Ce qui suit est la traduction des travaux de David Pallman sur la datation des Évangiles. Ou plutôt, c’est la traduction du début de ses travaux, la suite viendra ! Vous pouvez retrouver la totalité de ses recherches sur sa chaîne YouTube.
Introduction
Plusieurs m’ont demandé de consacrer une étude à l’épineuse question de la datation des Évangiles. Ce n’est pas un sujet que j’ai jugé très important, principalement parce que je m’intéresse bien davantage à l’origine des informations contenues dans les Évangiles et à l’identité de leurs auteurs qu’à la question de savoir quand ils ont été écrits. Comme le fait observer Peter J. Williams : « Les Évangiles ne portent pas de date, mais ils portent des noms. » 1 Or, évidemment, la question de l’auteur des Évangiles n’est pas totalement indépendante de celle de leur date de rédaction. Après tout, si les Évangiles avaient été écrits trop tard pour avoir pour auteurs Matthieu, Marc, Luc et Jean, alors les attributions traditionnelles seraient manifestement fausses. Cependant, même selon la datation admise par la recherche dominante, les Évangiles ont probablement été écrits entre 70 et 90 apr. J.-C. Et cela n’est pas manifestement trop tardif pour que Matthieu, Marc, Luc et Jean en soient les auteurs. C’est pourquoi je n’ai pas beaucoup abordé la datation des Évangiles jusqu’à : il m’importe bien davantage d’établir que les Évangiles ont été écrits par leurs auteurs traditionnels.
Cela dit, je porte tout de même un intérêt passager à la datation des Évangiles. Je pense que la recherche dominante les date bien plus tard qu’ils n’ont été réellement écrits, en grande partie parce qu’elle refuse d’admettre que Jésus ait pu réellement prédire les événements qui ont touché Jérusalem en 70 apr. J.-C. Puisque les Évangiles décrivent clairement Jésus en train de prédire ces événements, on en déduit qu’ils ont dû être écrits après cette date. Comme le dit Evan Powell :
L’événement historique peut-être le plus significatif pour la datation des évangiles est le siège et la destruction de Jérusalem par les Romains en 70 de notre ère. Les chercheurs ont examiné les textes évangéliques à la recherche de passages susceptibles de révéler que leur auteur avait connaissance de la chute de Jérusalem. Si une telle connaissance peut être démontrée, on y voit habituellement l’indice que le texte a été composé après 702.
Mais si nous ne devons pas supposer d’emblée que Jésus n’était pas le Fils de Dieu et ne bénéficiait donc pas de la prescience de Dieu, alors, sous peine de raisonnement circulaire, nous ne pouvons pas supposer que les Évangiles ont été écrits après 70 apr. J.-C. du seul fait que Jésus y est décrit comme prédisant cet événement. Comme le dit Craig Blomberg :
Ces passages reflètent les prédictions de Jésus [concernant la destruction du temple]. À moins de refuser de croire à la possibilité d’une prophétie prédictive (présupposé antisurnaturaliste injustifiable), cet argument… s’effondre3.
Si nous acceptons d’être ouverts à l’idée que Jésus a réellement prédit les événements de 70 apr. J.-C., alors je pense que nous verrons qu’il existe des éléments substantiels en faveur de dates bien plus précoces pour les Évangiles que celles qu’on admet habituellement. Donald Hagner déplore la situation actuelle de la recherche biblique :
Étant donné l’inexistence virtuelle de données solides, l’assurance de nombreux chercheurs quant à la datation des Évangiles est tout simplement stupéfiante. L’essentiel de la prétendue certitude repose en définitive sur l’acceptation non critique de conclusions traditionnelles soutenues par le courant dominant de la recherche. « Tout le monde sait » que Marc a été écrit juste avant ou juste après 70, que Matthieu a été écrit dans les années 80, Luc vers 90 (ou un peu plus tard) et Jean vers la fin du siècle. C’est une affaire d’orthodoxie critique, et ceux qui s’en sont écartés ont généralement été rabroués sans ménagement4.
