, nous avons vu que l’Église primitive est unanime quant à la priorité de Matthieu et que, malgré un certain désaccord apparent sur l’ordre de Marc et de Luc, ainsi que certaines objections de Stephen Carlson, le témoignage patristique s’aligne encore au mieux sur l’hypothèse des Deux Évangiles, ou de Griesbach. Nous avons passé en revue plusieurs arguments populaires en faveur de la priorité marcienne et montré qu’ils sont loin d’être décisifs. Nous avons aussi vu qu’il existe certaines caractéristiques internes à Marc, notamment le phénomène de conflation apparente, qui sont difficiles à expliquer dans la thèse de la priorité marcienne.
- R. T. FRANCE, Matthew: Evangelist & Teacher, p. 33.[↩]
- B. Ward POWERS, The Progressive Publication of Matthew, p. 170-171.[↩]
- Richard BAUCKHAM, God Crucified, p. viii.[↩]
- POWERS, The Progressive Publication of Matthew, p. 195.[↩]
- Thomas R. W. LONGSTAFF, Evidence of Conflation in Mark? A Study in the Synoptic Problem, p. 138.[↩]
- Ibid., p. 152.[↩]
- FRANCE, Matthew: Evangelist & Teacher, p. 17-18.[↩]





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