Cet article est le deuxième d’une série consacrée à la datation des évangiles. Voici les articles déjà publiés à cette date :
A. La priorité marcienne face aux témoignages patristiques
Outre la manière dont on pèse les témoignages patristiques, un autre facteur déterminant pour la datation des évangiles tient à la solution que l’on adopte face à ce que l’on a appelé le problème synoptique. Il s’agit, à vrai dire, moins d’un problème que d’une énigme. Celle-ci naît de l’observation que les trois évangiles synoptiques – Matthieu, Marc et Luc – présentent de nombreux accords verbatim dans leur formulation, ce qui indique une dépendance littéraire, car il est extrêmement improbable que les trois évangiles aboutissent indépendamment, et aussi souvent, au même libellé exact. Ainsi, si l’on pense que Matthieu et Luc dépendent de l’évangile de Marc, il faut évidemment les dater après Marc. Si l’on pense en outre que Luc dépend de Matthieu, Luc devra aussi être daté après Matthieu. En d’autres termes, la solution adoptée face au problème synoptique déterminera, dans une certaine mesure, la manière de dater les évangiles. Comme le formule Evan Powell :
Si nous pouvions comparer les évangiles entre eux et les ranger dans leur séquence chronologique la plus probable, ce serait un grand pas vers leur datation précise1.
Dans la recherche contemporaine, l’ordre le plus largement admis est que Marc a été écrit en premier – c’est la théorie dite de la priorité marcienne –, suivi de Matthieu puis de Luc. Certains savants estiment également que Matthieu et Luc ont utilisé une source perdue appelée Q, mais nous n’avons pas à nous préoccuper de cette source hypothétique dans cette étude. Comme je l’ai indiqué dans le premier article, le témoignage patristique ne concorde pas avec l’ordre privilégié par les savants modernes, puisque les Pères placent unanimement Matthieu en premier. Certains chercheurs suggèrent que Papias situe Marc avant Matthieu, mais cette suggestion repose sur une interprétation très douteuse du grec. Et comme je le proposerai plus loin, de nouveaux éléments confirment que Papias s’accorde avec les autres Pères de l’Église sur la priorité de Matthieu.
B. Stephen Carlson sur Clément d’Alexandrie
Il existe un désaccord apparent parmi les Pères quant à l’ordre de Marc et de Luc. Je ne pense toutefois pas que Papias ou Irénée offrent une affirmation définitive sur l’ordre de ces deux évangiles. Clément semble, du moins à première vue, affirmer que Matthieu et Luc ont été écrits avant Marc. Stephen Carlson a récemment remis en question cette interprétation de Clément, suggérant que Clément indique que Matthieu et Luc ont été les premiers évangiles à être écrits publiquement, mais pas nécessairement les premiers à avoir été écrits tout court. Il déclare :
Si προγεγράφθαι [progegraphthai] est pris au sens d’écrire publiquement, la déclaration de Clément signifierait : « Il disait que les évangiles comportant les généalogies avaient été publiés ouvertement », ce qui impliquerait que leur publication était officielle. Par contraste avec l’interprétation chronologique habituelle, ce sens s’accorde mieux avec son contexte littéraire et ne pose aucune difficulté à l’ordre des évangiles donné par Origène2.
Bien que la proposition de Carlson soit intéressante, elle est loin d’être concluante. Même si elle était correcte, les remarques de Clément resteraient compatibles avec une rédaction de Luc antérieure à celle de Marc. Le seul argument de Carlson qui ferait passer sa proposition du domaine du possible à celui du probable repose sur la comparaison avec un autre emploi, chez Clément, d’un dérivé du verbe προγεγράφθαι (progegraphthai), où, selon Carlson, le terme doit être compris au sens locatif plutôt que chronologique.
Mais un seul autre emploi constitue un échantillon très réduit, et aucune conclusion ferme sur le sens voulu par Clément ne peut être tirée de cette seule observation. De plus, et de l’aveu même de Carlson, l’autre emploi de Clément n’est qu’un dérivé du verbe utilisé dans sa discussion sur Matthieu et Luc, et non le même mot exact. Cela jette un doute supplémentaire sur la portée de cet autre emploi pour déterminer le sens de Clément lorsqu’il traite des origines de Matthieu et de Luc. Troisièmement, je pense que le contexte de la discussion de Clément sur Matthieu et Luc convient mieux à un sens chronologique du verbe προγεγράφθαι (progegraphthai). En effet, il est incontesté que, dans sa discussion sur l’évangile de Jean, Clément le place en dernier dans la chronologie des évangiles, ce qui suggère qu’il a bien des préoccupations chronologiques. Cela favorise clairement une interprétation chronologique du mot lorsqu’il l’emploie à propos de la rédaction de Matthieu et de Luc.
Enfin, comme Carlson l’admet lui-même, lorsque Eusèbe introduit cette citation de Clément, il le fait dans le but d’établir l’ordre chronologique des évangiles. Carlson souligne à juste titre que nous ne pouvons pas confirmer qu’Eusèbe interprétait correctement Clément, puisque l’œuvre originale dont il cite un extrait est perdue. Mais, par la même mesure, nous devons aussi reconnaître que, parce qu’il disposait du contexte antérieur, Eusèbe était bien mieux placé que nous pour interpréter Clément. Il peut donc être sage de s’en remettre à son interprétation dans ce cas.
C. Verdict patristique
J’en conclus donc que les témoignages patristiques de nos trois meilleures sources – Papias, Irénée et Clément – apportent un soutien solide à la priorité de Matthieu, et que les remarques de Clément, même si elles ne sont pas définitives, suggèrent à tout le moins la postériorité de Marc. Par conséquent, lorsque l’on accorde au témoignage des Pères de l’Église le poids qui lui revient, on obtient à peu près l’hypothèse des deux évangiles, dite hypothèse de Griesbach, où Matthieu écrit en premier, suivi de Luc, et enfin de Marc.
Les prochains articles de cette série s’étendront sur cette suggestion.
Illustration en couverture : Les quatre évangélistes, Jordaens, Louvre.





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