Je dois aussi m’excuser par avance auprès des lecteurs pour ce qui sera très probablement perçu comme une part disproportionnée consacrée à la date de l’Évangile de Matthieu par rapport aux autres. Ma seule défense pour consacrer tant de place à Matthieu est tout simplement qu’il existe beaucoup plus de difficultés et de controverses autour de l’Évangile de Matthieu qu’autour de tout autre. Rendre justice à l’ensemble des questions exige de passer plus de temps à tenter de dater cet Évangile. Comme l’observe Ned Stonehouse :
Certes, la question de savoir si le témoignage des Évangiles est essentiellement apostolique se pose aussi dans l’évaluation de Marc et de Luc, mais elle se pose avec le plus d’acuité lorsqu’on se confronte au fait que Matthieu, si l’on accepte la tradition, constitue un témoignage sur Jésus-Christ de la part de quelqu’un qui appartenait au petit cercle de ceux qui furent intimement associés à Jésus durant son ministère public sur terre. Matthieu est le seul des Évangiles synoptiques pour lequel cette prétention est avancée, et ainsi le rejet de l’origine apostolique tendrait à affecter plus ou moins radicalement le jugement que l’on porte sur la place particulière qu’il occupe dans le développement du christianisme primitif5.
Je m’excuse aussi par avance du temps qu’il me faudra pour commencer à traiter directement le sujet en question. Malheureusement, il y a tant de terrain à déblayer avant que je puisse commencer à défendre des dates de composition précises pour les Évangiles. Néanmoins, je vous invite à persévérer durant l’examen des questions préliminaires, car cela éclairera comment et pourquoi j’aboutis à bon nombre de conclusions tenues pour acquises plus loin dans cette démonstration.
Le rôle de la patristique
A. L’approche contemporaine de la patrologie
Avant de commencer l’examen des preuves, je dois faire une remarque préliminaire sur une catégorie de témoignages dont cette étude fera pleinement usage, à savoir le témoignage des Pères de l’Église. Les premiers Pères de l’Église ont beaucoup à nous dire sur la date de rédaction des Évangiles, mais leur témoignage est presque entièrement ignoré des chercheurs contemporains, qui présument pour la plupart que les Pères de l’Église ne sont pas fiables. Comme le déplore David Black :
Les preuves patristiques de l’authenticité et de l’historicité des Évangiles ne sont normalement pas discutées aujourd’hui longuement, voire pas du tout, par les partisans de la priorité marcienne. Aujourd’hui, la corporation universitaire, tant en Europe qu’en Amérique du Nord, tient pour acquis que les preuves patristiques sont fondamentalement légendaires et peu fiables6 .
Dans le même esprit, Martin Mosse écrit :
Il semble exister un consensus selon lequel, si les conclusions de la critique des sources entrent en conflit avec le témoignage de l’Église primitive, ce dernier peut être écarté avec les explications les plus boiteuses, ou parfois sans aucune explication. Papias devient ainsi le principal bouc émissaire lorsque la croyance des premiers Pères selon laquelle Matthieu a écrit en premier est jugée contraire à la priorité de Marc généralement admise. Goodacre (2001, 81), manifestement gêné par ce conflit, est plus franc que la plupart, et dit d’une façon qui fait frémir : « [I]l sera plus prudent de continuer à traiter le témoignage patristique avec une pincée de sel » … Je doute cependant que la meilleure approche d’un problème historique consiste à jeter dès le départ toutes les preuves anciennes disponibles. Discréditer les premiers Pères ne fait que soulever la question sans réponse, et d’ailleurs le plus souvent non posée : comment ont-ils tous pu se tromper à ce point 7?
Cette vidéo adoptera une posture différente. Plutôt que de supposer d’emblée que les Pères de l’Église ne sont pas fiables, je les traiterai comme n’importe quelle autre source historique : sans présumer de la vérité de ce qu’ils disent, mais en le prenant en considération. Un poids plus grand sera accordé aux Pères les plus anciens, car ils étaient plus proches de la rédaction des Évangiles, et tout particulièrement lorsque des détails de leurs récits sont corroborés de manière indépendante par d’autres. Selon les mots de Bryan Litfin :
Bien que [les Pères de l’Église] n’aient pas toujours fait preuve d’un regard critique et avisé, et aient parfois répété des histoires invraisemblables qu’ils avaient entendues, ils peuvent néanmoins constituer de précieux témoins historiques au sujet des apôtres, surtout lorsqu’une affirmation est attestée par plus d’un Père de l’Église8.
De même, je partage le sentiment de James Edwards lorsqu’il dit :
Il est certes vrai que les Pères étaient précritiques au sens moderne du terme, mais étaient-ils pour autant acritiques ? La formation de la tradition évangélique constitue un thème majeur chez les Pères de l’Église. Il serait en fait difficile d’exagérer son importance dans la littérature patristique. Il est fort douteux qu’une juste compréhension de la tradition synoptique, et peut-être même une solution à sa formation, puisse être atteinte en dénigrant ou en ignorant le témoignage patristique, car les Pères ont consacré leur réflexion au problème depuis une proximité historique et culturelle bien plus grande que la nôtre9.
B. Papias, Irénée et Clément d’Alexandrie
Pour la datation des Évangiles, les trois Pères de l’Église les plus importants sont Papias, Irénée et Clément d’Alexandrie, car ce sont nos trois plus anciennes sources, et je suggérerai qu’ils sont tous probablement indépendants les uns des autres. Le témoignage des Pères plus tardifs sera également considéré ; toutefois, parce qu’ils sont plus éloignés de la rédaction des Évangiles et que, dans certains cas, ils dépendent probablement de Papias, d’Irénée et de Clément, leur témoignage aura moins de poids.
Permettez-moi d’exposer aussi succinctement que possible les raisons de penser que nos trois plus anciens témoins sont indépendants, car cela n’est en rien incontesté. Papias est incontestablement notre plus ancienne source sur la composition de Matthieu et de Marc, et il nous dit qu’il tient ces informations de Jean l’ancien (qui est vraisemblablement Jean l’apôtre). Par conséquent, il ne peut dépendre ni d’Irénée ni de Clément. On croit largement qu’Irénée dépend de Papias pour ses informations sur les Évangiles, en raison de la similitude entre ce qu’ils disent tous deux de l’origine de Matthieu et de Marc. Comme le dit David Sim :
Il est généralement admis que la source d’Irénée pour cette information était Papias, évêque de Hiérapolis, qui a écrit sur les origines des Évangiles de Marc et de Matthieu au début du IIe siècle10.
De même, Larry Chouinard affirme :
Il semble que le témoignage patristique postérieur à Papias dépendait de son témoignage… Puisque la tradition semble reposer en dernière analyse sur l’opinion de Papias, telle que citée par Eusèbe, l’ensemble des témoignages patristiques accumulés n’a, selon certains, que très peu de valeur indépendante11.
Francis Watson affirme lui aussi qu’« Irénée dépend ici de Papias12 . » Cela peut sembler raisonnable à première vue, puisque nous savons qu’Irénée avait lu les œuvres de Papias et qu’il les cite à l’occasion.
Toutefois, il ne cite pas Papias lorsqu’il rapporte sa tradition évangélique. Une première difficulté pour la thèse de la dépendance tient au fait qu’Irénée inclut aussi des informations sur les origines de Luc et de Jean. Si, comme on le croit largement, Papias n’a nommé que Matthieu et Marc, alors Irénée ne peut tout simplement pas dépendre de lui pour ces informations sur Luc et Jean. Pour soutenir que toutes ces informations proviennent de Papias, il faudrait en substance admettre que Papias a écrit sur les quatre Évangiles 50 à 75 ans avant Irénée, ce qui engendrerait un beau souci pour l’opinion répandue dans le monde académique selon laquelle les Évangiles étaient anonymes avant l’époque d’Irénée !
Watson, pour sa part, est pleinement conscient des difficultés qu’il y a à supposer qu’Irénée dépend de Papias, puisqu’il dit : « Vu la dépendance d’Irénée à l’égard de Papias, les différences entre eux sont frappantes. Selon Papias, Marc a écrit en premier et Matthieu a écrit pour remédier à ses défauts. Selon Irénée, Matthieu a écrit en premier. Son évangile peut être daté du temps du ministère de Pierre et de Paul à Rome, dont Papias n’a rien à dire, et ce n’est que « après leur départ » que des évangiles furent écrits par des disciples de Pierre et de Paul qui se remémoraient leur prédication. La défense de Marc par Papias contre ses détracteurs a disparu. [Et] Luc et Jean ont été ajoutés à Matthieu et Marc13. » Malgré cet aveu candide, il n’est apparemment jamais venu à l’esprit de Watson que tout ce matériau présent chez Irénée et absent chez Papias, joint aux divergences apparentes d’Irénée par rapport à Papias, lui fournit de bonnes raisons de repenser son hypothèse selon laquelle Irénée dépend de Papias pour ces informations. Comme l’observent Timothy et Lydia McGrew :
L’accord généralisé des sources anciennes sur un certain nombre de points est remarquable et ne peut être balayé, d’autant que les divergences entre ces sources sur d’autres points suggèrent fortement qu’elles ne se copient pas, pour la plupart, les unes les autres14.
C. La dépendance d’Irénée à l’égard de Polycarpe
Mais outre cette préoccupation, il existe une autre raison de croire que Papias n’est pas la source des informations d’Irénée sur les Évangiles. Il y a de bonnes raisons de penser que sa source est plutôt Polycarpe. J’ai développé un argumentaire préliminaire en faveur de cette thèse dans ma vidéo sur la paternité des Évangiles. Ici, je vais brièvement résumer l’argumentaire développé dans cette vidéo et le compléter par des éléments supplémentaires que j’ai découverts depuis sa publication il y a près de trois ans.
Premier pilier de l’argumentaire : nous savons qu’Irénée fut un élève de Polycarpe, à la fois par lui-même et par d’autres Pères de l’Église. Nous savons aussi qu’il cite Polycarpe et un mystérieux ancien pour une grande part des informations de son ouvrage Contre les hérésies, dans lequel il rapporte sa tradition sur les origines des Évangiles. Grâce aux travaux récents de C. E. Hill, nous pouvons être raisonnablement confiants que ce mystérieux ancien est précisément Polycarpe, ce qui fait de Polycarpe la source principale des informations contenues dans Contre les hérésies. Comme le soutient Hill :
Irénée prétend non seulement transmettre quelque chose que le presbytre a enseigné, mais aussi que le presbytre lui-même avait attribué cette information à une source encore plus ancienne, certains « apôtres et leurs disciples » non nommés. … Quel que soit le jugement porté sur le bien-fondé de cette affirmation, l’enchaînement d’événements rapporté dans [Contre les hérésies] correspond assurément au témoignage d’Irénée dans la Lettre à Florinus au sujet de Polycarpe15.
Et il ajoute :
Pour le dire simplement, dans [Contre les hérésies], Irénée rapporte de mémoire l’enseignement oral, anti-marcionite, d’un « presbytre, disciple des apôtres » respecté … et dans la Lettre à Florinus, lettre consacrée aux mêmes aspects de l’enseignement de Marcion, Irénée affirme pouvoir se souvenir d’une grande partie de l’enseignement oral de Polycarpe de Smyrne, qu’il appelle « ce bienheureux presbytre apostolique » … Je soutiens que ce serait une trop grande coïncidence que ces deux presbytres apostoliques ne soient pas le même individu, à savoir Polycarpe de Smyrne16.
Il conclut ainsi :
Il ne s’agit pas seulement de dire que Polycarpe est le meilleur candidat à identifier avec le presbytre, parmi ceux dont nous connaissons les noms. C’est que, si le presbytre n’est pas Polycarpe, nous aurons trouvé son jumeau17.
Tout cela devrait commencer à rendre hautement plausible l’idée que Polycarpe est aussi la source des informations d’Irénée sur les origines des Évangiles. Or, avec cet arrière-plan à l’esprit, lorsque nous comparons le langage qu’Irénée emploie pour décrire sa propre réception de ses traditions évangéliques avec celui qu’il emploie pour décrire ce qu’il a reçu de son ancien maître Polycarpe dans sa Lettre à Florinus, nous sommes frappés par plusieurs parallèles et ressemblances verbales. Sans être concluant, c’est un bon indice que les informations d’Irénée relatives aux origines des Évangiles proviennent, non de Papias comme on l’a communément supposé, mais de son ancien maître Polycarpe. Si cette analyse est correcte, Irénée peut alors effectivement être considéré comme indépendant de Papias. Comme le remarque Stephen Smalley :
Dans sa Lettre à Florinus… Irénée revendique un contact direct avec l’apôtre Jean par l’intermédiaire du vieux Polycarpe, évêque de Smyrne. En des termes très révélateurs comme description de la transmission de la tradition sur Jésus, Irénée rappelle à Florinus leurs premiers jours ensemble et la manière dont Polycarpe les instruisait. Apparemment, Polycarpe avait l’habitude de leur parler à tous deux de l’enseignement et des miracles de Jésus, tels que Jean et « les autres qui avaient vu le Seigneur », auxquels Polycarpe avait été associé, les avaient transmis18.
Lydia McGrew, commentant elle aussi la Lettre à Florinus, ajoute :
L’importance du témoignage oculaire et de la chaîne courte qui relie Irénée à Jésus lui-même est impossible à manquer19.
L’inférence est rendue plus forte encore lorsqu’on considère que nous avons, indépendamment, de bonnes raisons de penser que Polycarpe avait au moins dit à Irénée que Jean était l’auteur du quatrième Évangile. On peut le voir en recoupant trois citations d’Irénée. Dans Contre les hérésies 2.22.5, il nous dit que Jean est resté en Asie jusqu’à l’époque de Trajan. Il dit : « Notre Seigneur… a rempli la fonction d’un Maître, comme l’Évangile et tous les anciens en témoignent ; ceux qui ont fréquenté en Asie Jean, le disciple du Seigneur, [affirmant] que Jean leur a transmis cette information. Et il resta parmi eux jusqu’aux temps de Trajan. » Irénée dit donc que Jean a communiqué certaines informations sur la vie du Christ aux anciens d’Asie et, apparemment, que cette information a été relayée au moyen d’un Évangile.
La citation de ce passage par Eusèbe dans l’Histoire ecclésiastique 3.23.3, probablement plus exacte puisqu’elle provient du grec original plutôt que de la traduction latine de Contre les hérésies que nous possédons aujourd’hui, est encore plus suggestive : « [Irénée], dans le deuxième livre de son ouvrage Contre les hérésies, écrit ce qui suit : Et tous les anciens qui ont fréquenté Jean, le disciple du Seigneur, en Asie, témoignent que Jean le leur a transmis. Car il demeura parmi eux jusqu’au temps de Trajan. » Le mot « le » désigne ici probablement l’Évangile de Jean, d’après la citation plus complète dans Contre les hérésies.
Dans Contre les hérésies 3.3.4, Irénée cite de nouveau cette information sur la résidence de Jean en Asie, mais il ne mentionne rien de l’Évangile de Jean comme il l’avait fait en 2.22.5. Cependant, en 3.3.4, Irénée semble révéler que Polycarpe lui-même est la source de cette information. Eusèbe, citant de nouveau le grec original, le confirme dans l’Histoire ecclésiastique 4.14.3-8. Or, si Polycarpe est la source d’Irénée pour cette information sur la résidence de Jean en Asie en Contre les hérésies 3.3.4, alors, vraisemblablement, Polycarpe est aussi la source d’Irénée pour 2.22.5, où il semble mentionner les origines de l’Évangile de Jean. Smalley rassemble tous les fils en disant :
Dans deux passages importants de son œuvre Contre les hérésies, Irénée nous dit aussi que les anciens qui ont fréquenté Jean, le disciple du Seigneur, en Asie, attestent que Jean… leur a transmis l’Évangile ; et que l’Église d’Éphèse, où Jean demeura jusqu’au temps de Trajan, est un témoin véridique de la tradition apostolique. L’historien de l’Église Eusèbe (v. 260-340 apr. J.-C.) cite de nouveau le second passage, plus complètement ; et dans cette longue citation, il apparaît que l’autorité d’Irénée pour affirmer ces choses est, une fois encore, le digne de confiance Polycarpe, qui reçut directement des apôtres la vérité transmise par l’Église. … Le témoignage collectif d’Irénée est donc sans ambiguïté. Sur la base du contact avec l’apôtre Jean par l’intermédiaire de l’évêque Polycarpe, l’unique intermédiaire, il est clair (de l’avis d’Irénée) que Jean, fils de Zébédée, était le disciple bien-aimé, et qu’il publia son Évangile à Éphèse dans sa vieillesse20.
Et évidemment, si Polycarpe est la source d’Irénée pour les origines de l’Évangile de Jean, cela nous donne quelque raison de supposer qu’il l’est également pour les origines des autres Évangiles. Cela est d’autant plus probable que la tradition sur la résidence de Jean à Éphèse est répétée de nouveau dans Contre les hérésies 3.1.1. Nous avons établi que cette information a incontestablement été reçue de Polycarpe. Mais comme elle suit immédiatement la discussion d’Irénée sur les origines des autres Évangiles, il serait logique d’attribuer le reste des informations d’Irénée à la même source, à savoir Polycarpe.
Et, pour une dernière observation, le fait que Polycarpe soit la source d’Irénée pour ces informations s’accorde non seulement avec l’immense influence que Polycarpe exerce manifestement sur les écrits d’Irénée, mais aussi avec la théologie et la méthode plus générales d’Irénée. Car, comme Kenneth Laing l’a démontré dans une récente monographie savante, la « tradition » n’a d’autorité pour Irénée que si elle est reliée à un apôtre. Naturellement, Irénée aurait entendu cela comme s’appliquant aussi à ses traditions sur les origines des Évangiles, car il introduit même cette section de Contre les hérésies par un langage de « descente » et de « transmission » qui, pour Irénée, renvoie à la transmission de ce qui porte l’autorité apostolique. Comme le dit Laing :
Les emplois positifs abondants de παράδοσις (paradosis) par Irénée, qui forment une partie essentielle de son argumentation dans Adversus haereses, renvoient toujours aux enseignements transmis par les apôtres, et dans la majorité des cas il s’agit simplement de apostolorum traditio. … Irénée ne reconnaît comme faisant autorité aucune tradition qui ne soit apostolique21.
Il est donc clair qu’Irénée doit croire que ses propres traditions sur les origines des Évangiles dérivent en dernière analyse des apôtres eux-mêmes. Cependant, point important, il pense que de telles traditions faisant autorité peuvent être relayées par le truchement de quelqu’un qui est un proche collaborateur des apôtres. Laing observe de nouveau, à juste titre :
Les évangiles de Marc et de Luc (ainsi que les Actes), par exemple, sont longuement présentés par Irénée comme faisant autant autorité que tout ce qu’un apôtre a écrit, et ce sans recourir à des revendications d’inspiration équivalente. Irénée argumente plutôt uniquement sur la base de la relation directe des auteurs avec les apôtres22.
Dans ce contexte, Polycarpe apparaît donc comme la personne la plus probable par laquelle Irénée aurait pu recevoir sa tradition sur les origines des quatre Évangiles. Car Irénée souligne à plusieurs reprises le lien de Polycarpe avec les apôtres (AH 3.3.4 ; 5.33.4 ; 4.27.1 ; Lettre à Florinus), et il le souligne même deux chapitres seulement après avoir relayé ses informations sur les origines des Évangiles (AH 3.3.4). Il est vrai qu’il existe un endroit où il relie aussi Papias aux apôtres (AH 5.33.4), mais il le fait beaucoup moins souvent, dans un passage bien plus éloigné de sa discussion sur les origines des Évangiles. En fait, il ne se trouve même pas dans le même livre de Contre les hérésies. De plus, même dans ce passage, il prend soin de mentionner aussi l’association de Polycarpe avec les apôtres. Ainsi, Polycarpe se présente comme le candidat le plus probable de qui Irénée aurait accepté de recevoir une telle tradition sur les Évangiles, ce qui suggère de nouveau que sa source est Polycarpe et non Papias. Comme le dit Hill :
Les passages où [Irénée] renvoie à l’enseignement des « anciens », sans mentionner de relations personnelles avec eux, sont des passages où il dépend soit certainement… soit très probablement… de Papias, et non pas de lui personnellement mais de ses livres. En revanche, dans les passages où Irénée prétend être à un seul maillon des apôtres (Haer. III.3 ; Flor.), ce maillon est Polycarpe23.
J’en conclus donc que, selon toute vraisemblance, les informations d’Irénée sur les origines des quatre Évangiles sont indépendantes de Papias, et que l’hypothèse savante largement répandue selon laquelle le témoignage d’Irénée pourrait être simplement écarté comme dépendant de Papias est entièrement dénuée de fondement. Cela est étayé non seulement par les différences et divergences apparentes entre leurs récits, mais aussi par le fait qu’Irénée livre de nombreux indices que sa source est bien Polycarpe de Smyrne. Paul Parvis résume très bien tout cela en disant :
Polycarpe est important pour Irénée parce qu’il pense que, par lui, il est lui-même relié à l’âge apostolique. Et nous touchons là à l’un des éléments centraux de la théologie irénéenne : le rôle de l’évêque et la succession depuis les apôtres. Pour lui, l’évêque est avant tout un enseignant, un témoin publiquement accrédité de l’enseignement des apôtres. Il est facile pour nous de mal comprendre cela et de le lire comme s’il parlait d’autorité au sens d’une sorte de pouvoir juridique. Ce n’est pas le cas. Alors que la théologie ultérieure en vint à affirmer que les évêques sont ce que les apôtres étaient, Irénée veut dire que les évêques enseignent ce que les apôtres ont enseigné24.
D. L’indépendance de Clément
Tout cela nous amène à notre autre source ancienne, à savoir Clément d’Alexandrie. Il ne devrait guère être contesté que Clément est indépendant de Papias comme d’Irénée, pour deux raisons. En premier lieu, il nous donne des informations très détaillées sur les origines de l’Évangile de Marc qui, bien que largement cohérentes avec celles de Papias et d’Irénée, ne leur sont très certainement pas empruntées. Papias et Irénée nous disent simplement que l’apôtre Pierre fut la source de Marc. Clément le confirme, mais se lance ensuite dans un récit selon lequel Marc était précisément la version écrite d’un des sermons de Pierre, composée à la demande de la garde prétorienne de l’empereur romain. D’où que vienne cette information, elle ne peut venir ni d’Irénée ni de Papias.
Deuxièmement, et de manière peut-être plus significative, Clément, du moins au premier abord, semble contredire Irénée sur plusieurs points. Irénée semble suggérer que Luc a été écrit après Marc, alors que Clément semble suggérer que Luc a été écrit avant Marc. Clément dit clairement que Marc a été mis par écrit du vivant de Pierre, alors qu’Irénée dit que Marc n’a transmis son Évangile qu’après la mort de Pierre. Papias comme Irénée peuvent être lus comme disant que Matthieu fut écrit à l’origine en hébreu, alors que Clément ne dit rien de la langue de Matthieu. De ces faits, Ned Stonehouse conclut : « Lorsque, par conséquent, on examine ces premiers témoignages dans leur ensemble, et que l’on ne se limite pas à la simple question de l’ordre de Matthieu, il est frappant de constater que la tradition sur ce point est loin d’être uniforme25. » Comme je le montrerai plus loin, il est possible d’aplanir ces divergences apparentes. Mais le point à relever à ce stade est que la présence même de divergences apparentes est tout à fait inattendue si Clément s’était simplement appuyé sur Papias ou sur Irénée pour ses informations. Les variations suggèrent que Clément est un témoin indépendant.
Et si cela ne suffisait pas, selon Eusèbe (HE 6.14.5-7), Clément affirme lui-même que cette information provient de ce qu’il appelle divers « anciens primitifs ». Qui sont exactement ces individus n’est pas tout à fait clair, mais il n’est pas du tout invraisemblable qu’il s’agisse d’une référence aux apôtres eux-mêmes. Certes, la désignation de « primitifs » appliquée à ces anciens indique qu’ils figuraient parmi les tout premiers chrétiens. Quelle que soit leur identité précise, ce qui est très intéressant pour notre propos est qu’ils sont plusieurs, ce qui indique que le récit de Clément repose lui-même sur de multiples sources indépendantes, dont aucune ne peut être Irénée. Comme le souligne William Farmer :
La référence au pluriel « Anciens » mérite d’être notée. On peut en conclure que Clément ne connaissait pas cela comme une tradition transmise par un seul Ancien, mais que c’était une tradition connue et reçue en différents lieux de l’Église du IIe siècle26.
Pour résumer cette section, nous avons donc vu que, bien qu’ils soient généralement ignorés des chercheurs modernes, les Pères de l’Église peuvent constituer une source précieuse d’information historique, surtout lorsque plusieurs d’entre eux s’accordent indépendamment sur un point. Nous avons vu qu’il y a de bonnes raisons de considérer nos trois plus anciennes sources sur les origines des Évangiles — Papias, Irénée et Clément d’Alexandrie — comme indépendantes les unes des autres. La conclusion est qu’elles fournissent une attestation indépendante multiple des origines des Évangiles, et que leur témoignage doit pour cette raison recevoir le poids qui lui revient.
Illustration en couverture : Les quatre évangélistes, Jordaens, Louvre.
- « Peter J. Williams vs Bart Ehrman • The story of Jesus: Are the Gospels historically reliable? », vidéo YouTube, https://www.youtube.com/watch?v=ZuZPPGvF_2I, à 11:07.[↩]
- Evan POWELL, The Unfinished Gospel, p. 31.[↩]
- Craig L. BLOMBERG, The New American Commentary: Matthew, p. 41.[↩]
- Donald A. HAGNER, « Determining the Date of Matthew », in Daniel M. GURTNER, Joel WILLITTS et Richard A. BURRIDGE (dir.), Jesus, Matthew’s Gospel and Early Christianity, p. 76.[↩]
- Ned B. STONEHOUSE, Origins of the Synoptic Gospels, p. 3.[↩]
- David Alan BLACK, Why Four Gospels?, p. 32.[↩]
- Martin MOSSE, The Three Gospels, p. 19.[↩]
- Bryan LITFIN, After Acts, p. 22.[↩]
- James R. EDWARDS, The Hebrew Gospel & the Development of the Synoptic Tradition, p. 98.[↩]
- David SIM, « The Gospel of Matthew, John the elder and the Papias tradition: A response to R H Gundry », HTS 63/1 (2007), p. 283-284.[↩]
- Larry CHOUINARD, The College Press NIV Commentary: Matthew, p. 14.[↩]
- Francis WATSON, Gospel Writing, p. 128.[↩]
- Ibid.[↩]
- Timothy et Lydia McGREW, « The Argument from Miracles », in William Lane CRAIG et J. P. MORELAND (dir.), The Blackwell Companion to Natural Theology, p. 602.[↩]
- Charles E. HILL, From the Lost Teaching of Polycarp, p. 15.[↩]
- Ibid.[↩]
- Charles E. HILL, « The Man Who Needed No Introduction », in Paul FOSTER et Sara PARVIS (dir.), Irenaeus: Life, Scripture, Legacy, p. 104.[↩]
- Stephen S. SMALLEY, John: Evangelist and Interpreter, p. 68.[↩]
- Lydia McGREW, The Eye of the Beholder, p. 107.[↩]
- SMALLEY, John: Evangelist and Interpreter, p. 68-69.[↩]
- Kenneth LAING, Irenaeus, the Scriptures, and the Apostolic Writings, p. 103.[↩]
- Ibid., p. 165.[↩]
- HILL, « The Man Who Needed No Introduction », p. 97.[↩]
- Paul PARVIS, « Who Was Irenaeus?: An Introduction to the Man and His Work », in FOSTER et PARVIS (dir.), Irenaeus: Life, Scripture, Legacy, p. 14.[↩]
- STONEHOUSE, Origins of the Synoptic Gospels, p. 55-56.[↩]
- William R. FARMER, « The Patristic Evidence Reexamined: A Response to George Kennedy », in New Synoptic Studies, p. 8.[↩]





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